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CHAPITRE II Pédagogues^ et moral listes

I. Pédagogues : le Père Girard et le chanoine Fontaine ; L.-H.-F. d'(Jlivier ; M™* Necker de Saussure et V Éducation progressive; F.-M.-L. Naville, M""* de la Rive, Auguste Rochat et L.-F.-F. Grauthey. — II. F.-R. de Weiss et ses Principes philosophiques ; Ch.-V. de Bonstetten, sa vie et ses œuvres : Études sur rhotunte, Lliomme du Midi et rhomme du Nord; le comte de Sellon: Lullin de Chateauvieux.

Il y a loin de la politique à la pédagogie, de Mallet-Dupan à Grégoire Girard. Mais n'esl-il pas vrai que la politique aurait parfois besoin d'aller à l'école, et n'est-il pas singulier que le seul métier pour l'exercice duquel on n'exige aucune instruction préliminaire soit précisément le plus difficile? Il faut des certificats de capacité pour enseigner l'alphabet aux enfants; il n'en faut point pour diriger les nations. En attendant l'heure de la pédagogie politique, voyons un peu ce que la Suisse romande a fait, littérairement, dans le domaine de l'éducation, à partir de 1790 !

C'est de Grégoire Girard' (1765 à 1850) que nous allons parler tout d'abord, puisque aussi bien il est notre Pestalozzi et notre Diesterweg, et, sans exagération aucune, l'un des pédagogues les plus éminents de son époque. Il naquit à Fribourg et fut, dés son jeune âge, destiné à l'état ecclésiastique. A seize ans, il entra, en qualité de novice, dans le couvent des cordeliers de Lucerne. « Il éprouvait déjà, rapporte M. Naville, le besoin de se frayer des voies personnelles dans le champ de la science; non par le triste désir de faire autrement que les autres, mais pour arriver à des connaissances qui

^ Souvenirs du P. Girard écrits par lui-même, dans Émulation (nouvelle), I, 3. 33, 97, 161, 193, 289. Galerie suisse, II, 275 et s. (notice de M. A. Daguet, qui nous promet, depuis longtemps, un grand travail sur le P. Girard et qui, espérons-le, nous le donnera un jour). Bibl. universelle, XIV, 153 et s. (article de M. E. Naville). Album littéraire de la Suisse romande, IV, 153 et s. Bévue suisse, XII, 218, 219 (article de M. Marc Debrit sur « l'avenir de la philosophie en Suisse »). — Tous les traités et dictionnaires de pédagogie.

lui appartinssent véritablement, qui fussent siennes. » Il refit ainsi tout ce qu'il avait fait, désireux de posséder non seulement la lettre mais l'esprit de toutes sciences. Merveilleusement doué d'ailleurs, il obtint, avec cette méthode, des résultats surprenants. Il était bien, trop bien préparé peut-être, pour suivre à VVurtzbourg des cours de théologie. Il a consigné, dans ses Souvenirs, que « la théologie de l'école lui inspira d'abord du dégoût, et que le dégoût l'amena au doute. » S'il était resté chrétien de cœur, « d'esprit, il avait cessé de l'être. » La sécheresse et l'insuffisance de la dogmatique avaient ébranlé cette foi si vivante, qui ne demandait qu'à s'affirmer en dévouements et en adorations. « Il se dit un jour — je cite d'après ses Souvenirs — que cette théologie de l'école pourrait bien ne pas être le christianisme; il se mit donc à étudier l'Évangile pour son compte. La comparaison fut sérieuse et longue, mais la récompense fut douce. » Ses idées religieuses étaient arrêtées désormais; il les professa toute sa vie avec une candeur et une sérénité inaltérables.

Le P. Girard, qui exerça à Fribourg jusqu'en 1799 les fonctions du ministère, trouva des loisirs pour approfondir les théories de la métaphysique moderne, — et se voua tout particulièrement à l'étude de Kant. En 1799, Stapfer, ministre des arts et des sciences de la République helvétique, reçut du P. Girard un Plan pour T éducation de la Suisse entière. Le ministre appela le cordelier fri bourgeois et en lit l'un de ses collaborateurs. La République helvétique dura peu ; le P. Girard, dont « l'avis n'était jamais demandé, » dit-il dans ses Souvenirs, échangea sa sinécure contre le poste de curé de la paroisse de Berne, où il réussit, nous apprend M. Daguet, « à entourer d'une estime générale, non seulement sa personne mais le catholicisme lui-même. »

Le Conseil municipal de Fribourg le réclama en 1804; il venait de remettre aux cordeliers la direction des écoles primaires de la ville. Le noble ecclésiastique fut désormais dans son élément. I! n'avait pas le génie de Pestalozzi; il avait, plus que le grand pédagogue zurichois, les qualités d'ordre, de tact et de mesure qui assouplissent et fécondent le talent. Préfet des écoles françaises de Fribourg de 1807 à 1823, il les transforma, ou mieux, il les créa, substituant à de misérables classes qui comptaient en tout 40 élèves un établissement modèle où quatre cents jeunes gens recevaient une admirable instruction première. Il avait fallu tout trouver : une organisation, un personnel enseignant, les méthodes, les manuels. Une école de filles, à la tête de laquelle on avait placé les Ursulines,

une école secondaire, furent fondées. Girard, comme le disait Pestalozzi, « opérait des miracles, » faisait de « l'or avec de la boue. » Mais le rappel des jésuites, l'hostilité croissante de l'évêque, la jalousie et l'intrigue, provoquèrent en 1823 la retraite du « préfet, » qui se fixa à Lucerne où il mourut en 1850. Le duc de Broglie, qui l'a connu dans les années de vieillesse, a vanté, dans ses Souvenirs, « son bon sens pratique, sa sagacité prudente, sa prompte décision, une certaine liberté d'esprit; » et il ajoute ceci, qui est un éloge à mes yeux : « s'il n'était pas homme du monde, il était tout au moins un homme de ce monde, se trahissant sous le froc et le capuchon. » Il fut trop sincère, trop actif, tro[) inaccessible à la routine et aux préjugés pour ne pas éveiller des inquiétudes et susciter des rancunes. On ne lui pardonnait pas non plus la connaissance parfaite qu'il avait de Kant et de tous les systèmes philosophiques, la science ayant toujours sa petite odeur d'hérésie; on ne lui pardonnait pas davantage ses succès qui l'avaient rendu célèbre dans toute l'Europe. Le système du P. Girard n'a rien de très original : c'est l'éclectisme appliqué à la pédagogie, une ingénieuse combinaison de Roilin, de Fénelon, de Rousseau, — et de Girard, quelque chose d'attirant et de pratique, avec, surtout, la constante préoccupation de solliciter l'enfant à observer et à rétléchir. Je ne puis mieux en exposer les caractères qu'en empruntant ces lignes à M. Marc Debrit : « Son système a beaucoup moins pour but d'entasser dans l'esprit de l'élève une érudition indigeste, que de lui enseigner la manière d'apprendre, de le mettre en état de s'assimiler toute espèce d'étude, de lui faire découvrir la vérité dans son propre fonds, plutôt que d'aller chercher ailleurs des notions souvent erronées, toujours insudisantes et incomplètes. La réflexion, le sens intime, la conscience dans tous les sens de ce mot sont la base de ce système d'éducation, qui se trouve être ainsi un véritable cours de spiritualisme, puisqu'il a pour effet de développer chez l'enfant les qualités actives, l'intelligence et la volonté. Dans cette méthode, les rôles du professeur et de l'élève sont changés, au moins en apparence. C'est de la bouche du second, et non dételle du premier, que sort l'affirmation de la vérité; c'est le maître qui questionne et l'enfant qui résout ses doutes; tous deux sont également actifs, et il s'établit entre eux une sorte de lutte ou d'excitation mutuelle éminemment favorable au développement intellectuel de l'un et de l'autre. Le seul défaut de cette méthode, si c'en est un, est de supposer chez celui qui l'emploie une aptitude parfaite et surtout un véritable

amour pour le résultat qu'il se propose. Jamais un indifférent mercenaire ne réussira à faire avec cette méthode que de jeunes pédants ; un homme de cœur et d'intelligence en fera mieux que des savants, il en fera des hommes. »

Le littérateur, l'auteur même, est, dans le P. Girard, éclipsé par le pédagogue. Son style est clair, facile, un peu quelconque. Je ne rappellerai de ses nombreux ouvrages, parus ou inédits, que son Cours éducatif de langue maternelle à l'usage des écoles et des familles (6. vol. 1844 à 1848), qui fut « l'idéal de sa vie, le vœu de son cœur, sa dette la plus sacrée envers la jeunesse. »

Si le P. Girard eut à subir une injustifiable disgrâce, il conserva de vives et précieuses amitiés, entre autres celle du chanoine fribouigeois Charles Aloyse-Fontaine ' (1 754 à 1 834), prêtre libéral et fort instruit, qui le soutint avec un désintéressement et un courage qu'on ne saurait trop louer. Le chanoine Fontaine a laissé, outre plusieurs manuscrits importants, une savante étude sur les écoles de sa ville natale — la Notice historique etc., citée en note — et une brochure d'érudition alerte et solide : Dissertation historique et critique sur le sacre de la cathédrale de Lausanne (1791). Il n'est pas un styliste; il a de l'abandon et du naturel, avec quelque penchant à la prolixité.

L'histoire de la pédagogie romande nous ofïre encore des noms estimables, et un nom illustre. Si je ne puis accorder qu'une mention à Louis- Ferdinand d'Olivier (1 759 à 1815), dont la méthode d'enseignement de la lecture a fait faire de grands progrés à la phonétique, je dois consacrer quelques pages à M'"^ Necker-de Saussure et quelques lignes à trois ou quatre autres écrivains qui ont composé des traités d'éducation.

Albertine-Adrienne Necker-de Saussure', la fille du naturaliste H.-B. de Saussure, naquit à Genève en 1766, la même année que M'"^ de Staël. Elle épousa en 1785 le botaniste Jacques Necker, un neveu du ministre de même nom. Une surdité précoce, en la condamnant à la solitude, lui fit chercher des distractions dans les lettres et la philosophie. Douée d'une vive et luminieuse intelligence, qu'elle

^ Notice biographique (par le D'' Berchtold), en tête de la Notice historique sur la Chambre des scolarques de la ville de Fribouvfj, Fribourg, in-S", 1850.

^ Biographie en tête de la 3"'« éd. de V Éducation progressive^ Paris, 2 vol. in-8", 1844. Histoire littéraire de l'éducation, de L. Burnier, II, 20.S et s. V éducation, la famille et la société, par A. Vinet, Paris, in-8°, 1855, 19 et s. Galerie suisse, II, 523 et s. (article de M. A. Daguet). Bibliothèque universelle, IX (4'"^ sér., 265 et s. (notice et fragments inédits). Ch.-V. de Bonstetten, par A. Steinlen, 235, pass. De Montet.

conserva jusqu'à sa mort, — survenue en 1841 — , M"'® Necker, commença par traduire, en 1814, le Cours de littérature dramatique de Schlegel. Trois ans après, elle écrivit, pour l'édition des Œuvres complètes de M"'^ de Staël, une abondante notice, qui respire une admiration et une sympathie profondes. Il y aurait beaucoup à dire sur cet ouvrage, panégyrique outré bien plus que biographie solide. Je lui reprocherais surtout la gravité empesée du ton, cette solennité qui redoute l'émotion ou lui prête un air désagréable de fausse sentimentalité, cette dignité qui semble pétrie de gêne et de raideur. Combien les éloges, ingénieux et pénétrants d'ailleurs, de M'"^ Necker eussent gagné à se parer d'un peu de naturel et de simplicité !

Mais son Éducation progressive, que l'Académie française couronna en 1839 et que M. L. Burnier « n'hésite pas à considérer comme la production pédagogique la plus remarquable de notre siècle, » est une œuvre d'une toute autre envergure et d'une incontestable originalité. Entourée de ses petits-enfants qui grandissaient à ses côtés, observatrice attendrie et sagace de cette jeunesse qui avait remis de la joie dans sa vie, elle n'eut qu'à rédiger les inspirations de son cœur et les enseignements de son expérience. Les trois volumes de V Éducation progressive sont bien, comme on l'a dit, le «produit condensé » de toute une existence. Il n'y a point de système dans ce livre, qui est une suite d'aperçus sur la psychologie morale et religieuse de l'homme. M"'^ Necker ne se piquait pas de méthode, ne voulant que coordonner ses réflexions et ses souvenirs. Une critique de la Bibliothèque universelle le constatait en ces termes : « Même quand on se sent le moins d'accord, elle est si peu exclusive, si entourée de restrictions, si juste-milieu, qu'on ne sait par où l'attaquer. » Donc, point de pédagogie dogmatique ou même didactique, mais des vues fines ou élevées, des pensées heureuses et fécondes, quelques vérités nouvelles, le tout arrangé sans grand souci de l'unité et souvent répandu au hasard.

VÉducation progressive se compose de trois parties , l'une sur « la première enfance, » l'autre sur « la dernière partie de l'enfance, » la troisième « sur la vie des femmes. » Cette division donne à l'ouvrage une certaine apparence de manuel de pédagogie; je viens de dire qu'il n'a rien d'un manuel. Nous assistons à la naissance de l'enfant', à l'éveil de son esprit et de son cœur; nous

' Il y a un chapitre de 23 pages sur « la naissance et les premiers mois, » un autre sur « les habitudes de deux ans, » d'autres encore sur « l'imagination à trois ans, » sur « la conscience avant quatre ans, » etc.

apprenons à connaître les dessous mystérieux de ses petites vertus et de ses nombreux travers, de ses caprices, de ses gentillesses, de son égoïsme, de ses ruses ; et nous sommes séduits par tout ce qu'il y a de pénétration, de raison et de poésie dans ce tableau si vivant de l'àme enfantine. Mais le bambin a poussé. Son intelligence exige des soins persévérants et délicats. L'éducation est entrée dans la période active. Ici encore, M""' Necker de Saussure songe moins à l'instituteur qu'à l'élève, dont elle analyse la constitution moral(3, pour ensuite tirer les conséquences pratiques de son enquête.

Elle arrive enfin, après avoir traité l'époque critique de l'adolescence, à la troisième partie de V Éducation progressive, à cette Elude sur la vie des femmes, qui est comme une œuvre distincte, autant par la nature du sujet que par le tour de la pensée. Nous avons ici, après des considérations générales sur « l'état actuel des femmes dans la société, » et « leur destination, » tout un cours de haute psychologie, portant sur « l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse. » Vinet, qui accusait M™^ Necker d'être demeurée fidèle à la tradition rationaliste du clergé genevois du XVIir"® siècle, ou du moins de se montrer par trop indifférente aux vérités révélées, M. L. Burnier qui lui a reproché les « couleurs passablement mondaines » sous lesquelles apparaît « ci et là son système d'éducation, » n'entendaient point parler, je suppose, de V Étude sur la vie des femmes, écrite sur le tard et tout empreinte d'une piété fervente qui s'est abreuvée aux sources du « Réveil. » M""® Necker a beaucoup souffert de son affligeante infirmité : « quand les mots les plus chers ne sont plus entendus, le monde qu'on aimait encore devient un désert. » Elle a cherché, contre les tristes réalités d'ici-bas, un refuge dans les hautes espérances de la foi. Son livre se fait plus grave et plus édifiant. « L'éducation progressive » s'achève par la science d'une mort sainte et glorieuse. « L'intérêt de sa vie à elle, c'est bien de mourir, de mourir avec espérance ; c'est de pressentir assez de bonheur sur l'autre rive pour ne pas craindre le trajet. Il semble que la bonté divine, en enlevant à la vieillesse les forces actives, l'ait par là destinée à un état de contemplation Sa conversation, comme dit l'apôtre, est dans le

ciel. »

J'ai signalé les qualités de M"'*" Necker. Ses défauts sont un peu ceux de la famille dans laquelle elle est entrée : le manque d'aisance et de mesure, une ingéniosité subtile jusqu'à l'obscurité, une solennité si persistante qu'elle tourne à la monotonie, de l'abstraction,

du vague et du tortillage. M. Daguet exagère lorsqu'il parle de y Éducation progressive comme d'un « chef-d'œuvre de style. »

M'"'' Necker est-elle un meilleur écrivain dans les sujets où l'on peut croire que le naturel n'exclut pas la distinction? Des fragments inédits que la Bibliothèque universelle a |)ubliés en 1848, je ne goûte ni V Essai sur ce qui plaît, décidément trop alambiqué, ni VEssai sur l'étude d.e la botanique, d'un lyrisme trop verbeux. Que de jolies pages, en revanche, dans les 5oM?jcmrs dCwn voyage en Suisse! J'en détacherai deux ou trois phrases, qui nous donneront, en belle prose, une idée élevée et poétique des aspirations de M"® Necker, et qui seront comme le résumé de son Éducation progressive : « La vie elle-même n'est-elle pas un vaste plan d'éducation religieuse, où notre âme, d'abord réveillée par cette immense variété d'objets sensibles qui composent la création, les traverse pour arriver aux idées morales qui les rallient? Celles-ci mènent bientôt à des principes plus généraux, qui la conduisent au principe unique et universel : Dieu. Ainsi l'hirondelle, en arrivant dans des régions inconnues, cherche sur le rivage l'arbre qui doit lui servir d'asile ; elle ne voit d'abord que des myriades de feuilles, dont la verdure charme et réjouit ses yeux, mais où elle ne peut se reposer; en cherchant à percer cette enveloppe riante, elle parvient à des rameaux légers qui la soutiennent un instant, mais qui fléchissent bientôt sous son poids; plus elle se rapproche du tronc, plus les branches fragiles et vacillantes se raffermissent, et c'est enfin tout près de lui qu'elle bâtit son nid, qu'elle dépose ses plus chères espérances, qu'elle éprouve tout ce que sa nature lui permet d'éprouver de bonheur et d'amour. » N'est-ce pas là toute VÉducation progressive, — une ascension de l'homme vers Dieu, où, si l'on préfère, une rédemption de l'âme humaine par le christianisme? L'hirondelle, c'est l'homme qui cherche, qui erre, qui souffre, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'asile accueillant et sûr : le ciel.

Si la Suisse romande fournit l'Europe de pédagogues, elle lui prodigue, par surcroît, les manuels ou les traités de pédagogie. De ceux-là, je n'ai rien à dire ; de ceux-ci, je ne puis rien dire que de très bref, et les lecteurs qui désireront plus de détails n'ont qu'à prendre V Histoire littéraire de l'éducation de Burnier ou les études que je citerai en note.

J'anticipe sans doute en rappellant ici quelque noms dont la place serait plutôt marquée dans la période suivante. Qu'importe,

ÎXRIVAINS POLITIQUES, PEDAGOGUES, MORALISTES ET HISTORIENS. 367

d'ailleurs 1 François-Marc-Louis Naville ' (1784 à 1846), un prédicateur zélé au début de sa carrière, se sentit attiré vers l'enseignement. Il fonda à Chancy — il le transporta plus tard à Vernier — un institut de jeunes gens (|u'il organisa sur la modèle des établissements d'instruction les plus réputés de la Suisse. Le P. Girard l'honora pendant trente ans de son amitié. Son ouvrage sur VÉduration publique (1832) est non point le plus orginal, mais l'un des traités de pédagogie les plus solides et les plus distingués qui soient sortis d'une plume française. ?^'aville est l'auteur de diverses publications d'intérêt pédagogique ou philosophique. Il faut encore citer son remarquable tr'avail sur la Charité légale (1836) et les Fragments inédits de Maine de Biran, qu'il donna, en 1845 et 1846, à la Bibliothèque universelle.

VEssai sur V éducation de V enfance (1837) de M'"*' Mathilde de la Rive ' n'est qu'un remaniement habile de l'ouvrage anglais de W^ Hoare. M. Burnier y « sent péniblement le vague de la piété. » Ce livre sera néanmoins une saine et agréable lecture pour les mères de famille ; il est gentiment écrit, et l'on voit avec plaisir que M'"*' de la Rive a beaucoup ajouté de ses observations personnelles à celle de M"' Hoare.

Un Vaudois, Auguste Rochat (M S9 à 1847), s'est borné à populariser, sans y mettre de préoccupations littéraires, les principes de l'éducation évangélique, dans son Esquisse d'une mère chrétienne au milieu de sa famille (1847). « C'est, dit-il entre autres, avec la Parole de Dieu que vous enseignerez, et, parlant de là, je vous exhorte à commencer cette instruction aussi vite que vous le pourrez. » On se souvient peut-être que ce n'était point là le sentiment de Charles Bonnet. Un compatriote de Rochat, L.-F,-Fréd. Gauthey (1795 à 1864), a composé un livre important : De l'Éducation ou principes de pédagogie chrétienne (1854 à 1856), qui, nous apprend M. L. Burnier, toujours exigeant" sur la question dogmatique, n'est « ni plus purement , ni autrement évangélique que celui de Yjme ]y(30|^pp (je Saussure. » Gauthey suit l'enfant dans la famille et à l'école. Il puise, quoi que prétende M. Burnier, aux sources de l'orthodoxie la plus authentique; il n'en donne pas moins de sages conseils et d'utiles directions. Ses Principes, écrits d'un style où

' Notice biographique dans Bibl. univen^elle^ II, 4"'® série, 465 et s., et III, 5 et s. Album litt. de la Suisse romande, V, 161 et s. De Montet. ' Burnier, 1. c. II, et De Montet, pour cet auteur et les suivants.

l'on aimerait plus de vivacité et d'élégance, sont en somme une véritable encyclo|)édie pédagogifjue.

Nous nous éloignons un peu de la pédagogie avec le général François-Rodolphe de Weiss' (1751 à 1818), un philosophe et un fantaisiste, qui a touché cependant aux questions d'éducation dans un curieux ouvrage que j'analyserai tout à l'heure. De Weiss était Bernois. LL. EE., qui eurent le tort de croire à ses talents militaires, l'investirent, en 1798, du commandement en chef des troupes qui avaient pour mission de réprimer l'insurrection vaudoise. Suffisant et généreux, il se persuada facilement qu'il avait assez de prestige pour soumettre les rebelles sans effusion de sang. 11 rédigea des proclamations intempestives mais sonores, et se déroba au moment du danger. Cet extraordinaire général paraît avoir eu le pressentiment de ses infortunes guerrières. On trouve, dans ses Principes philosophiques (11, 352 et s., éd. de 1785), à la suite d'un chapitre sur « le Militaire, » une série d'attestations qui doivent établir qu'il fut aussi bon stratégiste que brave soldat. Ces testimonia paupertatis ne signifiaient pas grand'chose et n'empêchèrent point de Weiss de se mal conduire en 1 798. Il passa quelques années en Allemagne, après sa malheureuse équipée, revint dans le canton de Vaud et y vécut isolé et triste. Les moqueries et les rancunes auxquelles il s'exposa déterminèrent en lui une sorte de mélancolie ; il se suicida dans une auberge de Coppet.

11 est peu de livres suisses, du moins parmi ceux de second ordre, qui aient eu autant de vogue que les Principes philosophiques, politiques et moraux de F. -R, de Weiss; dix éditions, la première de 1785, la dernière, si je ne me trompe, de 1828, indiquent un vif succès, que leur firent surtout l'Allemagne et la Russie; je conçois que la France ait eu moins d'entliousiasme. Les Principes sont pauvrement composés et insuffisamment écrits. Le doyen Bridel, qui n'est jamais à court d'éloges, n'y a vu que « du génie, des idées hardies, plusieurs aperçus justes et importants, quelques chapitres que l'auteur d'Emile n'eût point désavoués, » avec, ne le taisons pas, des paradoxes et du hbertinage (« il prostitue sa plume à la licence. ») 11 n'y a point de « génie » dans le cas de de Weiss, à moins qu'on ne prenne pour

^ Conservateur suisse. VerdeiL 1. c. GaulUeur, 310 et s. De Montet.

du génie le désordre du style et les extravagances de la pensée. Mais il y a, à côté de bizarreries un peu lourdes et d'imaginations saugrenues, un bon sens courageux, une verdeur d'esprit tout à fait remarquables.

Qu'est-ce en fin de compte que les Principes philosophiques, politiques et moraux? Une série de brèves dissertations sur la vérité, les préjugés, les vertus sociales, les conditions des gouvernements et la religion naturelle, le tout distribué en chapitres assez mal reliés les uns aux antres. Si, comme l'affirme l'auteur, « le premier pas vers la sagesse c'est d'oser douter de son savoir, » de Weiss n'a jamais fait ce premier pas. Il a cette belle confiance qui aborde tous les problèmes et propose toutes les solutions avec une assurance inébranlable. Il n'est cependant ni étroit, ni dogmatique : « N'admettons rien sans examen, rejetons ce qui révolte la raison... et suspendons nos jugements sur le reste. » Lui se garde bien de « suspendre ses jugements, » mais un bon conseil est toujours moins difficile à donner qu'à suivre. Il ajoute, et je lui en sais gré : « Respectons toute opinion, fût-elle fausse, dés qu'elle contribue au bonheur de la société. Un préjugé utile est plus raisonnable que la vérité qui le détruit. » De Weiss est donc, pour la méthode, un rationaliste; toute sa doctrine tient dans une façon d'épicuréisme sentimental. Il vaut mieux, au surplus, emprunter à ses deux volumes quelques enseignements et quelques traits amusants que de s'épuiser en vain à y découvrir un système philosophique.

L'amour est un thème sur lequel de Weiss s'étend volontiers. Il a émis cette idée dont les poètes seront choqués : « Il est faux qu'on ne puisse aimer véritablement qu'une fois. On peut, à la trentième, être plus éperdument épris qu'à aucune précédente. » Les femmes ne lui auront point d'obligations pour la manière dont il les a jugées: « Parlez d'une coiffe, elles s'animent: traitez du salut de l'État, elles tombent en langueur. » Il fulminecontre le luxe avec non moins de vivacité. Il est, à d'autres égards, pour « la religion naturelle » et, en politique, pour un despotisme éclairé et pacifique : « Vingt batailles gagnées, dix peuples soumis, ne renferment pas autant de vrais titres à l'admiration qu'un édit abolissant la servitude ou réprimant la superstition... »

M. Daguet a loué le style « gracieux, clair et naturel » des Principes. Il faut absolument en rabattre. De Weiss est un écrivain facile, sans doute, mais peu choisi et souvent peu correct, et volontiers einphati({ue, et parfois d'une fantaisie macabre. (2e passage, que

j'extrais de son chapitre sur les Tombeaux, aurait pu servir de modèle à des vers bien connus de Baudelaire : « C'était une jeune femme... Son corps à moitié décharné était couvert de vieux ulcères. La moitié de ^a chevelure était détachée, l'autre tenait encore faiblement. Ses yeux, dont l'expression était si tendre, n'offraient plus que le doute s'ils étaient chair ou os. Sa bouche... » Je m'arrête. On n'a pas poussé plus loin ce réalisme de mauvais aloi que les industriels, les impuissants et les excentriques de la littérature pratiquent à l'envi. Il m'a paru qu'il était curieux de signaler, en 1785, dans un livre suisse, une de ces peintures auxquelles nos contemporains nous ont habitués, mais qu'ils ne font ni plus minutieuses ni plus repoussantes.

« A vingt ans, je me croyais un sage; à trente ans, je soupçonnai que je n'étais qu'un sot, » a écrit de Weiss dans la préface de ses Principes. Bonstetten aurait pu paraphraser ces paroles, ce me semble, en disant : J'étais bien jeune à vingt ans, un peu moins à trente, mais beaucoup plus à quatre-vingts. Cet homme que nous verrons si aimable, si spirituel et si gaîment sensé jusqu'à l'extrême vieillesse, ^ut une adolescence assez turbulente. Charles- Victor de Bonstetten ' (1 745 à 1832) était le fils d'un des patriciens les plus estimés de la ville de Berne. Son éducation fut assez négligée ; il apprit tout pêlemêle, sans direction suffisante. Comme il était fort intelligent, il se forma vite. Ses nombreuses lectures, faites au hasard, exercèrent une grande influence sur lui. Aucun auteur ne s'empara de lui comme Rousseau ; le contrat social et la religion naturelle eurent •en lui un adepte enthousiaste. Il n'était d'ailleurs pas une tête servile jurant aveuglément in verba magistri. Ainsi se révolte-l-il contre le temps perdu au grec et au latin : « Ne peut-on se passer des Grecs et des Latins, et, s'il en faut, n'avons-nous pas des traductions? » Il peste contre « les leçons de religion, aussi ennuyeuses que des sermons. » Quant à ses idées sur la politique, les voici, exposées par Charles Bonnet dans une lettre au père de Bonstetten : « Son amour pour l'indépendance s'est nourri du fanatisme de nos démagogues, et si le gouvernement le plus paternel (celui de Genève) lui a paru une tyrannie naissante, l'aristocratie de Berne lui a paru une

* Causeries du Lundi, XIV, 416 et s. Ch.-V. de Bonstetten, par A. Steinlen (déjà cité). Karl von Bonstetten, von Ch, Morell, Winterthur, 1861. Bibl. universelle, XV, n. pér. 661 et s. (lettres de Bonstetten). Souvenirs de Ch.-V. de Bonstetten, Paris, in-12, 1832. Schweizergeschichtliclie Studien de Vogel, 1. c. 3 et s. (ses relations avec J. de Mûller). Galerie suisse, II, 301 et s. Le Prometheus de Zschokke (où l'on trouve une partie de sa correspondance). De Mont et.

tyrannie consommée. » Bonstetten avait été placé à Genève en 1 703, et c'est là que nous l'avons rencontré, plus émancipé qu'il ne convenait à un fils de famille bernois. Ses parents, fort inquiets, le rappelèrent en 1766. Il séjourna pendant l'hiver à Lausanne, partit |)Our Leyde afin d'y compléter ses études de droit et parcourut ensuite l'Angleterre.

Après avoir fait en Italie un voyage dont il garda de profondes impressions, il entra, au printemps de 1768, dans le Grand Conseil de la République bernoise et y débuta par une opposition déclarée; il était infiniment plus Français que Suisse et ne comprenait rien aux lois de son pays. Son mariage avec une demoiselle du patriciat le calma sans le brider. Au reste, l'amitié a tenu plus de place dans son cœur que l'amour conjugal. M""^ de Bonstetten est presque absente de la correspondance de son mari ; en revanche, Jean de Muller, avec lequel il s'était lié en 1773, y revient à chaque instant. Le futur historien des Suisses avait un tempérament fougueux et déséquilibré; Bonstetten, plus rassis et déjà fort avisé, l'encouragea, le protégea, le releva avec une affectueuse sollicitude qui ne se démentit point. « J'étais, a-t-il pu dire sans forfanterie, son ancre de salut, qu'il n'oubliait jamais dans les jours de ujalheur. Je lui avais, dans sa jeunesse, appris à croire à son génie. » A son tour, Muller fécondait la pensée, enrichissait l'imagination de son ami, se répandait en témoignages de la plus sincère gratitude: « Je t'en prie, ami de mon cœur, lui écrivait-il en 1778, d'accepter mes remerciements, toi à qui je dois tout ce que je ferai de bon et de glorieux ; Épaminondas considérait la bataille de Leuctres pour sa fille, envisage-moi comme ton œuvre. » Ces relations, si chaleureuses et si honorables pour l'un et l'autre, ne finirent qu'en 1809, à la mort de Muller.

Bonstetten était arrivé à trente-cinq ans sans avoir rien publié. Il composa en français (1 781 ) ses Lettres pastorales sur une contrée de la Suisse, que Muller traduisit et fit insérer dans le Mercure allemand de Wieland. Cette petite chose, qu'on remarqua, fut suivie des notes Uber die Erziehung der bernischen Patrizier. Il avait, quoique mal en cour auprès de LL. EE. , été nommé bailli de Gessenay, puis, en 1787, de .Nyon. On n'écouta pas, aux approches de la Révolution, ses conseils d'homme d'État modéré et de philosophe libéral. Sa conduite, ajoutons-le, n'inspirait qu'une médiocre confiance. N'assiste-t-il pas à Rolle, en 1 791 , à un banquet commémoratif de la prise de la Bastille, recommandant et organisant luiuiême les réjouissances publiques? Le gouvernement bernois lui

donna à entendre qu'un bailli ne pouvait être V imprésario de l'insurrection. Bonstetten s'empressa de renoncer à ses fonctions et se retira à Valeyres qu'il quitta, en 1798, pour le Danemark où il passa trois ans dans la société de son amie Frédérika Brun. Il se fixa définitivement à Genève en 1802. Est-ce à dire qu'il fut heureux dans la cité de Calvin? Non point : il se plaisait partout mieux qu'à Berne. Selon lui, « les Genevois sont excellents, mais froids; l'esprit leur couvre le cœur. » 11 se lia avec le physicien Pictet, avec Sismondi, avec M'"® Necker de Saussure qu'il admirait beaucoup. Ses vieilles amitiés avec Muller, M"'^ Brun, le poète Matthison, ne s'altéraient point. Et puis, Coppet n'était pas loin de Genève, et puis l'Europe jouait en permanence la plus passionnante des tragédies.

Il redoute autant la défaite que le triomphe de Napoléon : « Il n'y a qu'un certain équilibre de succès qui puisse nous sauver. » En attendant les événements, il a repris la plume. Je n'ai pas même à mentionner ses divers ouvrages allemands. Mais, en 1804, son Voyage sur la scène des six derniers livres de l'Enéide signala son nom à l'attention du public lettré de France. On y goûta le naturel du style, la fraîcheur de l'imagination, l'alliance de la vivacité latine et de la rêverie germanique, une poésie tout ensemble spirituelle et naïve, qui parut neuve et qui l'était. On y déplora les grosses lacunes de l'érudition de Bonstetten et une facilité qui pouvait devenir un danger. Les Recherches sur la nature et les lois de rimagination (1807), suivies, longtemps après, des Études de rhomme (1821) ou « Recherches sur les facultés de penser et de sentir, » furent les œuvres de prédilection de Bonstetten. 11 s'était persuadé — ces convictions-là se forment si aisément ! — qu'il avait renouvelé la philosophie; la vérité est qu'il traite, avec plus de liberté que de compétence, des sujets qu'il eût mieux fait de ne pas aborder, n'ayant rien ou presque rien lu des penseurs d'Allemagne et les Français ne lui étant guère plus familiers. « Il tenait du reste à honneur, rapporte Aimé Steinlen, d'ignorer autant que possible ses devanciers pour ne baser ses observations que sur sa propre expérience. » Mais, en philosophie, s'écarter des chemins battus, c'est courir le risque de s'égarer plus sûrement encore. L'originalité aimable et sereine de Bonstetten n'était pas de celles qui révolutionnent quoi que ce soit, sans compter que le dialecticien était chez lui aussi mal préparé que le métaphysicien. Même dans la psychologie, qui est le domaine où il est le plus à l'aise, il ne brille que par quelques aperçus heureux et quelques idées ingénieuses; l'ensemble est difïus.

Son œuvre la meilleure, celle qui a le plus duré, est assui-ément

L'homme du Midi et rhom,me du Nord (1824); il la jugeait, lui, un travail sans importance, bien qu'elle soit l'une des études les plus pénétrantes que nous possédions sur « l'influence du climat. » Les traits incisifs et profonds, comme aussi les larges et lumineuses généralisations, ne sont point le fait de Bonstetten. Mais il voit juste, il voit clair surtout, et il y a, dans ses tableaux, une fraîcheur d'esprit et une finesse de bon sens qui charmeront toujours. « Peu d'hommes, avoue-t-il dans sa préface, ont joui autant, que moi du plaisir de s'observer soi-même. Je dois ce goût à mon ignorance et à ma singulière éducation. » Il est trop modeste. Il n'a pas analysé que son moi ; il a cherché à deviner, à comprendre, à fixer les caractères des hommes et des peuples. Rien de moins méthodique, au surplus, de moins prétentieux, que L'homme du Midi et l'homme du Nord.

C'est une alerte conversation à bâtons ou à systèmes rompus, poétique, élégante et pétillante, un livre de causeur et d'humoriste, et, par endroits, de philosophe qui a du moins le talent de n'être pas maussade. Tout l'ouvrage est résumé dans ce passage, qui indique également la manière de Bonstetten: « Dans les pays d'hiver on est heureux lorsqu'on ne soufïre pas; on sait y jouir de l'absence de la peine. Lorsqu'on entend mugir le vent, lorsque la neige vient en flocons remplir les airs et couvrir la terre, le père de famille, qui sent toutes les jouissances prés de lui, se plaît à retrouver sa femme, ses enfants, son feu et sa demeure abritée; il sait jouir de l'espérance et vivre de sa pensée; moins la nature lui donne, plus il trouve de ressources dans son cœur, dans son esprit, dans sa famille et dans tout ce qui l'entoure. Dans le Midi, au contraire, l'absence de la peine est moins sentie; c'est la jouissance positive, c'est le plaisir qu'on cherche partout et toujours. L'homme du Midi, placé comme le roi de l'univers sous le magnifique dais d'un ciel toujours pur et serein, retrouve chaque jour des fleurs et des fruits. Ébloui par l'éclat et la présence de la vie, enivré de jouissances non idéales, mais sensuelles, l'avenir éloigné et les charmes des souvenirs n'existent pas pour lui. » Et il insiste avec complaisance sur rinfériorité des Méridionaux. Tandis que l'homme du Nord est « doué de la plus sublime des puissances, celle de faire quand il le veut sa propre destinée, » l'homme des pays du soleil vit à l'aventure, d'une vie superficielle: «/En revenant du Midi de la France, je voyais à l'horizon des moulins à vent négligés tourner à vide. C'est là, me disais-je, l'image de l'esprit du Midi, toutes les fois que beaucoup de travail ne répare pas les défauts nés de son abondance et de sa vivacité. »

L'homme du Midi et l'homme du Nord a des parties judicieuses et spirituelles, avec des paradoxes et des hors-d'œuvre. J'y découvre, parmi les hors-d'œuvre, ces lignes que Bonstetten dédiait gaillardement à ses compatriotes: « Parce que, dans la Suisse allemande, on a deux langues à parler à la fois, le boi) allemand et le patois, ce n'est pas une raison de n'en apprendre aucune; et, parce qu'on parle mal les deux allemands, ce n'est pas une raison de négliger la troisième langue, le français, (ju'on est appelé à parler tous les jours; et c'est cependant ce qui arrive. » Mais à vouloir tout apprendre, on s'expose à ne rien savoir très bien; Bonstetten en fut une preuve vivante. Son français, pour être clair et assez savoureux, n'est qu'approximatif; les répétitions de mots et les tournures pénibles y sont prodiguées. Sainte-Beuve a, il est vrai, vanté « ce français librement — librement est bien le mot — manié par un charmant esprit. »

Bonstetten avait prés de quatre-vingt-dix ans. Sa santé, au lieu de décliner, semblait se fortifier chaque jour; sa vieillesse était comme un long rajeunissement. Mais on meurt à tout âge, et il s'éteignit doucement en 1832.

Sainte-Beuve, qui fut indulgent à ce « Bernois aussi peu Bernois que possible, » a dû constater néanmoins qu'à « cette longue carrière semée d'épisodes, il n'a manqué qu'un moment, » — le génie, je pense, en tous cas la faculté de se concentrer et une syntaxe moins incertaine. Troxler, plus enthousiaste, déclare dans sa ISaturlehre, que Bonstetten a, « comme personne avant lui, sondé les mystères du cœur et du sentiment. » M. A. de la Rive, dans sa Notice sur la vie et les écrits de A.-P, de Candolle, a dit plus justement que Sainte-Beuve et Troxler: « Bonstetten représentait l'esprit germanique assoupli par la grâce française, et offrait l'originalité piquante d'un esprit indépendant et quelque peu excentrique. » Bonstetten n'a d'ailleurs laissé aucune œuvre achevée, et il ne paraît pas que, dans ses ébauches, il ait donné l'exacte mesure de son talent. Sa correspondance, les appréciations de ses amis, nous le feraient estimer plus que ne peuvent le faire ses livres. J'aimerais m'étendre sur ses lettres à Muller, à Matthison, à Frédérika Brun; elles sont presque toutes écrites en allemand, et c'est peut-être l'explication de tout ce que j'y vois d'aisance, d'atticisme, de ton sens charmant et d'entrain.

Il faudrait encore parler d'un ouvrage posthume de Bonstetten, les Souvenirs, qui nous renseigne gentiment sur la société bernoise, . sur sa jeunesse à lui, sur ses amitiés, sur quelques incidents ou quelques rencontres de sa vie. Il y a là des pages intéressantes consa-

crées à M"'*" d'Albani, la veuve du dernier des Stuarts, au grand Haller, à Matthison. C'est de l'excellent Bonstetten, du Bonstetten à la verte vieillesse et qui n'a point connu la lamentable décadence de l'esprit : s'il n'est pas allé très haut, il est sans cesse allé plus haut, jusqu'à la fin.

Deux noms, qui n'eurent point l'éclat de celui de Bonstetten, ont encore droit ici à un mot de souvenir. Je n'ai rien à dire des œuvres du philanthrope genevois Jean-Jacques de Sellon (1782 à 1839), sinon qu'elles sont presque toutes dirigées contre la peine de mort et qu'elles ne visent point à la littérature; mais je ne puis passer aussi légèrement sur un autre Genevois, Jacob- Frédéric Lullin de Chateauvieux (1772 à 1842). Il a donné, outre de bons mémoires sur l'économie rurale, de jolies Lettres sur ritalie, qui sont d'un observateur et d'un moraliste aimable , et ce Manuscrit venu de Sainte-Hélène d'une manière inconnue, où l'auteur, par une ingénieuse fiction, se substitue au grand vaincu, dont il fait connaître les projets, les sentiments, le caractère. Otte habile mystification fut longtemps attribuée à M'"^ de Staël, à Benjamin Constant et à d'autres écrivains politiques.

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