CHAPITRE PREMIER Le Réveil religieux et la théologie
I. La théologie et le « Réveil » à Genève; César Malan et J.-J.-C. Chenevière. — II. Dans le canton de Vaiid : le doyen Curtat, H. Pyt, J.-L.-H. Manuel; k Neiichâtel: P. -A. Stapfer, philosophe chrétien.
La baronne de Rrudener, une Madeleine repentante et un basbleu sentimental, qui avait vécu plus de romans encore qu'elle n'en avait fait et qui s'était jetée dans les excès d'un mysticisme exalté, vint à Genève en 1813. Elle avait quitté le monde à quarante-trois ans (1807), juste à l'heure où le monde allait l'abandonner. Sa conversion, son bruyant apostolat et son zèle la mirent en évidence. Elle eut bien vite, lorsqu'elle vint enseigner à Genève la doctrine des frères moraves, une sorte de cour très fervente où plusieurs étudiants en théologie ne craignirent point de se montrer. L'un d'entre eux, nommé Empeytaz, lança même des brochures qui représentaient le clergé de Genève suspect de socinianisme. De petites persécutions chassèrent de l'Église officielle les auteurs du schisme, qui fondèrent la « Nouvelle Église » dirigée par des chefs remuants: Ami Bosl(\ 790
^ Genève religieuse au XIX^ siècle, par H. de Goltz (traduit de l'allemand), Genève, in-8°, 1862. Vie de x¥'"^ de Krudener, par Ch. Eynard, 1849. La Suisse sous le pacte de 1315, par M. B. van Muyden, 1. c. Le mouvement religieux et eccUsiastiqiie dans le canton de Vaud, par M. J. Cart, les deux premiers volumes. De Montet. Biographies neuchâteloises.
à 1874), Dnimmont, un Anglais que le professeur Chenevière appelait « le banquier » des mystiques, et ensuite Félix ISaef {M91 à 1829), un type de jeune apôtre dévoré par le besoin de sacrifice.
Le « Réveil » n'eut pas de plus ardent promoteur que César Malan(1787 à 1864), auquel fut appliquée pour la première fois, paraît-il, l'épithéte de mômier, un mot qui a fait fortune. Malan a a été réellement l'âme et le bras de la dissidence, toujours évangélisant, toujours écrivant, prédicateur éloquent à force de conviction et de chaleur, publiciste infatigable, poète même, auteur de quelquesuns des meilleurs, ou des moins mauvais, cantiques chantés dans nos églises. Il ne m'appartient pas de porter' sur le « Réveil » un jugement quelconque; je suis trop peu théologien pour cela. Ma qualité de laïque et de profane serait peut-être un gage d'impartialité, mais il est toujours dangereux d'intervenir dans les débats confessionnels. Je puis dire du moins que le mouvement inauguré par M'""^ de Krudener fut aussi moral que religieux. La Révolution et l'Empire n'avaient pas fait de Genève une cité sainte; les temples étaient peu fréquentés, on n'y prêchait guère qu'un christianisme approximatif, tout en phraséologie creuse et bien tournée. Il est naturel que des esprits inquiets, des cœurs chauds, aient accueilli comme une bonne nouvelle la doctrine (|ui signifiait au début un retour pur et simple aux Écritures et à !a vie chrétienne.
Quelques ecclésiastiques genevois avaient devancé, d'autres soutinrent l'œuvre du « Réveil, » sans se croire obligés de rompre avec le culte national. Ainsi Jean-Samuel Cellérier (1753 à 1844), ce « pasteur de jour et de nuit, » dont la prédication entraînante, la brûlante piété et l'inaltérable dévouement conquéraient les âmes; ainsi Ch.-E.-F. Moulinié (1757 à 1836), qui a combattu l'indifférentisme par la plume et par la parole; ainsi F.-S.-li.-L. Gausseri (1 790 à 1863), qui fut révoqué de ses fonctions pastorales pour avoir participé à la fondation de la Société évangélique; ainsi Edouard Diodati (1787 à 1860), qui fut un orateur éminent et un écrivain distingué. Cependant le clergé genevois était, en majorité, gagné au rationalisme du siècle précédent. Son représentant le plus en vue a été.I.-J.-C. Chenevière^ (1783 à 1871), théologien tolérant et instruit, dont Edgard Quinet a dit « qu'il était l'esprit voltairien personnifié, un véritable survivant des Délices. » M. P. Vaucher nous
' Professeurs, historiens et magistrats suisses, par M. P. Vaucher, Genève, in-12, 1886. Lettres d'exil d'Edgar Quinet, II, 348.
apprend, en effet, que « jeune encore, Chenevière s'était épris d'un beau zèle pour les croyances mitigées » du XVIH'"^ siècle, et « qu'il les a professées avec une pleine conviction dans l'église comme dans l'école. »
Le canton de Vaud eut, lui aussi, son « Réveil. » Le doyen Louis- Auguste CuRTAT (1759 à 1834) en fut l'initiateur inconscient. Il ne songeait nullement à favoriser l'esprit sectaire, mais il donna une vive impulsion aux sentiments religieux de sa paroisse de Lausanne, préparant ainsi les voies du schisme, qui allait se déclarer à l'instar de celui de Genève, et contre les excès duquel il s'élèvera bientôt avec une extrême vigueur. La loi ecclésiastique vaudoise de 1824 est en bonne partie son œuvre, cette loi qui faisait écrire àVinet: « Les relations qu'on a établies entre l'État et la religion, entre la société politique et le royaume des cieux, me paraissent, je l'avoue, adultères et funestes. » Guers, Gonthier et Henry Pyt{\ 795 à 1 835), qui devint le grand missionnaire du « Réveil » en France, avaient fondé une Église séparée en 1818. Le mouvement se dessina, se propagea, motiva une action énergique des pouvoirs publics contre ceux que Vinet, tout d'abord revêche à leurs idées, qualifiait de « fous ambulants. » Mais c'est des livres et des écrivains que nous cherchons.
Il est parfaitement inutile de s'occuper des sermons du doyen Bridel, des traductions et des opuscules d' Etienne Levade. Un seul, parmi les théologiens vaudois, retiendra notre attention: c'est Jeân- Louis-Henri Manuel ' (1 790 à 1 838), un poète (v. p. 1 85) et un apologiste qui, s'il n'a pas la chaleur entraînante et l'éclat du style, va droit au cœur de ceux qui l'écoutent, grâce à la touchante simplicité de son langage et aux accents pénétrants d'une foi vivante. Il n'y a, dans ses Sermons, pas grand souci de la logique ni même de la composition. « Laissez-moi tranquille, j'écris un sermon pour la servante à Perret, » disait-il un jour à un ami qui venait le troubler dans un travail auquel il s'appliquait plus encore qu'à l'ordinaire. Il était familier et populaire, car il voulait être accessible à tous. Un critique
^ Voir, en outre, p. 285, note 1. Notice biographique (par Ch. Monnard), en tête des Sermons, 2 voL in-8% Lausanne, 1839 à 1841. Mélanges de Vinet (Paris, 1 vol. in-8'>, 1869), 235 et s. Bévue suisse, II, 593 et s. De Montet. Lettres de Vinet (citées plus loin), II, 56 et s.
de la Revue suisse a remarqué que sa prédication consistait dans « une série d'intuitions vivement saisies et admirablement rendues. » Selon Victor Cousin, « sa théologie n'est point raffinée; c'est celle de Calvin avec les nuances de mysticisme et de tolérance qu'y mêle involontairement la belle àme de M. Manuel. » Vinet, rappelant le mot de Pascal, que « la vraie éloquence se moque de l'éloquence, » vante les arguments lumineux, « la mesure parfaite de l'expression » dans les Sermons, et ajoute : « Il n'y a pas de prose d'une simplicité plus originale, ni d'une pureté plus soutenue; le plaisir qu'elle donne ne s'analyse pas; on découvre enfin que son charme, c'est h vérité, le plus exquis, et, dans un certain degré, le plus rare des mérites. » Les Sermons sont effectivement très littéraires, en dépit, ou à cause, de la préoccupation de l'auteur d'être compris de tous; Vinet ne veut en voir que les qualités; les défauts sont un peu de monotonie et un style souvent fluide et terne.
Les Neuchâtelois, eux, ne sont pas gens d'enthousiasme et de ferveur. Le « Réveil » les effleure à peine. Mais ils auront, pendant la période qui nous arrête, une série de théologiens dignes au moins d'être mentionnés. H. -F. de Larsche (1790 à 1822), qui eut, il est vrai, plus de suffisance que de talent, s'était imaginé qu'il y avait en lui l'étoffe d'un grand penseur; il publia en 1822, un Essai sur la raison, où il maltraitait, pour se donner du relief, les philosophes les plus fameux de tous les temps. Un écrivain de la Bibliothèque universelle le rabroua comme il convenait, en apprenant au jeune présomptueux que Kant n'avait fait paraître &di Critique de la raison pure qu'après cinquante ans de méditations. M. -S. Dieu de Bellefontaine (1759 à 1850), un Français d'origine reçu bourgeois de Valangin, desservit, trente-quatre ans durant, Téglise des Verrières, et montra autant de modestie que de Larsche avait laissé voir de vanité. Il travailla toute sa vie à une histoire de la prédication dont on connaît de remarquables fragments; l'ouvrage est resté manuscrit. Jean Henry, l'éloquent pasteur de Berlin; son fils P. E. Henry, qui vécut en Allemagne et composa l'une des meilleures biographies de Calvin; G.-F, Jaquemot, qui a écrit trop peu, car il écrivait fort bien; Élie-Emer Peters, un partisan du « Réveil, » bon prédicateur; Samuel- Auguste Petitpierre (1800 à 1831), qui est peut-être l'orateur de la chaire le mieux doué que Neuchàtel ait produit pendant ce siècle; — tous ces hommes, de mérite inégal mais réel, avaient droit, je pense, à une mention dans ce livre, qui veut non point tout dire, mais au moins tout indiquer.
3i)8 DE l.A RÉVOLUTION AU ROMANTISME.
Il ne m'est pas permis de clore ce chapitre avant d'avoir parlé de Philippe-Albert Stapfer' (1766 cà 1840), le ministre des sciences et des arts de la République helvétique. A l'exemple de tant d'autres, il a commencé par la théologie pour tomber dans la politique: mais il est revenu à la théologie. Il semble que l'évolution de ses idées religieuses ait été assez lente. Le P. Girard, qui fut son collaborateur — puiement nominal, au surplus, — raconte dans ses Souvenirs la scène caractéristique que voici : « Je pris congé du ministre (Stapfer)... Notre conversation devint fort grave; elle roula d'abord sur la première des libertés, la liberté religieuse, et sur le respect que doit avoir un gouvernement pour ses administrés. Ici, il échappa à mon principal une expression du jour que je relevai : Il faut, me dit-il, une religion positive pour les peuples. — Et pour nous, fut ma réponse, la religion positive serait-elle inutile? Socrate et Platon l'appelaient du ciel; somn)es-nous plus sages que nos maîtres en philosophie? D'ailleurs la question est de savoir s'il existe une religion positive, et nous deux, comme théologiens, pouvons-nous en douter? ,J'ai lu avec plaisir votre petit écrit sur la divinité du christianisme, prouvée par le céleste caractère de son fondateur. Souffrez que je vous le rappelle dans cette circonstance. — Là-dessus, la conversation se prolongea un peu. Elle fut calme et amicale. En nous quittant, nous étions pensifs tous les deux. »
Stapfer, établi comme homme de lettres à Paris dés 1804, s'y créa de précieuses relations par son mariage. Sa société fut le monde protestant de la capitale. Ses croyances, qui avaient été à l'origine celles d'un disciple de Kant, devinrent celles d'un disciple du Christ. « Notre ami — c'est Vinet que je cite — jusqu'alors avait vu distinctement, mais d'un peu loin peut-être, Gethsémané et le Calvaire; il s'en rapprocha davantage; il respira tout ce qu'il y avait de terreur, de mystère et de deuil dans cette divine histoire ; et son cœur, dès longtemps rempli d'adoration et de tendresse, se brisa aux pieds de l'homme de douleur. » Il ne faut pas prendre à la lettre cette phraséologie précieuse dont Vinet n'a jamais su s'affranchir. La vérité est que Stapfer, simple déiste au début, n'admettait que « pour les peuples » la nécessité d'une « religion positive. » Il se convertit.
^ Ph.-A. Stapfer^ par M. R. Liiginbiihl, Paris, in-8°, 1888 (ce remarquable travail a d'abord paru en allemand). Notice de Vinet en tête des Mélanges de Stapfer (on la retrouve dans les Mélanges de Vinet lui-même, p. 398 et s.) Galerie ■suisse, II, 384 et s. Musée neuchâtelois, 1887. p. 157, 196 (article de M. A. Daguet). Souvenirs du P. Girard, 1. c, 295. Berne suisse, XXII, 216.
LES THÉ0LUG1E^•!S ET LEïi SAVANT8. 399
Ses articles et ses discours de néophyte attardé ont été réunis, après sa mort, en deux volumes de Mélanges (1844). Il avait collaboré à la Bibliothèque universelle et au Semeur, mais s'était voué bientôt, et presque exclusivement, aux œuvres de propagande religieuse. Sa théologie, qui n'a rien d'original, — il n'a été, en efïet, un «grand semeur d'idées » que dans la politique, — s'est appliquée à résoudre le problème insoluble : la réconciliation de la science et de la foi. Son style est celui d'un Allemand qui a beaucoup aimé et pratiqué notre langue; s'il pèche parfois contre le goût, s'il n'est ni 1res clair ni très sûr, il a, en revanche, de l'ampleur et la poésie. Vinet, admirateur sincère de Stapfer, veut que « cet esprit qui arrivait au fond de tout, fût aussi arrivé au fond de sa langue adoptive, et que ni l'expressive justesse des termes, ni l'intelligence heureuse des mouvements propres à notre idiome, ne se laissent désirer dans les beaux passages. » Dans « les beaux passages, » soit; sont-ils très nombreux ' ?