‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 42 sur 69 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

souplesse, revient à Genève, est vengé par la révolution de 1846, qui lui donne une chaire de littérature comparée à l'Académie, des dédains dont l'avait abreuvé le précédent régime, reste dans l'enseignement jusqu'en 1870, est atteint de cécité presque totale et meurt en 1881, brave homme un peu rude mais franc comme l'or, professeur plus savant que disert, poète plus vigoureux que séduisant.

On aime Richard, ou on ne l'aime point; il n'est pas homme à inspirer des demi-sentiments. Je confesse ingénument que je l'aime. Je lui suis reconnaissant de quelques-unes de mes premières admirations httéraires. De douze à quinze ans, on ne s'inquiète pas de la consonne d'appui, on s'éprend tout bonnement de ce qui est grand. La poésie de Richard est grande, et je me souviens que Wala de Glaris, le Blessé de Saint-Jacques, me transportaient d'enthousiasme. Depuis lors, et c'est peut-être tant pis pour moi, j'ai vu se refroidir ma belle flamme d'autan, j'ai noté les vers boiteux, les déplaisantes cacophonies, l'ithos et le pathos qui déparent bien des poèmes de Richard. Et pourtant, je lui suis demeuré fidèle, excusant les défaillances de la forme, pour me retremper dans cette atmosphère d'héroïsme où la poitrine se dilate et où le cœur bat plus fort. Je le remercierais presque de me crier :

Non, nous n'avons plus rien du sang de nos aïeux... C'étaient là des guerriers; nous, nous sommes des femmes. Dans la marche, il nous faut toujours des deux sereins; Le sac et le fusil courbent nos faibles reins, Les fatigues d'un jour épouvantent nos âmes. Oh! de quel rire amer, vieux et durs compagnons, Votre bouche eût sans doute accueilli ces poupées! D'un souffle, vous eussiez fait ployer ces mignons, De trois doigts rompu leurs épées.

Il est Utile que ces coups de clairon sonnent dans notre siècle le réveil des énergies et des courages. Il est nécessaire que la Suisse, au milieu de l'Europe en armes, ne s'endorme pas dans sa neutralité que garantissent mal des arrangements diplomatiques assez vieux pour être lettres mortes. Et puis, Richard a fait mieux que protester contre des habitudes vite prises de somnolence ou d'affaissement. Il a évoqué pour nous tout le glorieux passé de l'Helvétie, Saint- Jacques, Morat, la défense du Nidwald, il a chanté la patrie avec orgueil et avec amour. Et n'allez pas croire que ses Poèmes helvétiques, auxquels il serait mesquin d'appliquer les procédés d'une

critique minutieuse, soient l'œuvre d'un versificateur toujours médiocre ! Que penserez-vous de cette strophe de Wala de Glaris :

Pâtres, chantez Wala! Jamais dans une charge, Plus rude combattant, par l'ennemi cerné. Ne sut s'ouvrir chemin plus sanglant et plus large. Jamais dans les périls son cœur n'a frissonné; De deuil et de terreur, il marche environné ; Son bras, qui fait toujours de nouvelles blessures. Comme un bras de géant enfonce les armures.

Peut-être est-ce d'une solidité trop massive. C'est puissant ; c'est bien l'alexandrin de celui en qui Marc-Monnier, MM. Marc Debrit et Em. Julliard ont salué le plus populaire de nos poètes nationaux, « celui qui a chanté du plus mâle accent, avec le plus d'originalité et de succès, les faits héroïques de l'histoire suisse. » Le début du Blessé de Saint-Jacques — le chef-d'œuvre de Richard, — plusieurs pages de Moi^at — qui est, a dit Edgard Quinet, « l'épopée de la Suisse comme la Chanson de Roland est l'épopée de la Gaule, » — des pièces presque entières comme Trahison, ou la Tour de Schwanau, ne le cèdent en rien aux vers de Wala.

Richard est notre Kœrner et notre Barbier. Ses poésies sont des cris. Il dédaigne les artifices de prosodie, les recherches de style, la correction classique de la langue, l'harmonieuse cadence. La force et la chaleur dominent chez lui au détriment de la grâce. Sa lyre est bien la lyre aux cordes d'airain. Béranger, qui ne gaspillait pas ses compliments, l'auteur des ïambes, Laprade, tous ont loué en Richard le noble et robuste « grand poète. »

Je ne veux pas étudier une autre partie de son œuvre, des fables amères et lourdes, et des pièces purement lyriques qui sont généralement faibles : les Mélanges poétiques, où ces fables et ces pièces ont été recueillies, n'ajouteront rien à sa gloire.

Aucun de nos poètes ne sut être à la fois mieux de son temps et de son pays que Juste Olivier' . Esprit très ouvert, nature sensible et rêveuse, bon Vaudois et bon Suisse, il n'a pas l'envergure de Mon-

^ Œuvres choisies de J. Olivier^ Lausanne, 2 vol. in-12, 1879 (notice très complète d'Eug. Rambert, entête du l^' vol.; reproduite dans les Écrivains de la Suisse romande du même auteur, 155 et s.) A. Vulliet^ 1. c., 139 et s. Galerie suisse, III, 433 et s. Actes de la Soc. jur. d'émul., XXI, 371 et s. (notice que j'ai publiée sur la vie et les œuvres d'Olivier). Sainte-Beuve et ses inconnues, par A.-J. Pons, 10"« éd., Paris, in-12, 1879, p. 141 et s. (un livre oîi l'on cherche à détruire plus d'une illusion sur le compte de M. et M°»^ Olivier). Études sur la litt. franc, au XIX^ siècle, de Vinet, III, 188 et s.

neron ou la vigueur de Richard, mais il a plus qu'eux la clarté, la variété et le charme. Au reste, il n'a pas été qu'un poète. Il fut un historien, dans son Canton de Vaud, où l'investigateur heureux et patient le dispute au patriote enthousiaste et éclairé; il fut un historien encore dans son Major Davel, dans son abondante étude sur la révolution vaudoise, et dans d'autres travaux qui attestent une intelligence curieuse, éveillée et pénétrante, un écrivain savoureux et coloré. Il fut un critique sagace et bien informé dans nombre d'articles égrenés de-ci et de-là ; il le fut surtout dans ces lettres parisiennes qu'il envoyait à la Revue suisse et dont j'ai dit précédemment le rare mérite (p. 410). Il fut un romancier, trop lyrique assurément, dans son Batelier de Clar^ens, dans le Pré aux noisettes, dans Luze-Léonard, un récit dramatique emprunté à la chronique de Pierrefleur (v. ci-devant, tome I, 256, 257); il a de l'imagination, mais il n'est ni un psychologue, ni un moraliste. Ses nouvelles, Malessert, les Fins-Hauts, valent déjà mieux que ses romans. Ses Souvenirs sur Paris et sur Sainte-Beuve, où il se met en scène avec quelque complaisance et où sa naïveté provinciale l'a parfois bien mal servi — qu'on lise les dernières lettres échangées entre Sainte- Beuve et lui, si humiliantes au fond pour Olivier! — sont gentiment écrits et fort intéressants...

Le poète m'attire surtout. Sa vie fut agitée et besoigneuse. Né en 1807, mort en 1876, il n'eut de repos — et encore ! — que durant les dernières années d'une carrière laborieuse entre toutes. Il a passé près d'un quart de siècle à Paris — après la révolution de 1845, qui lui enleva sa chaire à l'Académie de Lausanne, — prote dans une imprimerie, directeur de pensionnat, se livrant toujours et malgré tout à ses chères études littéraires. Longtemps méconnu de ses concitoyens, il sut quand même entretenir dans son cœur l'amour du coin natal. A Paris, il demeure Suisse d'âme et d'esprit. Il n'ignore pas que sa fidélité au culte de la patrie ne lui apportera ni la gloire ni la fortune. Il aimera jusqu'au bout la terre ingrate mais sacrée.

Vers la fin, la mélancolie viendra. Il sera un rassasié du monde. Il ne songera plus qu'à l'éternité :

Quand aurons-nous enfin des ailes, Quand pourrons-nous nous poser là, Au delà, au delà?

Juste Olivier est essentiellement lyrique. Organisation impression-

nable et délicate, esprit religieux et même mystique, tempérament d'artiste original et chercheur, Juste Olivier a été, est encore et sera le plus aimé de nos poètes, sinon le plus grand. Je ne ferai point la nomenclature de ses recueils de vers. Je mentionnerai cependant les Deux voix, qu'il publia en collaboration avec sa femme, Caroline Olivier née Ruchet (1803 à 1879), un poète elle aussi, bien que, par un mauvais jeu de mot, on l'accusât de ne pas chanter jus^e. M'"^ Olivier a parfois de hautes envolées, si elle pèche un peu du côté de l'art; cette dernière strophe d'un morceau intitulé : Le Sapin la défendra éloquemment.

Un jour, luttant avec l'orage Qui tourmentait ses longs rameaux, Il gémit, et d'un cri sauvage Salua des destins nouveaux.

Car la nue agitant ses ailes, Sur lui jetant des étincelles, Semblait un céleste envoyé.

Et, l'embrassant avec furie, L'arbre au tonnerre se marie ; Puis il retombe foudroyé.

Elle a le don des nobles évocations, elle sait créer des symboles : cela vaut bien des rimes riches, allez! Mais revenons à Juste Olivier et jetons un coup d'œil au moins sur celles de ses œuvres qui méritent de rester. Ignorons, en revanche, tout ce qui est mal venu, Héléna et Donald aussi bien que les premiers essais de jeunesse. Ignorons même Jean Wysshaupt, qui est décidément trop inégal.

Ses poèmes suisses n'ont pas l'allure fougueuse, les airs rugissants de ceux de Richard. Ainsi son Canton de Vaud est-il du genre descriptif plutôt qu'héroïque. C'est presque du Brizeux ; il semble, en maints endroits, qu'on lise les vagues et suaves mélodies du rêveur breton. Les hymnes patriotiques sont, comme forme et comme inspiration, bien supérieurs à la poésie souvent monotone et diluée du Canton de Vaud. Quoi de plus fier et de plus entraînant que cette ode à VHelvétie :

Il est, amis, une terre sacrée

Où tous ses fils veulent au moins mourir.

Du haut des monts dont elle est entourée,

Lequel de nous la vit sans s'attendrir?

Cimes qu'argenté une neige durcie,

Kocs dans les airs dressés comme des tours,

Vallons fleuris, Helvétie, Helvétie,

Nous qui t'aimons, nous t'aimerons toujours.

Juste Olivier est éloquent; il est spirituel. Plusieurs de ses chansons politiques sont de fort jolies boutades, où il y a de l'ironie sans colère et sans fiel. Lisez, par exemple, le Bon conservateur :

Tel qui descend le matin dans la rue Ne sait où prendre, hélas! son pain du soir. La faim le presse, il cherche, il s'évertue, Presque toujours il finit par l'avoir.

Oh! l'appétit est un bon chien de chasse! Moi je n'ai plus celui d'un sénateur; Pourtant je dîne et bois ma demi-tasse : Conservez-moi, je suis conservateur.

Cependant Oliver remonte vite aux sources d'une poésie plus élevée. Et nous avons les Pèlerins suisses, Et in Arcadia, Pardonnons-nous, et tant d'autres pièces d'un souffle généreux, où l'on ne désirerait qu'un peu plus d'art.

- La vie rustique a toujours tenté la muse de Juste Olivier. Il est un amoureux des verts paysages, du bleu Léman, « miroir du ciel, » des plaines riantes, des vignobles ensoleillés de la Patria Vaudi. Tableaux de genre, églogues, idylles, tout cela, écrit par un rural, défile en croquis aimables ou en larges compositions, d'une touche facile et sincère; on n'y voudrait que quelques pages ou quelques strophes de moins. Mais la prolixité est un défaut romand ; la sagesse ou la malice des nations veut que nous mangions ferme et buvions sec; nous croyons nos lecteurs d'aussi bon appétit un livre en mains que la serviette sur les genoux, et, dame, nous chargeons les menus littéraires comme les autres. Voici le grand poème des Campagnes, où l'on ferait des citations et des retranchements également heureux; je n'y prendrai que cette esquisse, dans laquelle apparaissent défauts et qualités d'Olivier:

Une fille tricote auprès de la fenêtre,

Une autre est au lavoir; puis, viennent à paraître

Par une porte basse, entr'ouverte en un coin,

Et d'oîi l'on voit la grange, et la paille, et le foin,

Le père et les garçons, grands, forts, aux yeux candides.

Et lui robuste encore et joyeux sous les rides.

Voici de gentilles fantaisies: Brise matinale, Dans les bois. Voici le Messager des Alpes, voici quelques morceaux décidément mauvais, tel le Vieux berger, où je me heurte à nombre de ces « vers de bois » que Rambert reprochait un jour à quelque rimeur de Neuchâtel. Voici enfin le Rosellier, le Val d'Azeinde, le Ranz des vaches, traduit du patois gruyérien et fort habilement.

Ce que je préfère dans Olivier, c'est encore la note intime ; elle est fraîche, sereine, attendrie, elle est originale. Je ne sais rien de lui qui ait la mélancolie résignée de ces quatre strophes, Chanson du soir, qui servent de préface à un de ses volumes :

Le soir, quand on est deux dans l'ombre qui s'amasse Et monte à la fenêtre où l'on aime à s'asseoir, Il nous revient des airs qu'on se chante à voix basse. Le soir

Le soir, quand on est vieux, dans l'ombre qui s'avance Pour nous conduire au terme où l'on ne peut rien voir. Il nous revient des airs que chantait notre enfance. Le soir.

Le soir, quand on est deux dans l'ombre à se comprendre, Fût-on bien loin du temps où tout brillait d'espoir. Le cœur chante toujours le chant qu'il sait nous rendre Le soir.

Le soir, lorsque du sien le grillon nous régale. N'eût-on pas plus de voix que lui dans son trou noir, On chante comme chante une vieille cigale, Le soir.

Et que de sentiment dans^ les Enfantines! Comme il est un père indulgent et ravi ! Les enfants ont beau faire tapage dans la maison, rendre impossible tout travail sérieux, le poète ne gronde que du bout des lèvres ses « coquins d'enfants, chers petits bien-aimés. » Et que de charmantes choses d'amour, d'un amour si paisible et si profond, que l'on pardonne au style un peu mou, à l'inspiration un peu terne ! Mais les joies mêmes du foyer ont leur cortège de misères et de douleurs; le désespoir s'empare de l'àme à l'heure des déceptions et des deuils. Tout s'apaise néanmoins, à la pensée du lendemain éternel :

Le temps s'en va, mais l'éternité reste, L'éternité, l'éternité.

Nous n'avons rencontré en Juste Olivier qu'un poète assez agréablement doué. Beaucoup d'autres eussent fait aussi bien, plusieurs ont fait mieux. Si nous suivions maintenant le petit chemin perdu qu'il a découvert en cherchant des rimes? Le premier, il a suivi ce sentier, et, tandis que d'autres battaient les routes battues, il a trouvé un coin de terre nouvelle pour la poésie :

Les vieux refrains ont une voix qui charme.

C'est de vieux refrains et de vieilles légendes populaires qu'il a tiré ce qu'on a appelé prétentieusement peut-être la chanson philosophique, — un genre cultivé à peine en Allemagne et en Italie, inconnu en France. Il a repris d'anciennes formes de poésie qui se sont conservées longtemps dans la Suisse romande, de ces formes qui, selon lui, « offrent l'avantage éminemment poétique de parler à l'âme sans tout lui dire, de susciter des pensées et des tableaux que l'imagination, volontiers rêveuse de sa nature, peut achever ou poursuivre à son gré. » C'est là presque le « symbolisme. » Mais Olivier a mis en vers des idées, non des rébus, a écrit en français, non en jargon de l'avenir, dans ses ritournelles aux contours indécis, au rythme musical, à la grâce vaporeuse. Il y a même effleuré les plus hautes questions, s'élevant, a dit Vinet, « à une contemplation philosophique et religieuse de la vie de l'homme et des destinées de l'humanité. » .Tugez-en plutôt! Vous goûterez la Reine du bal, et le Troubadour du comte Pierre, et les Compagnons de la marjolaine. Vous vous arrêterez de préférence aux Marionnettes; de tous les « vieux refrains » d'Olivier, il n'en est pas un qui les vaille. Tout ne ressemble-t-il pas ici-bas aux « follettes marionnettes? » Beauté, gloire, puissance, richesse, amour, tout^naît, s'agite, grandit, s'évanouit dans le perpétuel flux et reflux de la vie. La toile se lève sur Ja tragi-comédie humaine. En scène ! crie le régisseur :

Ainsi font, font, font

Les follettes

Marionnettes, Ainsi font, font, font Trois p'tits tours... et puis s'en vdnt.

Faiseurs de traités,

Diplomates

En cravates, Faiseurs de traités, Toujours inexécutés ;

Potentats assis ' Sur un trône

Grand d'une aune.

Potentats assis Sur un trône de soucis.

Soldats et tambours,

En bataille!

A la mitraille!

Soldats et tambours, En avant... trois petits tours!

Ainsi font, font, font...

Ces quelques strophes, détachées des Marionnettes, indiqueront sans la rendre cette impression de poésie parfois négligée, mais alerte, naïve ou narquoise, sérieuse ou profonde, ailée en tout cas et suggestive, qui se dégage des vieux refrains. J'eusse aimé donner quelques stances de Frère Jacques :

Frère Jacques,

Frère Jacques,

Chantez donc,

Dansez donc!

La vie et son rêve En trois mots s'achève :

Dig, ,din, don,

Dig, din, don...

Mais il faut conclure. Olivier comptera, je crois, grâce à ses « chansons lointaines, » — « cette fine fleur de vaudoiserie, » disait Amiel, — parmi les plus originaux de nos poètes. Avec un peu plus d'art, avec des préoccupations moins locales, il serait arrivé à conquérir un rang à part dans la littérature française de ce temps. Il a, malheureusement pour sa gloire, confirmé cette parole de Sainte- Beuve sur les Vaudois : « On est poète ici, on y est peu artiste. » Et le style, c'est souvent l'œuvre même, pour la postérité.

Après avoir récolté à Genève et à Lausanne, il ne reste plus qu'à glaner en pays romand.

Positif, calculé dans toutes ses affaires. Jamais il ne s'égare en de sublimes sphères.

Ce portrait des Neuchâtelois, tracé par Jules Gerster ' (1813 à 1867), n'annonce pas précisément, pour Neuchàtel, une bien riche moisson romantique. Et, de fait. César d'Ivernois a plus d'émulés que Lamartine et Victor Hugo n'ont de disciples. Jules Gerster luimême, dont je viens de citer le nom, n'a imité la nouvelle école que dans la forme, surveillant et caressant ses rimes, qui ont parfois toute la beauté de l'opulence et tout le charme de l'imprévu. Au fond, ce libraire spirituel et lettré, qui avait fait de sa boutique un salon

^ Poètes neuchâtelois^ 1. c, 337 et s. Revue de Belles-Lettres, numéro de novembre 1854. Bévue suisse, XI, 577.

OÙ, pour parler littérature, se rencontraient « tous les partis politiques, toutes les tendances, tous les états, » — ce libraire ne fut guère qu'un aimable dilettante et un versificateur adroit. Il avait une adresse particulière pour tourner un couplet, imaginer un refrain ou lancer une épigramme. 11 n'atteignit jamais à la grande poésie ou, quand il essaya d'y atteindre, ce fut pour retomber bien vite et ne pas se relever.

Si Gerster faisait et vendait des vers romantiques, d'autres poètes neuchâtelois ne se gênaient point de persifler les novateurs. Ainsi Ch. -Auguste Ramus ^ (1 807 à 1 870) — qui n'en a pas moins cherché à imiter Musset et dont les Poésies complètes, publiées en 1859, permettent de le rattacher au mouvement littéraire de 1830, — raillait-il gaîment, dans son poème : Paul Raymond ou Femme et Muse, les pleurards, les poitrinaires et les troubadours de la jeune école :

Lecteur, qui que tu sois, si j'étais Lamartine, Hugo, Musset, Barbier, Béranger, j'imagine Que je me gênerais un peu moins avec toi; Je pourrais sans façon t'entretenir de moi, Dire qu'un mal cuisant déchire ma poitrine. Ou qu'Elvire, à vingt ans, me tenait sous sa loi...

Ramus n'est, d'ailleurs, qu'un poète de troisième ordre; il est sincère, il a souffert du mal du siècle et l'a chanté, mais il a l'inspiration très intermittente et le vers négligé ou banal.

Sois artiste c'est bien, mais avant tout sois homme,

s'écrie-t-il à la fin d'une longue « scène dramatique, » intitulée: Didier; il a complètement oublié d'être artiste. Son Amour filial est cependant une œuvre délicate, une véritable fleur d'anthologie.

Je ne découvre en somme à Neuchâtel, de 1820 à 1860, que les Méditations poétiques d'HENRi-FLORiAN Calame ' (1807 à 1863) qu'il soit possible de tenir pour de la poésie directement inspirée du romantisme. Calame fut un jurisconsulte et un homme politique fort distingué. Ses Méditations, fruits des loisirs de l'homme public, parurent en 1852 (réimprimées en 1861); elles sont la plainte d'un cœur brisé par un deuil cruel. Il y a, en réalité, plus de sentiment

^ Poètes neuchâtelois, 1. c, 289 et s. Revue suisse, XXIV, 179. ''' Biographies neuchâteloises, II, 474 et s. (supplém.). Galerie suisse, III, 151 et s. Poètes neuchâtelois, 1. c, 247 et s.

(|ne de talent dans le volume de Calame. La versification est faible, l'expression reste toujours au-dessous de la pensée. J'ai cherché presque en vain une strophe, une page, un morceau, qui fussent relevés par une trouvaille, par un de ces vers superbes et triomphants, en faveur desquels on pardonne chevilles, rimes indigentes, souffle haletant. Je rends hommage à l'honnête de la pensée, à la noblesse de l'accent, en regrettant peut-être que l'on me fasse des confidences qu'il vaut mieux ne pas mettre en volume. Je demande le beau vers, qui ne vient pas. Si j'excepte le début d'une large, mais assez obscure composition (Je suis l'alpha et l'oméga), des stances sur La mort de 1/'"^ 3/***, quelques parties d'une pièce éloquente {J'ai vécu), je ne vois dans Calame que du lyrisme sans relief et sans nerf:

Ces monts, ce sont bien eux ; ma prunelle émoussée

Rencontre encor l'éclat de leur beauté passée.

Ce lac, dans la splendeur de sa nappe d'azur,

Je le retrouve encor, et grand, et calme et pur.

Ce rivage qui cède et revient avec grâce

Parle encor souvenir à mon œil qui l'embrasse.

La cité qui s'incline à l'abri de ces tours

De mes jours écoulés recèle en ces détours

Le bruit qui vibre encore. Et vous, montagnes sombres,

Dont l'astre qui s'abaisse étend au loin les ombres...

Poursuivrai-je ? Je m'arrête à cet alexandrin passable. Quand un poète n'a pas de génie, il est perdu s'il ne sait très bien son métier.

Ni le Valais ni le Jura bernois n'ont pris une part directe au romantisme. Fribourg nous offre, en revanche, un cas littéraire bien intéressant, celui d'ÉTiENNE Eggis ' (1830 à 1867), un romantique attardé mais un romantique à tous crins. Eggis était neveu par alliance de Sénancour, l'auteur d'Ohermann. Dès l'adolescence, la littérature fut sa passion. Ah! si la Muse donnait à dîner! Eggis fut placé, en qualité de précepteur, .dans la famille d'un comte bavarois. Il n'y put tenir, s'évada, passa bientôt à l'Université de Munich, étudia peu et rima beaucoup :

Je n'avais pour tout bien qu'une pipe allemande, Les deux Faust du grand Gœthe, un pantalon d'été. Deux pistolets rayés non sujets à l'amende, Une harpe légère, et puis... la liberté.

^ Poésies de Etienne JEggis, avec une notice biographique et littéraire par M. Ph. Godet, Neuchâtel, in-12, 1886. Bibliothèque universelle, XVII, 4"'« série, 142. Émulation (nouvelle), V, 371 et s. (article de M. Daguet).

L'art est naturellement un sacerdoce pour Eggis, que rebute la monotonie du travail et de la science. Et notre poète de commencer un tour d'Allemagne, chantant toujours, mangeant moins souvent, couchant à l'hôtellerie du bon Dieu. Il avait, au cours de ce poétique vagabondage, composé la valeur d'un volume de vers; il lui vint à l'idée d'adresser à Victor Hugo l'une ou l'autre de ses pièces. On lui répondit, et, serrant sur sa poitrine un autographe élogieux du maître, il entra fièrement dans Paris, le 23 juin 1850.

S'il n'avait été pétri d'heureuse insouciance, il eût vraisemblablement fini comme Galloix. Il lui fallait peu pour vivre; il était, à ses heures, plus industrieux que Schaunard lui-même ; il avait des relations : Maxime Du Camp, Arsène Houssaye étaient de ses amis. Ce dernier nous a conté une anecdote caractéristique sur le bohème fribourgeois : « Eggis vint à moi. J'étais directeur du Théâtre-Français. Je menais dans un château, aux Champs-Elysées, une vie assez luxueuse. J'avais destiné un pavillon à Gérard de Nerval, un noctambule qui ne rentrait jamais chez lui et qui ne rentra plus chez moi dés que ce fut chez lui. Je donnai le pavillon à Eggis; il fut ravi. Mais, le lendemain : — Que voulez-vous que je fasse ici, si je n'ai pas un piano et des cigares? Il était beau fumeur et beau musicien. Il eut le piano et les cigares... Mais, voilà qu'un beau jour le poète disparut. Dans l'inquiétude, on enfonça la porte du pavillon. Que trouva-t-on? Rien, ni Eggis, ni piano, ni mobilier. Je croyais rêver, quand je reçus ce billet d'Eggis, qui prenait gaîment l'aventure et qui signait : Votre affectionné voleur, Etienne Eggis. J'oubliais de dire que la lettre commençait par ces mots : Mon cher volé. Je ne lui en voulus pas : j'avais ri, j'étais désarmé. Je le rappelai; nous fûmes encore très bons amis... Il croyait qu'entre poètes tout doit être en commun. » Eggis donna coup sur coup deux recueils de vers : En causant avec la lune (1850) et Voyages au pays du cœur (1852). Il collaborait en même temps à divers journaux et revues. Mais il adorait flâner, tout travail régulier lui était supplice. Il battit les pavés de la grande ville, traîna sa vie dans les caboulots littéraires et les autres, alla végéter ensuite à BerUn où il mourut de phtisie, en 1867.

C'est proprement un Pétrus Borel suisse que notre Eggis, un fantasque et un détraqué. S'il n'a pas les violences du Lycanthrope, il en a les étrangetés et la fantaisie macabre. Il a, plus que l'auteur des Rhapsodies, le tempérament et la vocation poétiques- Peut-être le comparerait-on, avec plus de justesse encore, au Glatigny des

Vigties folles, mais à un Glaligny qui aurait aimé la bière et vécu à Berlin. Jules Janin le qualifiait de « poète gallo-allemand. » C'est cela, un mélange de Musset, de Murger, d'Henri Heine et de Geibel, qui dut plaire à Paris à l'époque où l'on fêtait la blonde et pacifique Allemagne. La langue d'Eggis est, au demeurant, souple et bien rythmée ; il a de l'éloquence et de la vigueur. Il avait « quelque chose là, » ce poète errant de l'arrière-romantisme ; il le savait, et, naïvement, le disait :

Dans quarante ans d'ici, nous serons tous illustres.

Mais cet amant des clairs de lune, des chanteurs nomades, des buveurs mélancoliques, des héros fatals, manquera de simplicité et de naturel. Il sera fougueux et chimérique, il fera des folies en beaux vers. Nous ne sommes pas accoutumés à ce mépris de toute sagesse. Eggis fut à l'origine peu goûté dans son pays, où un critique maussade de la Revue suisse tança cet écervelé « qui gâche son talent. » Si tout n'est pas à louer dans les Poésies d'Eggis, plusieurs pages en sont excellentes ; les alexandrins bien frappés, les images gracieuses et neuves, les riches tirades lyriques y abondent. Ceci n'est-il pas exquis :

En cousant une rime aux deux coins d'une idée, Je m'en allais rêveur, le bâton à la main, La tête de soleil et de vent inondée ; En laissant au hasard le soin du lendemain, Je dérobais mon lit aux mousses des clairières, Ma harpe me donnait la bière et le pain noir, Et je dormais paisible aux marges des carrières, Sous le ciel qu'empourpraient les nuages du soir...

On n'a pas inséré dans la dernière édition de ses Poésies — et c'est dommage — les strophes intitulées : Le doute amer :

... Allez, au bruit profond des chênes et des fleuves, Oublier l'homme infime et ses vaines cités, Et, dans cet air puissant, féconder les épreuves Qui roulent leur limon sur vos jours agités.

Partout l'homme est méchant, mais la nature est bonne. Les hommes vous font mal, mais les bois font du bien, Et l'hymne des forêts rend sa verte couronne Au cœur désespéré qui ne croit plus à rien.

Eggis n'a pas toujours eu de ces accents sincères. Sa poésie a sou-

vent quelque chose de théâtral et de faux; VÉclat de rire d'un bohème est un modèle dans ce genre, qui est mauvais :

Du haut de mes haillons, vierge de tout affront, Dominant cette foule et penché sur ma lyre, Je jette au monde entier un vaste éclat de rire.

Tout le Ghetto littéraire manifeste ce suprême dédain du bourgeois qui travaille six jours de la semaine, se crée un foyer, remplit simplement son devoir. Ce sont là pures fanfaronnades. Après avoir été « comme un mousse joyeux chantant dans les cordages, » le bohème se retrouve hélas! « morne comme un forçat à son boulet rivé. »

Je note encore Blasphème, Aspirations insensées, Chant de route, et enfin ces étonnantes Impressions d'un buveur allemand, où la bière mousse, où le Champagne pétille, tout ensemble, où il y a des trésors de candeur, des infinis d'attendrissement, et de l'extravagance, et du vertige.

Avec Eggis, est mort le dernier romantique romantisant de la Suisse romande. Si j'avais à résumer, en quelques mots, le travail de la nouvelle école dans notre pays, je dirais qu'elle nous a donné une poésie. Quels sont, en efTet, nos poètes vers 1820? Presque tous, des imitateurs et des pasticheurs de ce qui était déjà imitation et pastiche, de petits Delille, de vagues Baour-Lormian, sans verve et sans originalité. Tout à coup, sous la bienfaisante poussée des grands lyriques de France, une génération de braves jeunes gens se lève, qui chante comme un vol d'oiseaux. Et, ce qui est digne de remarque, ce mouvement ne se laisse point absorber entièrement, par celui de la France. Il est et restera suisse, il a toutes les qualités et tous les défauts du tempérament national. Ce qui lui a manqué, c'est d'abord un poète de premier rang, c'est ensuite la sympathie du public, c'est aussi un peu de génie, un peu de fièvre et de folie. On ne s'est jamais assez pénétré, dans notre pays, de ce mot profond de Vinet : « Le fanatisme est beau en poésie '. »

' Je signale, en note seulement, l'un ou l'autre trait caractéristique de l'influence du romantisme dans la Suisse française. On s'y occupe du théâtre. Théodore Braun traduit en vers français, vers 1845, le Don Carlos et le Guillaume Tell de S chiller. J. Haldy, un instituteur vaudois, imite la Jeanne d'Arc du même Schiller; sa pièce avait été reçue à l'Odéon, mais n'y fut pas jouée, la direction de ce théâtre ayant passé en d'autres mains. Voir Revue suisse, VIII et X.

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