CHAPITRE III Le journalisme et l'histoire
I. Les journaux dans la Suisse romande : la Bibliothèque britannique; Jean Lanteires et le Journal de Lausanne ; le doyen Bridel et le Conservateur suisse. — II. Historiens vaudois : les Mémoires d'Henri Monod; les Mémoires de F. de Rovéréa : D.-A. Chavannes; Louis Levade; les généraux Jomini et Reynier. — III. Historiens genevois : F.-Th.-L. de Grenus; J.-A. Gralitfe; Jean Picot et son Histoire de Genève; J.-J. Rigaud et son Histoire des beau.v-àrts à Genève; Gruillaume Favre; le Voyage en Suisse de L. Simond; J.-L. Mallet. — IV. Historiens neuchàtelois, fribourgeois et jurassiens : J.-P. et J.-F. de Chambrier, Ch.-Gr. de Tril)olet, D.-Gr. Huguenin ; N. de Gady : le doyen Morel et son Histoire de l'ancien évéché de Bàle. — V. J.-C.-L. Sismonde de Sismondi : sa vie; ses ouvrages historiques (ifisiotj'e des républiques italiennes^ Histoire des Français, etc.); Sismondi « socialiste d'État »^ et ses Nouveaux principes d'économie politique.
Je n'ai nullement l'intention de faire l'histoire du journalisme
dans la Suisse romande durant la Révolution et l'Empire. Je voudrais seulement rappeler les noms de quelques feuilles ou recueils périodiques dont rinfluence a été plus ou moins grande sur le développement intellectuel de notre pays. La plus considérable, sinon la plus romande, de ces publications est la Bibliothèque britannique ('1796 à 1815), fondée à Genève par les deux frères Marc-Auguste et Ch. Pictet, avec le concours de F. -G. Maurice et la collaboration de Pierre Prévost, Louis Odier, Gustave de la Rive. Rédigée presque exclusivement par des Genevois, elle était destinée à faire connaître en Suisse et en France le mouvement scientifique et littéraire de l'Angleterre. Elle réussit. Le duc de Broglie l'a saluée comme la seule revue « qui ne craignît pas de protester contre les rigueurs du régime impérial, en parlant de l'Angleterre avec égards, en conservant entre ce pays et le continent quelque peu de communications intellectuelles. » Mais elle est essentiellement «britannique; » la Suisse, en particulier, n'y tient aucune place. Quoi qu'il en soit, elle a certainement contribué à élargir notre horizon, et c'est elle qui, la première, a présenté au public français les romans de Waller-Scott, les poèmes de Byron, la philosophie de Dugald Stewart. Elle contribua beaucoup aussi à faire de Genève, suivant le mot de J. Hornung, une « oasis pour les idées anglaises. »
La Bibliothèque britannique parut, dès 1816, sous le titre de Bibliothèque universelle. Une autre revue, que Jacques-Louis Manget essaya de lancera Genève, n'eut qu'une existence éphémère; la Revue genevoise^ en effet, vécut et mourut en 1819.
Jean Lanteires' (1736 à 1797), un pharmacien vaudois, que ses drogues ennuyaient, créa, en 1786, le Journal de Lausanne « hebdomadaire, littéraire et scientifique. » Le doyen Bridel y eût désiré « plus de variété, plus de piquant. » On y faisait pourtant de la bibliographie, de la poésie, de l'administration, de l'agronomie et des logogriphes. J'ajoute que les reproches de Bridel se retournent un peu contre lui, qui était le grand fournisseur de Lanteires. Quelques versificateurs, F. Vernes de Luze, J.-L. Mallet, Samuel Bridel, publiaient dans le Journal de Lausanne, à côté du doyen, des morceaux de mérite fort inégal et qui n'étaient pas tous d'une gravité olympienne. Sophie Laroche écrivait, en 1792, qu'elle avait du plaisir à rencontrer « dans ce journal de bonnes remarques sur les
' Bulletin de l'Inst. nat.gen., XXIV, 213, 214.
'■* De Montet. — Voir, entre autres, dans le Journal de Lausanne de 1790, un curieux et long poème du Parisien Lescarbot sur la Suisse de 1620,
arts, l'agriculture, des vers, des anecdotes, des demandes et des réponses sur des sujets d'utilité publique. » Le Journal de Lausanne expira en 1 793 ; Marie-Élisabeth Polier (v. p. 277) reprit la succession de Lanteires.
A Fribourg, Louis d'Épinay, le fils de l'amie de Grimm, publia, de 1805 à 1808, une sorte d'almanach historique et littéraire, les Étrennes fri bourgeoises, auxquelles j'ai eu l'occasion d'emprunter divers renseignements biographiques.
Mais tous ces recueils n'ont, ou bien rien de national, ou bien rien de remarquable. C'est à Phhjppe-Cvriaque Bridel * qu'il faut demander une véritable revue suisse. Le doyen Bridel naquit en 1757. Consacré en 1781, après de sérieuses études à l'Académie de Lausanne, il fut choisi en 1785 comme précepteur du prince héréditaire de Brunswick, devint, à la fin de l'année suivante, pasteur de l'Église française de Baie, desservit ensuite la paroisse de Château d'Oex et enfin celle de Montreux, où il mourut en 1845. Nous connaissons ses essais poétiques (v. p. 282). Son rôle d'historien, de restaurateur du passé de l'Helvétie, vaut bien qu'on en parle longuement. Et puis, c'est une figure originale, sympathique et bien vivante que celle du doyen Bridel, — un brave homme, très patient, très laborieux, très intelligent, spirituel à ses heures, avec trop d'imagination pour un érudit et trop peu de sens artistique pour un poète, un savant d'autrefois, aimable et lettré, un théologien bon enfant; un Vaudois paisible aussi, qui s'accommodait le mieux du monde du joug bernois, et dont le patriotisme sommeilla aux jours du réveil de la Patria Vaudi, un patriarche, en somme, instruit, désintéressé et souriant, qui reste l'une des gloires, non les plus éclatantes, mais les plus pures et les plus avenantes de la Suisse romande.
L'histoire nationale, l'histoire suisse dans son ensemble, n'était guère cultivée que dans les cantons allemands. Bridel se proposa d'initier ses concitoyens romands aux traditions, aux légendes, aux gloires de l'Helvétie. « Faire connaître et aimer sa patrie, a dit Louis Vulliemin, tirer les Suisses endormis, surtout ceux de la Suisse française, de rindilïérence qu'ils témoignaient pour une nature aussi belle, pour une histoire aussi riche qu'étaient les leurs, tel était le but de Bridel... Il chercha, dans l'histoire des siècles passés, des exem-
^ Le doyen Bridel, par L. Vulliemin, Lausanne, in-12, 1885. Conservateur misse, XIV (notice de J.-L. Moratel). GauUieur, 2G3 et s. Étrennes nationales de 1845. Galerie suisse, II, 314 et s. Bibl. populaire de la Suisse romande, avril 1884. Eecue de Belles- Lettres, avril 1880. De Montet.
pies de valeur, de désintéressement, de simplicité, pom- les présenter à l'imitation de ses contemporains. Descriptions de la nature suisse, récits des hauts faits des aïeux, anecdotes vives ou touchantes, poésies nationales, tels furent les éléments dont il composa les |)remiers volumes des Étrennes helvétiennes. » Les débuts des Étrennes furent plus que modestes; elles parurent toutes les années, dés 1783, en petit volume format in-32. Le public les accueillit avec tant de faveur qu'on dut réimprimer les quatorze premières années (sous le nom de Mélanges helvétiques, 1787 à 1797). Les trentequatre premières années furent réunies, d'autre part, de 1813 à 1817, en huit volumes auxquels on donna le titre de Conservateur suisse; et c'est, sous ce nouveau titre, que les Étrennes, agrandies et, semblait-il, prospères, allèrent jusqu'en 1831. On érigea, de 1835 à 1858, le meilleur monument qu'on pût élever à la mémoire de Philippe-Cyriaque Bridel : une édition complète* du Conservateur suisse.
Les destinées de cette publication furent bien diverses pendant sa longue existence. De 1783 à la Révolution, rien de plus anodin que les Étrennes helvétiennes : l'archéologie, l'histoire, la poésie s'y mêlent aux anecdotes et aux contes patriotiques, aux bons conseils et aux sages pensées, le tout agrémenté de quelques coups de clairon en l'honneur du génie national dont la jeunesse ne sait ni s'inspirer ni se pénétrer assez. Les Étrennes se transforment peu à peu, donnent volontiers, dès 1792, dans la politique, tournent parfois au pamphlet, prennent violemment parti contre les idées libérales et françaises, célèbrent la vieille Suisse de Sempach et de Grandson, qui n'était plus hélas ! que la Suisse du mercenariat et de quelques oligarchies plus ou moins tyranniques. Mais le mouvement révolutionnaire atout emporté. Morte, bien morte, l'antique Helvétie! A quoi servirait de gémir et de bouder? Travaillons plutôt 1 Et les Étremus
' Le mot n'est exact qu'en ce que cette édition renferme tout ce qui pouvait offrir un intérêt durable. — Je ne ferai que mentionner en note les autres ouvrages en prose de Bridel : sa Course de Bâle à Bienne (1789), plus didactique que descriptive, et pleine d'utiles indications, son Voyage pittoresque de Bâle à Bienne (1802;, sa Statistique du canton de Vaud (1815) et du Valais (1820), ses Sermons (1816) et enfin son Glossaire romand (publié en 1868). Le Glossaire est précieux pour l'étude de nos dialectes, bien qu'on puisse reprocher à Bridel ses étymologies extraordinaires : « J'ai vécu, avouait-il ingénument, dans un temps où l'on croyait qu'Adam parlait bas-breton, et je me suis longtemps trompé en cherchant du celte dans tous nos patois... Je n'ai pas le courage de revenir sur mes pas et de corriger mes erreurs. » Le brave doyen aurait eu beaucoup trop de chemin et de corrections à faire.
de retrouver, à compter de 1801, leur pliysionouiie de jadis. Alertes, variées, instructives, amusantes, elles auront été, durant plus de quarante ans, les bien venues à beaucoup de foyers romands.
Ah ! si tout ne finissait par lasser ici-bas ! Le temps marche plus vite que les hommes, les générations nouvelles arrivent avec d'autres préoccupations, d'autres goûts; le doyen Bridel se croit toujours en 1 790, et nous sommes en 1830, et nous allons trouver (ju'il retarde un peu. L'auteur et le public ne s'entendent décidément plus. Les derniers volumes du Conservateur suisse ne firent pas leurs frais. Vulliemin remarque à ce propos : « Le public de la Suisse française, plus froid, plus raisonneur qu'il n'était enthousiaste,... l'accusait d'être trop pesant, trop léger, trop gai, trop mélancolique, trop épris d'une patrie que les philosophes avaient déclaré n'être qu'une chimère. Les femmes se plaignaient de ne trouver dans les Étrennes ni modes, ni mesmeries, ni chroniques scandaleuses. Bridel poursuivit son chemin, chargeant de son apologie le meunier du bon La Fontaine. » L'heure de la justice a sonné depuis longtemps pour le doyen de Montreux. Les Étrennes ont, chacun l'admet, réveillé, dans la Suisse française, le sentiment national et poussé à l'union sous la bannière helvétique. Elles sont encore précieuses à l'heure qu'il est, par tout ce qu'on y trouve de documents, de notices biographiques, de monographies et d'indications sur mille sujets. Leur valeur reste considérable au point de vue historique, bien que Bridel « embarrassé entre les deux xM uses qui lui parlaient à l'oreille, écoute plus celle de la poésie que celle de l'histoire. » Cette critique de Moratel est sans doute fondée. Mais pourquoi chicaner? Pourquoi faire les difficiles? Bridel n'est pas si mauvais puisqu'il s'est trouvé une foule de gens qui l'ont plagié avec délices. Le savant bibliographe Quérard a publié dans son journal (Le Quérard de 1855) une lettre inédite du pasteur de Montreux, où je lis ceci : « Je pourrais réclamer pour ma part la moitié, au moins des ouvrages suivants, copiés mot à mot des miens : Tableaux pittoresques de la Suisse par M. le marquis de Langle ; Dictionnaire d'anecdotes suisses; VHermite suisse. J'ignore le nom de ces deux derniers collègues, et je ne me plains pas de leurs plagiats, puisqu'au fond il me font l'honneur d'être reproduit dans leurs compilations. Les Allemands sont plus loyaux et ont indiqué leurs sources. La piraterie littéraire, au reste, ne m'afîecte point. »
Bridel est bien, comme écrivain, l'un des plus romands de nos auteurs, peut-être le seul qui soit romand de façon si exclusive. Son
Style est disparate an possible, avec des vivacités suivies de fatigantes lourdeurs, une gracieuse naïveté se mariant à des gaucheries et à des vulgarités, une belle simplicité allant de pair avec de l'emphase maladroite et pâteuse, — des pages sobres, fraîches, éloquentes, à côté de morceaux où le mauvais goût, Tinhabilelé et le phébus éclatent à chaque ligne. Ces qualités et ces défauts sont plus sensibles dans la partie descriptive de l'œuvre de Bridel que dans les narrations ; on ne les rencontrera pas moins dans tous les travaux de quelque étendue. Le doyen n'a, comme esprit, rien de transcendant ni même de brillant. C'est une tête éveillée, curieuse et bien meublée, plus solide, au demeurant, que fine, et ne s'échauffant guère. J'ai dit qu'il avait combattu la Révolution; il n'était cependant pas une intelligence étroite ni égoïste, et il a pu se rendre le témoignage d'avoir « prêché la tolérance, » soutenu qu'il « fallait s'instruire pour gouverner, » représenté « comme une chose sacrée les droits du plus faible, » jugé « la noblesse au tarif des vertus personnelles et non pas d'après la vertu de ses pères. » Il a surtout aimé et su faire aimer la patrie, ce bon Vaudois et cet excellent Suisse.
Voici deux contemporains de Bridel, mais deux hommes d'action auxquels les nécessités de la vie politique ou les loisirs forcés de la vieillesse ont mis la plume en main : Henri Monod et Ferdinand de Rovéréa, l'un patriote et révolutionnaire vaudois, l'autre partisan dévoué et militant du régime de LL. EE., tous deux loyaux et énergiques, et tous deux écrivains chez qui la passion n'a pas étouflfé la rectitude du jugement et le besoin d'impartialité.
Henri-Joel-Emmanuel Monod' (1753 à 1833) lutta pour l'indépendance du pays de Vaud et fut ensuite l'un des magistrats les plus écoutés de son canton, qu'il représenta dignement à la diète helvétique. On a de lui quelques brochures, et des Mémoires qui renferment « les détails de sa conduite dans la révolution qui a fait du pays de Vaud un des cantons suisses, les principaux événements auxquels il a pris part, et la comparaison de ce qui est avec ce qui
* Galerie suisse, II, 287 et s. De Montet. Les Mémoires de Monod (Paris, 2. vol. in-8®, 1805) ; il existe encore des mémoires inédits de notre écrivain, à ce que nous apprend M. B. van Muyden dans la préface de La Suisse sous le pacte de 1815.
était. » L'auteur « qui voudrait calmei', loin d'exaspérer, » omettra « tout ce qu'il ne pourrait publier sans trop désigner les individus, surtout s'il a à blâmer. » Reconnaissons qu'il n'a |)as dévié de cette ligne de conduite bienveillante et sage ! On lui pardonne quelques coups d'épingle à ces Bernois qu'il avait fallu aduler « avec une bassesse de notre part qui n'est guère au-dessous de celle des Orientaux vis-à-vis de leurs sultans. » Tl rapporte tout au long les réllexions de Gibbon sur l'administration bernoise (I, 45 à 58). Puis, passant à la Révolutition helvétique, il en décrit toutes les péripéties avec une modération qui s'émeut à peine et une clairvoyance qui ne dissimule rien. Il est plein de ce bon sens vigoureux et prudent qui vaut bien les turbulences et les audaces des imaginations échautïées. Il avait dit : « Nous voulons notre réunion à l'Helvétie, nous voulons être sur le pied de tous les Suisses, nous ne voulons point d'avilissantes distinctions. » Ce but, il le poursuivit en patriote avisé et tenace. Et il a le droit d'écrire, à la fin de ses Mémoires : « Mais si tout ce que je viens de dire prouve que ces mots : Indépendance de l'Helvétie, ont été mon cri de ralliement; s'il prouve qu'on a refusé de m'entendre parce que je demandais aussi la liberté de mon canton, que prouvent (*es reproches qui lui ont été faits, qu'on s'est plu à répandre au loin, qu'il avait compromis V indépendance et la liberté de la Suisse? Rassure-toi, ô ma patrie! ces odieuses insinuations de l'esprit de parti retombent sur leurs auteurs — , et l'histoire ne tardera pas à t'assigner une place parmi les peuples qu'elle distingue. » Monod est à l'ordinaire plus maître de soi ; mais l'homme tout entier est dans ces lignes, le patriote satisfait de son œuvre et sûr de sa conscience. Parlerai-je du style des Mémoires? Monod n'a point songé faire de belles phrases, et il n'en a pas fait.
Tandis qu'Henri Monod servait de toutes ses forces la cause de la Révolution, Ferdinand de Rovéréa' (1763 à 1829) s'engageait sous les drapeaux de la réaction armée et prenait le commandement d'un corps de volontaires — la « légion romande » — qui s'était formé pour combattre les Français. Il fut ensuite colonel de la « légion helvétique, » composée de Vaudois émigrés et soldée par l'Angleterre; il se distingua, pendant la campagne de 1799, à Naefels et Wollishofen. Retiré à Rolle dés 1801 , il n'eut plus d'autre ambition que d'user, en faveur de sa patrie, de rinfliience que lui donnaient
^ Mémoires, Paris, 4 vol. in-8°, 1848. Bévue des Deux-Mondes du 15 mars 1849. Blhl. universelle, TX, 205 et s.; X, 269 et s, (article de L. Vulliemin). De Montet.
ses hautes relations à I.ondres et à Vienne, et de rédiger ses Mémoires qui ne parurent (jue vingt ans après sa mort.
Les Mémoires de Rovéréa portent donc sur d'importants événements et sont le récit substantiel d'un témoin et d'un acteur. Écrits non point au fort de la mêlée, mais durant les heures graves et recueillies d'une vie qui s'achevait, ils n'ont rien ni d'un pamphlet, ni d'un réquisitoire ; ils ne respirent pas non plus la neutralité froide ou l'indifférente impartialité d'un procès-verbal. « A la lecture de ces Mémoires, dit Monnard, on se prend d'afïection et de respect pour cette âme sincère; on est frappé de cette fusion d'éléments ordinairement contraires et qui ne s'amalgament qu'à une certaine hauteur de l'atmosphère morale. » C'est, pour être plus exact que lyrique, l'œuvre d'un homme qui sent vivement et juge de même, sans cesser pour autant d'être assez équitable. Les Mémoires, qui comptent quatre volumes, retracent l'histoire de la Révolution en Suisse, de 1 790 à 1 798, des efforts tentés en 1 799 par les émigrés suisses pour la délivrance de leur pays, des transformations politiques accomplies de 1800 à 1810, des dernières années de la domination napoléonienne et enfin de la restauration helvétique pendant et après le Congrès de Vienne. De Rovéréa n'est pas tendre « aux sectes révolutionnaires; » il blâme rudement la « faction » qui attendait de la France l'émancipation du canton de Vaud ; il fait le panégyrique du gouvernement bernois, qui « dès son berceau sembla marcher sur les traces de l'ancienne Rome » et qui « répandait un bonheur général sur toutes les classes de ses sujets; » il tonne, en 1814, contre « la coupable audace de ce grand ambitieux » de Napoléon, qu'il faut considérer comme « une verge du ciel. »
Ces Mémoires sont, on le voit, beaucoup plus les mémoires du peuple suisse que ceux de l'écrivain. Celui-ci s'efface devant les événements et disparaît presque dans toute la dernière partie de son ouvragé. Il serait inutile de chercher dans les Mémoires de hautes considérations politiques et des mérites littéraires quelconques. Ils sont faits de main plus experte à frapper de l'épée qu'à tenir la plume. Ils ont quelque chose de si spontané dans l'expression, de si franc dans la pensée, qu'on les lit avec intérêt et même avec plaisir. En tout cas, ils constituent un document de sérieuse valeur pour l'intelligence de la période qui va de 1790 à 1815. Mais il serait imprudent de tout prendre à la lettre : les sympathies de l'auteur l'abusent plus d'une fois et ses antipathies le conseillent encore plus mal.
Je citerai, pour finir gaîmeiit cette grave notice, une curieuse anecdote sur la première éducation religieuse de Rovéréa, qui passa, dans sa vieillesse, de la philosophie de Rousseau à l'orthodoxie. Il avait été |)réparé à la communion |)ar le pasteur de Sainte-Marieaux-Mines, à un moment où, en France, les réformés eux-mêmes ne se piquaient point de christianisme positif. « Un jour, raconte-t-il, on nous annonça, à trois autres élèves et à moi, que nous allions être examinés sur notre instruction religieuse. Un officier-général, coiffé en ailes de pigeon, m'adressa la parole et me dit : — Vous êtes protestant, Monsieur? — Oui, Monsieur. — Mais vous croyez en Jésus-Christ? — Oui, Monsieur. — Eh bien! mais cela ne laisse pas d'être fort agréable. — Là-dessus, il fit une pirouette et nous fûmes admis à la Sainte Cène. »
Ajoutons aux deux noms vaudols de Monod et de Rovéréa, ceux de Daniel- Alexandre Chavannes (1765 à 1848), un pasteur éloquent auquel on doit une bonne Notice nécrologique sur F.-C. de Laharpe et divers autres travaux où sont traitées des questions d'histoire, de politique et d'utilité publique; Louis Levade (1748 à 1839), un médecin qui fut un bibliophile et archéologue, et qui a laissé un Dictionnaire géographique, statistique et historique du canton de Vaud (1824), ouvrage consciencieux.
Je n'ai pas l'intention de m'arrêter à deux historiens militaires. Vaudois d'origine, qui sont en réalité des Français : le baron Antoine-Henri Jomini, l'un des grands statégistes du siècle dont Sainte-Beuve et M. le colonel Lecomte ont dit tout ce qu'on pouvait et tout ce qu'il fallait dire, — et le comte Jean-Éhénézer Reynier, un des chefs d'état-major les plus estimés de Napoléon V\ Ni l'un ni l'autre ne sont d'ailleurs des écrivains à dédaigner. Mais quand des Romands sont aussi peu romands que ceux-là, le mieux est, je crois, de les abandonner à la France à laquelle ils appartiennent.
Les Genevois ont toujours eu un faible pour les sciences historiques. Sans m'occuper, pour l'instant, de Sismondi que j'étudierai longuement à la fin de ce chapitre, je constate que Genève a produit de nombreux historiens pendant la Révolution et l'Empire. Si je n'avais affaire à la littérature proprement dite, je consacrerais volontiers quelques pages à l'un de nos meilleurs et de nos plus patients
chercheurs, au baron François-Thkodore-louis dk Grenus' (1785 à 1851), qui sut, au reste, allier la philanthropie à l'archéologie : n'a-t-i! pas légué des sommes considérables tant à des institutions genevoises de bienfaisance qu'à la (Confédération suisse, à laquelle il donna plus d'un million comme premi(?r fonds d'une caisse fédérale de secours pour les invalides? Ses travaux, que j'ai mis plus d'une fois à contribution, sont entre autres : des Fragments biographiques et historiques (1815), « extraits des Registres du Conseil d'État de la République de Genève de 1535 à 1792 ; » des Documents relatifs à Vhistoire du pays de Vaud dès 4^93 à 4750, qu'il faut consulter dans l'édition définitive de 1817; des Fragments historiques sur Genève avant la Ré formation (182.3) et des Notices biogf^aphiques sur divers membres de sa famille. Grenus a dit luimême de ce dernier ouvrage : « II deviendra peut-être classique dans deux mille ans, car aujourd'hui on regarderait comme d'un prix inestimable la découverte d'un pareil travail écrit au commencement de l'ère chrétienne sur une famille grecque ou romaine. » Est-ce trop de scepticisme de ma part? J'ai bien peur que les Genevois du XVIl""' et du XVÏIl"" siècles n'intéressent que médiocrement leurs après-venants de l'an 3800.
Un autre érudit, plus militant et dont la science très réelle faisait bon ménage avec de violents partis pris, Jacques- Augustin Galiffe (1776 à 1853), a rassemblé ou utilisé de précieux documents dans ses Matériaux pour servir à l'histoire de Genève (1829, 1 830), ses Notices généalogiques sur les familles genevoises (1829, 1831, 1836, 1858), etc. Gardons-nons bien d'accepter comme jugements définitifs ses appréciations sur Calvin, Bonivard et tous ceux qui, de prés ou de loin, ont coopéré à Genève, pendant le XVI'"^ siècle, au triomphe de l'élément étranger sur l'élément indigène ou national !
Des nombreux volumes, tous estimables, du Genevois Jean Picot (1777 à 1864), professeur à l'Académie, je ne mentionnerai que V Histoire de Genève (\ S '\ 1 ) « depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours. » Ces « annales de la famille genevoise » sont un livre ingénu, où l'on remarque le souci d'être exact et complet, avec le besoin d'être clair et la volonté d'être impartial. La pierre de touche, dans un ouvrage de ce genre, est nécessairement la partie qui traite de la Réformation. Le rôle de Calvin a été assez bien compris et retracé par Picot, qui n'est point un admirateur aveugle et qui ose.
^ Bévue suisse, XIV, 379 et s. Mém. et doc. de la Soc. dliist. et d'archéol. de Genève, VIII, 22 et s. Bihl. universelle, XII, 120. De Montet.
par exemple, à propos de la condamnation de Bolsec, s'indigner de ce qu'on enferme les gens et les bannit « pour avoir soutenu quelques opinions particulières sur un point de doctrine (la prédestination) fort controversé parmi les théologiens. » Picot est sobre de réflexions et de renseignements sur le XVIII™^ siècle. Quant à la Révolution, « il tire le rideau sur des scènes cruelles et déplorables, qui sont encore trop récentes pour qu'on puisse y arrêter les regards sans un sentiment trop profond de douleur. » C'est un livre ingénu, vous disais-je, que VHistoire de Genève, et un livre prudent.
Un compatriote de Picot, le syndic Jean-Jacques Rigaud' (1786 à 1 854), qui exerça des fonctions importantes dans son canton et dans la Confédération, a trouvé des loisirs pour rédiger un ouvrage qui n'est malheureusement qu'une ébauche, pleine de choses au surplus : Recueil de renseignements relatifs à la culture des heaux-arts à Genève. Ce travail, publié dans les Mémoires et Documents de la Société d'histoire et d'archéologie (tomes IV, V et VI), puis en volume (1876), va des origines à l'année 1840 environ. La biographie et les faits y dominent ; on y eût aimé des considérations générales sur l'art genevois, une éloquente ou lumineuse synthèse qui reste à écrire. Rigaud a ouvert la voie ; il a prouvé aussi, et ce n'était point superflu, que la Genève des théologiens et des savants a eu des architectes, des peintres, des sculpteurs de grand talent.
Guillaume Favre' (1770 à 1851) peut aussi être rangé parmi les historiens, bien que les problèmes de linguistique et d'archéologie l'aient plus particulièrement attiré. M. J. Adert a retracé en termes émus la vie si digne et si remplie de cet érudit modeste et consciencieux, qui jouissait de l'estime de Guillaume Schlegel, d'Angelo Mai, de Raynouard. Favre a laissé nombre d'excellents travaux, réunis après sa mort sous le titre : Mélanges d'histoire et de littérature (^SoQ), Les plus intéressantes de ces études, qui afïectent la forme d'abondantes et savantes monographies, sont celles sur l'histoire littéraire de l'Italie au XV"^ siècle (à propos de Jean-Marius Philelfe), sur les histoires fabuleuses d'Alexandre-le-Grand, — qui témoignent de vastes connaissances philologiques, — sur la littérature des Goths, sur les livres imprimés à Genève dans le XV"^ siècle. Sainte-Beuve, qui a parlé avec tant de compétence et de sympathie de toutes les manifestations importantes de notre vie intellectuelle,
^ Galerie suisse, II, 448 et s. De Mont et.
- Notice en tête des Mélanges (Genève, 2 vol. in-8° 1856). Bihl. universelle, XXXV, 4"'« sér., 191 et s. Causeries du Lundi, XIII, 230. De Montet.
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devait saluer les Mélanges de Guillaume Favre ; il l'a fait avec bienveillance et mesure : « Son érudition était étendue comme son beau lac, mais un peu stagnante: il y manquait au milieu le Rhône. Il ne s'y élevait jamais de tempête. » A la vérité, je conçois mal une érudition orageuse, ou simplement agitée; j'aurais peur qu'elle ne fût pas très solide.
Il faudrait encore parler de Louis Simond' (1767 à 1831), dont j'ai mentionné plus d'une fois le Voyage en Suisse fait dans les années 1847, 1848 et 1819; le tome second du Voyage est, en effet, un bon résumé de l'histoire suisse, depuis « la découverte de l'Helvétie par les Grecs (sic) » jusqu'à l'Acte de Médiation. Mais le livre, pour être intéressant, n'ofïre au critique littéraire rien qui sollicite à une analyse et à une étude détaillée ; j'y signale les chapitres sur Coppet et la société genevoise de la Restauration.
Je dois enfin dire un mot du poète Jean-Louis Mallet (v. p. 293) métamorphosé en historien. Son Tableau historique des dissensions de la République de Genève (1 803) est une description « en raccourci de la grande tourmente qui a bouleversé l'Europe. » Spectateur et même acteur du drame, Mallet n'invoque rien moins que « l'exemple de Salluste et de Tacite » pour s'excuser d'avoir entrepris une tâche qui demandait plus de talent et de sang-froid qu'il n'en a. 11 s'attend à de vives critiques, à d'améres rancunes; mais il a pensé «que le jugement de la postérité le dédommagerait peut-être de la justice que ses concitoyens lui refuseraient. » La postérité s'est moins émue que les hommes de 1803 de ce libelle déclamatoire, où il y a plus de confusion et de passion que d'ordre et de clarté. Et, même elle ne l'a pas lu, de peur sans doute de s'y heurter à des phrases comme celle-ci : « Genève qui avait été jusqu'ici le foyer du tourbillon de la Hberté, n'est plus désormais qu'un satellite entraîné malgré lui par
l'impulsion de sa planète principale » J'ajoute que le Tableau
de Mallet renferme (p. 1 37 à 1 40) une nomenclature assez complète des illustrations genevoises au XVIIP^ siècle ; les appréciations qu'on y trouve sont parfois amusantes.
D'autres parties de la Suisse romande, Neuchàtel, Fribourg, le Valais, le Jura bernois, ont produit quelques historiens plus esti-
^ Bull, de VInst. nat. genevois, XXIV, 75 et s. (notice de M. Fontaine-Borgel). De Montet.
ÉCRIVAINS POLITIQUES, PÉDAGOGUES, MORALISTES ET HISTORIENS. oS^
niables (jue distingués. Le baron Jean-Pierre de Chambrier d'Oleyres ' (1753 à 1832), un savant magistrat neuchâteiois, a publié une série (le notices, essais et mémoires, sur des questions d'histoire nationale et universelle. Il ne faut pas le confondre avec le baron Jeanrrançois de Chambrier (1740 à 181 4), auquel on doit une description de la collégiale de Neuchâtel et un bon Inventaire raisonné des archives de l'État. Il y a lieu de s'arrêter plus longtemps à Charles- (tOdefroy de Tribolet (1752 à 1843), qui fut président et doyen du Conseil d'État; son ouvrage posthume, paru en 1845, une Histoire de ISeuchàtel et Valangin, était destiné à demeurer inédit. Il l'avait « écrit, nous dit-on, plntôt par forme de mémoire et pour l'instruction de sa famille. » V Histoire de Tribolet, qui va « depuis l'avénement de la maison de Prusse jusqu'en 1806, » — celle de Frédéric- Alexandre de Chambrier, dont nous parlerons plus tard, et qui est bien supérieure, va des origines à l'an 1707, — est en efïet moins une histoire qu'une chronique détaillée, mais composée avec nonchalance et comme sans plaisir. Les faits se suivent, narrés d'une plume qui ne sait leur communiquer ni chaleur, ni vie. Les petites choses prennent autant de place que les grandes dans ces annales; les événements tragiques et les questions de procédure y sont traités du même style correct et sec. M. F. de Chambrier, l'auteur des Mensonges historiques sur Neuchâtel, prétend, dans la préface de son violent réquisitoire contre les Mémoires de Grandpierre (voir ce nom), «qu'un ouvrage peut être écrit avec passion sans cesser d'être historique pour cela. » C'est précisément la passion qui manque dans Tribolet, la passion, généreuse ou non, peu importe, mais seule capable de faire un livre avec des documents et des souvenirs. N'oublions pas, avant de nous séparer des Neuchâteiois, un chercheur laborieux : David- Guillaume Huguenin (1765 à 1842), dont il faut au moins rappeler le bon travail sur les « châteaux anciens et modernes » de son pays.
Je ne vois guère à Fribourg que Nicolas de Gady^ (1 766 à 1 840), un patricien qui entra au service de Louis XVI, puis à celui de l'Autriche, et qui parvint au grade de général. Il a laissé des Souvenirs, fort dignes d'être lus, sur la Révolution en province, la fuite de Yarennes et l'agonie de la Confédération helvéticjue.
Le Jura bernois, lui, n'a pas eu beaucoup de meilleurs citoyens que
' Voir pour ce nom et ceux de ses compatriotes, les Biographies neuchâteîoisets ■^ Archives de la Soc. d'hist. du canton du Fribourg, IV, 429 et s. (notice biogr, et Souvenirs, publ. par M. L. Grangier). Étrennes fribourgeoises, XXII, 11.
Charles-Ferdinand Morel ' (1772 à 1848), auquel l'avoyer Neuhaus décernait ce témoignage flatteur : « vous êtes de ceux qu'on n'oublie pas et qu'on aime toujours. » Le doyen iMorel, qui fut le créateur et la cheville ouvrière de presque toutes les institutions d'utilité publique du district de Courtelary, fit paraître, en 181 I , un Abrégé de V histoire et de la statistique du ci-devant Evèché de Baie. Cet ouvrage, le premier qui ait été rédigé en français sur l'histoire du Jura bernois, est tout ensemble très impartial et très consciencieux; les pages les plus attrayantes sont celles où Morel décrit les mœurs du pays avec une animation qui tranche sur sa sécheresse habituelle.
Il est temps de passer à un homme qui sera non seulement un investigateur ou un conteur, mais un grand historien. La Suisse romande est la patrie de Jean-Charles-Léonard Slmonde de Sismondi ' (1773 à 1842). « A peine âgé de dix ans, nous apprend l'un de ses amis, Sismondi s'amusait à fonder une petite république idéale avec ses compagnons. Réunis dans un bosquet de verdure, où ils avaient élevé un monument à Rousseau, les petits républicains avaient décrété, comme de raison, que tout le monde serait vertueux et heureux dans la république. Sismondi s'était chargé sans cérémonie d'en être le Solon, et l'avait constituée à la suite d'un discours de quatorze pages. » C'est ainsi que le jeune Genevois préludait à ses travaux d'historien, de législateur, de réformateur politique et social.
Des revers de fortune obligèrent plus tard ses parents à lui faire
^ Actes de la Soc. juras. d'Émulation^ XIII, 63. Le doyen Morel, par M. le D"" Schwab, Berne, in-8°, 1887 (extrait de Bernische Biographien).
^ Bihl. universelle, XL, n. sér. 5 et s. (article de Ch. Monnard). Bévue suisse, XV, 645 et s. (étude de J. Hornung sur Sismondi économiste; consulter sur le même sujet : Der sozialpolitische Standpunkt des schiceiz. National- (Ekonom en Sismondi, par M. C. Spahn, Schaffliouse, in-8°, 1886). Album litt. de la Suisse romande, II, 68 et s. Nouveaux Lundis, de Sainte-Beuve, 2™« éd., VI, 24 et s. Nouv. études sur la litt. contemp. par Ed. Schérer (Paris, in-12, 1865), 145 et s. Mém. et docum. de la Soc. d'hist. et d'archéol. de Genève, III, n. sér. 62 et s. («. Sismondi citoyen genevois, » par M. A. de Candolle). Fragments de son journal et de sa corresp., Genève et Paris, in-8°, 1857. Bull de VInst. nat. genevois, XXIV, 204 et s. (lettres inédites». Lettres inédites (avec notice), publ. par Saint-Kené Taillandier, Paris, in-12, 1863. Bévue des Deux-Mondes du 1" janvier 1862 (article du même). Bévue historique, III, 86, 319; IV, 139, 347; V, 347; VII, 106; IX, 360 (lettres — à sa mère — écrites pendant les Cent-Jours). Bull, de VInst. nat. genevois, XXIV, 204 et s. (lettres inédites, publ. par M. H. Fazy). France protestante. Galerie des contemporains illustres, de Loménie. Galerie suisse, II, 345 et s. De Montet.
interrompre des études de droit qu'il venait de commencer et à le mettre en apprentissage dans une maison de commerce de Lyon. La Révolution le ramena à Genève, en 1792 ; elle le força bientôt de s'expatrier, avec sa famille. On se fixa en Angleterre, puis en Toscane. Charles de Sismondi profita de ces séjours involontaires à l'étranger pour s'initier aux mœurs et aux institutions anglaises et italiennes. Il put enfin rentrer à Genève; son Tableau de V agriculture toscane (1801), son remarquable traité De la richesse commerciale, engagèrent l'Université de Vilna à lui ofTrir une chaire d'économie politique ;. il n'accepta pas, résolu à ne point se séparer de sa mère, qu'il adorait, et à conserver Cette parfaite indépendance de toute attache officielle qui lui fit refuser, dans la suite, une belle situation au Collège de France.
Sismondi, — déjà célèbre, car ses Républiques italiennes avaient eu du retentissement, — Sismondi fit, pour la première fois en 1813, une apparition prolongée à Paris. Il y contracta, pour la nation française, une sympathie que les patriotes genevois eurent beaucoup de peine à lui pardonner. Et il s'abandonna au tourbillon de la vie parisienne : « Je me suis trop amusé, écrit-il à la comtesse d'Albani; j'ai trop joui, j'ai trop vécu en peu de temps... Je sens bien que c'est un carnaval qui doit être suivi tout au moins par de longs intervalles de sagesse; mais, — mais j'aimerais bien recommencer. » Il recommença ; le «carnaval » de 1815 finit tragiquement pour la France, sinon pour Sismondi.
La publication des tomes IX à XI de ses Républiques italiennes l'avait appelé à Paris quelque temps avant les Cenl-Jours. Ses impressions de cette époque nous sont connues par sa correspondance et notamment par de charmantes lettres à sa mère que la Revue historique cl tirées de Tinédit. Nous voyons le Genevois libéral, que Napoléon avait effrayé jusqu'alors, applaudir au retour de l'île d'Elbe, à l'Acte additionnel, constater avec plus de mépris que de regret le lamentable eftbndreinent du régime des Bourbons, puis gémir sur la chute irréparable de l'Empereur. Mais il vaut mieux lui laisser la parole; nous nous familiariserons ainsi avec un Sismondi plus délié et moins austère que celui des livres. Il passe d'un salon à l'autre, de chez M""- de Staël — qu'il avait suivie jadis en Allemagne et en Italie, — chez M"'^ la duchesse de Lévis, ou chez M""" de Rohan, ou chez M'"' Récamier. Il est surtout heureux d'assister « à une crise aussi importante et aussi digne d'être bien observée. » Napoléon s'est montré, le Bourbon s'est évanoui, « les princes
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ayant en général écarté tons les moyens de défense comme trop coûteux, parce qu'ils voulaient emporter l'argent comptant. » Sismondi avait compris d'emblée que l'Empereur remonterait sur le trône, sans coup férir : « Il est impossible de voir un gouvernement — celui de Louis XVIII — plus papier mâché que celui-là; il est tombé quelques gouttes de pluie là-dessus, et le voilà tout de suite fondu dans la boue. » Napoléon a conquis Sismondi, bien que certaines appréhensions persistent.
Au reste, « tout est parfaitement calme. » L'Empereur s'est fait indulgent et souriant : il ne se souvient ni des dévouements qui s'étaient vite découragés, ni des trahisons que les intéressés oubliaient plus facilement encore que lui. Et Sismondi n'aura tantôt plus que des louanges pour Bonaparte; il « donne, dans le Moniteur, quatre longs articles sur la Constitution; » il est présenté à l'Empereur... Mais la guerre éclate. Sismondi déplore que la Diète helvétique ait pris « la plus fausse et la plus coupable détermination, celle d'accorder le passage aux Alliés en cas d'urgence, c'est-à-dire si cela leur convient. » Il est outré d'un « acte malheureux de démence, » que vient de commettre le Conseil de Genève, en décrétant, par 150 suffrages contre 86, « de rompre la neutralité et de se joindre à la coalition. » Les hostilités sont engagées et les Waterloo vont vite. « Cette belle France est perdue, s'écrie Sismondi; nous nous acheminons vers un partage semblable à celui de la Pologne. » Il retourne à Genève, en passant par Coppet, où il est « reçu avec de grands témoignages d'amitié et de plaisir. »
Sismondi vécut depuis lors dans la retraite, absorbé par ses travaux d'histoire et d'économie politique. Il trouva néanmoins le temps d'épouser, en 1819, miss Jessie EUen, la sœur du fameux orateur James Makintosli. Celte union fut très heureuse et le consola des cruelles épreuves qui l'avaient attristé, — la mort de sa mère et la mort de M'"'' de Staël. Les problèmes religieux, qui le laissaient jadis indifférent, commencèrent à inquiéter sa conscience. Sa femme, une chrétienne fervente, un peu mystique, le mène insensiblement d'un scepticisme paresseux à une foi très active, non point à la foi littérale, à l'orthodoxie traditionnelle, mais à une religion de devoir et d'amour. Il s'indigne contre la tiédeur railleuse de Bonsletten, et « contre tous ces débris de la secte de Voltaire. » Le culte officiel n'est point ménagé non plus : « Plus j'avance, et plus je sens de répugnance pour l'esprit sacerdotal. Cette année de ma vie — nous sommes en 1835 — me l'a montré hostile à la raison et à la charité,
chez les méthodistes, chez les calvinistes, chez les anglicans. Nous avons été nourris de haines religieuses. N'est-ce pas une honte qu'il faille mettre ces deux mots ensemble? » Le christianisme de Sismondi est donc celui de Channing, une féconde et généreuse fusion de la morale évangélique avec les principes de la société moderne ; il est essentiellement moral, il n'est guère que cela, ou mieux, il est tout cela.
Sismondi mourut le 25 juin 1842. Il n'avait pas eu d'enfants; sa famille s'éteignit avec lui.
On a affecté longtemps de le tenir pour une intelligence médiocre, ayant à son service une volonté forte et une remarquable capacité de travail. Honnêteté, droiture, solidité, on lui concède tout cela; le génie et même le talent lui sont refusés. Amiel s'est fait, dans son Journal intime (I, 117), l'écho des juges difficiles qui ont relégué Sismondi parmi les esprits d'ordre inférieur : « Avec des facultés moyennes, peu d'imagination, peu de goût, peu de talent, sans finesse, sans grande élévation, ni étendue ni profondeur d'esprit, il a pourtant fourni une carrière presque illustre et laissé une soixantaine de volumes avec un beau nom. » Cette appréciation me paraît bien injuste. Les dieux me préservent d'admirer la prose de Sismondi! Mais beaucoup de gens arrivent à écrire proprement, tandis que fort peu savent rajeunir une science et en transformer une autre. Or Sismondi a été en histoire un initiateur, et un véritable créateur en économie politique : cela vaut bien des pages d'excellent style, car des idées valent bien des mots.
Sismondi un novateur? me dira-t-on. .Je confesse qu'il fut, dans la politique genevoise, un des champions les plus ardents du parti anti-démocratique. Je m'empresse d'ajouter qu'il était infiniment moins conservateur, moins attaché aux opinions reçues et aux solutions acceptées par les hommes de son temps et de son monde, que les chefs les plus hardis de l'opposition. Il ne siégeait pas au plafond, comme Lamartine; il y regardait souvent — Mais il est temps d'aborder l'examen de ses ouvrages.
Son Histoire des Républiques italiennes, une vaste entreprise, absolument neuve et d'une vigoureuse originalité, avait consacré la réputation de Sismondi. Sa Littérature du Midi de l'Europe (1813), une consciencieuse, sinon étincelante, révélation du mouvement intellectuel de l'Europe méridionale ; son Histoire de la renaissance de la liberté en Italie (1832), qui rend du moins témoignage de sa vaillance d'esprit et de ses généreuses espérances; son Histoire de la
chute de l'Empire romain et du déclin de la civilisation de Van 250 à Tan 4000 (\S3o); son Histoire des Français' en[m(\ 82 \ à 1842), qui se termine à l'avènement de Louis XVI, toutes ces œuvres sont d'un historien éminent. Je ne puis m'étendre ni sur l'une ni sur l'autre; il suffira que j'essaie de les caractériser d'une manière générale et que je détermine, du même coup, la place de Sismondi dans la littérature de notre siècle. L'auteur de V Histoire des Français (qui compte, à elle seule, vingt-neuf volumes) était le contraire de ceux dont Sainte-Beuve a dit qu'ils ont « en tous sujets, par l'éloquence, une grande route toujours ouverte, et qui se croient dispensés de fouiller le pays. » Il n'est certes pas éloquent. Sa phrase, à l'ordinaire lourde, grise et verbeuse, ses expositions insuffisamment nouées, sa méthode diffuse et prohxe, sont d'un érudit et d'un philosophe trop dédaigneux des ressources de l'art ; ses livres contiennent à peine un chapitre absolument beau : ils tirent tous leur mérite sévère d'une science qui n'ignore à peu près rien et qui comprend tout. On reste d'ailleurs confondu devant sa puissance de travail, la fécondité et la vigueur de son esprit.
Nul avant lui ne s'était livré à une aussi laborieuse exploitation des sources. Son savoir est immense. Il a scruté tous les documents, il possède tous les faits. Il est observateur aussi perspicace que chercheur adroit, patient et heureux. S'il remarque ici « que les politiques du XVIIP^ siècle ont établi en principe que tout gouvernement était institué pour le bonheur des peuples qui lui sont soumis, quoique les princes eussent cru jusqu'alors n'avoir d'autre intérêt et d'autre but que leur conservation ou ce qu'ils nommaient leur gloire; » il constate là le relèvement de l'Italie qui, « malheureuse et dégradée, » va de nouveau « figurer honorablement » dans l'histoire. Il s'est ingénié, d'un autre côté, à restituer la première place au peuple dans la vie des États, à peindre la condition, à noter les aspirations de cette multitude que ses prédécesseurs avaient traitée en quantité négligeable. Bien plus, il a donné le branle aux études historiques, il vient avant Thierry, il fraie la voie à l'école philosophique de Guizot comme à l'école descriptive de Barante. M. de Loménie a vu en lui « l'historien le plus éminent du siècle en
' Je ne mentionnerai qu'en note son roman historique : Julia Severa, qui contient une peinture des mœurs de la Gaule au V"« siècle de notre ère et où, disait le comte de Ségur, « on voit réunis, avec autant de plaisir que de surprise, la touche délicate d'un romancier et le burin ferme d'un historien. » L'éloge, sans doute exagéré, a son prix néanmoins.
ce qui touche la science des faits et la solidité de l'érudition. » Le duc de Broglie a dit en particulier de V Histoire des Français — el ce qu'il en a dit peut s'appliquer à toute l'œuvre de Sisniondi : — « L'ouvrage sans être, à coup sûr, exempt de reproches, est d'un mérite réel et considérable; l'érudition est saine et variée; c'est un travail consciencieux... C'est dommage que le style en soit toujours un peu terne, un peu incorrect, un peu style réfugié, »
« Ma vie, écrivait Sismondi, s'est partagée entre l'étude de l'économie et celle de l'histoire. » Les volumes et les brochures qu'il a publiés sur l'économie politique sont d'un dialecticien bien armé, d'un penseur et d'un philanthrope. Il s'est résolument séparé, dès 1819, d'Adam Smith et des théoriciens de l'individualisme, critiquant avec énergie l'organisation sociale de son époque, exposant la nécessité et indiquant les moyens d'une régénération profonde. Ses Nouveaux principes d'économie politique (1819) tablent sur cette idée fondamentale que « la science du gouvernement doit se proposer pour but le bonheur des hommes réunis en société; » et ce bonheur consistera « dans la participation de tous les citoyens aux jouissances de la vie physique que la richesse représente. » Tandis que le smithianisme poursuit l'agrandissement de la richesse sans se demander à qui celle-ci profitera, Sismondi veut que toutes les classes de la nation y aient part. Aussi combat-il la maxime : Laissez faire, laissez passer, et arrive-t-il à ce que nous appelons le socialisme d'État : « Nous regardons le gouvernement comme devant être le protecteur du faible contre le fort, le défenseur de celui qui ne peut point se défendre par lui-même, et le représentant de l'intérêt permanent, mais calme, de tous, contre l'intérêt temporaire, mais passionné, de chacun. » Tout cela était extrêmement neuf, en pleine Restauration. Sismondi eut le tort ou le malheur de ne point formuler ses doctrines en un traité systématique. C'est bien pour cette raison que l'économiste s'est, aux yeux de la postérité, effacé devant l'historien, quoiqu'il soit peut-être plus remarquable. M. Eisenhart, dans sa Geschichte der Nationalokonomik (1881) l'a enfin signalé comme le créateur du système d'économie politique actuellement en faveur. Sismondi avait eu l'ambition de trouver, pour cette science, « une base nouvelle; » il l'a trouvée.
Tel est cet esprit grave, prodigieusement actif et singulièrement audacieux. On ne le lit plus guère; on continue ou commence à le copier, et c'est là peut-Airc nne des meilleures formes de la gloire.