CHAPITRE PREMIER
Apologiste^ii et prédicatetiriBi ^.
I. Théologiens vaudois : l'école du doyen Curtat et celle de Vinet: J.-Gr. A. Leresche; J.-S. Chappuis; H.-G.-E.-A. de Mestral: Jean-Frédéric Monod; Adolphe Monod, évaugéliste et prédicateur ; J.-P.-P. Trottet; J.-Ch.-J. Secrétan; J.-A.-S. Pilet; Jules Chavannes. — II. Théologiens genevois : F. Bungener, sa Vie de Calvin, ses Sermons sous Louis XIV, etc.: J. Martin: Ch. Eynard; J.-A. Archinard; Barthélémy Bouvier : J.-E. Cellériér ; D.-F. Munier ; W. Rey ; Etienne Chastel, un historien de l'Église; Th. Paul, un polémiste orthodoxe. — III. A Neuchàtel : Fr. de Rougemont, son Christ et ses témoins, son Peuple primitif: S. de Petitpierre ; F.-L. R<jessinger ; A.-C. Delachaux, et quelques noms. — IV. A Fribourg : le collège des Jésuites: le doyen Chenaux.
La poésie, que nous venons de quitter, s'est plus d'une fois érigée, dans la Suisse romande, en auxiliaire ou en vassale de l'Église. Nos poètes ont souvent mis en vers les sermons de nos pasteurs. C'est que, malgré les révolutions morales qui se sont produites chez nous depuis Calvin, nous n'avons pas cessé de respirer de l'air théologique. Il sera peut-être intéressant de connaître, avant d'aller plus loin, les courants d'idées religieuses qui ont prévalu de notre temps. Ce chapitre, au reste, ne doit être considéré que comme un résumé très
^ Encycl. des Sciences religieuses de Lichtenberg. Diction, ecclésiastique de Bost. Real-Encyclopedie d'Herzog. France protestante. Biographies neuchàteloises. Dagutty 1, c. 9, et s. Le mouvement religieux, etc., de J. Cart, spécialement le vol. II. De Mont et.
succinct, intercalé à cette place, qui a paru la plus convenable, entre le livre consacré à la poésie et ceux qui traiteront de la prose.
Notre plus grand théologien, Alexandre Vinet, — auquel je reviendrai, — ne fut, aux yeux de beaucoup, qu'un dilettante de la littérature sacrée. Il avait commencé par la foi traditionnelle, il sympathisa ensuite avec le « Réveil, » il finit par ce spiritualisme chrétien qui s'abreuve exclusivement aux sources du primitif Évangile, qui est aussi peu doctrinaire et aussi individualiste que possible, et qui voit dans l'Église surtout une école de morale et de sanctification. A cette religion qui demande beaucoup au croyant et qui n'attend rien de l'État, on opposa la vieille orthodoxie autoritaire, qui avait eu pour principal représentant dans le canton de Vaud le doyen Curtat (v. p. 396), que M. Aslié nomme « le chef des protestants retardataires et catholiques. » On se rappelle que (Curtat, par l'initiative qu'il prit de la loi de 1824, mit les cultes dans la dépendance du gouvernement. Je n'ai pas à me prononcer entre les deux systèmes. Je voudrais simplement m'arrêter, en indiquant leurs tendances et en mentionnant leurs œuvres, aux plus distingués des théologiensvaudois.
Le premier qui s'offre à moi est Jean- Guillaume -Alexandre Leresche (1763 à 1853), homme conciliant, prédicateur estimé, bon professeur, esprit vif et clair. J.-S, Chappuis (1 809 à 1870) fut plus militant; il a été l'un des fondateurs de l'Église libre du canton de Vaud, après les mesures que les autorités civiles crurent devoir prendre contre les sectes dés 1845; il a publié quelques brochures et une traduction française de la Vied'Oherlin. H,-G.-E.-A.deMestral (1815 à 1873), lui, songea moins à diviser le protestantisme, qu'à réunir tous les frères séparés de la grande Église du Christ; il écrivit maints ouvrages, qui soulevèrent naturellement d'ardentes polémiques, pour démontrer qu'il n'y avait pas antagonisme irréductible entre Home et la Réforme. Aux XVl"^ et XVIl"^ siècles déjà, de pareilles tentatives avaient misérablement échoué. Il arrive que les partis politiques désarment et fusionnent; les diverses confessions chrétiennes ont-elles jamais cessé de se combattre? Ce n'est en tout cas pas chez les Monod, une famille vaudoise fixée à Paris, mais restée en relations très étroites avec notre pays, qu'on eût trouvé ce noble et chimérique dessein de rendre l'unité aux membres d'une Église qui adore le même Dieu. Frédéric Monod (né près de Morges en 1794, mort en 1863), le rédacteur des Archwes du christianisme, avait créé avec M. de Gasparin, la communauté libre de Paris. L'un de ses frères, Adolphe Monod (1802 à 1852), l'a suivi dans
la voie de la dissidence. Il s'était fait destituer, en 1832, des fonctions pastorales qu'il exerçait à Lyon, pour s'être élevé avec véhémence contre l'admission à la Sainte Cène de tous ceux qui la sollicitaient, indépendamment de la sincérité et de l'énergie de leurs croyances. Cet anti-multitudiniste dressa autel contre autel : une Église évangélique distincte de l'Église nationale. Ses talents de prédicateur, sa connaissance des Écritures, le firent désigner comme professeur à une chaire de la Faculté de Montauban. L'Église de Paris l'appela plus tard. Il mourut prématurément, regretté de tout le protestantisme français pour sa haute intelligence et sa piété extraordinairement active et vivante. Ses tournées d'évangélisation sont demeurées célèbres et ont exercé une incontestable influence. Amiel, qui l'avait entendu prêcher à Saint-Gervais en 1851, lui a prodigué ses éloges dans le Journal intime (I, 29) : « J'ai ressenti les chaînes d'or de l'éloquence; j'étais suspendu aux lèvres de l'orateur, et ravi de son audace et de sa grâce, de son élan et de son art... Quelle étude que celle d'une prédication pareille! que de trésors d'habileté à admirer!... Diction, composition, images, tout est instructif et précieux à recueillir. J'ai été émerveillé, remué, saisi. » Les discours de Monod, ses méditations, ses sermons sont innombrables. L'étendue de son savoir, une élocution élégante et extrêmement facile, servie par une dialectique vigoureuse et pressante, un zèle qui ne s'est jamais ralenti, assurent à Adolphe Monod le premier rang parmi nos orateurs de la chaire. Ce croyant est un fin lettré et un grand artiste. Ses deux discours, souvent réédités, sur La femme, restent des modèles de délicate psychologie religieuse et d'entraînante exhortation.
Un autre individualiste, un vaillant champion de la liberté ecclésiastique,/.-P. -P/i. Jro^^e^ (1818 à 1862), a, par sa prédication, provoqué un réveil religieux en Suède, où il fut longtemps pasteur de Stockholm; son ouvrage sur la philosophie de l'histoire des religions (le Génie des (ivilisations , inachevé) est tenu pour un livre de savant et de penseur. Les Sermons de J.-C.-J. Secrétan (1797 à 1875), qui fut aussi pasteur de Stockholm et qui a été, entre 1830 et 1840, le promoteur d'un « réveil » en Hollande, se distinguent par l'élévation du style, la force de l'argumentation et le talent de renouveler des sujets qui semblent épuisés. J.-A,-S. Pilet (1795 à 1865) a laissé le souvenir d'un théologien élo(|uent, érudit et d'une piété très agissante. Jules Chavannes (1805 à 1875) est l'auteur d'une histoire du Refuge dans le canton de Vaud et d'un livre très fouillé sur le
mystique Dutoit-Membrini. Eugène Bersier (1831 à 1889), originaire de Morges, fut l'un des plus brillants prédicateurs des églises protestantes de France. Louis Durand (ISil à 1890) enfin, le frère du gracieux poète Henri Durand, a composé quelques chants patriotiques et religieux devenus populaires; il est connu, comme théologien, par son journal : Les deux patries et par sa vigoureuse campagne de 1861 en faveur de la liberté ecclésiastique.
Comme on l'a vu, la plupart des théologiens vaudois de quelque renom se sont expatriés. La législation ecclésiastique de leur canton étant peu libérale, ils préférèrent la paix à l'étranger aux querelles à l'ombre du clocher natal. Les Genevois, qui vivaient sous -un régime moins tracassier, furent plus fidèles au culte national et à leur pays d'origine. J'ai déjà parlé (v. p. 395) des Chenevière, des Diodati et de quelques autres; je ne puis faire ici qu'une énumération fort incomplète de leurs confrères en littérature religieuse.
Je m'adresserai d'abord à celui dont l'œuvre est la plus familière au grand public, à Félix Bungener' (1814 à 1874). Né à Marseille, il étudia la théologie à Genève, reçut la bourgeoisie de cette ville en 1840 et devint, en 1843, régent de la première classe du collège. Sa situation modeste excita plutôt que d'étoutïer en lui le désir de donner essor à des talents aussi variés que sa facilité de travail était considérable. Ses ouvrages historiques manquent de fond. Mais ils sont bien ordonnés et vivement écrits. Je me contenterai de mentionner ^on Histoire du Concile de Trente (1847). Sa Vie de Calvin m'intéresse davantage. « L'histoire, a-t-il dit, ne doit pas être un plaidoyer; dès qu'elle en a l'air, on s'en défie. » C'est fort bien pensé. Les meilleures intentions ne valent pas le fait, et Bungener a plaidé pour Calvin, insistant sur les mérites, passant rapidement sur les faiblesses et les fautes, excusant la condamnation de Servet, s'élevant presque contre Castalion, affirmant quelque part ceci, (jui n'est point exact : « Le système de Calvin sur la punition des hérétiques n'atteignait nullement, comme le systèiiie romain, tout hérétique, toute opinion hérétique, mais seulement les cas extrêmes... L'intolérance de Calvin ne pouvait conduire au supplice qu'un tout petit nombre de victimes. » Quoi qu'en ait dit Bungener, il faut considérer la Vie de Calvin comme un habile « plaidoyer, » qui ne dissimule pas les
^ Étrermnes chrétiennes de M. J. Gaberel, Genève, 1878. Voir note précédente.
ombres, mais qui les atténue avec un art si consommé, qu'on est tenté de ne voir que les côtés lumineux de l'œuvre accomplie par l'illustre réformateur. Le livre lui-même est rédigé en français coulant, un peu tluide, parfois incorrect, clair cependant et, par endroits, mouvementé et chaleureux.
Bungener avait trop d'imagination et une tendance trop accentuée au prosélytisme pour être un véritable historien. Il a mieux réussi, à mon gré, dans le roman historique que dans l'histoire. Son Sermon, j)uis ses Trou sermons sous Louis XIV, où les souffrances du protestantisme sont exposées avec tant de force et dans une forme dramatique si saisissante, m'ont fait jadis une impression qui ne s'effacera pas de longtemps. Il a renouvelé le genre adopté au XVII™^ siècle par Flournois et l'a rendu plus passionnant, grâce aux personnages célèbres qu'il a mis en scène. Cette littérature ne brille ni par la mesure, ni par l'impartialité. Ainsi Bossuet et Bourdaloue font-ils petite figure auprès du ministre Claude. Ainsi... Mais pourquoi demander à Bungener ce qu'il ne pouvait nous donner? V Athenœum de Paris prédisait, non sans raison, (|ue les Trois sermons étaient « destinés à prendre une place d'honneur parmi les romans historiques. » Comment n'être pas gagné |)ar la conviction qui emporte Bungener et la cause qu'il défend? Comment ne pas applaudir à la fertilité de ressources qu'il déploie, à l'Ingéniosité de l'invention, à la gradation des effets, à la chaude éloquence? Vous répondrez que le style est |)eu original, que le livre est plus oratoire que probant, (|ue bien des pages sont pure déclamation. Je vous concède tout cela. Les Trois sermons en sont-ils moins vivants?
Le volume de début de Bungener avait été un Essai sur la poésie moderne (1840), où il professait que « la poésie doit partir du peuple et que c'est au peuple qu'elle doit retourner. » Les poètes avaient, selon lui, charge d'âmes; il voulait que la poésie française se fît « humanitaire. » Mais le critique littéraire fut bien vite absorbé par l'écrivain protestant. Bungener publia, outre les ouvrages que j'ai cités ou sommairement analysés, des sermons d'une allure impétueuse et hautaine. Il fut un temps, à Genève, le rival de M. Mermillod. Ses quatre discours : Christ et le siècle (1856), où il combat avec plus d'âpreté encore que de vigueur les doctrines du rationalisme moderne, firent du bruit et eurent un certain succès. Je ne dirai rien de son Saint Paul, ni de sa Vie de Lincoln, ni de ses polémiques contre Rome. On ne lit, on ne lira plus guère que ses Sermons sous Louis XIV; dans le monde réformé, on ne cessera pas de sitôt de les lire.
Je pourrais ranger, à côté des romans huguenots de Bungener, parmi les ouvrages d'imagination dus à des théologiens genevois, non point les deux voluiues de sermons du pasteur Jacques Martin, mais ses Voyages (1850) et ses Souvenirs d'un ex-officier (]SQ1), où il narre agréablement et avec entrain les campagnes de 1812 à
Il me sera bien permis de ne point insister sur la Vie de M""^ de Krûdener (1849) de Charles Eynard, le neveu du philhellène ; sur quelques traités, d'ailleurs estimables, d'histoire religieuse et de théologie, composés par J.-A. Archinard : sur les sermons éloquents de Barthélémy Bomner; sur les savantes recherches de J.-E. Cellerier, dont j'ai eu l'occasion de citer, à propos de Calvin, une bonne Esquisse d'une histoire abrégée de F Académie de Genève; sur David Munier, auquel on doit des Conférences et Discours (1874), et qui a formé la plupart des orateurs de la chaire dont s'honore aujourd'hui sa ville natale; sur Louis Segond, l'exact et fidèle traducteur de la Bible; sur V Amérique protestante de W. Rey; sur le Dictionnaire ecclésiastique et les jolis Souvenirs d'Orient de J.-Aug. Bost, etc. Il ne serait pas équitable d'évoquer, avec une précipitation qui peut se justifier pour d'autres, le souvenir d'ÉTiENNE Chastel^ (1801 à 1886), dont {'Histoire du paganisme dans l'empire d'Orient, tableau très clair et très complet des luttes victorieuses du christianisme contre la philosophie néo-platonicienne, et, surtout la grande Histoire du christianisme depuis ses origines jusqu'à nos jours, parue quelques années avant sa mort, ont rendu accessibles à d'autres qu'aux spécialistes des domaines dans lesquels ces œuvres d'intelligente et haute vulgarisation devaient être les bienvenues. « Si VHistoire du Christianisme, a dit M. P. Vaucher, est restée trop fidèle aux procédés analytiques d'une autre époque, les jugements un peu superficiels dont elle porte l'empreinte cà et là doivent, le plus souvent, être mis au compte de l'école à laquelle l'auteur appartenait, tandis que les qualités personnelles de sagesse et de mesure, la « tempérance dans l'usage des richesses, » la clarté continue et l'élégante correction qui distinguent ce grand travail, le recommanderont longtemps encore à l'estime du public protestant, de langue française. »
Etienne Chastel fut un chrétien libéral, timide au demeurant, et
^ Professeurs, liistm'iens et magistrats suisses, par M. P. Vaucher, 89 et s. France protestante, 2'"« éd. Etienne Chastel, Mélanges historiques et religieux, etc., édités avec une notice par M. A. Bouvier, Paris, 2 vol. gr. in-8", 1888.
THÉOLOGIENS, PHILOSOPHES, MORALISTES ET CKITIQl ES. 491
qui n'aimait pas la guerre, même évangélique. Très différent de lui, fut le bouillant orthodoxe Théodore Paul' (1822 à 1888), qui, fils d'un petit em|)loyé, parvint, à force de talent et d'énergie, à se créer, dans le protestantisme, une situation moins en vue sans doute, mais assez semblable, à celle que Louis Veuillot occupa dans l'Église catholique. C'était un original et un belliqueux, qui cassait volontiers les vitres du temple. Son }ouvn?i\ , V Apologiste , qu'il rédigea de 1868 à 1871, était à Genève ce qu'était VUnivers à Paris. Des intempérances de zèle, des excès de plume, une intransigeance tapageuse qui détonait singulièrement dans notre société de justemilieu, un style hautain et tout en invectives, lui aliénèrent plus de sympathies qu'ils ne lui amenèrent de fidèles. De pénibles démêlés conjugaux, dont il n'hésita pas à saisir le public par des brochures au moins indécentes, et par un procès qui prend dix ou vingt pages des Arrêts du Tribunal fédéral, éloignèrent de cet étrange apôtre du Christ ce qui pouvait lui rester d'amis. Caractère mal lait, tempérament déséquilibré, mais polémiste mordant, mais écrivain de bonne foi malgré tous ses écarts de langage, Théodore Paul est bien l'une des figures les moins banales, sinon les plus distinguées et les plus attirantes, de la littérature religieuse de ce temps. Il affirmait que le"ciel appartient aux violents: il l'a bien gagné.
Un Neuchàtelois, qui avait, en sa jeunesse, fait un slage dans l'hégélianisme, Frédéric de Rougemoîst ' (1807 à 1876), l'éditeur de Biaise Hory, n'a pas lutté avec moins de vigueur que Th. Paul pour la cause du respect absolu, de l'acceptation littérale des Écritures. Il fut non seulement aux prises avec Agassiz ; la question de la séparation de l'Église et de l'État en fit un adversaire de Vinet, et, pour lui, M. de Gasparin professait des hérésies tout aussi condamnables qu'Edmond Scherer. Dans Christ et ses témoins, « lettres d'un laïque sur la révélation et l'inspiration des Écritures, » un ouvrage conçu dans le sens du dogmatisme le plus étroit, l'individualisme et, partant, le libre examen, sont niés avec la crânerie d'une intraita-
^ Semaine religieusç du 6 octobre 1888. Les journaux du mois d'octobre, même année (entre autres le Journal de Genève et le Genevois).
' Union libérale des 8 et 10 avril 187G. Chrétien évangélique de 1870 (fragments de son journal, publiés par M. Eiig. Secretan). Daguet, 1. c.
ble conviction. Cependant rien de plus curieux et de plus hardi, que ce livre de combat et de loi. Le penseur et le philosophe emportent le chrétien dans les plus hautes régions de la spéculation religieuse. Son Peuple p7nmUif, plus savant, non moins singulier et profond, valut à l'auteur une critique de Mérimée dans le Correspondanl ; Rougemont cherche à y prouver l'authenticité de la révélation par les traditions et les mythologies de tonte l'antiquité. Il a trop de science et d'imagination pour rien faire de médiocre. Sa dialectique s'accommode au reste d'effets oratoires, son orthodoxie de chimères. Avec son verbe impérieux et ses conclusions téméraires, il apparaît comme le paladin de l'Évangile, cet aventureux, ce fougueux esprit, que les théologiens de son bord suivaient, de loin, plus effrayés qu'enthousiastes. Je n^. parlerai ni des Deux cités, ni (ï Amour et foi, ni de tant d'autres volumes sur des sujets fort divers — ses travaux de géographie sont remarquables — , ni même de ses écrits politiques qui l'ont rangé parmi les derniers apologistes du régime prussien à Neuchâtel.
.Fe ne vois guère à mentionner, après Fréd. de Rougemont, que Fréd.-Louis Rœssinger (ISOO à 1862), un médecin qui fut l'un des chefs les plus méritants du parti républicain neuchâtelois. Condamné à mort pour avoir participé à la malheureuse insurrection de 1831 , il obtint que sa peine fût commuée en détention perpétuelle et ne sortit de prison qu'en 1836. Ce patriote, aussi dévoué que désintéressé, versa dans les excentricités religieuses et fit paraître une revue mensuelle, intitulée : Journal de Vàme, qui est l'œuvre d'un mystique exalté. Rœssinger tomba ensuite dans le spiritisme; ses principes ont été exposés dans un ouvrage dont il suffira de donner le titre : la science se rallie à la foi.
Quelques théologiens neuchâtelois — Rougemont et Rœssinger étant des laïques — sont connus par leur prédication ou leur activité littéraire : A.-F. Lacroix, avec son Voyage au temple de Jagonnalh (1850), A.-C. Delachaux, G. -H. Monvert, L. JSagel, etc. Mais, encore une fois, je n'ai nullement l'intention de faire ici un Dictionnaire ecclésiastique pour la Suisse française ; les noms marquants, les œuvres et les faits caractéristiques seuls ont droit à une place dans ce livre.
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Il serait ditficile de consacrer une étude d'ensemble à notre théo-
logie protestante, qiii est en général individualiste et qui brille surtout par le manque d'unité. Chacun tire un peu de son côté et professe de ces « idées particulières » que Calvin ne tolérait pas. On ne constaterait pas cette dispersion des efforts et cette confusion des doctrines chez nos théologiens catholiques; mais nous ne savons rien d'eux, ou nous savons fort mal le peu de chose que nous en avons appris. Le collège des Jésuites de Fribourg, dans le voisinage duquel s'était produite l'abjuration de Ch. -Louis de Haller et qui fut témoin de la conversion de Louis Veuillot, eut certainement sa part d'influence sur les destinées religieuses de la partie de notre pays demeurée fidèle à l'Église romaine. Mais tous ou presque tous les écrivains qui en sortirent sont d'origine allemande ou française. Les ecclésiastiques fribourgeois ou valaisans, dont le souvenir pourrait à .la rigueur être rappelé ici, ont à peine fait de la littérature. Je ne signalerai que le doyen J.-J. Chenaux' (1822 à 1883), botaniste passionné, qui fut, à ses moments perdus, un aimable humoriste. M. le professeur J. Genoud en a fort bien dit tout ce qui convenait dans une biographie publiée par la Revue de la Suisse calholique.