‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 34 sur 69 · CHAPITRE PREMIER Les écrivains politiques · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Les écrivains politiques

J.-L. De Loliiie et sa Constitution d'Angleterre. — IL Les collaborateurs genevois de Mirabeau : J.-A. Duroveray, S.-E. Reybaz, Etienne Dumont; leur part dans l'œuvre oratoire de Mirabeau; les Souvenirs de Dumont. — III. J. Mallet-Dupan ; documents inédits sur ses relations avec Berne: sa collaboration au Mercure de France; ses Mémoires et sa correspondance, son Essai sur la destruction de la ligue helvétique, ses Considérations sur la Révolution française, etc. — IV. Les écrivains politiques vaudois : V.-C de Laharpe et ses Méinoires; J.-J. Cart et ses. Lettres à Bernard de Murait; L.-F. Cassât, Ph.-A.-L. Secrétan, M. G-layre, D.-F.-R. Clavel, Aug. Pidou et le D"" Miéville. — V. Quelques noms : les Genevois Jacques Grenus et J. Des Arts: les Neuchâtelois Fauche-Borel et Sandoz-Rollin.

Nous sortons de la politique, nous allons y rentrer, car elle règne bruyamment sur l'Europe. Les idées de 89 et d'après, qui triomphent en France, et en Suisse par contre-coup, se répandent ou s'insinuent dans tous les pays et chez tous les peuples. La Suisse a collaboré littérairement à la Révolution, par Rousseau d'abord, par Necker ensuite, par les Reybaz, les Dumont, les Duroveray, tous ces républicains rompus aux affaires et qui furent plus que les conseillers de Mirabeau. Genève et les Genevois étaient, vers la fin du siècle passé, convertis au régime parlementaire des Anglais; c'est la monarchie constitutionnelle que prêchèrent à leurs amis de France Dumont et la plupart de ses compatriotes établis ou réfugiés à Paris. Le mécanisme politique de l'Angleterre avait, du reste, été expliqué aux Français,

avec une rare compétence, par un autre Genevois, Jean-Louis de LoLME^ (1740 à 1806), qui s'était retiré à Londres en 1766, chassé par les autorités de sa ville natale. « J'avais vingt-sept ans, dit-il dans la préface de sa Constitulion d* Angleterre (l'édition définitive est celle de 1790), lorsque je vins pour la première fois dans ce pays, et il n'y avait qu'une année (|ue j'y étais, quand je commençai mon ouvrage; je le publiai environ neuf mois après, et j'ai été étonné depuis d'avoir commis si peu de fautes. » Ceci n'est pas exact : De Lolme se fixa à Londres en 1766 ou 1767, son traité ne parut qu'en 1 771 , en sorte qu'il eut quatre ans au moins pour le préparer. On l'a en général cru sur parole, et le bon doyen Bridel s'écriait en 1792, dans ses Mélanges helvétiques : « Il est presque incroyable qu'un étranger, arrivé à Londres à peine depuis un an, ait pu écrire sur une Constitution aussi compliquée que celle d'Angleterre assez bien pour contenter les Anglais et même être cité au Parlement comme faisant autorité. »

La Constitution d'Angleterre procède d'une vive réaction contre le Contrat social. L'esprit solide et net de de Lolme, son habitude des discussions politiques, son expérience des institutions de sa patrie, lui permirent de faire comme en se jouant ce qu'aucun Anglais n'avait osé entreprendre avant lui : d'exposer « l'état du gouvernement anglais comparé à la fois avec la forme républicaine et avec les autres monarchies de l'Europe. » Il s'étend sur les causes de la liberté de la nation, sur les organes de l'Etat, sur le régime parlementaire, et démontre que le système représentatif est infiniment supérieur au système démocratique. Son argumentation serrée est sortie victorieuse, malgré les incorrections et les redondances du style, de sa lutte contre la dialectique oratoire de Jean-Jacques. De Lolme se demande, dans un curieux chapitre, « s'il serait avantageux à la liberté publique — car la liberté est le bien qui lui paraît le plus précieux — que tout le corps du peuple donnât ses suffrages pour faire passer les lois. » Il constate d'emblée qu'il ne faut pas attendre de la « multitude » les « lumières et Tesprit de persévérance » qu'exigerait la pratique de la démocratie pure, et il conclut par des raisons qui ne perdront de leur force que lorsque le niveau intellectuel des nations sera au moins aussi élevé que celui de nos assemblées délibérantes. En résumé, l'Angleterre politique est le grand modèle à imiter. L'admiration de de Lolme pour la Constitution

^ Sayous, II, 440 et s. France protestante. De Montet.

anglaise Ta toutefois empêché d'être conséquent avec ses doctrines, qui auraient dû se résumer en ceci : royauté ou gouvernement électif, avec régime parlementaire.

Quelques réfugiés genevois et vaudois, établis à Paris, intluérent [)lus directement (jue de Lolme sur les destinées de la politique française. Ainsi Ami- Louis- François Cassât {\lo^ à 1842) publia-t-il à Paris, de 1789 à 1792, le Journal de la cour et de la ville, petite feuille satirique dévouée aux intérêts de la couronne; le même Cassât, revenu au pays, mettra son esprit au service de la cause de l'indépendance vaudoise. Les Genevois Claviére, Duroveray, Reybaz, Dumont, que les événements de 1782 avaient éloignés de leur patrie, ont joué un rôle singulièrement plus important. Etienne Clacière (1735 à 1793), qui fut avant tout un financier, ne retiendra pas notre attention. Nous ne nous arrêterons pas davantage à Jacques- Antoine Duroveray (1747 à 1814), que l'avocat Grenus surnommait « Dur au vrai; » il rédigea le Courrier de Provence, de concert avec Dumont et sous la direction de Mirabeau. Mais les deux autres, littérateurs distingués qui ont collaboré à plusieurs des meilleurs discours du grand orateur de la Constituante, quand ils ne les ont pas faits tout entiers, sont dignes du plus vif intérêt.

Étienne-Salomon Reybaz (1737 à 1804) ', Vaudois d'origine, fut admis à la bourgeoisie de Genève en 1772. Il étudia la théologie dans cette ville, y fut consacré en 1 765, y prêcha dés lors avec beaucoup de succès, et en sortit pour se rendre à Paris après les troubles de 1782. Il avait de réels talents oratoires et même poétiques (v. p. 140 et 244), des connaissances fort étendues, du style et de la modestie. Son compatriote Dumont s'efforça de l'attirer chez Mirabeau, qui avait de la besogne pour tous les gens de mérite et d'expérience. Reybaz ne voulut d'abord « pas y aller. » Mirabeau luimême lui adressa, le 30 septembre 1789, une requête si flatteuse.

^ Un collaborateur de Mirabeau^ par Ph. Plan, Paris, in-8", 1874. Souvenirs sur Mirabeau de Dumont (v. plus loin), 32, 104, 128, 205, 284, 310, 44G et pass. Un poète delà Suisse romande au XVIII'''^ siècle, par M. A. Guillot, Genève, in 12, 1887. Das Lében Mirabeaus.^d^v M. A.Stern, Berlin, 2 vol in-8", 1889, II, 112, lôG, 195 et s., et pass. Corresp. entre Mirabeau et LamarJc, publ. par A. de Bacourt, Bruxelles, 2 vol. in-8°, 1851, I, 183 et s., et pass. Journal de Perlet, 9 Frimaire an V. De Montet.

que le Genevois céda enfin; et, comme dit M. Pli. Plan, « une Ibis Reyhaz gagné, Mirabeau ne le lâcha plus. » C'est qao l'illustre liomnie dÉtat n'avait pas assez de temps pour ses alTaires, ses plaisirs et son génie. Il lui fallait du secours, tout un atelier — « la fabrique » — où d'honnêtes ouvriers travaillassent pour le maître, développant ses données, complétant ses études, préparant, — ou, (juand il était pressé, — composant" ses harangues. Le comte de Lamark, et son témoignage n'est point suspect, rapporte à ce sujet : « Il chargeait Pellenc' — un Méridional, son secrétaire en titre — des discours qui exigeaient plus particulièrement de l'analyse et de la dialectique, parce que c'étaient les qualités les plus remarquables de cet homme; tandis que M. Dumont, accoutumé, comme ministre de l'Église protestante, à employer les formes oratoires, préparait les adresses et les discours qui réclamaient une certaine pompe... » A Dieu ne plaise que j'essaie de faire de Mirabeau un simple plagiaire doublé d'un bon acteur! De nombreuses collaborations, très intenses à coup sûr, ne laissent pas d'entamer sa gloire littéraire. Il est difficile de démêler, dans ses discours les plus retentissants et les mieux venus, ce qui lui appartient en propre et ce qu'il doit à des prêteurs anonymes. Quelques superbes cris, certains éclats passionnés, des traits audacieux, des épigrammes acérées, quelques grandes idées, sont bien de lui. Le reste? On ne saura jamais, d'une manière exacte, si parfois l'on n'admire pas Pellenc, ou Reybaz, ou Dumont, en admirant Mirabeau. La part de Reybaz dans l'œuvre du fameux constituant est cependant assez bien établie, depuis le travail et les documents publiés par Philippe Plan.

Gœthe disait en 1832 : « Les Français voient dans Mirabeau leur Hercule, et ils ont pleinement raison. Toutefois, ils oublient que le colosse est composé, lui aussi, de pièces de rapport, et que l'Hercule même des anciens est un être collectif. » Examinons de plus près les « pièces de rapport 1 » M. Lucas-Montigny fit paraître, en 1835, un discours de Mirabeau sur « le célibat des prêtres; » ce discours, qui n'a pas été prononcé, est l'œuvre de Reybaz, comme on peut s'en convaincre en comparant l'édition de M. Lucas-Montigny avec le

^ Mirabeau écrit à Lamark (Correspondance, II, 253), le 24 mars 1791, à propos de la loi de régence : « Envoyez chercher Pellenc; qu'il scrute dans le plus grand détail le décret; qu'il en recherche tous les dangers pour la liberté publique; qu'il l'envisage sous tous ses rapports; qu'il ne prenne que des notes, mais qu'il déveveloppe assez ses notes pour que je les parle avec fécondité. » Ces instructions sont le type de celles qu'il donnait à ses secrétaires. Voir dans Stern, 1. c. II, 322, 323, la liste complète des discours et travaux composés en totalité ou en partie par des collaborateurs de Mirabeau et attribués à ce dernier.

brouillon du pasteur genevois, qu'on trouve à la lin de l'étude de Plan. Les lettres de Mirabeau sur ce point sont, au surplus, très catégoriques : « Me permettrez-vous maintenant (lettre à Reybaz, du 24 août 1790), tout riche, mais non rassasié ni prés de l'être, de vos bienfaits, me permettrez-vous de vous recommander de raccorder le mariage des prêtres, que je conq)te incessamment pf)usser? Après quoi, vous passerez au divorce... Ce qui n'empêche pas (c'est la soif de l'hydropique) que je n'aperçoive dans l'horizon la grande question de la réélection et même l'espoir de vous engager à un travail sur l'éducation publique. » Trois jours après, lettre du même au même : « Demain matin..., j'irai causer avec lui (Mirabeau emploie volontiers la troisième personne) sur le mariage des prêtres. Je ne sais pourquoi il m'attend pour les corrections et retranchements, car il a certainement la dictature. » Après le discours sur les assignats : « Je vous envoie tous les compliments que m'a valus l'excellent discours dont vous m'avez doté. Ne soyez pas fâché de deux ou trois mots que j'y ai dissimulés: ils resteront dans l'impression... Je vous demande la permission d'aller corriger les épreuves avec vous. Je vous demande aussi d'exercer sur-le-champ la dictature la plus absolue sur le discours où voulez bien donner droit de cité au petit nombre de pages que j'y ai ajoutées'. » Le 5 septembre 1790 : « Trouvez moyen, je vous prie, de placer une noble réponse au reproche que l'on me fait d'avoir varié dans mes principes sur le papier-monnaie... Sur le tout, ma confiance est en vos lumières et en votre dextérité. » Mais la lettre du 21 novembre suivant nous montre mieux que toutes les autres les droits de Reybaz sur quelques-uns des meilleurs morceaux de Mirabeau. Il s'agit de la question de l'organisation des pouvoirs : « Vous sentez combien il me convient d'être prêt. Je le suis grâce à vos bienfaits, mais il me semble qu'il faut maintenant tourner directement le morceau admirable que je vous renvoie, y placer un ou deux paragraphes d'introduction à la tête et en élaguer peut-être quelques détails trop particuliers. » Reybaz est un élève remarquable dont le maître peut, avec quelques retouches, s'approprier toutes les compositions.

Le 25 décembre 1790, Mirabeau s'adresse de nouveau à son ami : « Oserai-je vous demander si vous avez un avis fait sur la peine de mort?... Quels sont vos principes à cet égard, et puis-je compter

^ Il dit même : « Au reste, je me suis aperçu que l'écriture, toute charmante qu'elle soit, est un peu petite pour la tribune. » C'était sans doute l'écriture de M"« Revbaz.

(|ue VOUS VOUS chargerez de les exposer? » Mais le discours au(|uel Reybaz a collaboré le plus énergiquement est bien celui sur le droit de tester que l'on peut envisager, selon M. Lucas-Montigny, « comme l'un des travaux les plus dignes des principes, de la haute raison et du talent de Mirabeau, » et qui, si nous en croyons le Moniteur', obtint un succès éclatant. Rien de plus instructif (|ue de collationner le texte du Moniteur avec le brouillon de Reybaz; il est probable, au reste, que la plupart des différences entre les deux versions proviennent d'une revision faite par l'écrivain genevois lui-même, au moment de l'impression. Voici le début du discours :

Texte du Moniteur :

Ce n'est que par degrés qu'on peut opérer la réforme d'une législation vicieuse, soit que le législateur craigne de renverser d'un seul coup le fondement de toutes les erreurs que son génie lui découvre, soit qu'il n'aperçoive ces erreurs que successivement, et qu'il ait besoin d'avoir déjà beaucoup fait pour connaître tout ce qu'il doit faire. Vous avez commencé par détruire la féodalité, vous la poursuivez aujourd'hui dans ses effets. Vous allez comprendre dans vos réformes ces lois injustes que nos coutumes ont introduites dans les successions. Mais, Messieurs, ce ne sont pas seulement nos lois, ce sont nos esprits et nos habitudes qui sont entachés des principes et des vices de la féodalité. Vous devez donc aussi porter vos regards sur les dispositions purement volontaires qui en sont l'effet. Vous devez juger si ces institutions d'héritier privilégié, de préciputs, majorats, substitutions, fidéicommis, doivent être permises par les lois qui régleront désormais nos successions...

Brouillon de Reyhaz :

Ce n'est que pas à pas qu'on peut s'avancer dans la réforme d'une législation vicieuse, soit que le législateur n'ait pas le courage de renverser d'un seul coup le fondement de toutes les erreurs que son génie lui découvre, soit qu'il n'aperçoive ces erreurs que successivement, et qu'il ait besoin d'avoir déjà beaucoup fait pour connaître tout ce qu'il doit faire. Vous avez commencé par détruire la féodalité. Vous la poursuivez aujourd'hui dans ses effets ; on vous a dénoncé ces lois barbares que nos coutumes ont introduites dans les successions. Il y a plus, Messieurs, et ce sont non seulement nos lois mais nos esprits et nos habitudes qui sont tachés (sic) des vices et des principes de la féodalité. Vous devez donc aussi porter vos regards sur les dispositions purement volontaires qui en sont l'effet.Vous devez juger si ces institutions de préciputs, majorats, substitutions, fidéicommis, doivent être permises par nos lois qui doivent désormais régler nos successions...

Il ressortira de ceci, pour tout lecteur non prévenu, que Mirabeau a souvent déclamé la prose de Reybaz'. « Le roi n'a qu'un

^ Ce discours a été lu, comme étant de Mirabeau, le jour même de la mort du grand orateur.

^ Et puis, Reybaz a prouvé autrement, par ses Sermons (voir p. 140), ses dons réels d'orateur. Et puis, lorsqu'il remit ses lettres de créance à la Convention, en sa qualité de représentant diplomatique de Genève, il improvisa un discours que l'Assemblée décida de faire traduire dans toutes les langues, tant le morceau fit d'impression.

homme, c'est sa femme, » écrivait le tribun au comte de Lainark. On pourrait paraphraser cette spirituelle boutade, en disant : Mirabeau a fait plus d'un beau discours qui n'est pas de lui. Encore un coup, je ne songe point à m'exercer au paradoxe, ni à démolir une grande renommée. Le Mirabeau d'avant la Révolution n'était point un talent ordinaire; le Mirabeau de la Révolution s'est révélé un génie, qui, pour s'être paré maintes fois de l'esprit des autres, n'en demeure pas moins fécond et puissant. Il m'a paru qu'il était équitable de rendre à Reybaz ce qui est à Reybaz. L'humble, le laborieux et l'intelligent Genevois n'a point trahi la confiance de son ami. Il a modestement accepté quelques éloges, quelques menus services, pour son active collaboration. Mirabeau a été plus discret; s'il parle souvent de Dumont, de Duroveray, il laisse ignorer l'existence de Reybaz, et il écrit même à Lamark, en janvier 1 790 : « Les autres collaborateurs — en dehors de Pellenc, de Dumont et de Duroveray — que de temps à autre j'emploie, ne sont pas disponibles et sont peu capables. »

Étienne-Salomon Reybaz fut ministre de la République de Genève à Paris, durant les terribles années 1793 et 1794. Il revint mourir dans sa patrie en 1804, pauvre et fatigué. Il ne lui manqua, pour se faire un nom, qu'un peu d'intrigue et une plus haute opinion de lui-même, — deux faiblesses que tant d'autres n'eurent et n'auront jamais.

Pierre-Étienne-Louis Dumont' (1759 à 1829) a été, bien plus encore que Reybaz, l'Égérie du célèbre tribun. La plupart des grandes œuvres oratoires et pohtiques de Mirabeau, le discours du 16 juin 1789, l'adresse du 27 même mois, l'adresse au Roi du 9 juillet, et d'autres, sont du Dumont plus ou moins revu et corrigé.

C'est à Genève que naquit et fut élevé Dumont. Consacré au ministère en 1781, il quitta sa patrie l'année suivante : ses opinions eussent pu le brouiller avec les vainqueurs du moment. Il se fixa d'abord à Saint-Pétersbourg et occupa dans cette ville, en 1784 et 1785, le poste de pasteur de l'Église française. Mais l'Angleterre l'attirait. Il vint à Londres, rencontra d'Ivernois, se lia avec Romilly, puis avec Bentham dont il publia plus tard, en traduction

^ Les Souvenirs sur Mirabeau, cités ci-après. France protestante, 2™« édit. Stem, 1. c. I, 255; XI, 6, 23, 100, 111, 250, 322, et pass. Correspondance entre Mirabeau et Lamark, 1. c , pass. Bibl. universelle, novembre 1829. Revue encyclopédique (étude de Sismondi) XLIV, 258. De Montet. Mém, et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, XIX, 296 et s.

française, le Traité de législation civile et pénale (]Hi)2), la Théorie des peines et des récompenses (1811), la Tactique des Assemblées législatives (1816), etc. Il ne fut même longtemps connu que pour avoir été le propagateur des idées de Bentham, et encore ne se doutait-on point de ce qu'il avait ajouté, de son propre fonds, aux ouvrages du philosophe anglais.

Pendant un séjour de prés de deux ans qu'il fit à Paris, Dumont devint l'intime de Mirabeau et vit de prés quelques-uns des premiers r()les du drame révolutionnaire. Il retourna ensuite à Londres, reprit le chemin de Genève en 1824, siégea dans le Conseil représentatif, introduisit diverses réformes dans le régime pénitentiaire et l'enseignement public, rédigea le Code de police pénale de 1829 et mourut à Milan, au cours d'un voyage d'agrément. On regretta beaucoup ce savant, cet actif et ce jovial vieillard, dont la rondeur et l'entrain contrastaient avec le ton pédant et les airs ennuyés de la société genevoise du temps.

Son nom demeure inséparablement uni à deux grandes mémoires : celles de Bentham et de Mirabeau. Non point qu'il fût incapable de travailler autrement qu'en sous-ordre; sa modestie, où il entrait plus de délicatesse que de timidité, la vive sympathie que surent lui inspirer l'écrivain anglais et le tribun français, une fierté à laquelle suffisait l'estime de quelques bons juges, la peur d'être mêlé directement au tapage du siècle et de se charger de trop bruyantes responsabilités, tout l'engageait à préférer à la renommée les suffrages discrets d'un entourage d'élite et l'incomparable douceur des satisfactions intérieures. Ainsi, lorsqu'il se résout à s'éloigner de Paris en mars 1 791 , n'est-ce point qu'il n'eût aimé à y prolonger son séjour. Mais on commence à le signaler, dans quelques libelles, comme un banquier littéraire de Mirabeau, et il dit ingénument dans ses Souvenirs : « La réputation d'un faiseur subalterne n'avait rien de flatteur pour l'amour-propre. y^ Dumont certes avait assez de talent pour marcher seul ; il plut au hasard de l'associer à des compagnons de route si glorieux qu'il s'est perdu dans leur ombre. Un livre, que son neveu, J.-L. Duval, publia en 1832% nous a révélé Dumont, et c'est de ce livre qu'il convient de parler avec détail, car il est peu

^ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblées législatives, par Etienne Dumont, Paris, in-8° 1832. — Cet ouvrage, précédé d'une notice de M. Duval sur E. Dumont, est accompagné de pièces justificatives, entre autres de lettres (en fac-similé) de Mirabeau; j'ajoute qu'il n'a" pas été mis au point par l'auteur.

d'ouvrages qui, par leur exactitude, leur sincérité, la richesse des informations de première main, l'intérêt du sujet, la clairvoyance de l'observateur, soient une meilleure source de renseignements pour l'histoire des débuts de la Révolution française.

On accusa Duniont d'avoir, dans ses Souvenirs, dénigré systématiquement Mirabeau, ainsi que l'œuvre de la Constituante et de la Législative. On prétendit qu'il avait cédé, en les composant, à un vulgaire besoin de vanité. Jules Janin a dit : « Compatriote du philosophe de Genève, il en a l'importance et l'emphase. » Rien n'est plus faux que ces insinuations ou ces critiques. Les Souvenirs, rédigés en 1799, par un très honnête homme qui les garde en portefeuille, alors qu'il aurait pu se faire une belle réputation avec ce précieux manuscrit, les Souvenirs ont un indéniable accent de loyauté et même de candeur. Dumont raconte uniquement ce qu'il a vu, confesse en maints endroits que, s'il n'est pas plus explicite, c'est qu'il n'en sait pas davantage, ne songe jamais à faire étalage de ses mérites. Voilà pour « l'importance » que lui reproche .Janin. Quant à « l'emphase, » il faut un peu de mauvaise volonté pour ne point remarquer combien la manière des Souvenirs se distingue, par le naturel et la simplicité, du jargon de l'époque ; il y a bien quelques pages sur lesquelles l'amphigouri à la mode a laissé sa trace ; l'ensemble est de la saine et limpide littérature. Des esprits superficiels et chauvins n'ont pu admettre que Mirabeau dût énormément à la collaboration d'un simple ministre de Genève, et que ce simple ministre de Genève osât ne manifester qu'un enthousiasme relatif en évoquant les débats des deux premières Assemblées de la Révolution. J'accorde que Dumont a été un juge trop sévère. Fanatique de l'Angleterre et du parlementarisnje anglais, vieux républicain habitué aux débats, qui ne furent pas toujours édifiants et paisibles, des conseils de Genève, intelligence méthodique et disciplinée, il n'a pas compris la puissance parfois bienfaisante de la passion en politique, il a moins vu les nobles générosités que les dangereuses impatiences, l'inexpérience et les fautes de législateurs improvisés. Ce qu'il a écrit sur Mirabeau est définitif.

Mirabeau était un charmeur. Sa mauvaise réputation, ses embarras d'argent, le scandale de ses aventures galantes, l'inconsistance de ses principes, sa vénalité elle-même, étaient sauvés par quelque chose de chevaleresque et de séduisant. Dumont, pasteur protestant, large et tolérant sans doute mais de mœurs intactes et de sentiments élevés, subit l'irrésistible ascendant de cet enjôleur de génie.

o40 DE LA REVOLUTION AU ROMANTISME.

Et tandis qu'entre Mirabeau et Keybaz, par exemple, les relations furent toujours réservées et cérémonieuses — il est vrai que Reybaz avait vingt-deux ans de plus que Dumont, — l'amitié fut confiante et cordiale entre Mirabeau et l'auteur des Sourcnirs. Les « flatteries et les caresses affectueuses » du Méridional conquirent tout à fait le Genevois. Quand celui-là demande k celui-ci un service, petit ou grand, c'est avec tant de gentillesse! Ses lettres en sont presque amusantes : « Mon cher Dumont, je vous conjure de vous lever de bonne heure et de faire un effort de civisme et d'amitié, et d'arrêter du moins les principaux points de la réponse; vous m'obligerez inhniment et, ce qui est plus, vous ferez, je crois, une bonne œuvre. » Ou bien : « Je vous avertis, mon cher Dumont, comme un bon et franc hérétique, que c'est Mardi jour de la vierge et que, par conséquent, le coup de maître est d'avoir fait pour Lundi. » Ou encore : « Je vous envoie, mon cher Dumont, les premières feuilles de ce discours, qui a tant besoin que vous le caressiez. » L'activité de Dumont fut très variée — inutile d'ajouter qu'elle était désintéressée — dans la « fabrique » de Mirabeau : il avait le « département des adresses, » la correction ou la préparation de certains discours, puis, Duroveray l'y assistant, la direction et la rédaction du Courrier de Provence, Mais il n'est pas nécessaire de reprendre par le menu toutes les circonstances de sa collaboration aux diverses entreprises de Mirabeau. Quelques traits, choisis à droite et à gauche dans les Souvenirs, nous apprendront tout ce qu'il importe de connaître.

Les Souvenirs renferment ces notes piquantes à propos de l'adresse au roi, qui est tout entière de la main de Dumont : « Garât, qui faisait partie du comité chargé de rédiger cette adresse, vint chez Mirabeau pour s'informer de l'heure à laquelle il pourrait s'y rendre. Mirabeau n'en savait rien, car j'étais alors dans la verve de la composition. 11 tergiversait dans ses réponses et détournait obliquement ses questions. Le lendemain, dînant chez M. de la Rochefoucauld, un autre membre du comité, dont j'ai oubUé le nom, s'extasia sur le mérite de cette adresse et sur la modestie de Mirabeau qui avait consenti à tous les changements demandés, comme si son amour-propre n'avait été pour rien dans cet ouvrage... J'aurais pu, dans la suite, trouver des défauts dans cette adresse, mais il ne m'aurait pas été permis de les dire à Mirabeau. Son amour-propre embrassait si bien ses enfants adoptifs qu'il prenait d'abord pour eux des entrailles de père... Il les aurait défendus contre moi; bien plus, il m'aurait permis de les admirer comme un trait d'estime et d'ami-

tié pour lui-même. » Sur l'adresse a l'Assemblée nationale, les Souvenirs nous apprennent ceci : « Cette composition ne fut pas aussi rapide que l'adresse au roi, parce que l'objet était plus compliqué et plus délicat... Je fus trois jours à ce travail; il fut très bien reçu, mais il fit à peu prés sur la nation l'effet d'un sermon sur un auditoire... .rai retrouvé dans mes papiers l'original de cette adresse, telle que je la donnai à Mirabeau; il y a deux ou trois traits de sa plume, et le comité de rédaction y fit quelques légers changements. » Je pourrais multiplier les indications de cette sor^e. Mais je dirai comme Dumont : « Qu'importe 1 Si Mirabeau sait mettre à contribution ses amis, s'il sait leur faire produire ce qu'ils n'auraient jamais fait sans lui, il en est véritablement l'auteur'. »

Au Courrier de Provence, Dumont et Duroveray faisaient tout. Ils étaient chargés spécialement de la chronique de l'Assemblée. Dumont a donc assisté à la plupart des séances en 1789 et 1790 ; il a été littéralement aux premières loges. J'ai marqué tout à l'heure que ses appréciations sur la Constituante et la Législative sont poussées au noir. La nuit du 4 août lui apparaît même comme une sorte de folie : « Cette renonciation à tous les privilèges, cet abandon de tant de droits onéreux au peuple, ces sacrifices multipliés avaient un cerlain air de magnanimité, qui faisait onbViQr V indécence de cette fougue et cette précipitation si peu convenable à des législateurs. » Il raillera la Constituante : f On n'a jamais vu tant d'hommes s'imaginer qu'ils étaient tous législateurs et qu'ils étaient là pour réparer toutes les fautes du passé, remédier à toutes les eiTeurs de l'esprit humain et assurer le bonheur des siècles futurs. » De la déclai^ation des droits de l'homme, dont il fut l'un des rédacteurs, il dira dédaigneusement : «Ce n'était qu'une fiction puérile. » Eh! oui, un Genevois, très raisonnable, très soucieux du décorum, pouvait rire ou s'indigner de cet avenir qu'on improvisait sous ses yeux, comme s'il se fût agi d'un impromptu. Le cœur a des raisons que la raison n'aura jamais, et Dumont qui a d'ailleurs écrit ses mémoires long-

^ Dumont donne ces détails extraordinaires sur la rédaction des Lettres à Sophie, qu'on pourrait croire l'œuvre la plus spontanée de Mirabeau : « Garât avait fait sur cette composition un travail assez singulier dont j'ai entendu la lecture chez M. de ïalleyrand; c'était un examen du pillage et des plagiats dont elle était composée. L'auteur, écrivant à sa maîtresse d'effusion de cœur, copiait des pages entières de plusieurs morceaux qui paraissaient alors, « Écoute, ma bonne amie, je vais verser mon cœur dans le tien; » et cette confidence intime était la transcription littérale d'un article du Mercure de France ou d'une page d'un roman nouveau. > Jamais conscience littéraire eut-elle moins de scrupules?

temps après 89, Dumontqui était encore hanté par les souvenirs de la Terreur, Dumont n'a pu se faire à l'idée que la Révolution « sonnait la diane des peuples, » et qu'on ne renverse pas un passé plusieurs fois séculaire comme on discute un Code rural.

Les Souvenirs sur Mirabeau sont, malgré tout, un livre agréable et sûr, la déposition d'un témoin oculaire instruit et sagace. Ils ne sont pas quelconques au point de vue littéraire, bien que, suivant Lamark, « Dumont manque en général de nerf et de profondeur dans son style; » ils n'ont été ni revus, ni corrigés, ils ne sont qu'un brouillon retrouvé dans les tiroirs d'un homme de grand bon sens et d'esprit très ouvert. Ils ont cependant le mouvement, la netteté, l'abondance, sans être d'une langue très savoureuse ni même très correcte. Ils eussent été goûtés vraisemblablement en Angleterre plus qu'en France, si, comme Mirabeau le disait à Dumont, « la raison est un hameçon pour les Anglais comme le style pour les Français- »

L'une des premières places revient de droit à Mallet-Dupan parmi les juges de la Révolution. Il a, non point des connaissances plus solides que Dumont, ni une plus grande pénétration, ni dans le coup d'œil plus de sûreté, mais plus de lecture, une énergie singnliérement plus militante, une puissance d'expression infiniment supérieure, avec une âme plus sombre et plus tourmentée, un caractère moins inattaquable, un cœur moins généreux encore pour la cause des peuples. Jacques Mallet-Dupan \ que son homonyme J.-L. Mallet traite de « nouveau Tacite, » que Sainte-Beuve appelle « l'un des meilleurs médecins consultants dans les crises sociales, » qui tient, à tout prendre, bien plus du pamphlétaire que de l'homme d'État ou de l'historien, est né à Céligny, en 1749. Il étudia la philosophie et la jurisprudence à Genève. Dès la vingtième année, il se mêla aux querelles de ses concitoyens, appuya les revendications des

* Mémoires et correspondance de Mallet-Dupan, publ. par A. Sayous, Paris, 2 vol. in-8^', 1851. Bibl. universelle, XVIII, 4™« pér., 161 et s. Causeries du Lundi, IV, 461 et s. Histoire de la litt. franc, pendant la Révolution, de Gérusez, 5™^ éd., 263 et s. Sayous, I, 357; II, 527. GaulUeur, 305 et s. France protestante. De Montet. Œuvres complètes de Voltaire (éd. Garnier), XL VI, 423; XLVIII, 32. Tableau hist. des dissensions de la République de Genève, par J.-L. Mallet, in-8°, 1805, p. 149 et s. Préface (de M. Taine) de la Correspondance inédite de Mallet-Dupan avec la Cour de Vienne, Paris, 2 vol. in-8°, 1884. Revue des Deux-Mondes (« Un publiciste de la Révolution, » par M. E. Montégut), n° du l*"^ décembre 1851.

« natifs, » et débuta dans la canûére de publiciste, en \ 771, par une violente diatribe contre les « représentants, » qui fut condamnée à être brûlée devant la porte de l'hôtel de ville comme un libelle « séditieux. » (lette juvénile escapade, qui annonçait un démocrate convaincu et qui allait être le péché de jeunesse d'un réactionnaire farouche, n'eut pas de suites sérieuses. Elle valut cependant à Mallet l'amitié de Voltaire, qui obtint pour lui une chaire d'histoire et de littérature française àCassel. Le landgrave remercia le patriarche de lui avoir trouvé « ce jeune homme qui paraît très sage et qui s'annonce très bien. » Mallet n'était point d'humeur à jouer le courtisan, même pour les beaux yeux d'un prince philosophe. Sa fierté le fit se démettre de sa place; il s'en retourna à Genève, travailla avec ardeur, s'attaquant de préférence aux problèmes de la politique, hostile déjà aux systèmes tout d'une pièce, persuadé « qu'il faut laisser là les définitions et les traités métaphysiques pour revenir à la politique expérimentale. »

Sa bonne ou sa mauvaise fortune voulut qu'il se liât avec l'avocat Linguet, le paradoxe et la contradiction incarnés. Linguet lui offrit la collaboration à ses Annales politiques, civiles et littéraires du Xyin""^ siècle-, il n'est pas douteux que Mallet ait subi l'infiuence de cet original et de ce frondeur qui bataillait contre V Encyclopédie et la liberté : on ne se frotte pas impunément, à vingt-six ans, à un esprit de la trempe de Linguet. Mais le rédacteur des Annales commit l'imprudence d'aller à Paris en 1 780 ; on le garda, — à la Bastille. Mallet entreprit à Genève, en avril 1781, une nouvelle série A' Annales, plus étendues que les anciennes, un tableau raisonné — de 120 pages par mois — des événements politiques des deux mondes. Lorsque Linguet sortit de prison, il dénonça Mallet comme son contrefacteur. Celui-ci répondit avec dignité, et, pour ne point s'exposer à de nouvelles chicanes, fonda un journal qui parut à Genève dès le mois de mars 1783, sous le titre : Mémoires historiques, politiques et littéraires sur l'état présent de l'Europe; cette publication n'eut qu'une durée éphémère. On peut deviner, en parcourant les Annales et les Mémoires, quelle sera la ligne de conduite de Mallet-Dupan, une fois la tempête révolutionnaire déchaînée.

11 se déclare partisan du principe d'autorité, son républicanisme a moins de rigueurs pour la tyrannie des rois que pour les révoltes des sujets. Son style se forme aussi; il a cette àpreté, cette véhémence, cette solidité un peu massive, qui lui siéront admirablement. Mallet s'essaie à la critique littéraire, mais ce n'est guère pour lui qu'un

prétexte à faire de la morale et à refaire de la politique. Analysant l'ouvrage, un instant fameux, de l'abbé Raynal, sur les Indes ou à côté des Indes, il s'écrie : « Quel remords n'aurait pas M. Raynal, si son fanatisme allait empoisonner la chaumière ^d'un laboureur ou l'atelier d'un artisan? S'il était lu dans ces classes obscures, qu'y porteraient ses maximes incendiaires, sinon d'impuissants regrets et la rage du désespoir? Heureusement, les peuples ne lisent poiiit. . . » Vous avez bien compris? N'est-ce pas toute une profession de foi, que cette petite phrase qui semble jetée négligemment au coin d'un compte rendu? Ce publiciste très conservateur est cependant le moins discipliné des esprits. Tel il s'insurgera bientôt contre les préjugés politiques de ses amis, tel il s'indigne, déjà en 1783, contre leurs préjugés philosophiques. On avait annoncé une souscription aux œuvres de Voltaire; ce fut, dans l'entourage de Mallet, une clameur de protestation contre l'audacieuse entreprise. Le journaliste genevois fut accusé de tiédeur anti-voltairienne; il n'a jamais passé pour un trembleur et il s'expliqua nettement. Je blâme, dit-il, les fautes de Voltaire, surtout « cette espèce de rage dont il était animé contre les prêtres et contre l'Écriture, » mais les ridicules exagérations d'une coterie ne me permettent pas de m'associer, à ces « déclamations de capucins. » Mallet-Dupan avait au plus haut degré le courage de l'écrivain; je me suis demandé souvent s'il n'éprouvait pas quelque joie secrète à contredire ou à braver l'opinion, et si nombre de ses plus hardis coups de plume n'étaient pas affaire de dillettantisme plutôt que de passion. Je signalerai ici, puisque j'ai touché à la critique littéraire de Mallet-Dupan, une curieuse dissertation, qui date de ses dernières années et qu'il a insérée dans son Mercure britannique (N^ XIV, 14 et s.). Ce travail porte sur « le degré d'influence qu'a eu la philosophie sur la Révolution française. » Il rend « les grands noms, » Voltaire, Rousseau, moins responsables du bouleversement politique et social, que « le torrent d'aveugles disciples, de fous et de furieux, » la « tourbe des petits raisonneurs sans génie et sans principes, » les jacobins en un mot. Il n'amnistiera pour autant ni Voltaire ni Rousseau ; il accomplira envers eux cet acte de justice ou d'injustice distributive : « Voltaire, plus goguenard que raisonneur, plus satirique que véhément, repoussait par son cynisme et refroidissait par son rabâchage. Parlant à l'esprit plus qu'au sentiment et à l'imagination, trop superficiel pour les hommes instruits, trop scandaleux pour les hommes un peu scrupuleux, toujours prohibé, vendu clandestinement et peu lu

des classes intermédiaires et populaires, il vit son influence circonscrite dans ce qu'on nommait la bonne compagnie et dans quelques corps littéraires... Rousseau, au contraire, a égaré l'honnêteté même : jusqu'à ses doutes persuadaient ses lecteurs de sa sincérité ; en écrivant avec gravité, il fixait l'attention; en écrivant avec éloquence, il entraînait la sensibilité. Il a eu cent fois plus de lecteurs que Voltaire, dans les conditions moyennes et inférieures de la société. » El il fait de Rousseau le père intellectuel de Marat et de Babeuf, dont les théories sont autant « d'applications » des doctrines de Jean-Jacques. Mais les « véritables chefs de' l'école révolutionnaire » auront encore été Diderot et Condorcet, qui ont suscité et armé les sots tragiques de la Terreur... Je cite et résume sans commentei'. 11 s'agit de reprendre la biographie de notre écrivain, à l'heure où ses Mémoires historiques attirèrent sur lui l'attention de l'éditeur Panckoucke. Celui-ci l'engagea vivement à se charger de la partie politique du Mercure de France, à la partie littéraire duquel Mallet collabora également lorsque cessa de paraître le Journal historique et politique de Génère, dont Panckoucke lui avait confié la direction. Mallet hésita ou feignit d'hésiter; enfin, dans une lettre' où l'on constate qu'il n'est pas maladroit en affaires, il se déclara disposé à prêter sa plume contre une jolie rénumération. Ses talents valaient ce qu'on les payait. Il n'aliénait, au surplus, rien de son indépendance. La fermeté ou l'opiniâtreté de son caractère, sa science étendue et sûre, son énergie au travail firent, en dépit de quelque roideur dans le ton et de quelques incartades, le succès du Mercure de France. Il mena deux très belles campagnes de presse en faveur de VVarren Hastings et de Necker. Lorsque la Révolution devint imminente, il se rappela ce qu'il avait dit, en 1782, sur les querelles du ménage genevois : « Vingt nations heureuses ont reçu des chaînes en cherchant un gouvernement sans abus, et pas une seule ne l'a trouvé. » Tout dévoué qu'il soit aux principes de la monarchie constitutionnelle, il s'accommoderait sans effort de la monarchie absolue de Louis XVI et croirait Volontiers, avec Machiavel, qne il popolo sempre perde nelle rivolte. Et |)0urtant, la situation est difficile, des changements s'imposent. Mais combien grande est l'insuffisance du roi et de ses conseillers! Je lis dans le Journal intime de Mallet : « Le soleil ne se lève pas trois jours à Versailles pour éclairer le même avis. Incertitude de faiblesse et d'incapacité totale. » Il aurait

^ Mém. et doc. de la Soc. d'hiat. et d^arch. de Genève, XXII, 357 et s.

fallu à la cour un conseiller clairvoyant et sincère; il est vrai qu'on ne l'eût pas écouté.

En attendant, Mallet vivait dans l'obscurité, n'appartenant qu'à son dur labeur, vivant en solitaire, siuiple dans ses goûts, ayant l'horreur de la déférence et des compliments qui sont monnaie courante avec les gens du monde, es[)rit méditatif et ombrageux qui ne sacrifiait pas la dignité de son isolement volontaire à de vaines satisfactions d'amour-propre. Il avait m beaucoup à souffrir de la censure, quoique l'ennemi des novateurs. Quand 1789 lui eut donné la liberté de la parole écrite, il accentua encore son opposition au parti des réformes. Le Mercure prospérait, atteignait le chiffre de 13,000 abonnés. La position de son rédacteur n'était toutefois rien moins qu'enviable. A résister au courant qui allait à la révolution, à ne point ménager la Constituante, à railler le côté gauche de l'Assemblée, il amassa sur sa tête de tenaces et violentes rancunes. On ne fait pas impunément, de cette rude façon, ce que M. Taine nomme « la monographie de la fièvre révolutionnaire. » Les folliculaires le désignent aux fureurs de la multitude. Il tient bon, il a bec et ongles, et il les montre : « On m'accuse d'être Vennemi de la révolution, terme sacramentel et mystique qui sert de signal aux meurtriers comme celui de huguenot leur en servait auXVP* siècle... Si l'amour prétendu de la révolution n'est qu'un cri d'inimitié et de violence ; s'il consiste à provoquer tous les trois mois des catastrophes et à y applaudir; ... si c'est là ce qu'il faut préconiser comme le plus beau système de gouvernement humain, qu'on me ramène aux carrières ! »

Il fut, après la fuite de Varennes, surveillé de très près et dut même interrompre pendant deux mois sa collaboration au Mercure. Les abonnés s'étant plaints de son mutisme, Mallet leur adressa cette verte et spirituelle mercuriale : « Ils paraissent considérer un auteur, dans les conjonctures où nous sommes, comme un serviteur qu'ils ont chargé de défendre leurs opinions et qui doit monter à la tranchée pendant qu'ils dorment ou se divertissent. Ils trouvent commode qu'un homme s'occupe, tous les huit jours, au risque de sa vie, de sa liberté, de ses propriétés, de leur faire lire quelques pages qui amusent leurs passions durant l'heure du chocolat ; et ils regardent comme un devoir, comme une dette, qu'on s'immole à leur incurie et à leurs ridicules illusions... Je répondrai à ces égoïstes que la mesure de mon courage, fixée par la raison ou par les sentiments, ne le sera jamais par les forfanteries des têtes exaltées qui, sans

mettre an écu ni une goutte de sang dans la balaj;ice des dangers, sont des Euménides pour y pousser les autres et des puissances mortes pour les en tirer. » Que cette énergique apostrophe était méritée, et que de fois elle aurait pu servir depuis Mallet-Dupan !

La période de la Législative ne fut pas plus paisible pour notre journaliste que celle de la Constituante. Au mois d'avril 1792, il quitta le Mercure et accepta, du roi, auprès des cours de Vienne et Berlin, une mission qui devait aboutir au malheureux manifeste du duc de Brunswick. Il ne rentra plus en France.

On s'est exagéré, semble-t-il, le rôle de Mallet-Dupan, chroniqueur des premières années de la Révolution. Suivant M. Taine, il est le seul ou presque le seul qui ait jugé avec compétence et impartialité les travaux de la Constituante et de la Législative. Le Courrier de Provence, moins agressif, moins réfractaire aux idées nouvelles que [e Mercure, n'aurait-il pas été fait avec moins de préventions et autant de conscience ? Mallet n'a-t-il pas pas préféré bouder, blâmer et vaticiner, à s'ériger en modérateur et en directeur de l'opinion? Qu'il ait vu juste parfois, qu'il ait eu ses heures de haute sagesse et de profonde politique, nul le contestera. Toujours est-il que la tache d'un critique irresponsable exige, pour être remplie sans injustice, des ([ualités de sang-froid et de mesure que Mallet n'a jamais possédées.

L'amour de la contradiction et l'amour de la vérité sont choses bien différentes. Ce calviniste a protesté contre la sécularisation des biens du clergé catholique; ce républicain a combattu pour la cour et contre les représentants du peuple ; ce Genevois s'est immiscé avec passion dans les affaires intérieures de la France : voilà, certes, des attitudes originales et qui ne sont pas d'un esprit ordinaire. Me forcera-t-on d'applaudir à tout cela? .J'aime mieux le Mallet-Dupan qui frappe sur les courtisans cyniques ou stupides, comme sur les démagogues éhontés ou déments, qui distribue la verge aux fous et aux sots d'en haut et d'en bas. Mais c'est alors le pamphlétaire et le moraliste que j'admire; l'homme d'État me paraît être de la race de ïimon le philosophe. Les Cojisidérations sur la nature et la durée de la Révolution (1793) modifieront-elles mon sentiment? Je conviens que ce livre est supérieur aux articles du Mercure, autant qu'un ouvrage d'ensemble, écrit avec réflexion, peut l'être à une série d'improvisations lancées au jour le jour, sous l'impression du moment. N'y aurait-il rien à retrancher de cet ouvrage, en fait de déblatérations ridicules, de furieux anathémes, d'absurdes calomnies, de conseils tardifs, de récriminations stériles, de déplorables appels à

l'étranger? Assi^^^énieiit, bien qu'il y ait davantage encore à retenir de ce large et vivant tableau. Mallet-Dupan a bien vu que les révolutions ne créent rien que de passager, qu'elles suscitent, de terribles réactions et que leurs conquêtes ne profitent qu'à un lointain avenir. Il avait peut-être raison de dire que « la France ne pourrai! supporter la liberté politique qu'après trente ans d'éducation préliminaire.» Il savait son métier de prophète, lorsqu'il annonçait une dictature militaire. Et, tout en prêchant une croisade de l'Europe monarchique contre la France républicaine, il ne s'était point trompé sur la puissance de cette Révolution que les rois coalisés n'ont pas domptée. Enfin, il a donné aux gouvernements une leçon qui, si elle était venue plus tôt et si elle avait trouvé des oreilles mieux disposées, aurait probablement sauvé le trône de Louis XVI : « Il faut abandonner aux gascons de la politique l'idée que la force seule réussirait à soumettre le royaume. La soumission possible ne résultera jamais que de la force et de la persuasion réunies. » Au fond, cette « persuasion » même ne me tranquillise pas et garde, sous la plume de Mallet, un certain air de brutalité.

Les Considérations étant l'œuvre la plus connue de notre Genevois, je ne puis m'en tenir à ces remarques sommaires. Mallet est désormais le chef littéraire de la contre-révolution. C'est à lui que Joseph de Maistre avait demandé d'être le parrain de son premier livre : « Qui vous a lu vous estime, » lui disait l'ambassadeur de Savoie. C'est à lui que regardent tous ceux auquels la cause royale est chère. Son activité, une activité dévorante, se dépense, à compter de cette époque, en correspondances avec les cours de Vienne, de Londres, de Lisbonne, qu'il renseigne sur l'état politique, financier et militaire de la France. Comme il est Genevois, il n'y a pas lieu de s'indigner d'une besogne et d'une posture que bien des Français ne dédaignaient point. Était-il aussi désintéressé que ses panégyristes l'ont avancé ? Il se faisait bel et bien payer des services, qui, notez-le toutefois, ne juraient pas avec ses opinions. Et puis, il était pauvre, il avait une famille à nourrir. Mais il ne subsiste rien de la légende qui l'a créé le paladin bénévole ou l'avocat ])ro Deo du droit contre-révolutionnaire. Quelques détails inédits' et quelques indications à ce sujet. Le Conseil secret de la République de Berne charge, le 22 août 1791, le bailli de Nyon de remercier Mallet-Dupan, en

' Geheimes Manual der St'adt Bem, IX, 116, 125; XI, 61. Voir ibid., YII, 235, 236, 243, 244, et AJctert des Gelieimen Bathes, XXYI, n° 19.

ECRIVAINS POLITIQUES, PEDAGOGUES, MORALISTES ET HISTORIENS. o49

l'assurant que LL. EE. « se souviendront toujours des services qu'il leur a rendus et qu'Elias n'oublieront pas ceux qu'il pourrait leur rendre. » Les protocoles du même Conseil portent ceci, à la date du 29 avril \ 793 : « Décidé d'allouer au sieur iMallet-Dupan, qui est actuellement gêné, une gratification de 40 louis à raison des services rendus et de l'empressement qu'il a toujours montré à nous être utile. » En 1790 déjà (11 juin), LL. EE. achetaient son concours, lui allouaient pour frais de voyage une somme de 20 louis, et lui « promettaient à l'avenir un salaire en rapport avec ses services. » On peut admettre qu'il ne correspondait pas gratuitement avec lord Elgin et le comte de Souza-Cotinho, représentants de l'Angleterre et du Portugal. L'Autriche le rétribuait de son côté, moins peut-être pour ses renseignements que parce qu'on redoutait les éclaboussures de sa plume. Le 7 juillet 1795, le baron de Thugut, ministre de l'Empereur, mande à son collègue Colloredo : « Il est bien vrai que ce verbiage, presque toujours tiré des gazettes, ne vaut pas, la plupart du temps, l'argent qu'il coûte; aussi serais-je d'avis, qu'à la fin du trimestre prochain, on en pourrait supprimer l'envoi en y donnant cependant des tournures pour que cet enragé de Mallet-Dupan ne s'avise pas de nous déchirer dans ses écrits. » On réfléchit avant de casser aux gages ce dangereux allié qui égratignait au moins tous ceux qu'il ne mordait ou n'assommait pas. On dut se résigner à ne pas rompre. Le même Thugut mande, le 18 juin 1797, au même Colloredo: « Mallet-Dupan, quoique ses semestres et l'état de ses frais extraordinaires lui soient toujours payés (ces mots sont soulignés dans l'original), ne néglige pas pour cek de nous donner des coups de patte. Au fond, Mallet-Dupan est un Genevois équivoque, qui ne vaut pas mieux qu'un autre ; mais il faut prendre ces sortes de gens comme on les trouve \ » N'oublions pas que Thugut s'était montré moins difficile au début et qu'il avait commencé par lire « avec attention » les communications de Mallet. Je pourrais compléter ces indications; j'en ai dit assez'.

La Correspondance de Mallet-Dupan avec la cour de Vienne a été exhumée dans les deux volumes, déjà cités, de M. A. Michel. Sacor-

^ Vertrauliche Briefe des Freiherrn von Thugut^ publ. par A. von Vivenot, Vienne, 2 vol. in-8«, 1872, I, 238, 239; II, 40, 41.

^ Voir encore Papiers de Barthélémy^ IV, 408 (lettre de Frisching à Barthélémy du 1^' nov. 1794 : « Mallet-Dupan intrigue auprès de la Cour de Saint-James, peut-être pour avoir du pain. ») Ihid.^ IV, 500 (un émigré français écrit à M.Stiir- 1er : « Ne pourriez- vous pas faire taire ce diable d'homme? » )

o50 DE LA RÉVOLUTION AU ROMANTISME.

respondance avec Londres et Lisbonne est demeurée inédile en grande partie; M. Sayous Ta utilisée, trop parcimonieusement, dans son ouvrage sur notre publiciste. Nous avons encore la Correspondance pour servir à l'histoire du républicanisme français (^19 (S). Il y a, dans tous ces écrits, des aperçus magistraux, des pages d'une mâle éloquence et un ensemble de faits commentés avec un art consommé de polémiste et de logicien. L'or n'est pas franc de tout alliage. Et d'abord, si Mallet a en France des « personnes de confiance » qui lui font part de ce qu'elles savent, il vit sur terre d'exil et n'a que des renseignements de seconde main. Et puis, l'insuffisance de ses informations l'oblige à combler leslacunesde sa correspondance par des esquisses de projets, des dissertations sur les événements, des diatribes contre la Révolution. Les chancelleries d'Europe eussent désiré moins de philosophie ou de satire, et plus de données positives. Sans doute, son humeur morose, son pessimisme invétéré, le préservent des illusions. Sa clairvoyance n'en est pas moins en défaut très souvent. Un exemple entre dix. Ne parle-t-il pas de la campagne d'Italie avec cette désinvolture : « Lorsqu'on voit un général qui n'a pas trente ans et nulle expérience de la guerre faire ce que ne firent ni le prince Eugène, ni Catinat, le Piémont envahi en 15 jours, ses forteresses livrées. Gênes à la merci des vainqueurs et le Milanais en danger... » Ce général inexpérimenté, qui bat toujours les vieux généraux de l'Autriche, c'est Bonaparte. Décidément, Mallet fait parfois de la fantaisie. Il fait surtout de l'indignation, traite Barras de « Démosthéne de cabaret, » Benjamin Constant de « petit Suisse, » Garât de « garçon ivre de la philosophie moderne, » Siéyès « d'homme capable d'ordonner les plus grands crimes pour faire adopter ses théories, » et les autres à l'avenant. Mais quel tableau saisissant, bien que ou parce que chargé, ne trace-t-il pas de la société française pendant le Directoire !

Les affaires d'Europe ne le rendent pas indifférent à celles de la Suisse. Son Essai historique sur la destruction de la ligue et de la liberté helvétique (1798) nous touche d'assez près pour que nous le parcourions. Le farouche écrivain et le terrible livre ! Si nous l'approuvons de fulminer contre l'invasion française, de stigmatiser les généraux impitoyables et les proconsuls rapaces, nous protestons dés qu'il s'applique à transformer en vétilles les torts graves des gouvernements aristocratiques. E. H. Gaullieur, qui n'est pas un démagogue, a fort bien dit : « Est-ce un régime politique si parfait, celui où un ministre de l'Évangile, le pasteur Martin de Mézières, était

accusé de sédition, saisi dans sa cure, traîné à Berne et jeté en prison, rien que pour avoir dit à ses paroissiens vaudois que les pommes de terre, n'étant pas du grain, ne devaient pas payer la dîme ? » Que l'enthousiasme de Mallet-Dupan est donc mal placé, lorsqu'il s'extasie en périodes de cette prose : « Ah î ma plume imparfaite ne célébrera jamais assez les attributs éclatants de ce régime d'ordre et de suite (il s'agit de LL. EE.), cette intelligence dans les créations utiles, cette constance à perfectionner, cette attention à prévenir, ces égards pour les sujets, cette profonde connaissance de leurs qualités et de leurs intérêts, ces ménagements pour leurs inclinations, ce caractère toujours tempéré qui à propos savait instruire et ordonner, réprimer plutôt que punir, concilier la justice et la bonté ! » Combien d'imagination ne faut-il pas pour retrouver sous ces traits enchanteurs l'image du patriciat bernois? Et quelle estime avoir de l'impartialité de Mallet, quand on rapproche ces plats dithyrambes des insultes lancées contre Laharpe et ses amis? Il les qualifie « d'enfants perdus de la philosophie de Paris ou de l'université deGœttingue, qui se croyaient des gens de lettres parce qu'ils avaient enseigné à des Russes ou à des Anglais le patois du pays de Vaud. » Et il poursuit : « Dans ce misérable comité de singes révolutionnaires, il n'existait ni une étincelle d'énergie, ni une ombre de talent. » Je ne puis souffrir qu'on décerne à ce féroce mangeur d'hommes éminents et de nobles idées, les palmes de l'historien véridique et réfléchi. Gardons-nous bien de copier servilement ses ouvrages ou même de les consulter trop souvent, si nous avons à cœur déjuger équitablement la révolution helvétique et la révolution française !

J'ai laissé sa biographie au moment où il quitta Paris. Il mena dès lors une existence errante, allant de Genève à Lausanne, de Lausanne à Bruxelles, de Bruxelles à Berne, où il se fixa jusqu'en 1797, puis de Berne à Londres où il mourut en 1800, abandonnant en pleine prospérité son nouveau' journal : le Mercure britannique.

Quoi qu'on pense de son caractère et de la valeur historique de son œuvre, Mallet-Dupan est l'un des écrivains les plus brillants de la Révolution. Son style, moins déclamatoire et théâtral que celui de Joseph de Maistre, est aussi énergique et presque aussi savoureux ; il n'est pas très correct; les provincialismes y apparaissent comme dans cette locution genevoise : absenter leur patrie; les gaucheries semblables à celles-ci : « un homme incompatible avec une succession de perturbateurs effrénés » n'y sont pas d'une extrême rareté ; le ton emphatique, important et prêcheur, s'y donne volontiers carrière,

mais y est moins soutenu que chez la plupart de ses compatriotes ou même de ses contemporains. Mallet a, en revanche, une belle verve de sarcasme, une extraordinaire puissance d'indignation, et des mots superbes, et d'étonnants raccourcis d'expression, et de frappantes images, et de mâles accents quoiqu'un peu tendus et forcés, et, aux moments de passion, une ampleur oratoire qui en font un écrivain supérieur. C'est un grand, — c'est notre plus grand pamphlétaire.

On sait avec quel mépris Mallet-Dupan a exécuté les auteurs de la révolution vaudoise, braves gens cependant, patriotes désintéressés et politiques sérieux. Le plus illustre est sans contredit Frédéric- César DE Laharpe'. Il naquit à Rolle en 1754, étudia le droit, exerça la profession d'avocat. Des vexations qu'on ne sut pas lui épargner et d'autres dont on le menaçait, le décidèrent à s'expatrier. Chargé, en 1785, par l'impératrice Catherine de Russie, de diriger l'éducation des grands-ducs Alexandre et Constantin, Laharpe devint l'ami de ses élèves et leur conseiller. Lorsque la Révolution éclata, il en adopta chaleureusement les principes et contribua même à dissuader Catherine II de se joindre à la coalition qui se formait contre la France. Mais il se préoccupait surtout de l'avenir de son cher pays de Vaud. Il lança, de St-Pétersbourg, des appels et des pamphlets qui tendaient au renversement du régime de LL. EE. Celles-ci s'adressèrent (13 octobre 1791) au duc de Wurtemberg, le priant de s'informer officieusement si l'on ne pourrait agir contre Laharpe auprès de la cour de Russie ; on représentait le précepteur des grands-ducs comme « aigri pour des raisons qui nous sont inconnues. » Les intrigues des agents bernois, la haine de quelques émigrés français et aussi les idées insuffisamment monarchiques de Laharpe le contraignirent bientôt à rentrer en Suisse. Il se fixa près de Genève, en 1795; LL. EE. , qui avaient de bons motifs de voir en lui un dangereux adversaire, donnèrent des ordres pour l'arrêter s'il mettait le pied sur sol bernois. Laharpe comprit qu'il ne pouvait obtenir que de la force l'émancipation de sa patrie ; il intéressa la France

^ Notice biographique sur F.-C. de Laharpe, par Ch. Monnard, Lausanne et Genève, in-8°, 1838. La Bévol. helvétique dans le canton deVaud, par Juste Olivier, Lausanne, in-8°, 1842. Galerie suisse, II, 243 et s. De Montet. Consulter aussi : les Mémoires de Laharpe dont je parlerai, et le Geheimes Manual der Stadt Bern, vol. IX et X\^pass. où l'on trouvera quelques détails qui sont inédits, je crois.

à ses projets. La révolution s'étendit bientôt à la Suisse, les Vaudois secouèrent le joug de Berne.

Il usa plus tard de l'influence qu'il avait acquise sur son ancien élève, l'empereur Alexandre, pour faire reconnaître par les puissances l'indépendance de la Confédération helvétique et des nouveaux cantons. Il mourut en 1838, laissant le souvenir d'un cœur vaillant et généreux.

Il y avait en Laharpe l'étofTe d'un littérateur; l'homme d'État absorba l'homme de lettres. De nombreuses brochures sont sorties de sa plume, |)as un seul livre. Ses Lettres de Philanthropus , ses Lettres à Helvétus, son Essai sur la Constitution- du pays de Vaud, ses Trois lettres sur Vétat des partis en Helvétie, et des « mémoires, » et des « observations, » et des « protestations, » et des « appels, » sans parler de sa correspondance', tout cela, rédigé dans le style déclamatoire de l'époque, avec une chaleur sincère et de belles indignations, fournira plutôt des documents à l'historien qu'au critique littéraire. Son écrit le plus volumineux et le plus important — à part les Mémoires dont je vais parler — date des années de vieillesse ; j'entends ses Observations sur l'ouvrage intitulé : Précis historique de la révolution du canton de Vaud (1832), qui sont une réponse violente mais riche de précieux renseignements — tous n'étant pas d'ailleurs d'une exactitude absolue — aux attaques de G. -H. de Seigneux, « un auteur qui paraît avoir reçu, avec la mission de prodiguer les invectives, l'argent nécessaire pour les publier. » Laharpe reprend l'histoire de sa vie politique à partir de son séjour en Russie, et la poursuit jusqu'au Congrès de Vienne.

S'il était nécessaire de prouver que Frédéric-César de Laharpe avait quelques-uns des dons de l'écrivain, la facilité, la netteté et la verve, j'ouvrirais, non ses brochures, mais ses Mémoires adressés à Zschokke, et dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque d'Aarau'. Il y raconte, entre autres, avec gaîté, les émouvantes péripéties de son évasion, en 1800. Il était devenu suspect à la Commission executive, qui le fît arrêter à Lausanne et transférer à Berne pour y être jugé. Il déjoua en route la vigilance de ses gardiens et s'enfuit en

^ Voir, entre autres, Archives de la Soc. d'hist. du canton de Fribourg, IV, 325 et s., d'intéressantes lettres de Laharpe, où se trouvent de curieuses appréciations sur les membres du Directoire helvétique (p. 329, 330).

* La première partie des Mémoires (la suite est entre les mains de la famille Laharpe) a été publiée par J. Vogel dans ses SchweizergeschichtUche Studien (p. 65 à 221), Berne, in- 12, 1864.

TOMK n. 23

France : « A Payerne, tandis que les olficiers (de l'escorte) pressaient l'arrivée des chevaux... je sortis et enfilai un escalier détourné... Je

sortis par la. porte d'Estavayer J'étais malade depuis huit jours

et à jeun depuis deux; ainsi, peu préparé à courir les aventures. Je possédais dix louis, mais je n'avais ni passe-port ni armes... Trente cavaliers stationnaient à Payerne ; ainsi je serais chaudement |)oursuivi. Quelle tranquillité pour moi, si j'avais su que les portes de la ville avaient été fermées aussitôt après ma fuite ! Un bruit sourd de chevaux que j'entendis en arrivant en pays fourré, m'engagea à me tapir dans les avoines; le froid mortel dont je fus saisi me contraignit bientôt d'en sortir. Trois fois de suite, le même bruit me fit répéter la même manœuvre. Enfin, j'arrivai à un pâturage creux occupant l'intervalle de deux fortes haies, où les chevaux du voisinage étaient rassemblés la nuit; nous nous étions fait peur mutuellement; cela me fit rire Autre malheur! En sautant une haie, je

déchirai mes chausses, mais aussi rien ne me gênait plus dans mes mouvements A peine je m'étais enfoncé dans la forêt que je rencontrai trois bûcherons. Je demandai le plus court chemin pour arriver au village d'Yvonens. A leur tour, ils désiraient savoir qui j'étais; je répondis : pasteur; mon habit noir ne prêtait pas mal à

l'erreur Les forces m'abandonnaient; je commençais à craindre

d'être réduit à passer la journée dans le bois. Comme je m'étais arrêté machinalement dans un ravin, il sort d'un buisson un pauvre hérisson qui arrive jusqu'à mon pied, sans défense. Voilà, me disje, de quoi me soutenir pendant le journée, et peu s'en fallut que je ne succombasse à la tentation de faire ma proie de cet animal ; il en fut quitte pour la peur — » On cite en général ce récit d'après une « lettre » (cette « lettre, » c'est les Mémoires eux-mêmes,) qui aurait été envoyée par Laharpe à Zschokke, et qu'on aurait égarée. Heureusement, ajoutait-on, Zschokke l'avait traduite en allemand, d'où Cil. Monnard la retraduisit en français. Et, c'est la version de Monnard que l'on donnait encore pour du Laharpe authentique dans un livre paru dernièrement ; la mésaventure est d'autant plus singulière que les Mémoires ont été publiés déjà en 1864, et d'autant plus regrettable que la langue de l'original, moins châtiée si l'on veut, est incontestablement plus agile, plus mouvementée, plus pittoresque, que celle de la traduction.

L'écrivain le plus littéraire de la révolution vaudoise est Jean-

* Lettres de J.-J. Cart à F.-C. de Laharpe, Lausanne. in-8°, 1798, p. 4 et s. Essai sur la révdl. vaud. d'Olivier, 37 et pass. De Montet.

Jacques Cart* (1747 à 1813), un pamplilétaire de race, dont le style âpre et vigoureux plaît malgré quelques négligences. Il était avocat à Morges, lorsque sa haine du régime bernois lui fit rédiger, en 1791, un mémoire où il établissait que LL. EE. n'avaient pas le droit de décréter des impôts dans le pays de Yaud sans le consentement des contribuables. Il dut s'enfuir, se retira en France et joua ensuite un rôle prépondérant dans les affaires politiques vaudoises. On connaît au moins le titre de ses Lettres à Bernard de Murait (1793), qui sont tout un cours de droit public et d'histoire, en même temps qu'un vif assaut donné à la domination bernoise. Cart commence par prouver que, sous les ducs de Savoie, « le droit de législation appartenait aux États de la province concurremment avec le souverain, » et que celui-ci ne pouvait « nous soumettre à aucun impôt, pas même pour faire la guerre. » Lors de la conquête du pays en 1536, les Bernois s'engagèrent à « le maintenir dans ses privilèges, libertés et coutumes. » Comment ont-ils tenu leurs promesses, ces protecteurs de jadis et ces maîtres d'aujourd'hui?

Ils ont fait passer leurs nouveaux sujets au protestantisme, « à la bienheureuse réformation, » et c'est tout. « Certes, remarque l'auteur des Lettres, si elle a été bienheureuse pour eux, elle ne l'a pas été pour nous; non seulement nous avons été dépouillés de la jouissance de nos biens ecclésiastiques, mais, malgré la réforme, nous payons aujourd'hui tout ce que nous payions sous la catholicité et peut-être davantage, quoique les causes de la plupart de ces redevances abusives, dans le principe, soient maintenant éteintes. Telles familles dont les ancêtres s'étaient engagés à une finance au diocèse ou au curé paroissial, pour avoir le droit de faire dire une messe dans une chapelle particulière, la paient aujourd'hui, à titre de ceps seigneurial et sans le. savoir. J'en connais une qui paie annuellement une redevance de quelques cents pots de vin, stipulée sous la condition que l'on chantera tous les mois une messe dans une certaine abbaye jiour le soulagement des âmes de la famille dotatrice qui pourraient être en purgatoire. L'État de Berne a aboli le purgatoire et la messe, mais Monseigneur le bailli retire chaque année le cens... » Les Lettres àQ Cart ne sont pas, on le voit, une vulgaire diatribe où les meilleures raisons sont les plus gros mots. Elles constituent, sous une apparente modération de forme, la critique la plus sanglante que l'on ait jamais faite de ce régime qui, au dire le Mallet-Dupan, «conciliait si bien l'équité et la justice. » Pas de violences ni d'éclats, un tableau probant, pressant, ironique, des hauts faits de l'administration bernoise : le pays de Vaud n'est bon qu'à

pressurer ; « la pluie et la rosée n'y lombenl plus que pour leurs Illustres, Hautes et Puissantes Seigneuries. » El J.-J. Cart conclut ainsi : « L'on me menace du courroux de LL. EE., de la brûlure; — que l'on me brûle et l'on rende à mon pays ses droits, ses propriétés, j'aurai fourni l'aliment d'un bien beau feu. »

Je citerai encore, parmi les ouvrages de Cart, son Catéchisme vaudois, un code populaire « de philosophie, de morale et de politique républicaine, » et ses Lettres à F.-C. de Laharpe, qui contiennent une sorte d'apologie de sa conduite, ainsi que des plaintes améres sur la marche du gouvernement de la Républicjue helvétique. Cart y déclare entre autres que, de 1 773 à 1 791 , « il ne se réveillait pas une seule fois durant la nuit sans s'écrier intérieurement (sic) :

Grand Dieu, qu'un honnête homme doive être sujet de ces de

Bernois 1 » Il proteste contre l'exagération des dépenses publiques, contre cette « myriade de gueules béantes » qui hurle : places! places! et qu'il faut rassasier; il conseille d'importantes et faciles économies; il affiche crânement ses sympathies pour le peuple français : « Vivre avec lui, ou périr avec lui, voilà notre devise! » Le patriotisme de Cart dégénère, ainsi que l'a noté Juste Olivier, « en inquiétude et en acerbité. » On lit, dans ses Quelques mots sur le projet de la commission décrétale du canton de Vaud (1801) : « Au lieu d'être Helvétiens, nous voulons être exclusivement Vaudois... Nous serons la proie de quiconque voudra nous passer sur le ventre. » Il ne croit pas à la vertu de ce que le Bulletin helvétique appellait les « casaques cantonales. » Il est vieux, il est aigri — c'est parfois le défaut des gens qui voient trop clair — , il crie : « Courons, courons au Maroc ! » Les bons Vaudois ont préféré monter à leurs vignes, laissant se débrouiller la politique et les politiciens.

Je ne puis guère que mentionner d'autres écrivains politiques vaupois' : Philippe- A. -L. Secrétan (1 756 à 1826), le compagnon cle disgrâce de Laharpe au Directoire, l'auteur de Béflexions sur les gouvernements (\ 792), une œuvre dont les tendances ne sont rien moins que révolutionnaires; Maurice Glayre (1743 à 1819), dont on a des Lettres sur l'Helvétie (1801); le landammann D,-F.-R, Clavel (1767 à 1837), qui a laissé un ouvrage estimé : Essai sur les communes et sur le gouvernement municipal dans le canton de Vaud (1828); Auguste Pidou (1754 à 1821), l'un des magistrats les plus

^ Voir, pour tous les noms qui suivent : Juste Olivier, 1. c. 43 et s. Bibl. universelle, octobre 1865 (article de M. J. Chavannes sur la « presse périodique vaudois e »). De Montet.

populaires de son canton, un orateur et un lettré; enfin le docteur Gabriel-Antoine Miéyille (1766 à 1852). Ce conspirateur résolu et ce pamphlétaire émérite fonda la Gazette de Lausanne, qui devait remplacer le Bulletin officiel du Directoire helvétique, supprimé en 1800. Il avait couiposé, en 1791, la Lanterne magique aristodémocratique et Ainsi va le monde, deux libelles très mordants — dans l'un desquels il traitait Genève de « misérable, infecte et petite étincelle » — ; il avait été condamné, en 1 792, à cinq ans de prison « pour avoir fait partie d'une société fermée ou cluh, » et n'était sorti de son cachot que pour jeter à la tête des Bernois le sel un peu gros de ses plaisanteries. Il a écrit divers volumes, d'une science plus agréable que solide, sur l'histoire et l'archéologie : Voyage dans l'ancienne France, sous Clovis et Charlemagne (1810), Voyage dans V ancienne Helvétie sous les empereurs romains Antonin le Pieux et Marc Aurèle (1806).

J'arrête ici cette nomenclature qu'il serait aisé de compléter. La révolution vaudoise n'a, en somme, produit qu'un écrivain politique digne de ce nom : J.-J. Cart; elle nous a donné, en revanche, deux historiens, Monod et de Rovéréa, que nous retouverons.

Il me reste à passer en revue quelques personnages qui tiennent à la politique et à la littérature. Commençons par Genève, où nous rencontrons le remuant et fécond brochurier Jacques Grenus ' (1751 à 1819). Il était avocat, mais il ourdit plus d'intrigues qu'il ne plaida de procès. Zélé « représentant, » exilé en 1 782, nous le voyons, dès sa rentrée à Genève, exciter la peuple contre l'autorité, travailler en faveur de l'annexion à la France, se calmer ensuite pour entamer, à la fin de sa vie, une grosse querelle avec la Compagnie des pasteurs Ces détails importent peu. Etienne Dumont a, dans ses

Souvenirs, ïort malmené ce « crispin Catilina » et ce « démagogue de la canaille, » dont il fait une sorte de Méphistophélès de la politique genevoise, — un peu parce que Grenus a été un partisan ardent de la Révolution. Je ne réussis pas à m'indigner contre ce folliculaire qui avait le courage de ses opinions, le souci des intérêts populaires et un bout de plume joliment taillé. On a de lui des

^ De Montet. Souvenirs de Dumont, 451 et s.

journaux, des libelles, des plaidoyers, des mémoires et même de piquants Fragments sur l'histoire ecclésiastique de Genève au XIX'"^ siècle. Citons son Éloge de Mirabeau (1791), qui est d'un assez mauvais style, désordonné et boursouflé; ses Sifflets de St-Claude, un petit pamphlet hebdomadaire, qui parut dés le 14 mai 1791 et (jui signale avec une verve taquine tous les abus du gouvernement de « l'infernale aristocratie ; » sa Vedette nationale ou Moniteur genevois, dont Grenus se sert pour convertir à la Révolution ses concitoyens, auxquels il dit sans ambages : « Volez au secours de vos frères de France ; que tous ceux d'entre vous qui le peuvent se réveillent au cri de la guerre ; qu'à la vue de celte ardeur sublime d'un peuple menacé dans ses droits d'hommes et de citoyens, l'homme libre s'élance et crie à son tour : aux armes! aux armes ! »

Un autre Genevois, Joseph Des Arts(\li3 à 1827), marche dans une voie complètement opposée à celle de Grenus; il est l'auteur d'un ouvrage qu'on a beaucoup vanté : Les principes de la Révolution française sont incompatibles avec l'ordre social (1816).

A Neuchâtel, le libraire Louis Fauche-Borel ' (1761 à 1829) fut l'un des agents les plus dévoués de la contre-révolution. Banni en 1 793 , pour avoir inséré dans un almanach le testament de Louis XVI, il renonce à son établissement typographique, se consacre tout entier à la cause de la monarchie française. Il fut chargé de corrompre Pichegru — on lui avait promis un millon, en cas de réussite, et la direction de l'Imprimerie nationale ; — il parvint au but après avoir subi maints échecs et traversé mille dangers. Son activité ne fut pas moins grande pendant toute la durée de l'Empire. Mais Fauche-Borel éprouva bientôt que l'ingratitude fleurit ailleurs que dans les républiques. La Restauration, qui devait lui apporter la fortune, ne lui valut que d'améres déceptions, — poenam pro munere. Ces trois mots latins sont l'épigraphe d'un Précis historique de ses différentes missions, qu'il publia en 1815 pour attirer sur lui l'attention de la Cour, et qui fut saisi. Enfin, Monsieur, frère du roi, lui Ht une pension de cinq mille francs, le roi de Prusse lui délivra des lettres de noblesse et lui décerna le titre de conseiller d'ambassade. Hélas! la manie des grandeurs s'était emparée de lui : son million, sa direction de l'Imprimerie nationale lui emplissaient la

Biographies neuchâteloises. Mémoires de Fauche-Borel, Paris, 4 vol. in-8°, 1829. France protestante.

tète. Il se retira à Neiichàtel, en 1829. Peu de temps après, les journaux annoncèrent qu'il s'était jeté par la fenêtre, dans un moment de désespoir, et ([u'il était mort sur le coup. Tant de sacrifices et d'efforts avaient abouti à la misère et au suicide !

Fauche-Borel fit paraître, en 1829, quatre volumes de Mémoires ; il comptait gagner à cette entreprise assez d'argent pour apaiser ses créanciers, mais il ne vendit qu'une faible partie de son édition. Ses Mémoires, qu'il n'a pas rédigés lui-même, car il était peu lettré, contiennent, parmi beaucoup d ' fables et de fatras, des renseignements acquis désormais à l'histoire.

Son compatriote, le baron D. A. de SArs-DOz-RoLUN ' (1 740 à 1 809), eut une existence moins active mais plus brillante et surtout plus heureuse. Frédéric le Grand lui aurait confié volontiers le poste d'ambassadeur en France; Sandoz-Rollin refusa, mais représenta la Prusse en Espagne, à la fin du règne de Charles IH et au début de celui de Charles [V. Le Mmée neurhâtclois a exhumé plusieurs manuscrits de ce diplomate. Je laisse de côté un tableau idyllique de la vallée de Pont-Martel, et je signale un intéressant Joi^rna/, où le baron se révèle observateur ironique et sagace. « Où en sommes-nous en politique? dit-il. Les rois aspirent à être empereurs, les électeurs à être rois; tous ont raison. » Ailleurs, il fait cette remarque d'une éternelle actualité : « L'art de faire des livres avec des livres s'est beaucoup perfectionné aujourd'hui. » Il avait, pour un serviteur de S. M. prussienne, des idées assez hétérodoxes en politique. Netraitet-il pas la monarchie de « vice, » la démocratie de « vertu? » N'apprécie-t-il pas en ces termes la révolution naissante : « Ce n'est jamais par le désir d'être rebelles que les peuples se soulèvent ; c'est uniquement par l'impatience de souffrir. » Dans une « épître aux insurgents » d'Amérique, il s'exprime avec non moins de vivacité, en petits vers qui ne sont pas mal tournés du tout :

Et vous, peuple injuste et malin, Sans papes, sans rois et sans reines, Vous danseriez au bruit des chaînes Qui pèsent sur le genre humain!...

Vous auriez le front d'être libres, A la face du monde entier?...

L'Europe demande vengeance :

Armez- vous, héros d'Albion!...

C'est un encyclopédiste. Sa volumineuse correspondance, dont nous ne connaissons que des fragments, doit être bien curieuse.

' Biographies neuchâteloises. Musée Heuchâteloi% année 1867, 181, 229, 253, 286.

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