CHAPITRE III IjOS eonteuiporaiiis et les successeurs des romantiques
Peiil-Seim, le moraliste et le poète: ses relations avec Chateaubriand. — II. Poètes genevois : Pictet de Seryy et Ch. Fournel, auteurs dramatiques; A. Écoffey; Ph. Corsât et Méril Catalan; C. Pronier; Benj. Dufernex : L. Tognetti ; A. Carteret : H.-P\ Amiel; L' Vaucher. — III. Marc-Monnier : ses Poésies, ses comédies de Marionnettes : Genève et ses poètes: ses autres ouvrages. — IV. Poètes vaudois : J.-J. Perchât: A. Béranger; Félix Chavannes; J.-L. Moratel: Ch.-F.-S. Recordon: C.-O. Viguet; Aug-. Colomb; Oyex Delafontaine ; E. Bussy. — V, Les poètes neuchâtelois : J. Sandoz-Travers: P. G-uébhard; Aug. Droz: L.-Eug-. Borel: G. Hisely: F. Caumont; A.-F. Pétavel. — VI. Alice de Chambrier : Au-delà. — VII. Les poètes du Jura bernois : le chansonnier L.-V. Cuenin; Paul Gautier; Paul Besson : Aug. Krieg; E. Tièche: Napoléon Vernier; R. Caze. — VIII. Les poètes fribourgeois : N. Glasson, J. Baron, L. Bornet ; les poètes du Valais : Ch.-L. de Bons, Louis Gross, Roger de Bons. — IX. Conclusion.
John Petit-Senn ' (1792 à 1870), contemporain et protecteur des romantiques genevois, n'est, à tout prendre, que le dernier de nos classiques, mais un classique ouvert et bienveillant, attaché à l'ancienne école plutôt par les habitudes et le tour de l'esprit, que par de vives sympathies. M"® Mars, qui l'avait connu tout jeune, lui avait dit : « Attendez-vous à voir un jour votre nom sur tous les journaux et sur toutes les lèvres. » Il n'eût pas demandé mieux que de ne pas faire de la grande actrice une mauvaise prophétesse ; son père, plus positif, l'envoya en apprentissage de commerce à Lyon. Petit- Senn avait la vocation ; la comptabilité ne sut pas triompher de la Muse. Le jeune homme retourna à Genève, fut reçu membre du Caveau, devint le poète à la mode. La Société littéraire, une concurrente du Caveau, s'efforça de l'attirer à ses séances; elle y réussit, et c'est elle qui entendit la première lecture de la Miliciade.
De petits succès, sa collaboration au Journal de Genève, ne suffi-
^ Genève et ses poètes, 381 et s. Galerie suisse, 111, 336 et s. Bibl. universelle^ XLII, 3"« pér., 5 et s. (article très complet de M. E. Julliard). De Montet. Notice nécrologique, par J. Hornung, lue le 5 mai 1870 à l'Institut nat. genevois. Bull. Inst. nat. gen., XXVI, 319 et s. (notice de M. J. Duvillard).
rent pas longtemps à l'ambition de Petit-Senn. Il voulut avoir et il eut son organe à lui : Le Fantasque, une feuille humoristique, plus malicieuse que méchante, dont il était l'unique rédacteur. Il y dépensait des trésors de verve et de fine ironie, distribuant gaîment des horions à droite et à gauche, se multipliant en prose alerte et en vers sautillants, « amuseur attitré de Genève, » comme l'appelle M. E. Julliard. Une large aisance lui permettait de se donner tout entier à la littérature. « Vous êtes un Atlas littéraire, » lui écrivait Balzac. « Où est située la mine dont vous tirez tant de choses délicieuses? » lui demandait Eugène Sue. Lamartine n'était pas moins aimable : « Qu'est-ce que Sterne? lui mandait-il à propos du recueil de Bluettes et Boutades. Une boutade de génie. Vous avez de cette grâce et de cette excentricité charmantes. » Le nom de « La Bruyère genevois » lui chatouillait agréablement l'oreille. Toute cette gloire, qui avait cessé de n'être que locale, des voyages successifs en France, en Allemagne, en Autriche, un home très confortable et très paisible, tout cela ne le rendait heureux qu'à moitié. Dans sa retraite de Chêne-Bourg — un Ferney en miniature, — il jouait un peu le malade imaginaire, tout en combinant ce rôle avec celui d'un Mécène spirituel et délicat. 11 mourut, après avoir cherché à distraire sa vieillesse par une correspondance avec la plupart des célébrités parisiennes de l'époque. Sa collection d'autographes faisait sa joie et sa fierté ; elle lui avait cependant procuré quelques mécomptes ; ainsi Scribe n'avait-il jamais pu se décider à lui envoyer un mot , mais Petit-Senn s'en consola par une plaisanterie : « d'où vient qu'on appelle Scribe le seul auteur qui ne m'écrive pas? »
Ses vers sont disséminés dans le Fantasque et divers volumes ou opuscules. Albert Richard avait publié, en 1840, des œuvres choisies de Petit-Senn ; des Œuvres anciennes et nouvelles parurent en 1871, un an après sa mort. Bien que le prosateur soit plus connu que le poète, celui-ci fut mieux qu'un habile rimeur. Ses productions lyriques, pour manquer un peu d'éloquence et de sentiment, pour être d'un Chaulieu, d'un Parny ou d'un Delille de Genève, ne sont jamais banales ; son chef-d'œuvre dans ce genre est la pièce intitulée : Vieux et vieilles :
Moi dont la soixantaine a mûri la sagesse, Qui n'ai plus pour l'amour qu'un sourire moqueur, Je viens de rencontrer ma première maîtresse Dont l'image dormait au fin fond démon cœur... Nous parlâmes beaucoup du beau temps, de la pluie, Hélas! nous ne parlions jadis que du beau temps!...
Mais, émus tous les deux, pourtant, nous nous quittâmes, Car (le nos jours passés les soleils s'éveillaient; Nous nous prîmes la main, et puis nous la portâmes A nos yeux moins éteints où des larmes brillaient.
Son grand poème Nice contient, avec beaucoup de poncif, quelques strophes vraiment inspirées, mais presque toujours gâtées par des vers comme ceux-ci :
La main du temps fait tout, sous ses pas tout se brise... Jésus est sa boussole et l'Éternel son nord...
Petit-Senn est, de plus, un satirique fort bien armé, dont la plume mord ou pique avec une remarquable dextérité. Ses chansons et ses épigrammes, la Noblessomaniey La canne et le chapeau, Monsieur des courbettes, un Ami d'enfance, ne dépareraient aucune de nos anthologies. Mais il n'a rien écrit qui approche de sa Miliciade, « poème en quatre chants, » datant de 1828. La Miliciade, c'est tout Petit- Senn, de la fantaisie, de l'humour, de l'esprit et du meilleur, du plus fin, du plus aiguisé, du plus spontané; quelques faiblesses dans la versification, un peu de rococo, des longueurs, ne sauraient compromettre sérieusement le mérite de cette épopée héroï-comique des milices genevoises. Le chant troisième (La Revue) est tout bonnement exquis :
Oh! combien d'écuyers dont la science est neuve Font de leur peu d'assiette une cruelle épreuve ! Les fusils, les canons, effrayant les coursiers. Leur peur se communique aux pâles cavaliers. L'un empoigne avec feu le pommeau de la selle; Du désir de descendre un poltron étincelle; Mais un faux point d'honneur, fatal à son repos, Le retient sur sa bête et le cloue à son dos : Celui-ci se confie à l'âge respectable D'un cheval efflanqué, Nestor de son étable...
Voilà le ton de la Miliciade. « Les officiers et les soldats — dit M. É. Julliard — qui en rirent comme les autres, prouvèrent qu'ils étaient gens d'esprit; ceux qui s'en fâchèrent, et ils étaient bien quelques-uns, prouvèrent simplement... le contraire. »
Le moraliste n'en est pas moins supérieur au poète. Louis Reybaud, l'auteur de Jérôme Paturot, constatait dans sa préface aux Bluettes et Boutades : « Depuis quelques années, Genève et Lausanne semblent se piquer d'honneur et menacer la France d'une levée de bou-
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cliers... Conscience et talent, voilà ce qu'ils portent écrit sur leur drapeau, et c'est une devise que l'ennemi déploie autour de nous. » Petit-Senn, lui, était un « ennemi » d'autant plus redoutable qu'il se montrait excellent dans un domaine où les Français n'ont point de rivaux. La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues, aucune littérature n'a des noms à leur opposer. Eh bien, Petit-Senn, qui eut sans doute le tort — pardonnable — de venir après eux, n'est pas indigne d'eux. Il ne les a point imités, ni de prés ni de loin, il est aussi personnel qu'on peut l'être, et, s'il ne les égale point, il les continue très honorablement. Il a de la finesse, de la force, avec de la profondeur. Ses boutades sont de la sagesse, de la philosophie et de l'esprit condensés; il les assaisonne peut-être d'un grain d'amertume qui est de trop. Enfin, lisez et jugez ! Je cueille et je transcris au hasard de mes notes :
« On rend si peu de services aujourd'hui, qu'il n'y aura plus d'ingrats demain... Il n'y a que les gens qui prêtent au ridicule qui soient certains d'être remboursés... L'amour-propre est le plus délicat et le plus vivace de nos défauts: un rien le blesse, mais rien ne le tue... L'homme modeste ressemble un peu à la balance, qui ne s'abaisse d'un côté que pour s'élever de l'autre... En fait d'écus et d'amour, l'avare et la vieille coquette ne font jamais leur compte juste... Si l'hypocrisie mourait, la modestie devrait au moins prendre le petit deuil... Respectons les cheveux blancs, mais surtout les nôtres... On n'a jamais raison de ne pas croire en Dieu, mais on peut avoir ses raisons pour n'y pas croire... La timidité n'est bien souvent que la gaucherie de l'amour-propre... Il semble à l'envieux que ce qu'on accorde de mérite aux autres soit retranché du sien... L'homme d'État incapable de rien créer, est capable de tout pour détruire... » Il faudrait tout, absolument tout citer. Les Bluettes et Boutades sont « le panier de cerises » de M'"* de Sévigné parlant des fables de La Fontaine; « on choisit toujours les plus belles, et l'on s'aperçoit bientôt qu'on les a toutes mangées ! »
Petit-Senn n'est pas seulement, comme on voit, ce qu'en disait Chateaubriand, « un auteur qui sait rire avec grâce. » C'est un grand moraliste. Et, puisque j'ai nommé l'auteur des Martyrs, que l'on me permette d'emprunter une demi-page aux Souvenirs de Chateaubriand laissés par notre Genevois ! Chateaubriand s'étant arrêté à Genève, à l'époque où paraissait le Fantasque de Petit-Senn, celui-ci eut l'idée de composer une épître en vers pour célébrer l'illustre écrivain, auquel il avait été présenté. Pris de scrupules, il ne voulut
pas lancer son petit dithyrambe avant de l'avoii- lu à Chateaubriand. Et maintenant, je le laisse raconter: « La lecture finie, M. de Chateaubriand me dit: Il me semble, Monsieur, que vous parlez peu de ma vie politique et que vous passez bien légèrement sur mon ministère, mes ambassades et mes brochures en faveur des Bourbons.
« — Il est vrai, répondis-je, sans me douter le moins du monde de Forage que j'allais susciter; mon épître n'est que la paraphrase de cette idée mère : que la posférité admirera plus en vous V écrivain que V homme politique,
« La pâle figure du grand écrivain se colora légèrement tout à coup, ses yeux perdirent l'expression de bienveillance qui les animait... Un nuage sombre se formait sur le front de l'illustre auteur; des éclairs partaient de ses yeux; le vent de la colère semblait agiter tous les traits de son visage mobile; l'orage éclata... »
Et Chateaubriand de lui narrer avec véhémence tous ses exploits politiques et de conclure gravement :
« — Voyez, Monsieur, si vous n'avez rien à mettre en plus ou en moins à votre charmante pièce de vers. »
Je ne promets point de donner la liste complète des poètes et poétereaux qui ont chanté, de 1830 à nos jours, entre Genève et Porrentruy. Et qui sait? on me blâmera plutôt d'en dire trop que trop peu. Du moins serai-je bref pour tous ceux dont le talent n'a rien d'éclatant, ni même de distingué. Commençons par Genève !
Deux poètes dramatiques, qui se sont fait une place à part, modeste d'ailleurs, dans notre littérature, ont droit à une mention. A.-P.-J. PicTET DE Sergy' (1795 à 1888) acquit une certaine notoriété comme auteur de travaux historiques, entre autres d'une Histoire de Genève, qu'il n'a malheureusement pas achevée. Il publia, en 1850, une trilogie: Les Eidgnots ou Genève sauvée, trois pièces en cinq actes et en vers : Pécolat, Berthelier, Besançon Hugues, toutes assez médiocrement rimées. La deuxième seule — Berthelier — offre un certain intérêt dramatique; elle s'achève sur ces beaux alexandrins prononcés par Jean Pécolat à l'adresse de l'évêque Pierre de la Baume :
* Bévue suisse, XIII, 840. Articles nécrologiques dans les journaux de 1888.
452 LA LITTKEUTURE CONTEMPORAINE.
... Asiassin d'un héros, tu n'atteins pas son âme : Elle survit et plane, insensible à tes coups, Sur ce peuple au berceau, qui tremble à tes genoux. Ce peuple grandira pour punir tous tes crimes. Ses défenseurs naîtront du sang de tes victimes, Et le ciel, trop longtemps par ton règne outragé, Verra Genève libre — et Berthelier vengé!
Toute la Genève d'avant la Réforme revit dans les Eidgnots, qui sont l'une des rares et courageuses tentatives faites pour doter la Suisse d'un théâtre national. Hélas ! il aurait fallu mieux que de sérieux efforts et de la vaillance, — du talent ou du génie, — pour lutter contre l'indifférence du public. Un critique de la Revue suisse a fort bien jugé, en ces quelques mots, la trilogie de Pictet de Sergy : « L'historien a entraîné le poète. » C'est de l'histoire versifiée.
L'Institut national a publié en 1869 les œuvres posthumes de Charles Fournel ' , — des Essais dramatiques, dont Marc-.Monnier a dit avec raison « qu'ils avaient peu de valeur. » Fournel a cependant quelques jolis vers à son actif dans ses Légendes dorées (1862). aventures de saints et de chevaliers mises en rimes. Ses Folles images (1859) sont du réalisme amer et cru.
Nous revenons à la poésie lyrique avec Alexandre Écoffey '(1829 à 1 878), écrivain modeste et charmant, qui a la grâce facile et l'émotion .sincère :
On a beau vivre seul et détester la vie,
Du besoin d'être heureux on n'est pas délié;
Mon cœur est sans espoir, mais n'est pas sans envie.
Et, s'il a tout perdu, n'a pas tout oublié.
Illusion trompeuse, et toujours poursuivie, Destin, maître sévère humblement supplié, Fantôme de bonheur, chimère inassouvie, Tu ne m'as pas encore assez humilié.
Je me sens entraîné vers une autre tendresse Et ne demande pas au bras qui me redresse. S'il est la défaillance ou s'il est la vertu.
Tandis que je marchais les yeux fixés à terre. Enfant, sur mon chemin aride et solitaire, J'ai vu passer ton ombre et mon cœur a battu.
Tous les lyriques genevois n'ont pas eu cette note pénétrante. Ainsi Philippe Corsât' (1809 à 1874), Vaudois d'origine mais Gene-
' Bibî. universelle, LXII, 463 et s. (article de Marc Monnier).
2 Notice de M. Marc Debrit, en tête des Poésies d'Écoffey, 1 vol., Genève, 1879. Genève et ses poètes, 404.
3 Le Semeur de 1888, p. 391 et s., 416 et s. (notice de M. E. Ducommun).
vois de cœur, qui avait établi son échoppe de barbier dans une maison de la rue des Étuves, eut-il tout simplement plus de principes <|ue Figaro, mais beaucoup moins d'esprit et d'adresse.
Son premier volume : Églaïitines(\Si2) renferme plus de pensées généreuses que de bons vers. Corsât est avant tout un chansonnier démocratique et un poète humanitaire, qui met en vifs ou chaleureux couplets son amour de la liberté et sa sympathie pour les pauvres de ce monde. Pourquoi faut-il que sa langue soit si insuffisante comme syntaxe et comme vocabulaire? L' « ami Pippo, » — c'est sous ce pseudonyme, devenu populaire, que Corsât collaborait au Carillon, feuille humoristique de Genève, — amusa néanmoins ses contemporains, les émut et les enthousiasma parfois. Quand ses amis, James Fazy en tête, arrivèrent au pouvoir, il n'eut pas à se défendre, comme Béranger: « Non, mes amis, non, je ne veux rien être... » On le laissa dans l'isolement, et il se résigna sans peine à « n'être rien. »
Meril Catalan exerça comme lui le double métier de Jasmin. Il a publié quelques recueils de vers aisés et gracieux : Couronne de bluets et d'autres.
Il y a plus de talent dans les œuvres de César Pronier' (1831 à 1873), un théologien genevois, qui avait été envoyé par l'Église libre de sa ville natale pour la représenter à une assemblée évangélique de New-York et qui mourut, au retour, dans la catastropha de la « Ville du Havre. » Je ne parlerai point de ses brochures religieuses. Ses Jeunes années (1873) et nombre de poésies qui ont vu le jour après sa mort, nous dévoilent une âme délicate et tendre, portée au sourire. La versification manque de souplesse et d'éclat; elle est nette et claire:
Aimer, — si dans un mot tenait toute la vie, Ami, dans ce mot-là, je voudrais l'enfermer, Il dit tout, il peut tout, gloire, espoir et génie. Ce qui se dit tout haut ou ne peut s'exprimer, Ce qui souifre ou jouit, grandeur, deuil, poésie, Terre et ciel, tout est là, dans ce seul mot : aimer.
De Benjamin Dufernex (f 1886) nous n'avons guère que des essais de jeunesse. Ce magistrat — il a exercé longtemps les fonctions de procureur général à Genève — n'a cependant point cessé tout com-
^ Vie de César Fronier et fragments de ses écrits, par M. L. Kufïet, 1 vol. in-12,
merce avec la Muse, dés son entrée dans la carrière pratique ; quelques pièces de vers, insérées dans le Bulletin de rinstitut national genevois et ailleurs, nous prouvent que Dufernex n'a pas été qu' « un poète mort jeune en qui l'homme survit. » Il a de la force, peut-être intermittente, de la grâce, un peu abandonnée, de la verve, qu'on souhaiterait plus contenue et plus concentrée. J'extrais ce passage, d'une belle ode aux Élus de l'amour :
Tourbillons printaniers, jeunes gens, jeunes belles, Vous qui jetez au temps votre défi railleur, Et chantez votre ivresse au sein des fleurs nouvelles, Et penchez, en dansant, la coupe du bonheur...
Tumultueux essaims, cœurs légers, frais visages, 0 vous dont le sourire est habile à charmer, En croisant vos regards pleins de tendres présages, Vous parlez tous d'amour, — et peu savent aimer!...
Louis ToGNETTi ' (1852 à 1888) a été certainement un versificateur plus habile, — un artiste dans l'entière acception du mot. Il fut hélas ! trop amoureux de liberté et trop peu pénétré du sérieux de la vie:
Je suis comme un oiseau; mon âme ainsi qu'une aile Frissonne quand je vois passer une hirondelle, Et je voudrais la suivre en son vol, je voudrais M'en aller avec elle au loin, sous les forêts. J'ai le cœur gros de pleurs, ma gorge frémissante S'agite comme pour appeler la passante, Et je fais des efforts, des bonds désespérés Pour passer à travers les barreaux trop serrés...
L'hirondelle a couru le monde, l'Amérique et les Indes, un jour en qualité de simple pilotin, le lendemain, en nomade avide de choses lointaines et d'horizons inconnus, contractant des goûts aussi funestes à son talent qu'à son bonheur, jetant « plus d'un saint devoir au ruisseau. » La fatalité est dure à ces tempéraments qui ne consultent, pour se gouverner, que la seule loi de leur caprice. Mais il sera beaucoup pardonné à Tognelti, parce qu'il n'a jamais fait de tort qu'à lui-même et aussi parce qu'il a beaucoup aimé les humbles et les affligés. Son volume de début (Pour une bonne œuvre) et sa dernière plaquette, Quelques vers, vendue au profit des pauvres, sont de bonnes actions que des gens plus posés et plus vertueux n'eussent point commises avec cette générosité modeste et
* Le Genevois (article de M. L. Diichosal).
détachée. Ses autres recueils : Au jour /e jour (1875), Grisailles (1879), les contes en prose plus indécents que savoureux d'Olla Podrida, quelques œuvres de moindre importance, voilà un bagage non point riche, mais curieux, mais varié et, en somme, très aimable, où il y a de l'esprit, de la fantaisie, de l'émotion, et où nombre de morceaux révèlent un auteur soucieux et maître de sa forme. Je crains seulement qu'il n'ait trop produit pour le temps qu'il y mettait. Il restera de lui quelques pages absolument exquises : Histoire de Jadis, Lune de miel, 1 cari bam-bini, ses ÉpUres à Niflet, et cette romance :
Ce que n'a jamais dit le papillon aux roses, Alors qu'il caressait leur sein demi-fermé, Ou bien qu'il chiffonnait leurs corolles décloses, C'est combien je t'aimai.
Ce que n'a jamais dit la nue au roi superbe, Le zéphyr aux roseaux dans les doux soirs de mai, Le rayon de soleil à l'insecte de l'herbe, C'est combien je t'aimai...
Car ni l'oiseau, ni le zéphyr, ni le nuage, Ni le frais papillon, cet insecte d'un jour, Ni les rayons du ciel n'auraient eu de langage Pour un si grand amour !
M. L. Duchosal, qui lui a consacré une notice empreinte de pénétrante et d'indulgente sympathie, a fort bien dit : « Son œuvre apparaîtra comme un petit monument durable, séduisant et d'une grande variété d'aspect. »
Quel contraste entre Tognetti, le bohème capricieux, et Antoine Carteret' (1813 à 1889), le tribun enthousiaste et tenace! Je n'ai point à parler du rôle politique considérable qu'a joué à Genève ce chef longtemps incontesté du parti et du gouvernement radical. Je puis dire tout au moins que sa. franchise, sa droiture, son vif sentiment du devoir, son inattaquable probité, et, d'autre part, sa mâle éloquence, son entente des affaires, son énergie au travail, les services rendus, compensent largement ce qui lui manquait d'entregent et d'envergure. Les titres du littérateur ne sont pas aussi brillants que ceux de l'homme d'État. Son roman de mœurs genevoises, Deux amis, se lit sans trop de peine ; les caractères cependant flottent, dans une sorte de facile et vague lyrisme, la trame du récit se
* Le Genevois du 30 janvier 1889. Les journaux suisses de l'époque.
déroule bien lentement, la couleur locale est insutTisamment rendue. De bonnes intentions et une certaine chaleur de style ne sauveront pas de l'oubli cette longue histoire. Ses vers vaudraient-ils mieux que sa prose? Oui, mais les seuls vers, au reste peu élégants, de ses Fables, — des fables qui ne sont pas toutes des chefs-d'œuvre, mais qui ont presque toutes, avec plus de rudesse et moins de trait que celles de Gaudy-Le Fort, par exemple, ingénieusement exprimé de ces vieilles et saines vérités qu'on peut toujours entendre parce qu'elles ne cessent point d'être de saison. Le solennel poète qu'il a cherché à être, dans des morceaux de poids, comme VÉgalité, s*est égaré en des dissertations de cette désinvolture :
Mais le plus beau triomphe est l'urne électorale, Car, par elle, le peuple a puissance royale, Surtout quand d'y faire acte aucun n'est empêché. Mais aujourd'hui le peuple a-t-il en suffisance Libre arbitre et savoir pour éviter la chance De voir mal ou d'être triché?...
Malheur à la poésie qui échoue dans les lieux communs de la politique !
Il me resterait plus d'un nom à citer, mais la nomenclature n'est point mon fait. Je consacrerai une étude spéciale, dans un chapitre subséquent, à Henri- Frédéric Amiel ; f aurai l'occasion d'y apprécier ses vers. Il convient de mentionner encore Louis Vaucher (1832 à 1882), dont on a publié, en 1883, sous le titre : Tn memoriam, une spirituelle comédie. Les avis charitables, et des vers qui se distinguent par le pittoresque de l'expression et la noblesse du sentiment; il n'a manqué à Vaucher que d'être un plus habile rimeur. .. Mais un bon poète et un excellent rimeur nous attend : c'est Marc- Monnier.
Marg-Monnier ' nous a conté lui-même, en vers charmants, l'hiï toire de son esprit :
^ Bévue de Belles-Lettres^ mai 1885 (souvenirs de Ph. Plan); ïbid.^ février, avril et mai 1888. Bibl. universelle^ XXVI, 3™« pér., 381 et s. (souvenirs de M. E. Tallichet). I6id, XXXVII, 3'"« pér. (« L'esprit de Marc-Monnier, » par M. Ph. Godet). Écrivains nationaux d'Eug. Rambert, 233 et s. Inauguration du buste de Marc- Monnier (Genève, in-12, 1888), recueil de discours de MM. P. Vaucher, A. Gavard, E. Redard, etc., suivis d'une conférence de M. Ph. Godet.
LE ROMANTISME ET LA l'OÉSIE. 457
Dans les belles saisons passées, J'eus trois amis d'esprit divers...
... L'un front pâle et blond qui s'incline. Est né dans les brumes du Khin; L'autre, au soleil de Mergelline :
Son cœur bat comme un tambourin.
La Suisse a produit le troisième, Calme et simple enfant des hivers...
La Muse ne s'est jamais piquée d'exactitude. Le récit des incarnations de Marc-Monnier doit être refait. Je ne puis croire que les « brumes du Rhin » aient déteint sérieusement sur ce brillant fantaisiste, aussi alerte que limpide. Le « soleil de Mergelline » lui aura versé de la tendresse et de la grâce. « La Suisse ? » Mon Dieu, je crains qu'elle ne lui ait donné qu'une chaire de littérature. Marc- Monnier est un Parisien de Naples, ou un Napolitain de Paris, un aimable, un spirituel, un adroit écrivain, qui eut dans la tète un peu plus de rêve qu'un Français et, dans le cœur, un peu moins de passion qu'un Italien. C'est un Latin moderne, — un Horace qui aurait connu le christianisme, étudié Kant et traversé la période romantique, sans d'ailleurs s'attacher bien fort ni s'arrêter longtemps nulle part. Intelligence ouverte à tout, ne sachant pas tout mais ayant cueilli la fleur de toutes choses, plus remarquable au demeurant par la facilité et la verve que par la profondeur, tempérament de travailleur et d'artiste tout à la fois, caractère de bon bourgeois avec une pointe de pétulance et de moquerie, homme d'esprit et d'entre- L»ent, voilà non une photographie mais un portrait assez ressemblant de Marc-Monnier.
Notre poète naquit à Florence, en 1829, d'un père français et d'une mère genevoise. Son enfance se passa tout entière en Italie. Ses études le conduisirent à Paris, au lycée Louis-le-Grand, puis à l'Académie de Genève, où il étonna bientôt ses condisciples par ses extraordinaires talents d'improvisateur. C'était un Méry rajeuni, un virtuose inépuisable et toujours en train. « Il est né à quatorze ans, » disait un de ses amis. En effet, il était arrrivé de très bonne heure à la pleine maturité : ses vers ou sa prose de la vingtième année sont déjà d'un écrivain sûr de sa plume. Il suffirait, pour s'en convaincre, de lire ses rimes d'étudiant et son premier article à la Bibliothèque universelle. Mais le futur professeur jugeait trop léger son bagage de savoir. Il partit pour l'Allemagne, fréquenta les cours des universités de Heidelberg et de Berlm, se plongea dans la Critique de la
raison pure de Kant, vil presque clair dans Hegel. Le «soleil de Mergelline » préserva Monnier des « brumes du Rhin \ » Marc a soin, au surplus, de rétablir les communications entre son cerveau et le génie français. Il a bientôt ses 'entrées dans plusieurs journaux et revues de Paris. Si sa comédie en un acte La ligne droite est reçue, mais n'est pas jouée à la Comédie française, l'Odéon donne, en 1858, sa Mouche du coche, le Vaudeville, en 1869 et 1 875, la Soupe aux choux et Madame Lili; ces petites pièces eurent quelque succès*.
Le nom de Marc-Monnier était à peu près inconnu en 1860, Tannée où parut : l'Italie est-elle la terre des morts? Ce volume, suivi de Garibaldi (1861), du Brigandage dans l'Italie méridionale (1862), de la Camorra (1863), lui valut la notoriété en France, des sympathies dans la péninsule. Son bel ouvrage de science agréable et d'habile vulgarisation : Pompéi elles Pompéiens (1864) consacra sa réputation. Puis, l'Italie fut, dans ses préoccupations littéraires, reléguée au second plan. Ses « chroniques italiennes » à la Bibliothèque universelle, des articles à la Revue des Deux-Mondes, sur « l'Italie est à l'œuvre, » sur Manzoni, etc., puis ses jolies Nouvelles 7iapolitaines , son Roland de FArioste, raconté en vers français, son travail sur Gorani, nous prouvent cependant qu'il n'oublia jamais la terre natale. .l'ajoute que ce ne sera pas son mérite le plus mince que d'avoir initié et même intéressé le public de France aux choses de l'Italie moderne.
Marc-Monnier vécut à Genève dés 1864. Il y fut nommé, en 1874, professeur de littérature comparée à l'Académie, transformée depuis en Université; il succédait à Albert Richard. Genève sut l'attirer et le garder. Il a chanté, dans quelques strophes émues, « sa Genève, » sa « mère adoptive et seconde patrie. » Il l'aima et en fut aimé. Son enseignement était d'un charmeur plutôt que d'un savant. Délicieux causeur, abondant et fin, il prêtait à la science les grâces de la poésie, se mouvait à l'aise dans l'immense domaine de la littérature universelle, passait, comme en se jouant, de Roland à Don Quichotte, d'Hamlet à Wilhelm Meister. Ses leçons n'étaient ni très substantielles ni très correctement ordonnées; elles étaient
^ Amiel, dans son Journal intime (1, 54), note ceci en 1852 : « Monnier est toujours le même, souple, fort, aisé, heureux, plein de verve, de gaîté... avec son goût sûr et sa facilité féconde. »
* Je ne sache pas qu'on ait publié un drame en vers de notre auteur : Agrippa d'Aubigné, reçu à la Comédie française, mais non représenté jusqu'ici. « Ce n'est pas mon drame, — c'est moi qu'on joue, » disait gaîment Monnier à ceux qui s'étonnaient que son œuvre tardât à voir le feu de la rampe.
exquises, et, pour la jeunesse qui les écoutait, un admirable stimulant. Que dirai-je de l'homme? Marc-Monnier était bon, d'une bonté où il entrait surtout de l'indulgence, de la politesse et de l'esprit. Son cœur n'appartenait guère qu'à sa famille, à quelques amis et au travail. Il n'avait pas pour l'altruisme plus d'inclination que pour les autres vocables en isme. Le problème de la destinée préoccupait à peine cet écrivain très affairé. Ses cours et ses livres ne lui laissaient pas le temps de philosopher.
Mais que valent ses livres? Je ne reviendrai pas sur ceux des ouvrages de Monnier qui se rapportent à l'Italie. Je ne veux étudier en lui que le poète, — et un peu le critique et le romancier.
La grande gloire ne s'acquiert pas sur de petites scènes. Monnier, qui fut un poète distingué et, en tout cas, l'un des meilleurs rimeurs du siècle, n'a pas été apprécié en France autant que bien des gens auxquels il est supérieur. Il n'ignorait aucune des finesses de notre langue. II avait, dès la première jeunesse, versifié avec passion, alimentant sa verve aux sources les plus riches de la poésie, vivant dans la familiarité de tous les génies dramatiques, épiques et lyriques des littératures modernes, Shakespeare et Byron, Schiller et Gœthe, le Dante et le Tasse, Lamartine et Victor Hugo. Ses vers auraient dû, semble-t-il, lui faire une des places les plus enviées sur le Parnasse contemporain; il n'atteignit pas au premier rang. Pourquoi? Genève n'est point Paris. El puis, Monnier a trop de réserve, peutêtre aussi trop d'esprit pour être un poète de haut vol. Et puis, il s'est trop complu dans ces besognes qui tentent à l'ordinaire des talents moins prime-sautiers que le sien : les adaptations et les traductions en vers. Il est un excellent traducteur, élégant et fidèle. Mais qu'est-ce qu'un traducteur? Certes sa Vie de Jésus racontée en vers français est un chef-d'œuvre de patience, de dextérité et même d'inspiration. Son Faust et son Roland de FArioste ne seront pas surpassés. Ces ouvrages, qui ont coûté à Monnier des mois et des années de travail, lui rapportèrent plus de considération que ûe gloire. Il faut avouer, d'autre part, qu'à force d'interpréter la pensée d'autrui, l'on voit son originalité s'amoindrir, son talent se fatiguer.
Heureusement pour sa mémoire et pour notre agrément, Monnier n'a pas fait que mettre en vers français des poèmes allemands ou itahens. Il sait allier, dans ses poésies à lui, l'émotion et la grâce, la malice et le rêve. J'ai dit que la Suisse ne lui avait donné qu'une chaire de littérature. Elle fut peut-être plus généreuse envers lui. Si Monnier n'est à proprement parler d'aucune école, s'il a des qualités
de naturel et de bon sens que ses confrères de France n'ont i)as au même degré, s'il est bien resté lui-même, n'est-ce pas un peu à la Suisse qu'il le doit? N'est-ce pas sur notre sol qu'il a pu bâtir cette tour d'ivoire, d'où il regardait, avec une curiosité tout ensemble ironique et bienveillante, la bataille des systèmes littéraires? Certes. Mais n'aurait-il pas moins reçu qu'il n'a perdu? La mêlée ne granditelle pas ceux qui s'y jettent?
Monnier a publié quelques plaquettes de vers; il ne les a réunies qu'assez tard sous ce titre : Les Poésies de Marc-Monnier, qui ont eu deux éditions. Je puis les caractériser en quelques mots : ses poésies sont attendries avec une nuance de scepticisme, ou moqueuses avec un parfum d'aimable indulgence : s'il est romantique et même parnassien par le souci de la forme, il ne l'est point par le choix des sujets; il va son bonhomme de chemin, cueille au bord de la route les fleurs préférées, s'abandonne gaîment au hasard d'une fantaisie qui n'a rien de désordonné :
... J'aime la colombe, et Dieu la bénit : Elle ne sait pas, bien qu'elle ait des ailes, MontfT dans les deux plus haut que son nid.
Qu'il chante l'amour et la jeunesse, qu'il mette en vers ailés refrains d'Italie ou lieds d'Allemagne, qu'il rie, qu'il aime, ou qu'il pleure, il évite, avec un soin qui va jusqu'au scrupule, la grosse raillerie, le sentimentalisme passionné ou la mélancolie tapageuse. Il est absolument sincère; il est presque trop sage. Ce sonnet donnera la note exacte de Monnier, poète lyrique :
Soyons heureux, veux-tu? Plus de folle contrainte! Que notre jeune amour un moment obscurci, Se ranime entre nous dans une douce étreinte, Et quand je te dis : Viens! réponds-moi : Me voici.
Oh ! c'est si bon la foi, qunnd elle est pleine et sainte ! Si bon de vivre ensemble et de n'avoir souci Que d'être l'un à l'autre et de marcher sans crainte Appuyés l'un sur l'autre, et de s'aimer ainsi!
Laisse entrer le soleil en ouvrant ta fenêtre; Laisse, en ouvrant ton cœur, y chanter les amours... Nous avons devant nous tant de printemps à naître !
Sans compter les mauvais, saluons les beaux jours; Et, sans nous demander ce que demain peut être, Aimons-nous, en croyant que ce sera toujours !
« Aimons-nous, — en croyant que ce sera toujours! x> Sancho Pança n'est point dupe de Don Ouicliot^te. Que d'autres partent pour les étoiles, Monnier n'oublie pas que l'on mesure
A la hauteur des bonds la profondeur des chutes.
Mais cet homme avisé n'est pas triste. Son existence est trop remplie pour qu'il ait le temps de se lamenter. « Sue tes larmes ! » disait-il à son ami Écoffey, qui lui contait ses désespoirs. Et aux jeunes gens, qui s'évertuaient à vieillir avant l'âge, aux pessimistes de la vingtième année :
Enfants, il faut manger son pain quand il est frais; Il faut cueillir, enfants, la fleur quand elle est rose.
Le talent de Marc-Monnier n'a jamais été plus dégourdi, plus original, plus vivant, que dans le Théâtre des marionnettes, ce joli recueil de toutes petites comédies imaginées (le Violon magique de Ch. Fournel l'a peut-être mis sur la voie) par le plus spirituel des observateurs, ciselées par le plus savant des artistes. C'est là proprement son chef-d'œuvre. Monnier, qui pouvait être un égoïste, n'était pas un indifférent. Il se plaisait à fustiger les ridicules et les hontes de son époque. Plutôt que d'emboucher la trompette, il enveloppait ses malices d'allusions voilées et d'ironie légère. Les coups, pour être moins violents que d'autres, frappaient plus sûrement.
Quelle folie, n'est-ce pas? de faire un « théâtre de marionnettes! » Victor Cherbuliez, dans l'ingénieuse préface qu'il écrivit pour le livre de son ami, nous défend de nous scandaliser: « ... En notre qualité de poupées de chair, nous avons l'esprit et le cœur plus déliés, notre machine est plus compliquée, nos idées sont moins simples et nos passions moins candides; nous raisonnons longuement, nous nous guindons... Que les poupées de bois ont plus de sans-façon, de franchise et d'ingénuité ! Elles ignorent nos tortillages, nos propos alambiqués... Ces petites machines-là chantent et pleurent selon que le cœur leur en dit, sans se mettre en peine de composer leur maintien ; elles articulent tout crûment ce qui leur passe par l'esprit; elles savent rire à pleines lèvres ou crier à pleins poumons, et quand une mouche les pique, on les voit jeter leur bonnet par-dessus les moulins de la manière la plus grotesque du monde, et il éclate entre les planchettes de leurs poitrines de belles colères furieuses, près desquelles les nôtres sont bien pâles et bien froides. » Marc-Monnier, qui fut
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tout le contraire d'un politicien, s'amusait à regarder les « marionnettes » de la politique. Les « poupées » di[)lomatiques excitaient particulièrement sa verve. Tout son petit théâtre vise — j'en excepte le Roi Babolcin — à démasquer les grands hommes et à se rire des « grandes pensées » qui ont fait plus de bruit que de bien dans l'histoire contemporaine. Le poète excelle, avec son bon sens subtil, à montrer les fils invisibles au gré desquels dansent les fantoches humains. El combien ses piécettes sont lestement troussées ! Et combien elles pétillent de joyeuse moquerie et de scepticisme clairvoyant! Les rois, les peuples, les traités, les batailles, tout cela nous est présenté dans son déshabillé, et tout cela est plus drôle qu'édifiant.
Les sujets du Théâtre des marionnettes? me demanderez-vous. Polichinelle n'est autre chose que le peuple français depuis Louis- Philippe à Napoléon III, — « Monseigneur Sabre-de-bois. »
La Princesse Danubia, c'est l'histoire de la guerre de Crimée; Chauvin, qui en est le personnage principal, dit à son allié Malbrouc:
Nous suivrons le chemin qui mène A la gloire antique et romaine.
A quoi Malbrouc répond, en aparté :
Et moi, j'y ferai des trottoirs, Pour aller jusqu'à mes comptoirs.
Avec Regina, nous sommes emportés dans l'Italie de 1859. Le Curé d'Yvetot met en scène un pape idéal, qui fait pendant au roi chanté par Déranger. Paillasse est un abrégé rimé des métamorphoses gouvernementales de la France. V Équilibre enfin célèbre les exploits des diplomates européens, de Magenta à Sadowa.
Il faudrait pouvoir s'arrêter à presque tous ces agiles pamphlets en vers, signaler encore, mais autrement qu'en courant, la Comédie du Renard, le Docteur Gratien. Je voudrais que l'on eût quelque idée de l'une au moins des pièces du Théâtre des marionnettes. Essayons d'en analyser une! Dans Paillasse, la plus mordante, je crois, la scène est à la foire. Paillasse, sur un tréteau, débite son boniment. Le Populaire accourt: « Saute, Paillasse! » L'autre ne se le fait pas redire :
Je t'apprendrai, peuple galant, Ton histoire en cabriolant.
On va commencer. Je débute Hardiment par une culbute,
Et je deviens de prime-saut Le roi-soleil. J'ai le front haut; L'univers entier me reluque...
Suit un panégyrique du « roi-soleil. » Le Populaire murmure: « Assez!... Change d'habit!... Saute, Paillasse! » Défilent lestement Louis XV, « tout poudré, fardé, parfumé, » puis, les Brutus de la Révolution :
Ah! puisqu'il vous faut des vertus, Vous en aurez : je suis Brutus!
Et puisqu'il vous faut d'autres fêtes, Vous en aurez : cent mille têtes!
Nous sommes libres : — à genoux!
Nous sommes frères : mangeons-nous!
Voici César, voici le « roi très chrétien, » voici le « roi marchand, » voici la République « élégiaque, évangélique » de 1848, et le Populaire de hurler : « Saute ! saute ! »
Tout à coup, l'on entend du bruit dans une maison voisine. Agnès descend sur la place; elle est poursuivie par son oncle, l'abbé Arnolphe. Querelle de ménage, entre la nièce, « qui veut garder ses trois couleurs » et le vieux Bartolo. Agnès chasse Arnolphe. Paillasse s'entremet :
Agnès est au fond bonne fille Et consent à rester sous grille...
Mais à quoi bon s'attacher à l'intrigue de Paillasse, dont on devine le dénouement? C'est dans les détails surtout, que cette œuvre et les autres sont ravissantes! Prenez, par exemple, cette tirade d'Arnolphe, à laquelle se rattache une piquante anecdote :
C'est moi qui suis le vrai Paillasse, Et de vos cœurs ayant souci, Je viens vous déclarer ceci :
Que le froc a des parfums d'ambre, Que le printemps vient en décembre.
Que la paix règne entre les rois, Enfin que deux et deux font trois.
Mais si jamais un téméraire Vient vous soutenir, au contraire, Que le froc sent mauvais parfois, Que décembre est un vilain mois, Que l'on a vu des rois se battre.
Enfin que deux et deux font quatre, Celui-là cuira tout perclus Dans les enfers...
J'ai transcrit la tirade. Je vous dois l'anecdote. Les « njarionnettes » de Monnier étaient imprimées à Genève ou à JNeucliàtel; sous l'Empire, on les arrêtait régulièrement à la frontière. Un jour, Laurent-Pichat commit le crime d'insérer le discours d'Arnolphe dans le l^hare de la Loire. Certain procureur impérial vit un cas de lèsemajesté dans le vers que j'ai souligné; Laurent-Picliat l'ut condamné à trois mois de prison, sans compter mille fnincs d'amende, pour avoir reproduit l'octosyllabe où Décembre était appelé un ^< vilain mois. » Ce qu'il y a de plus piquant dans l'aiTaire, c'est que l'allusion incriminée — Monnier l'a déclaré plus tard, après 1870 — n'était pas dans la pensée de l'auteur.
Les premiers rôles de la comédie humaine sont caricaturés à meiveille dans le Théâtre des marionnettes. Le poète est un esprit aiguisé etsagace, que l'apparence n'éblouit point. Il cingle de main de maître-railleur les sots engouements, les générosités hypocrites, les suffisances grotesques, les sentiments faux et les faux bonshommes qui se tiennent en bon rang sur la scène du monde.
Marc-Monnier ne fut pas qu'un poète. Ainsi esl-il un critique fort intéressant. Il donna en 1868 ses Aïeux de Figaro, un volume où, sous une forme légère mais attachante, nous avons toute l'histoire du « valet de comédie, » d'Aristophane à Beaumarchais. Genève et ses poètes (1874) devait révéler à la France — et peut-être à Genève même — une des parties les moins connues de la littérature française en Suisse. Cet ouvrage, qui a tout l'appareil d'un travail scientifique et qu'on jugerait à première vue bien spécial, se lit avec beaucoup d'agrément. Le sujet n'est pas épuisé sans doute, mais comme il est traité avec cette intelligence, cette sympathie, cette éloquence, qui font aimer tous les livres de Monnier! Le professeur genevois, que nous voyons se passionner pour les littératures locales, et s'efforcer de les tirer de l'ombre, forma, vers la fin de sa vie, un vaste et glorieux projet. Il n'a écrit hélas ! que les deux premiers tomes de son Histoire générale de la littérature moderne. Mais Monnier était-il de taille à mener à bien cette entreprise? N'avait-il pas trop présumé de son talent? Quoiqu'il eût autant que personne le génie de la vulgarisation, il n'était pas assez érudit ni assez puissant pour bien concevoir et bien étreindre la prodigieuse synthèse qu'il avait rêvée. Son Histoire nous apparaît moins comme un large tableau d'ensemble que comme une suite d'étincelantes monographies; ainsi que M. Bérard-Varagnac l'a fait observer, les petits sujets et les petits cadres convenaient mieux à Monnier que les grandes compositions.
V Histoire générale n'en est pas moins de premier ordre, si l'on veut n'y chercher que des aperçus originaux et lumineux sur les littératures modernes ; elle témoigne d'une admirable virtuosité de style et d'un sens artistique singulièrement pénétrant. Marc-Monnier possède le don de faire revivre tout ce qu'il touche ; ses portraits littéraires sont étonnamment vivants, Pétrarque comme Machiavel, Marot comme Calvin, l'Arioste comme Savonarole. C'est de la critique oratoire sans doute, mais plus intelligente et plus avenante que l'autre, si moins savante et moins profonde.
Que dire de Monnier romancier ou nouvelliste? On sait de reste que l'esprit sert à tout, mais ne suffit à rien. Or Marc-iMonnier n'est, dans ses romans ou ses nouvelles, qu'un homme d'esprit. Il n'a pas la faculté créatrice; il a peu d'imagination. Il invente des histoires, qui seraient des contes à dormir debout, si l'auteur n'était le plus amusant des humoristes. Il ratiocine à plaisir, fait de la morale, de la politique, à propos de tout, et cela sur un petit ton d'ironie, et cela dans un langage absolument séduisant. Les pages délicieuses ne lui coûtent rien, mais... Mais ses romans ne sont que de longues causeries à bâtons rompus, avec un bout d'intrigue. L'un ou l'autre est presque ennuyeux; la plupart émoustilleront le lecteur qui aime les saillies pittoresques et les riens joliment tournés. Ses Nouvelles napolitaines sont certainement ce qu'il a fait de mieux. Un détraqué, Après le divorce, Gian et Hans, le Dossier de Raimhaud lui-même, rappellent Edmond About, mais d'assez loin. J'ai une prédilection pour Gian et Hans, cette fine étude des trois tempéraments italien, allemand et français. J'en détache, au passage, ces deux phrases sur la cuisine d'Outre-Rhin : « Le souper d'hier a été une vraie fête. Le plat de résistance était un rôti de bœuf aux pommes cuites, — la douceur dans la force : les gens de ce pays mettent une idée partout 1 » J'y prends encore ce commentaire de la philosophie d'Hegel. Hans a prétendu que le système d'Hegel était l'évolution de l'homme dans la nature et dans l'histoire; Gian lui répond, avec le plus grand sérieux : « Nullement; c'est la circonvolution de l'infini dans l'ordre immémorial du devenir. De là, l'ascension des catégories, la conciliation des dualismes, la conjonction des parallélismes, l'identité s'irradiant dans l'ubiquité pour redescendre, décomposée par l'analyse, jusqu'au draconculisme primordial. Voilà, mon ami, la philosophie de Hegel, — et, si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à le dire. » Tout cela est fort égayant, mais tout cela ne fait pas un roman.