‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 44 sur 69 · TOME IL 'ÎO · texte numérisé non relu

TOME IL 'ÎO

466 LA i.rrrÉRATUKE contemporaine.

Ce poète charmant, cet ingénieux critique, ce conteur spirituel mourut à Genève, en 1885, à l'âge de cinquante-six ans. M. P. Vauclier a dit ces mots très justes, le 2b février 1888, lors de l'inauguration d'un modeste monument érigé à la mémoire de Monnier : « Vulgarisateur et improvisateur tant qu'on voudra, il n'y a guère d'apparence qu'on en retrouve de sitôt un semblable. »

C'est bien la fleur de la poésie vaudoise que nous avons cueillie précédemment avec Monneron, Olivier et Richard. Il ne me reste plus à parler ici que des poetœ minores ou minimi (je m'occuperai des poésies de Vinet et de Rambert dans les chapitres spéciaux consacrés à ces deux écrivains). Le plus délicat, le plus vif, le plus varié, est sans contredit Jean-Jacques Porchat' (1800 à 1864). Professeur de droit à Lausanne, puis de littérature latine, destitué ensuite du coup d'état académique de 1846, il se fixa à Paris jusqu'en 1857 et revint mourir dans sa campagne de Florency, sur les bords du Léman toujours aimé. Son bagage littéraire, composé de petites pièces, ne laisse pas d'être important. Poèmes, chants patriotiques, drames en vers, fables, brochures, contes, nouvelles, légendes, traductions, il s'est un peu essayé à tous les genres. Son gracieux récit, devenu populaire: Trois mois sous la neige, ses Contes merveilleux, jolies histoires de fées que toute la jeunesse romande a lues et lit encore, ses Trois jours à Vevey, « souvenirs de la fête des vignerons, » sont d'un fort aimable prosateur, qui a du naturel, de la finesse et l'imagination aussi fraîche qu'ingénieuse. Mais ni sa Mission de Jeanne d'Arc, ni même son Winkelried n'ont réussi à doter la littérature dramatique de la Suisse française d'œuvres de réel mérite. Winkelried, en particulier, est d'une poésie trop monotone et trop flasque, si je puis ainsi dire; il y a une grosse solution de continuité entre les premiers pactes et le dernier; des chœurs, sur le modèle de Racine et de Schiller, déparent l'ouvrage au lieu de le relever. Et puis, franchement, Winkelried est un sujet de poème ou d'épopée ; on ne délaie pas un fait héroïque en cinq actes de drame. Le Lucernois Feierabend, qui s'est aussi inspiré de Sempach,

^ Bibl universelle, XXII, n. pér., 5 et s. (article de L« Vulliemin). J.-J. Porchat tt la poésie vaudoise, par J. Hornung, Berne, 1864. Vulliet, 1. c, 117 et s. Galerie suisse, III, 621 et s. Litt. franc, au XIX^ siècle de Vinet, III, 206 et s. De Montet.

n'a pas été beaucoup plus heureux, bien qu'il y ait clans son Win- Mried plus de couleur et de vie. Le poète, en Porchat, ne vaut que par ses bonnes traductions de Tibulle, de VArs poetica, et par ses fables. Désirez-vous savoir comment il a rendu l'un des passages les plus connus de l'Art poétique? Voici :

... L'enfant, sitôt qu'il sait bégayer son langage,

Qu'il marche d'un pas ferme, à ses jeux prend l'essor,

Rit, se fâéhe, s'apaise, et rit et pleure encor.

L'adolescent enfin, sans gouverneur et libre.

Veut des chevaux, des chiens, la lutte aux champs du Tibre.

L'âge mûr change tout...

Les fables de Porchat, ses Glanures d'Ésope, demeureront son meilleur titre à un peu de gloire. Ahl disait-il à sa Muse:

Ah! pauvrette, qu'avons-nous fait?

Des fables après La Fontaine!

On n'écrirait plus depuis longtemps, si l'on avait renoncé à toute imitation. Le bis repetita placent a été inventé par les auteurs, qui jugent volontiers leurs répétitions originales. Et le public est de leur avis, puisqu'il ne dédaigne pas de manger, dans d'autres plats ou avec d'autres assaisonnements, les reliefs des grands festins littéraires. Mais Porchat n'est pas un de ces fabulistes à la douzaine qui plagient le Bonhomme avec plus ou moins d'adresse. Un critique lui faisait déjà ces compliments en 1840 : « talent d'observer, justesse de pensée, tact, grâce, délicatesse et bon goût dans le style; » — il y a de tout cela dans les apologues de Porchat. Philareste Chasles l'a traité de « fabuliste d'un esprit très remarquable. » Il me paraît que Porchat a sinon renouvelé, du moins étendu un genre que La Fontaine avait presque épuisé. N'est-ce rien, en effet, que d'avoir approprié la fable à l'expression des plus hautes vérités morales et des sentiments les plus élevés de notre cœur? N'est-ce rien que d'y avoir apporté, moins les sévérités et les ironies du censeur, qu'une inaltérable sollicitude pour la pauvre humanité? Certes, il n'est pas toujours neuf et distingué, le brave Porchat; il a la science du dialogue, la variété des tours, un style non très pur mais alerte, concis, peut-être même trop ramassé et versant parfois dans le rébus. Ces qualités ne courent pas la littérature. Une douce philosophie chrétienne, à laquelle je reprocherais d'appuyer quand il serait préférable de glisser, traverse toute cette œuvre, en somme

charmante, qui faisait les délices de la reine Marie-Amélie. Le secret de Porchat? Vinet nous l'a révélé : « L'apologue lui est tellement naturel qu'on est tenté de croire que, s'il n'y avait pas eu de fable dans le monde, il en aurait fait'. » .

Tous les autres poètes' du pays de Vaud sont essentiellement, sont exclusivement lyriques. Le caractère national, indolent et rêveur, se plaît aux harmonies et aux contemplations qui enveloppent l'âme et la bercent. Quelques morceaux patriotiques, quelques couplets à la raillerie douce et presque nonchalante, se perdent dans un concert d'hymnes où l'attendrissement s'unit à une religiosité volontiers mystique. Ahl s'ils étaient des écrivains plus habiles, des rimeurs plus exercés, des artistes 1 Ils chantent: leurs amours, leurs prières, leurs extases sont dites dans une langue naïve et fruste, qui en fait de la poésie très sincère mais de la littérature approximative.

Auguste Béranger (1830 à 1878) n'a rien laissé qui appelle la citation ; quelques-unes de ses strophes {Sur le Léman) ont passé dans nos recueils de chants populaires et y font bonne figure. Félix Cha VANNES (1802 à 1863), un des fondateurs de la Société d'histoire de la Suisse romande, l'éditeur de ce curieux Mireourdu monde dont j'ai parlé dans mon premier volume, est un talent plus facile et plus varié que Béranger. Ses Élrennes vaudoises (i 8 o8) et deux autres petits livres contiennent des vers inspirés par l'amour de la patrie et les glorieux souvenirs de l'histoire suisse. Qui de nous ne connaît sa Reine Berthe, ses Vieux Suisses et sa Vaudoise? J.-L. Moralel (1 809 à 1 866), qui attacha son nom à la dernière édition du Conservateur suisse du doyen Bridel, n'est qu'un médiocre versificateur; sa fille, Lina Moratel (l S3S à 1887) ne l'a point surpassé dans ses Protectrices, poésies religieuses pour l'enfance. Ch.-F.-S. Recordon (\S00 à 1870) un grave théologien, avait débuté, en 1823, par les Poésies lyriques d'un étudiant suisse; il demandait « que l'on n'y cherchât qu'un bon Suisse et non pas un littérateur; » le « bon Suisse » y est. C.-O. Viguet, un autre théologien vaudois, mort récemment, a, dans une œuvre posthume, Post tenebras te (1886), montré qu'il avait mieux que la plupart de ses compatriotes, le sens et la science du rythme. Il n'a pas les graves accents et les hautes envolées d' Auguste Colomb (1798à1880)quia chanté La Nuit en ces beaux alexandrins :

* Je ne mentionnerai qu'en note sa grande traduction de Gœthe, sa traduction de Ranke {Histoire de France aux XVI^ et XVII^ siècles), sa traduction des œuvres historiques de Schiller, etc.

^ Voir Vulliet, 1. c. pass. Anthologie des poètes vaudois ( Voix de la patrie), Lausanne, in-12, 1887). De Montet.

... Nous marchons ici-bas sous des nuages sombres; A nos regards distraits se voile l'Éternel; Mais, au fond de la nef, la lampe est sur l'autel, Luttant contre la nuit, ses terreurs et ses ombres.

De l'amour iniini, la terre entend la voix, Et déjà, dans le ciel, je vois poindre l'aurore. Mon cœur, pourquoi frémir? Pourquoi douter encore? Apaise-toi, mon cœur, à l'ombre de la croix !

Sur le front de la nuit pâlissent les étoiles : Plus de lutte cruelle et plus d'obscurité ; Yoici le jour sans lin, voici le jour sans voiles; Recueille-toi, mon cœur, voici l'éternité!

Si Aug. Colomb a trop peu écrit, F. Oy ex- Delà fontaine (1817 à 1 884), un petit berger très intelligent, qui réussit, à force de travail, à se créer une honorable position dans l'enseignement et dans la presse, a publié de nombreuses plaquettes de vers doux et frais, Villageoises, Aubépines, Nouvelles aubépines, etc. Cela n'a aucune prétention; ce sont de modestes fleurs écloses à mi-côte, sans riches couleurs, sans parfums subtils, mais agréables à voir comme à respirer.

Ernest Bussy^ (1864 à 1886) qui fut enlevé en son printemps par un mal sans remède, une longue et cruelle phtisie, eut du moins, avant de mourir, cette suprême joie de croire qu'il ne périssait pas tout entier. Son premier volume: A mi-voix (réédité depuis) avait été très favorablement accueilli. On y aimait la distinction et la grâce dans le ton, le soin et la sûreté dans la facture du vers, toutes choses auxquelles les poètes vaudois des précédentes générations ne nous avaient guère habitués. Bussy était un jeune; il avait, comme ses contemporains immédiats, le culte de la forme, il avait étudié les Parnassiens, il s'était affranchi de presque toutes nos gaucheries natives. En revanche, il a l'inspiration courte, sa langue est plus pure que brillante. Mais n'abusons pas du droit de critiquer!

Eugène Rambert lui écrivait tin jour: « Je n'ai qu'à rendre un nouvel hommage à votre talent délicat, à votre entente précoce du rythme, à cette sensibilité ingénieuse, tendre, un peu douloureuse, qui donne à vos vers un charme mélancolique. » Il est naturel que les souffrances physiques et les angoisses de Bussy aient passé dans ses poésies. Son martyre fut discret. Ses plaintes sont des soupirs résignés bien plutôt que des cris :

^ Poésies de Ernest Bussy, publ. avec une notice biographique par M. Ph. Godet, Lausanne, in-12, 1888. Ce volume comprend : A mi-voix et quelques morceaux inédits. Bévue de Belles-Lettres, janvier 1887.

Quand on aura clos ma paupière, Cloué le cercueil pour jamais, Je voudrais être au cimetière Conduit par tous ceux que j'aimais...

Et je voudrais qu'aux soirs paisibles Vous pensiez quelquefois, amis, A ces étoiles invisibles Où le revoir nous est promis.

(l'est du stoïcisme chrétien, — l'impassibilité antique, avec la tranquille espérance d'une âme croyante. Au reste, Bussy n'a pas chanté que sa course lente et sûre vers la mort. « Il existe un bleu dont je meurs, » a dit Sully-Prudhomme. Il existait un « bleu » qui faisait vivre Bussy, le bleu de la Méditerranée. 0 les rives enchantées de Nice I II a vu les cieux de là-bas, d'un azur plus chaud et plus joyeux que le nôtre, et, au-dessous, la mer infinie roulant ses vagues; il s'est pénétré de l'enchantement, il a goûté l'ivresse du divin Midi. Le soleil lui eût redonné la santé peut-être ; il a fallu le fuir, retourner en Suisse, courir l'Allemagne, gagner son pain. Mais,

Mais c'est Bordighère la belle

Qui prit mon cœur dans ses réseaux.

Que de pages, délicieuses dans leur simplicité, n'a-t-il pas écrites sur le pays de ses rêves !

Il n'y avait pas en Bussy l'étoffe d'un Monoeron ou d'une Alice de Chambrier. C'était un talent de moins d'envergure, plus frêle et plus timide, formé d'ailleurs ou à peu prés dés la vingtième année. J'ai l'impression qu'il n'aurait, dans la suite, fait ni autrement ni mieux. La source de poésie où il s'est désaltéré est d'une clarté et d'une fraîcheur telles cependant, que la jeunesse romande y viendra boire longtemps.

Il fut un temps où le Neuchâtelois, Suivant en paix les vieux us de ses pères, Ne fabriquait ni vins mousseux ni lois, Allait parfois voir brûler des sorcières, Buvait son vin et parlait en patois...

C'est bien l'accent particulier de la poésie neuchâteloise, et nul ne

l'a mieux rendu que Jules de Sandoz-Travers (1814 à 1847). Cet habile et spirituel rimeur a commis deux contes, qui sont deux petits chefs-d'œuvre, le Merveilleux songe du comte Loys et le Cabaret de Brot. Le dernier, auquel j'ai emprunté les quelques vers transcrits plus haut, est une fine satire dirigée contre le « bon vieux temps. » Nous y trouvons l'histoire, vivement narrée, d'un voyageur qui faillit être assassiné dans une hôtellerie, ou mieux, un coupe-gorge du pays. La moralité du récit? Écoutez:

Or, (le nos jours, de Travers jusqu'en ville, Le voyageur peut cheminer tranquille, Sans voir ni loups, ni sorciers, ni brigands; Sans crainte, on peut coucher à la Couronne, Et l'hôte à Brot n'assassine personne.

Mais ce n'est plus, hélas ! le bon vieux temps.

Ni Paul Guébhard (1827 à 1862) qui a cultivé le pamphlet et la romance; ni Auguste Broz (1803 à 1838) un des promoteurs du mouvement insurrectionnel de 1831, l'auteur bon enfant et même un tantinet vulgaire de la Lyre des montagnes, de Mes souvenirs et des Bluets du Jura; ni L. -Eugène Borel (1802 à 1866), l'éditeur bien connu d'un choix de poésies françaises (Album lyrique) qui serait excellent, si Borel n'y avait fait la part trop belle à ses vers médiocres, où il y a plus de réminiscences et d'honnêtes banalités que d'inspiration; ni Gustave Hisely (1847 à 1877) dont les Premiers (et les derniers!) coups d'aile attestent un talent facile, une verve abondante, mais la rapidité du travail et l'insuffisance de la pensée; ni Frédéric Caumont (1807 à 1876) avec ses Loisirs, un volumineux recueil où il n'y a presque rien à prendre; ni même Abraham- François Pétavel (M 91 à 1870), qui, dans son épopée religieuse: Lm Fille de Sion ou le rétoMissement dlsraël, s'ingénie à convertir les Juifs en leur servant une pesante, mais parfois chaleureuse, apologie du christianisme, — ni les uns ni les autres ne méritent qu'on s'arrête à leurs œuvres, que les contemporains ont peu lues et dont la postérité ne se souciera point. Il semble qu'aussitôt que les Neuchàtelois ont tenté de s'élever jusqu'au lyrisme, ils soient retombés lourdement. Leurs poètes n'ont jamais réussi que lorsqu'ils ont soufflé dans ce que l'un d'entre eux appelait naguère son « mirliton, » avec une pittoresque justesse d'expression. Peut-être arriverait-on, en cherchant bien, à faire une exception au profit de quelques-uns, de Biaise Hory, par exemple; on la fera, sans chercher, en faveur de M^'^ Alice de Chambrier.

Adieu! j'entends la mort qui s'approche et m'appelle; Mon âme est sur le seuil de l'immortalité...

Ce pressentiment de la fin prochaine est la note dominante et caractéristique du plus remarquable des poètes neuchâtelois. Ce poète lui-même est une jeune fille: M"^ Alice de Chambrier' (1861 à 1882), déjà nommée.

Ayant peu lu, douée d'une imagination très vive, dévorée par le feu sacré, M"^ de Chambrier fut poète avant presque d'avoir vécu et senti, comme elle fut originale du premier coup d'aile. Il lui a fallu du travail pour conquérir sa forme, mais elle s'est vite frayé une voie bien à elle, droite et large, comme elle s'était créé un monde de pensées bien à elle aussi, élevées et d'un vol singulièrement hardi. Croirait-on que les vers suivants de ses Métempsy choses :

Peut-être que debout sur le seuil de nos tentes, La plaine devant nous, l'infini sur nos fronts, Nous écoutions, rêveurs, les notes éclatantes Des cymbales et des clairons...

croirait-on que ces vers sont les essais d'une jeune fille de dix-huit ans?

Sa versification n'est pas toujours irréprochable ; elle a les inexpériences et la gaucherie des débutants ; le sens des riches harmonies serait venu, et il y aurait eu bientôt correspondance exacte entre la pensée très ferme et l'expression très belle. Car, ainsi que l'a noté Sully-Prudhomme, dans une lettre publiée en tête du volume tV Audelà: « La facture des vers n'est pas molle et banale... La distinction singulière de ses pensées et de ses sentiments s'est communiquée à, son style par un don naturel d'appropriation des mots aux choses, du mouvement de la phrase à l'émotion, qui me surprend vivement. »

Nous savons que l'esprit de M"^ de Chambrier se plaisait dans les hauts et mystérieux domaines. Le problème de la destinée exerçait sur elle comme une fascination. Elle a sans cesse les yeux tournés vers l'au-delà d'immortalité que tous nous essayons au moins d'espérer ; elle en parle avec une grave sérénité qui frappe :

• Au-delà, poésies de M"« Alice de Chambrier, publ. avec une notice biographique et littéraire de M. Ph. Godet, Lausanne, in-12, 1884 (ce livre a eu quatre éditions). Écrivains de la Suisse romande de Rambert, 447 et s. — Voir Musée neuchâtelois, 1884, un roman posthume de M"^ de Ch. {Le Chatelard de Bevaix).

Où donc la vie humaine a-t-elle pris sa source? Vers quel but inconnu son cours est-il poussé? Vers d'autres univers portons-nous notre course ? L'avenir sera-t-il l'image du passé ?

Mystère de la vie, ô grand pourquoi des choses! Arche immense d'un pont sur les siècles construit, Et dont les deux piliers, les elïets et les causes, Plongent, l'un dans le vague et l'autre dans la nuit !

Le « grand pourquoi des choses ! » Elle y revient dans le meilleur de ses poèmes, Les sphinx :

Ce que vous contemplez dans le vague lointain, N'est-ce pas l'homme, hélas ! cette énigme suprême. Dont nul ne sait le mot, qui s'ignore elle-même. Et ne peut désigner sa source ni sa fin? Et, tandis que devant votre face immobile, Qui sur l'horizon bleu vaguement se profile. Pour vous interroger, nous arrêtons nos pas. Vous poursuivez toujours votre recherche vaine. Sans parvenir jamais à sonder l'âme humaine, Ce problème éternel que l'on ne résout pas.

Cette poésie d'une allure si mâle, d'une si tranquille grandeur, me remplit d'admiration autant pour le moins que d'étonnement. Si la passion y éclatait parfois! Elle serait arrivée... Je sais que M""^ Ackermann a chanté ses doutes et ses désespoirs en vers superbes. Je sais que M'"*" Desbordes-Valmore, Louisa Siefert, ont fait pousser à la Muse des plaintes ou des cris éloquents. Si M"^ de Chambrier ne leur est peut-être pas supérieure, elle se distingue en tout cas des unes et des autres, elle est en quelque sorte un phénomène de femme-poète, par l'impersonnalité de son inspiration. Lisez le Chant du cygne, la Comète, V Inaccessible, et vous me comprendrez. Et puis, sa lyre n'a pas qu'une seule corde. M"^ de Chambrier chante les joies du foyer (Aïeule), les saintes fièvres de la poésie (Captif, Qui est-tu?), les courts bonheurs (Plaisir d'enfant), les longues tristesses (Deux magots, la Mare, Sentier perdu), la patrie, la nature, comme dans ce très beau Soir au village, mais toujours de sa façon extérieure et purement objective :

Le village s'endort en son lit de verdure. Une vague fumée encor monte des toits.

Un indicible calme envahit la nature Et gagne lentement la campagne et les bois...

Et les bœufs tachetés, couchés dans l'écurie, Ruminent lentement leur provende du soir. Pendant que leurs grands yeux tout pleins de rêverie. Errent dans l'ombre épaisse et regardent sans voir.

Ce qui caractérise encore le talent d'Alice de (^hambrier, c'est l'aptitude à créer des symboles, et c'est bien là l'indice le plus sûr de la vocation. Eugène Rambert a insisté avec raison sur toutes les sources de poésie qui jaillissent pour elle d'un simple regard jeté sur les choses, sur tous les rapprochements que lui suggèrent ce vieux château abandonné, cette comète qui s'abîme dans l'espace, cette plume de pigeon blanc tombée dans la fange. Et il conclut : « Si M"^ de Chambrier a jamais eu un frère en poésie, c'est Monneron. Seul il peut se mesurer avec elle pour l'ampleur du vers et la magnificence du jet. »

M"^ de Chambrier paraissait aller au-devant d'un glorieux avenir, quand elle dut s'aliter, en décembre 1882, à la suite d'un refroidissement. Elle mourut quelques jours après, à vingt et un ans, en plein labeur. La veille de sa mort, elle corrigeait les épreuves de vers qui allaient être insérés dans une de nos anthologies romandes : Les Chanls du pays.,. C'est à se révolter contre les cruels caprices du destin. Que ne nous annonçaient pas ces magnifiques prémices d'une intelligence virile et d'une âme riche de tous les dons! Il ne reste plus rien, de toutes ces promesses, qu'un petit livre entre nos mains et un nom aimé sur une tombe.

YII

Ici plus qu'ailleurs — nous sommes arrivés au Jura bernois*, — la petite patrie n'a produit que de petites gloires. L'horizon est borné, la vie besoigneuse; les lecteurs sont rares. Il faut un certain courage pour se vouer à la seule poésie nationale, quand le pays d'origine est un coin de terre, qu'à vol d'oiseau l'on traverserait en dix heures. Mais quoi ! le sol natal est si cher. On peut, d'un regard, en mesurer l'étendue, et ce regard vous le met tout entier si près du cœur! Et voilà pourquoi ceux dont je vais rappeler les

^ Voir des études détaillées que j'ai publiées sur « les poètes du Jura bernois, » dans la Suisse romande (1885), I, 465 et s., 553 et ?s.; II, 650 et s., 741 et s. J'y ai indiqué les principales sources bibliographiques.

œuvres modestes ne se sont pas souciés de chanter autre chose que leur Jura, ni pour d'autres que leurs concitoyens. Tous ils ont eu plus de talent que d'ambition, et, quoiqu'on les ait en général peu soutenus, tous ont été poètes jusqu'à la fin.

Louis-Valentin Cuenin (1819 à 1868) est le plus jurassien de tous ; sa Muse n'a rien vu au delà du Chasserai. Ce gai chansonnier — « notre Béranger, » dit-on couramment à Porrentruy — fut professeur de français et homme politique, car, dans cette contrée partagée au point de vue confessionnel en deux moitiés presque égales, les luttes de partis furent si ardentes que la neutralité n'y était pas de saison. Ses opinions et ses goûts le jetèrent dans le camp radical. Dès son enfance, qu'il a racontée' en strophes joyeuses, il se sent un peu mécréant :

... J'étudiais, je sondais la nature,

Je préférais Béranger au latin;

Je me plaignais des longueurs de la messe,

Et tous les mois venait ce bulletin :

<< Votre garçon ne va pas à confesse... »

Ses couplets politiques, aux refrains mordants, sonnèrent en 1854 le glas du régime conservateur dans le canton de Berne. La langue on est très française, bien qu'embarrassée parfois de réminiscences classiques et obscurcie par un amour excessif de la concision. Mais tout cela est de l'histoire ancienne, et comme son biographe, M. X. Kohler, l'a remarqué : « Quand on relit ces couplets aimés, on est quelque peu désenchanté : sont-ce bien les paroles entendues jadis? le même souffle anime-l-il ces vers? » L'actualité n'a qu'un jour, et la littérature qui en vit. L'âme de ces chansons ne nous est plus familière ; nous ne la comprenons plus qu'en faisant un effort de mémoire ou de passion.

Nous sommes plus près de Paul Besson (1829 à 1877), dont on ne connaissait que quelques morceaux, éparpillés dans nos journaux et nos anthologies, avant l'étude que je lui ai consacrée dans la Suisse romande de 1885. Pasteur à Renan, durant de longues années, Paul Besson ne rimait qu'à loisir. Mais il a le signe. Qui ne serait saisi d'émotion en lisant son Berceau vide :

Je l'ai revu là-haut, sous les tuiles, dans l'ombre, Cachant son bois vieilli sous un long voile sombre.

Pauvre berceau découronné!

Je t'ai revu là-haut, avec ton nid de plume, Tes petis oreillers que la poussière enfume,

Et puis, mon cœur a frissonné.

Un jour, — c'était alors dans les jours de ta gloire, — Tu régnas parmi nous quand, sous l'alcôve noire.

Tu gazouillais comme un oiseau; Fier de ton beau duvet, la bouche demi-close, Tu semblais nous sourire avec ton voile rose,

Et nous t'aimions, petit berceau...

L'inspiration de Besson est très variée. Ses cahiers, pour être minces, renferment des enfantines et des fables, des boutades et des romances, des odes religieuses et des poèmes philosophiques. Il a pleuré, il a lutté, il a souffert; il est sorti vainqueur du combat : il a gardé « la foi, l'espérance et l'amour : »

Qu'importent les regrets, la tristesse et le doute, Qu'importent les écueils semés sur notre route,

Que nous importe que, le jour, Nuages ou soleil au ciel naissent ou meurent, Qu'importe enfin ! pour nous, ces trois choses demeurent :

La foi, l'espérance et l'amour.

Plusieurs de ses pièces sont animées d'un grand souffle; on souhaiterait seulement qu'elles fussent moins délayées et plus achevées. La main délicate, le regard attentif du poète qui revoit son œuvre avant de la soumettre au jugement du public, n'ont point passé sur les vers de Paul Besson. Ils sont là, dans le brillant négligé du premier jet. Les idées abondent, les images se pressent; il n'y faudrait qu'un peu plus de travail. Il a, du moins, les quafités essentielles : l'imagination, l'éloquence, la flamme, — le don.

Mais, de tous /les poètes jurassiens, aucun ne fut plus poète que Paul Gautier ' (1843 à 1869). Il avait l'âme de ce Célio que Th. de Banville a chanté dans ses Exilés :

Ce pâle Célio, ce fils de la chimère,

Qui passa comme un rêve et qu'on pleure aujourd'hui.

Il mourut à vingt-six ans, un peu parce qu'il n'avait pas su ménager sa vie. Il assista tranquillement au drame de sa fin rapide :

Je le sais bien, quand la saison des roses Ramènera sur le sol émaillé Les cheveux blonds et les écharpes roses, Heureux amis, vous m'aurez oublié.

Tous jouiront : nulle voix de colombe Ne pleurera celui qui ne fut rien; Le ver, lui seul, visitera ma tombe.

Je le sais bien.

* Poésies de Paul Gautier, publ. avec une préface et une étude biographique par Virgile Rossel, Delémont, in-12, 1882.

Paul Gautier s'est essayé dans tous les genres ; il pouvait réussir dans tous. Mais il est éminemment un lyrique par la facilité et l'abondance de sa poésie. Il sait se borner d'ailleurs, sachant écrire, ne se perd jamais dans les nuages. Sa versification , encore que certaines inhabiletés la déparent, qu'elle ne se distingue ni par l'opulence de la rime ni par les grandes harmonies du rythme, est aisée et franche. Les images et les symboles sont les heureux accidents de la plupart de ses strophes :

Ainsi qu'un diamant sur un manteau d'azur, Au ciel étincelait une joyeuse étoile.

Des nuages du soir elle perçait le voile Et jetait ici-bas un regard doux et pur. Quel souffle frémissant dans la voûte éthérée Saisit la blanche étoile en sa course égarée Et l'abattit comme un fruit mûr.

Espoir de la campagne en sa verte saison, Frêle encor, le froment ondoyait dans la plaine; Le zéphyre pour lui retenait son haleine Et pour lui l'alouette égrenait sa chanson. Il n'est plus là. Seigneur. Répondez, Dieu superbe, D'où vient le moissonneur sombre qui fait sa gerbe Avant l'heure de la moisson?

Il vient de l'Infini, du plus profond des cieux,

Car le sombre faucheur, c'est vous. Être insensible...

Un autre des côtés saillants du talent de Gautier, c'est la verve satirique et révolutionnaire. Guerre aux tyrans! gloire aux opprimés! criera-t-il, après Victor Hugo. Les fanfares de la Marseillaise, les furieux éclats des Châtiments résonnent dans son cœur. Et l'on renversera les trônes, fulminera contre les rois, flétrira les abus, au risque de briser beaucoup de vitres que l'on n'a cure de payer; la poésie juvénile a ses immunités. De là son poème en vers iambiques : Assassins et régicides, qui est une apologie de Bérézowski, l'auteur d'un attentat dirigé contre Napoléon III. Gautier ne mâche pas plusses paroles, qu'il ne prend soin de ses rimes; il y a, dans toutes ces pages, l'entrain, le diable au corps d'une farouche conviction de vingt ans.

Il faut encore dire un mot de ses traductions de poètes étrangers, Heine, Chamisso, Uhland. « Gautier avait compris, écrivait Eugène Rambert dans la Bibliothèque universelle de 1870, que la poésie est un art, comme le dessin, comme la musique, et qu'il ne suffit pas, pour y exceller, de s'abandonner à tous les hasards de ce qu'on

478 r.A LITTÉRATURE CONTEMPORAINE.

appelle inspiration. Nul doute, s'il eût vécu, qu'il ne fût parvenu à traduire la meilleure partie d'UhIand. Quelle conquête pour la langue que nous parlons I Quelle bonne fortune pour notre littérature romande! » Effectivement, il est un virtuose dans la traduction en vers. Je me suis amusé à comparer, avec celle de Marc-Monnier, sa version de la Loreley de Heine. L'avantage reste incontestablement à Gautier. Et que VAmour trahi de Chamisso, par exemple, est admirablement rendu 1 On ne me pardonnerait pas de ne point citer :

Nul quand je t'embrassais, ô jeune Athénienne!

Ne fut témoin de nos ébats...

Une étoile en tombant dans la mer s'est glissée,

Elle a parlé de nous au flot, Et le flot à la rame, et la rame empressée

A tout redit au matelot.

Sur ce thème, il a fait des couplets pour sa belle

Et, depuis ce funeste jour, Fillettes et garçons chantent, troupe cruelle.

Les mystères de notre amour.

L'œuvre de Gautier me rappelle cette fine réflexion d'Alphonse Karr : « Entre la beauté qui se prouve et la beauté qui s'éprouve, le choix ne saurait être ni bien long ni bien douteux. » Elle a précisément cette « beauté qui s'éprouve, » ce charme qui n'a rien d'artificiel, cette poésie sincère qui est faite, non point seulement de mots mélodieux, mais des cris, des plaintes, des rêves et des sourires de l'âme.

Je ne m'arrêterai pas aux Poésies d'Auguste Krieg (1828 à 1863), éditées, comme celles de Cuenin, par M. X. Kohler. Ce pasteur, qui versifiait à ses heures, est un disciple direct de Lamartine ; il a de la fraîcheur et de l'émotion, peu ou point d'originalité. Deux de ses pièces, le Nid, et le Réveil du Dante, invitent à l'analyse; l'espace me manque. Edouard Tièche (1843 à 1883), moins doué encore que Krieg, a la note simple, tendre et attardée de quelquesuns des rimeurs vaudois que j'ai mentionnés au cours de ce chapitre. Quant à Napoléon Vernier (1807 à 1885), son volume de Fables, pensées et poésies (1865) annonce moins un poète qu'un moraliste ingénieux.

Un Français, un Gascon, devenu Suisse — Jurassien — par naturalisation, Robert Gaze' (1854 à 1886), a rédigé, quelques années durant, le journal Le Progrès à Delémont, puis enseigné la

* Le Démocrate du 1*' avril 1886. Grande Encyclopédie.

littérature française à l'École cantonale de Porrentruy. Ses Hymnes à la Vie (1875), ses Ritournelles (1879), ses Poèmes rustiques (1880) ont vu le jour dans notre pays. De ces recueils, les deux premiers sont parisiens d'allure et de forme; le dernier est bien romand, chante la « montagne, » le « Chasserai, » les « vendanges, » en vers agiles et nerveux. Si vous y cherchiez de la grande poésie, vous y perdriez votre temps. Si vous y cherchez quelque chose d'alerte, de pimpant, d'enlevé, vous aurez plus que votre compte ; l'inspiration est suisse, la langue est de Paris :

Sur les coteaux de Colombier, Les belles filles sont aux vignes; Leur lèvre a Féclat du sorbier Sur les coteaux de Colombier.

Elles ont de beaux cous de cygnes, Tout blancs, marqués de petits signes.

Sur les coteaux de Colombier, Les belles filles sont aux vignes.

Tout, dans les Poèmes rustiques, a cette vivacité et cette grâce.

Gaze reprit en 1881 le chemin de Paris. Il entra dans le journalisme, publia quelques romans, emboîtant d'abord le pas à M. Zola, puis, s'émancipant, se ressaisissant, redevenant le lettré de goût sûr et d'allure indépendante qu'il était. Grand'mère, qui parut en feuilleton dans la République française , fut un succès et lui fît un nom. M. Zola lui en voulut. « Daudet, m'écrivait-il, a d'ailleurs fait chorus avec Zola et il nous a appelés les petits. Nous comptons bien grandir et ne pas nous montrer aussi exclusifs que nos aînés quand nous aurons poussé... Personne ne sera content, sauf moi et quelques amis, des petits, qui déclarent avec raison qu'il n'y a pas d'école, que les procédés sont la négation de l'originalité et que chacun doit être libre de suivre son tempérament. » J'ai de lui de bien curieuses lettres, que j'utiliserai peut-être un jour, sur le mouvement littéraire, entre 1881 et 1885... En mars 1886, Robert Gaze, qui avait un peu de la susceptibilité et beçiucoup de la pétulance méridionales, mourait des suites d'un duel provoqué par une futile querelle de journaliste. Il me souvient que je l'avais vu à Paris, quelque temps auparavant. Nous causions gaîment, heureux de cette rencontre passagère sur le chemin de la vie. Il m'exposait ses plans d'avenir. Il avait des livres et des livres en tête. Il amasserait pour ceux qu'il aimait. Et voilà que tout s'est écroulé , pour un rien , les rêves et celui qui s'en berçait !

480 LA LTTTÉUATUUE CONTEMPORAINE.

Ni le Valais, ni Fribourg, n'ont tenu jusqu'ici beaucoup de place dans cet ouvrage. Du moins nous ont-ils donné quelques poètes. L'avocat fribourgeois Nicolas Glasson' (1817 à 1864) a éparpillé ses vers dans les Étrennes fnbourgeoises, la Revue suisse, etc. Sa poésie : A ma faux figure dans toutes nos anthologies.

Retentis, ô ma faux ! sous le marteau sonore, Ma belle, pour ton bien, subis un peu sa loi, Car il faut que demain, levée avant l'aurore, Les herbes de mon pré se couchent devant toi...

La muse de Glasson est une joyeuse el robuste Gruyérienne, qui est bien de son pays et confondrait aisément le Molézon avec le Parnasse. Rien d'apprêté, rien de distingué non plus, la bonne et franche nature. Ses tableaux champêtres sont fortement conçus et largement dessinés. Un peu plus d'art ne leur messiérait point. J'aime Glasson quand il chante la saison des foins et la volupté :

De s'endormir pendant que, près des chars rustiques, Ruminent accroupis les taureaux pacifiques. Et que, tout en broutant, les chevaux dételés Chassent de leurs crins noirs les vampires ailés.

La note sentimentale lui convient beaucoup moins.

Avec un talent plus souple et plus varié, mais moins vigoureux, Ignace Baron' (1817 à 1873) est demeuré, dans notre Suisse romande, plus inconnu que Glasson. Frappé de cécité complète à l'âge de trente ans, il chercha des distractions intellectuelles; il rima, et sans se lasser. Ses poésies, publiées par Hubert Thorin ' en 1876, nous offrent de graves morceaux religieux, de gracieuses idylles, des fables qui sont plus d'une fois de petits cailloux jetés dans le }ardin

^ Arch. Soc. d'hist. du canton de Fribourg, III, 63. Emulation (de Fribourg), V, 370 (article de M. Daguet).

* Étrennes fribourg., VIII, 22. Bévue de la Suisse catholique, VII, 173 et s.; XV, 11, 12.

« M. H. Thorin (1817 à 1888), fut conseiller d'État; il a publié diverses brochures, quelques travaux historiques, quelques vers même et collaboré à la Bévue de la Suisse catholique, dont il a longtemps rédigé les « chroniques du mois, » et où M. le prof. J. Genoud lui a consacré une étude très complète.

des « vieux-cathoiiqiies. » Des pastorales, aux vers aimables et faciles, sont supérieures aux autres parties de l'œuvre de Baron. Le Chevrier au village, et surtout VArmailli du Molézon plairont toujours :

Je suis le roi de la montagne, Trônant au séjour des hivers; Je suis plus grand que Charlemagne.

Puisqu'à mes pieds j'ai l'univers...

Un mot de souvenir en passant k Louis Bornet' (1818 à 1880), qui, après la chute, en 1856, du régime radical fribourgeois, dirigea les collèges du Locle, puis de la Chaux-de-Fonds; il est l'auteur du délicieux poème rustique Les Tsévréis,en patois roman, « poème tout riant de grâce et parfumé, a dit M. Daguet, du sain et fortifiant arôme de la gentiane et de la rose des Alpes gruyériennes. » Enfin, le D*" J,-F.-M. Bussard (1800 à 1853), professeur de droit à Fribourg et auteur de bons Éléments de droit naturel (\ 830), a, dans un accès de lyrisme, composé l'un des chants les plus populaires de la Suisse romande :

Les bords de la libre Sarine...

Je dois dire que la musique de Vogt a sauvé les paroles de Bussard. Le Valais, où le français n'est, au reste, que la langue d'une partie des habitants, a une littérature plus pauvre encore que Fribourg. Néanmoins, quelques poètes y naissent dans notre siècle. Charles- Louis DE Bons' (1809 à 1879), homme politique et jurisconsulte, n'a publié qu'un volume de vers, les Hirondelles (1858), suivies de Divieon, un poème couronné en 1855 par l'Institut national genevois. La forme est, en général, très insuffisante. La noblesse et la vigueur de la pensée, la verve lyrique, rachètent les faiblesses du versificateur; « le Divicon de M. de Bons, a dit avec quelque emphase le philosophe Amiel, est un personnage historique qui a toute la majesté de l'épopée. » Je trouve ces beaux alexandrins dans le Mont-Cervin au Mont-Rose; le Cervin, vierge alors de pas humains, — on en a fait plusieurs fois l'ascension depuis, — console on ces termes le Mont-Rose, gravi pour la première fois en 1848 :

Frère, console-toi, le Mont-Cervin te venge ;

Pour me vaincre jamais, il faudrait qu'un archange

Le Confédéré du 17 mars 1880. Daguet, 1. c, 370. Bulletin de Vlnst. mit. genevois, XXV, 17 et s. T^""'"-t 1

TOMK II,

Prêtât son aile à l'homme et qu'un rapide éclair Le saisît palpitant et l'emportât dans l'air...

Le Réveil des hirondelles, Sous- Vent, le Vieux curé, Ce que je sais, sont tous des morceaux d'un sentiment si élevé qu'on oublie presque les défaillances du style. Ces strophes, où le poète nous confie ce qu'il aime à chanter, sont d'entre les mieux venues de Ch. -Louis de Bons :

... Je ne sais rien, hélas! qu'écouter en silence La solennelle voix du Rhône ou de la Dranse, Les bruits de la montagne et le chant des ruisseaux.

Je ne sais rien que suivre, au penchant des collines.

Les chèvres pâturant parmi les aubépines,

Les nuages que berce un zéphyr attiédi,

La cigogne péchant au bord des joncs verdâtres.

Ou le troupeau qui rentre escorté de ses pâtres,

Ou les vols d'oiseaux noirs partant pour le Midi.

Aussi n'attendez pas de moi que je retrace

Le monde extérieur où je n'eus point de place.

Et que dans le lointain à peine j'entrevois.

Quelques sentiments vrais surpris à l'âme humaine.

Les champs, les eaux, les monts, voilà tout mon domaine :

N'en demandez pas plus, c'est assez pour ma voix !

Il ne sait que cela, mais cela c'est presque toute la poésie; Tâme des choses lui a livré quelques-uns de ses plus précieux secrets.

La Bibliothèque universelle et d'autres revues eurent, un temps, en lui leur fournisseur de récits et nouvelles le plus fécond. Un mariage d'autrefois, joli conte valaisan, les scènes dramatiques de Georges Supersax, une spirituelle fantaisie : les Menues réflexions d'un mulet d'artillerie, et puis les Revenants de la porte de Scex, et puis les Deux gardes suisses, et puis Coups de fortune, font de Charles-Louis de Bons un prosateur et un narrateur de sérieux mérite. Il excelle dans les résurrections du passé, dans les descriptions de la merveilleuse nature de son pays; je regrette seulement que sa psychologie soit bien superficielle et qu'il soit volontiers prolixe. C'est — siparva licet,.. — un modeste Walter Scott local.

Son fils, Roger de Bons' (1838 à 1887), auteur d'idylles montagnardes et de récits alpestres, a aussi commis quelques poésies, entre autres le Moine de Saint-Maurice, une légende empruntée aux

* Bévue de la Suisse catholique^ XIX, 15 et s., 196 et s.

Acla Sanctorum. Il a laissé, en entre, une bonne biographie de Louis Oross' (1834 à 1878), un de ses compatriotes auxquels la Muse a souri quelquefois. Un poème de Gross, Dante en exil, fut couronné par l'Institut national genevois, comme le Divicon de Ch.-L. de Bons. Ses Glanures poétiques (1882), œuvre posthume, sont d'un doux rêveur, aux accents religieux, aux tendres inspirations, et d'un amoureux de la nature qui ne s'élève pas très haut, mais qui s'est calomnié lorsqu'il a écrit :

... Je ne suis pas poète...

Le Parnasse me voit ramper loin de son faîte, Apollon me regarde avec un air moqueur.

Quelle est l'impression générale qui se dégage de cette course rapide à travers la poésie romande? C'est d'abord, je crois, que la poésie romande existe, qu'elle a son originalité, une originalité modeste et un peu terne. C'est, ensuite, qu'elle a encore beaucoup à gagner du côté de l'art et de la technique, si je puis ainsi dire. C'est encore qu'elle a de la naïveté, de la simplicité, de la décence, et une excessive réserve qui l'éloigné de certains sujets, réprime certains élans, la condamnant à une monotonie et une médiocrité au moins relatives. Nous sommes de bons et honnêtes provinciaux, qui craignons toujours de prendre essor, qui ne nous sentons jamais sûrs de nos ailes. Nous ne sommes pas impuissants de concevoir grand; c'est en courage et en audace que nous avons un déficit intellectuel. Dès que nous saurons être tout à fait nous-mêmes, dès l'instant aussi où nous ne verrons pas dans la littérature qu'un délassement d'oisif ou un moyen de propagande, dés le jour enfin où nous nous serons débarrassés de notre vénération superstitieuse pour les arrêts d'une opinion publique dont il faudrait épurer et élever le goût, au lieu de le suivre et de le flatter, nous aurons mieux qu'une armée de poètes de deuxième ou de troisième ordre. Avec une histoire aussi riche que la nôtre en pages éclatantes, au milieu d'une nature qui est la plus belle du monde, la plus souverainement grande et la plus infiniment variée, nous avons des chants superbes à chanter. El, dans le domaine philosophique et religieux, attachons-nous moins aux

' Bévue de la Suisse catholique^ XII, 385 et s. Ibid., XIII, 321 et s. (notice de M. H. BiolleyS 698.

petits côtés des choses, renonçons à être « ces ergoteurs, ces épluclieurs de mots » que Rambert nous reprochait d'être ! Tournons librement notre imagination vers les hautes régions de la pensée, vers le mystère poignant de la destinée, vers les sublimes et insondables séries qui s'ouvrent pour nous sur l'espace et dans le temps! « Oue manque-t-il donc à notre poésie romande? s'écriait Marc- Monnier. Je l'ai toujours dit : c'est celui qui vient quand il veut ou quand il [)eut, et qui ne saurait être |)rovoqué ni par la race, ni par la nature, ni par le public, ni même par l'étude et la pratique de l'art; c'est celui qui est non pas un effet, mais une cause, non pas un produit, mais une créature : c'est le grand poète. » Mais encore le « grand poète » ne viendra-t-il que si nous lui préparons, si nous lui faisons une atmosphère morale habitable.

Page 1