CHAPITRE JI Alexandre Vinet
I. Sa vie et ses œuvres: derniers travaux et derniers jours. — II. Le théologien et le moraliste. — III. Le critique littéraire. — lY. L'écrivain: uji mot sur ses Poésies. — V. Appréciation.
Alexandre Vinet, le « Pascal protestant, » est né à Ouchy, le 17 juin 1797. Sa famille, d'origine française, était établie dans le Pays de Vaud depuis deux générations et y avait acquis droit de
^ Étrennes friboiirgeoises, XIX, 11 et s. Bévue de la Suisse catholique, XIV, 392 et s. (notice de M. J. Genoud).
* Alexandre Vinet, histoire de sa vie et de ses ouvrages, par Eug. Rambert ; un vol. in-8°, Lausanne 1875 (a eu trois éditions, la dernière en 2 vol.). Alexandre Vinet, notice sur sa vie et ses écrits, par Edm. Scherer, Paris, in-12, I8bd. Alexandre Vinet, notice et mémoires, par M. Fréd. Chavannes; Paris, in-8**, 1848 (v. Bévue
bourgeoisie. Son père, Marc Vinet, un fonctionnaire intelligent, de caractère grave et d'humeur chagrine, lutta toute sa vie contre une indigence, qui, pour avoir été décente, n'en fut pas moins dure à subir. Il éleva ses enfants rudement, suivant la vieille méthode huguenote. Comme il avait l'esprit cultivé, qu'il aimait la littérature et passait dans son intérieur toutes les heures qu'il ne donnait point à son travail, il eut soin de faire goûter aux petits Vinet les plaisirs sévères de précoces et fortes études. Sa femme, bonne et simple personne, plutôt gaie, réagissait doucement contre les exigences et les rigueurs paternelles. C'est dans ce milieu austère et besoigneux que s'écoulèrent les premières années de cet Alexandre Vinet dont « on attendait peu. » Il était d'une timidité extraordinaire qu'un système d'éducation tout Spartiate fit dégénérer en sensibilité maladive. Aussi bien, qu'espérer de ce garçon qui tremblait et pleurait toujours?
Les maîtres du collège cantonal eurent avec lui plus de succès que Marc Vinet. L'adolescent, qui avait la passion de la lecture et montra de réelles aptitudes dès qu'il osa les manifester, entra de fort bonne heure à l'Académie. Les étudiants d'alors ne s'amusaient pas moins que ceux d'aujourd'hui. Vinet allait-il se séparer de ses camarades? Continuerait-il à être privé de cette gentille menue monnaie du bonheur qui est le lot habituel de la jeunesse? Son père comprit qu'un régime de sage liberté pouvait remplacer sans péril l'étroite surveillance du foyer. Alexandre fut reçu, en 1812, membre de la « Société de philosophie ; » on y lisait des travaux une fois la semaine, on les discutait et l'on achevait h soirée inter pocula.
suisse^ X, 641 et s., 705 et s., 757 et s.). Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1837 (article de Sainte-Beuve reproduit dans les Portraits contemporains^. Ibid. du 15 janvier 1864. Ibid. V mars 1890 (article de M. F. Brunetière). Partraits littéraires, V, 125 et s. de Sainte-Beuve. A.Vinet, moraliste et apologiste^ ^d^v M. J. Cramer (traduit du. hollandais par M. Th. -A. Secrétan, in-12, Lausanne, 1884). Le Vinet de la légende et celui deThistoire, par M. J.-F. Astié, gr. in-12, Paris, 1882 (extrait de V Encyclopédie des sciences religieuses). Bibl. universelle, XXVIII, n. pér., 5 et s., 223 et s., 387 et s., 497 et s. (articles, réunis depuis en volume, de Eug. Rambert sur « les poésies de Vinet »). Jbid., LV, n. pér., 93 et s.; LVI, 286, et s.; LVII, 444 et s. Étude sur Alexandre Vinet critique littéraire, par M. L. Molines; in-8°, Paris, 1890. Beal- Encyclopédie d'Herzog. Chrétien évangélique de 1858 à 1861. Ibid. de janvier à avril 1890 (« Vinet et son père, » par M. H. Lecoultre). h^ Histoire (déjà citée de M. J. Cart) du mouvement religieux dans le canton de Vaud. Revue chrétienne de 1890 (lettres, d'un intérêt tout ecclésiastique, de Vinet à M. Lutteroth, directeur du Semeur). Lettres d^ Alexandre Vinet, 2 vol. in-12, Lausanne, 1882. Esprit d'Alexandre Vinet, par M. J.-F. Astié; 2 vol. in-12, Genève, 1861. Galerie suisse, III, 888 et s. De Montet.
Les facultés de Vinet s'épanouirent rapidement dans cette atmosphère nouvelle. Et le voilà lancé, toutes voiles déployées, dans la littérature, s'enthousiasmant pour M""^ de Staël et Chateaubriand, apportant à ses leçons un zèle joyeux et fiévreux! La poésie s'en mêla; il fit à la Muse ces deux doigts d'une cour obligatoire entre seize et vingt ans. Pauvres vers, pauvrement rimes, que ceux de Vinet! Cela est facile, cela coule, coule, assez prosaïque et presque plat.
Sa théologie commencée, en 1815, il fonde, avec quelques amis, une société dite des « Études de la Bible » et se fiance à M"^ de la Rottaz, une cousine'. Deux ans plus tard, la place de maître de français au Gymnase de Bâle étarlt devenue vacante, le choix du Conseil d'éducation tomba sur Vinet, qui avait été chaudement recommandé par l'historien Ch. Monnard. Ce poste, convenablement rétribué, c'était l'idéal réalisé : Vinet pourrait, durant ses loisirs, continuer la dogmatique et l'exégèse, et puis l'échéance de son mariage se trouvait singulièrement avancée. Mais la tâche n'était point facile pour le jeune professeur. Enseigner les éléments de la grammaire française et de la rhétorique eût été un jeu pour un vieux pédagogue, ou même pour un débutant moins consciencieux que Vinet. Lui se sentait si dépourvu d'expérience ! Il ne se découragea point. Son discours d'inauguration, morceau assez faible, ne laissa pas de plaire aux Bàlois. Son application, l'intérêt qu'il portait à ses élèves, lui gagnèrent la confiance des autorités et des parents.
Ses études théologiques, auxquelles il entendait ne pas renoncer, lui imposaient, à la vérité, un lourd surcroît d'occupation. Il dut les terminer avec plus de précipitation et moins de sérieux qu'il n'eût fait à Lausanne. Aussi avouera-t-il en 1 831 à Merle d'Aubigné, qui lui offrait une chaire à la Faculté de la Société évangélique de Genève, qu'elles avaient été des « plus insignifiantes. » Et un de ses condisciples, Louis Germond, je crois, lui reprochera sévèrement, un jour.
^ Le mariage avait été arrangé par le père de Vinet, qui avait fini d'ailleurs par prendre son fils en une très vive affection, et qui écrivait au père de la fiancée : « L'idée de l'am — le brave homme n'avait pas eu l'audace d'écrire en
toutes lettres ce terrible mot — ne lui était point venue que je sache. Je l'ai (Alexandre) trouvé dans les meilleures dispositions, et, ce matin, pressé par le temps, parce que je voulais opérer avant leur départ et pouvoir vous en écrire, j'ai procédé avec trop peu de précautions quant à Sophie » {Chrétien évangélique de 1890, p. 17). — On a fait observer que ce mariage entre parents rapprochés, et tous deux de faible santé, constituait une grave imprudence à la charge de Marc Vinet; les enfants d'Alexandre, nés chétifs, moururent très jeunes après une existence qui fut une suite de maladies.
de se jeter dans les luttes de doctrine auxquelles il s'était si mal préparé. Consacré au ministère en 1819, il épousa, dans le courant de la niônu* année, M"^ Sophie de la Rottaz. Une longue correspondance, fort intéressante, entre les deux fiancés, avait précédé ce mariage; je renvoie, sur ce point, le lecteur à la copieuse et vivante biogra[)hie d'Eug. Rambert (chap. II).
Son désir de paisible vie à deux est accompli : « Je suis si complètement heureux qu'il ne me vient pas dans l'idée d'envier le sort de personne. » Un bonheur n'arrive jamais seul; Vinet fut nommé, peu de temps après, professeur extraordinaire de littérature française à l'Université de Bâle. Son premier opuscule, fort médiocre, date de 1822. Le « Réveil » battait son plein dans le Pays de Vaud et ailleurs. Les « sottises » des apôtres du nouveau culte, les conversions instantanées de gens « qui sont incrédules à six et méthodistes à huit heures, » toute cette religiosité échauffée et bruyante ne saurait plaire à l'ancien élève du doyen Curtat. Et Yinet de partir en guerre contre « le curieux mélange d'humilité et d'orgueil » que représentait la chapelle du « Réveil.» La brochure qu'il publia contre les sectaires fut très diversement jugée ; il ne se sentit pas excité à redescendre dans l'arène. Au surplus, un grand deuil — ■ la mort de son père — et une grave maladie dont il ne put se guérir entièrement, tournèrent son esprit vers d'autres idées. Cette maladie, en particulier, avec ses perpétuelles menaces de rechute, semble avoir exercé une influence décisive sur le caractère et peut-être sur l'intelligence de Vinet. « Je ne crois pas, disait M"'^ Vinet à Eugène Rambert, que, depuis 1823, il ait jamais eu quinze jours francs. » Quoi de plus psychologiquement vraisemblable, de plus humain, que l'approfondissement inquiet et douloureux du problème de la destinée, aux heures d'épreuves et d'angoisses? Ces heures ont duré toute une vie, et, si l'on veut chercher l'énigme des transformations qui s'opérèrent dans les croyances et les pensées de Vinet, j'estime qu'il ne faut pas regarder autre part.
L'activité du professeur, comme publiciste, date de 1826. Un bon article, envoyé en 1823 au journal La Morale chrétienne, s'élevait contre l'indifférence des masses à l'égard de la morale et contre les meneurs du « Réveil » qui ne parlent que de la Grâce. Mais, en 1824, un changement notable se remarque dans ses idées. Il critique « le principe spécieux mais faux d'une religion d'État; » à ses yeux, « la protection du gouvernement est un joug, » et l'Église n'est « jamais si forte que quand on l'abandonne à ses propres
forces. » La loi vaudôise du 24 mai 1824, dirigée contre le mouvement méthodiste, intolérante dans son but et vexatoire dans son application, ne fit qu'accentuer l'opposition de Vinet aux partisans du christianisme officiel ; et, la Société de morale chrétienne ayant ouvert un concours sur la question de la liberté des cultes, il s'empressa d'entrer en lice, sous le drapeau de la liberté. Son Mémoire, qui parut en 1826, fut couronné^ et attira sur le nom de l'auteur l'attention de tout le monde protestant. Rédigé dans une langue qui n'est pas très pure et qui verse aisément dans la déclamation, l'ouvrage de Vinet renferme une démonstration solide et lumineuse de la nécessité d'une séparation entre l'Église et l'État.
Le travail intérieur se poursuit chez Vinet, à travers de longs retours de maladie et de courts intervalles de santé. Le problème de la liberté religieuse qu'il avait soulevé avec tant d'éclat, l'entraîna dans quelques discussions sur lesquelles il me sera permis de passer ; elles lui valurent de hautes approbations et de petits déboires, entre autres une condamnation à une légère amende et un arrêté qui le déclarait incapable de remplir des fonctions pastorales pendant deux ans.
Tout cela ne l'avait point détourné d'une entreprise littéraire qu'il annonçait déjà en 1827 à Ch. Moniiard : « Je m'occupe d'un travail qui prendra la plupart de mes heures de loisir cet hiver. C'est une chrestomathie française dans le genre de celle de Noël et Laplace, mais sur un plan fort différent. Beaucoup moins de morceaux, mais beaucoup plus étendus et tous classiques, avec des notices sur les genres et sur les auteurs... Tel que je le conçois, il serait, si l'exécution en était bonne, beaucoup plus utile que la carte (T échantillons de M. Noël. » L'ouvrage fut publié en trois volumes, de 1829 à 1830; il est trop connu et il a fourni une trop belle carrière pour que je m'y arrête et tnême pour que j'aie à célébrer, après Sainte-Beuve, tant les mérites de la Chrestomathie que ceux de l'éloquent et brillant Discours sur la littérature française qui lui sert d'introduction et qui est un chef-d'œuvre, tout simplement. « Je ne me lasse pas, disait le critique des Lundis, de repasser les jugements de l'auteur, qui sont autant de pierres précieuses, enchâssées l'une après l'autre... Je ne trouve pas un point à mordre, tant le tout est serré et se tient. » Il y aurait quelques réserves à faire sur certaines opinions énoncées dans les lettres dédicatoires placées en
^ La Commission du concours comptait parmi ses membres plusieurs hommes éminents : Guizot, de Barante, de Broglie, de Rémusat, Stapfer, etc.
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tête de la deuxième édition de la Chrestomathie , Ainsi les idées de Vinet sur l'enseignement des langues modernes dans les écoles sontelles exposées dans une forme trop oratoire et n'ont-elles rien de bien pratique; il sacritîe la grannnaire avec une désinvolture qui surprend chez un pédagogue de profession'.
Vinet semble bien décidé à préférer la littérature aux discussions ecclésiastiques et religieuses. Il mande à l'un de ses correspondants, Ami Bost: « Ah! comme votre aversion pour les querelles du jour trouve un écho dans mon cœur ! Mais vous les haïssez par un principe d'amour, et moi ne serait-ce pas par simple goût de tranquillité? Je le crois. » Quelque désir qu'il eût de ne point se mêler aux débats irritants des partis, il n'avait pu demeurer indifférent au mouvement révisionniste qui se produisit dans le Pays de Vaud, en 1830 et 1 831 . La Constitution de 1815, œuvre de réaction contre la charte démocratique de 1803, était battue en brèche par tous ceux qui réclamaient l'extension des droits du peuple et un gouvernement moins oppressif ou moins étroit. Une Constituante fut nommée, et Vinet pensa que le moment était bien choisi pour faire triompher une solution libérale dans la question des rapports entre l'Église et l'État. Sa brochure, très éloquente. Quelques idées sur la liberté religieuse, n'eut point d'écho : la nouvelle Constitution vaudoise ne proclama pas le principe cher au professeur de Bâle. Il faut avouer que des lettres affolées de Vinet, publiées dans le JSouvelliste vaudois de Monnard ou la Discussion publique de Burnier, étaient peu propres à impressionner favorablement une assemblée qui n'entendait pas immoler les prérogatives de l'État aux tapageuses réclamations des sectaires : « Méditez sur la liberté des cultes à genoux, s'écriait-il..., et venez ensuite, si vous le pouvez, nous opposer vos frêles objections, vos mesquines mesures, votre sagesse naine et votre théorie de pièces rapprochées ; essayez vos petites chaînes à la conscience des peuples, et indiquez une ornière dans la boue à ce char de feu du prophète, qui dédaigne la terre et prend son chemin dans les cieux ! » On ne persuade pas les gens à coup d'invectives et d'images bibliques. Et il n'est pas nécessaire de prouver par d'éclatantes maladresses l'ardeur de ses convictions.
^ On sait que la Chrestomathie de Vinet a été refondue par les soins de Rambert, qui dit fort bien, dans des notes manuscrites que j'ai sous les yeux : « L'ouvrage de Vinet, quels que soient ses défauts, renferme des trésors d'expérience littéraire et morale. Des générations déjeunes gens en ont été nourries. C'est une partie de
notre tradition J'espère que, plus tard, il se trouvera quelqu'un pour faire à la
Chrestomathie de Vinet-Rambert ce que j'ai fait à la Chrestomathie de Vinet, et que l'ouvrage pourra ainsi refleurir de génération en génération. »
Le monde religieux applaudit au talent du polémiste. Des places très honorables lui furent offertes, comme professeur ou comme pasteur, à Montauban, à Bâle, à Genève, à Lausanne; il les refusa toutes, obéissant aux scrupules d'une extrême modestie. Vers la même époque, le SemeMr (fondé à Paris, en 1831, par Stapfer et son groupe) s'attacha Vinet qui, plus tard, ne put se résoudre à accepter la direction du journal : « Je n'ai ni assez d'idées, ni assez lie connaissances, ni assez de style, pour être vraiment utile au Semeur. » Ses articles sur des problèmes de morale religieuse et surtout ses études littéraires sur des contemporains, mirent le sceau à sa réputation et consacrèrent son autorité. Entre-temps, paraissaient les Discours sur quelques sujets religieux, qui comprennent quatorze morceaux dans la première édition et vingt-six dans la quatrième. Ce recueil a une tendance éminemment apologétique : il s'agit pour l'auteur de montrer, selon le mot de Rambert, « ce qu'il y a de sagesse dans la folie de la croix, » de plaider la cause du christianisme devant le tribunal de la raison. « C'est dans ses Diswurs, a écrit Scherer, que le public protestant le cherche, l'aime et l'admire. C'est là que des appréciateurs délicats se plaisent à reconnaître un genre nouveau de littérature religieuse, aussi remarquable par la fermeté de l'enseignement que par les ressources et les grâces du langage. L'autorité morale y est si doucement tempérée et comme déguisée par l'humilité personnelle ; la rigueur inflexible des principes s'y allie si bien à une affectueuse sympathie; la forme littéraire est si constamment distinguée, en même temps que la préoccupation du prédicateur est si sainte qu'on finit par s'y attacher avec an sentiment mêlé de reconnaissance et de vénération. »
Diverses vocations parviennent encore à Vinet. L'insuffisance de sa vie chrétienne et de ses études lui sert de prétexte à ne point quitter Bàle, où il est maintenant professeur ordinaire de littérature française à l'Université. « Je ne sais bien quoi que ce soit, dit-il dans une lettre à M. Jaquet, je suis un ignorant frotté de science. » Et puis, il manque « d'esprit pratique, de sûreté de coup d'œil, de conséquence. » Sa santé, d'autre part, lui donne des inquiétudes de plus en plus vives, ses enfants sont pour lui un sujet de perpétuelles angoisses. Il est surprenant, qu'au milieu de tant de souffrances physiques et morales, il ait trouvé la force d'accomplir une besogne qui eût effrayé bien des hommes de constitution robuste et de destinée heureuse. Un cours, qu'il refondit, sur les moralistes français, de nouvelles éditions de sa Chrestomathie, ses Essais de philosophie
morale et de morale religieuse (1837) attestent une activité qui ne se relâche jamais.
Nous avons vu que les sollicitations les plus pressantes et les plus flatteuses ne réussirent pas à le détacher de « ce pavé de Bâle, où il n'y avait pas une pierre qui ne lui fût devenue chère et sacrée. » Mais l'air du pays, l'horizon de la terre natale sont un besoin pour le cœur et pour les yeux. Le moment arriva où il n'eut plus le coulage de résister aux appels de la patrie vaudoise. Il accepta, en 1837, la chaire de théologie pratique à l'Académie de Lausanne et entra en fonctions le même jour que Sainte-Beuve. Son discours d'inauguration, très noble et très sincère, eut un retentissement extraordinaire dans le canton de Vaud ; il signifiait une adhésion généreuse aux doctrines du « Réveil, » humanisées et nationalisées, dépouillées de leur étroitesse sectaire et de leurs excroissances exotiques. Malheureusement pour Vinet, la paix religieuse n'était encore qu'un rêve, la tolérance n'avait gagné son procès ni devant le public, ni dans la législation. Et le voilà engagé dans les luttes que provoque la réorganisation de l'Église nationale! Il n'ose pousser jusqu'aux dernières conséquences son système de la séparation de l'Église et de l'État, il cherche des compromis, propose des transactions. Il ne paraît avoir brûlé ses vaisseaux que dans son Essai sur la manifestation des convictions religieuses, etc. (1842), qu'il rédigea en 1839^ et qui fut couronné à l'occasion d'un nouveau concours ouvert par la Société de morale chrétienne.
La mort de sa fille bien-aimée, un grave accident — une chute aux suites de laquelle il faillit succomber — l'avaient replongé dans la tristesse et les anxiétés. Il ne se consola qu'avec peine et ne se rétablit que lentement.
Le travail ne cessait cependant d'être pour lui le plus impérieux des besoins et des devoirs. Son Essai, dont je viens de transcrire le titre et qui est sans contredit l'un des ouvrages ayant exercé la plus grande influence sur la société protestante, avait été précédé de ses Nouveaux discours sur quelques sujets religieux (1841), dont j'extrais ce passage, qui résume tout le livre : « Il faut à l'Église
un nouvel âge héroïque Il faut qu'elle sache trouver la guerre
au sein de la paix. Mais quelle guerre, sinon celle de l'esprit contre
^ Une année après que M. Gladstone eut publié en Angleterre ses deux volumes sur les Bapports de l'Église et de l'État, conçus dans un esprit diamétralement opposé; Macaulay les avait si impitoyablement analysés que l'auteur se vit, avoue-t-il, « le dernier homme sur un navire en train de couler. >
la chair, et de la volonté de l'amour contre la volonté de l'égoïsme? Cette guerre seule, cette lutte du chrétien contre lui-même, ce travail de perfection, signalera au monde sa présence et son vrai caractère. Et quel temps fut plus propice que le nôtre à fixer l'attention générale sur ce phénomène sublime! L'âme humaine semble vacante. Au milieu des grands spectacles qu'il se donne à lui-même, l'homme s'ennuie. Il ne sait pas d'avance tout ce qu'il verra, tout ce qu'il fera, il sait déjà tout ce qu'il éprouvera; ne l'a-t-il pas éprouvé et comme épuisé du premier coup? Le christianisme, au milieu de tant de choses épuisées, est la seule chose nouvelle, jeune, inépuisable. » Et il demande aux chrétiens s'ils sont de « simples amateurs de sagesse évangélique, » ou d des champions et des soldats de Jésus-Christ. » La morale chrétienne se confond pour lui avec le christianisme , elle est le christianisme tout entier. Avec quelle chaleur d'indignation ne rejette-t-il pas cette religion « d'amateurs, » sèche et rubricaire, stérile et mondaine, qui vit de formes et de mots, tandis qu'elle devrait être le triomphe de l'amour sur l'égoïsme, de la sanctification sur le péché!
Les sujets religieux auraient-ils détoujné l'attention de Vinet des choses de la littérature? Ses leçons de théologie, réunies en volumes plus tard (Théologie pastorale, VHomilétique, VHisioire de la prédication parmi les réformés de France au XYIV"^ siècle', etc.), quelques brochures, entre autres celle, assez diffuse et plus alarmée que probante, sur Le socialisme considéré dans son principe (1846), n'avaient pas absorbé toute sa sève. Ayant remplacé momentanément Ch. Monnard comme professeur de littérature française à l'Académie, il lui succéda l'année suivante. S'il renonçait à l'enseignement de la théologie, c'est que la révolution vaudoise de 1843 persévérait dans la vieille politique d'intolérance religieuse et qu'il « voulait être dans une position où le silence ne fût pas imposé » à ses convictions les plus intimes. Son indépendance d'allure, ses accointances avec l'Église libre le firent comprendre dans l'hécatombe académique de 1846. Destitué, il continua, dans une institution provisoire, connue sous le nom de « Cours libres, » l'histoire de la littérature française qu'il avait commencée à l'Académie ; cette Histoire, qu'il projetait d'écrire, dont il a dispersé de nombreux chapitres dans les journaux et dans ses cours, ne nous est parvenue qu'cà l'état de fragments
' Son grand ouvrage: Philosophie du christianisme, inachevé, veut être encore cité ; M. Astié a essayé de le reconstituer dans son Esprit de Vinet (voir bibliographie, p. 494, en note).
édités après sa mort, .le parlerai tout à l'heure de son Histoire de la liUérature française au XVIW^ siècle, de ses Moralistes français des XVI""^ et XVW siècles, de ses Poètes du siècle de Louis XIV, de ses Études sur la littérature française au XW^ siècle, ou, du moins, j'en indiquerai les côtés caractéristiques.
Mais la fin approchait. La santé de Vinet, plus mauvaise que jamais, était incapable de résister à tant de luttes et d'acharné labeur. Lui-même sentait que l'instant du suprême repos allait venir. « S'exercer à mourir! » écrit-il en tête de son agenda pour 1847. « S'exercer à mourir? » N'avait-ce pas été la pensée de toute sa vief Ah! certes, il eût aimé donner deux ou trois années encore à quelques grands ouvrages sur le chantier. Le monde cependant le fatigue et le navre. Il gémit, en 1845, dans une lettre à Tœpffer : » Je suis malade et je vis au milieu d'un peuple malade, au sein du désordre intellectuel et moral le plus pénible à voir. » Ces accès d'amer découragement font place, dans les derniers temps, à des élans d'humilité, de pardon et d'amour. Je ne sais rien de plus touchant que le récit de son agonie, dans le Vinet d'Eugène Rambert. Chrétien ou non, le lecteur ferme le livre, la tête baissée, les larmes aux yeux. Quel exemple ! Que de charité, de soumission et de foi ! L'apôtre est arrivé au terme de sa carrière; il a dépouillé ses passions, ses travers, ses faiblesses; il n'est plus qu'un saint regardant vers son Dieu.
Vinet s'éteignit, après de longues souffrances, le 4 mai 1847.
Cette biographie, bien écourtée, nous apprend peu de chose sur la valeur intellectuelle de Vinet. Il y a là une lacune à combler, et c'est ce que j'essaierai de faire en étudiant successivement les diverses faces de son talent. Je m'occuperai, en première ligne, des mérites du théologien et du moraliste.
Ses études, fort incomplètes, ne l'avaient préparé à être ni un dogmaliste, ni un exégète bien remarquable. Il apporta, dans sa théologie, non point de la science mais de la pensée et du sentiment. Son cœur eut autant de part que son esprit au développement d'une conception religieuse dont Scherer a signalé les progrès avec sa netteté habituelle : « Amené à l'Évangile par le « Réveil, » il éprouva d'abord la dogmatique de celui-ci, il analysa les idées de l'enseignement que cette dogmatique avait formulé, il en dégagea
la philosophie, il y chercha les arguments d'une apologétique nouvelle. L'originalité de cette apologétique suffit pour montrer que, dés le principe, Yinet sut s'approprier ce qu'il acceptait, et les notes qu'il écrivait pour son usage prouveraient au besoin qu'il fit en tout temps ses réserves. Cependant Vinet se préoccupa de plus en plus du devoir de la formation individuelle des convictions; il s'abandonna toujours plus au besoin d'assimilation religieuse, et il devint plus indépendant à mesure que sa théologie devint plus intérieure. » Le christianisme est, selon lui, « un fait de conscience aussi bien qu'un fait de révélation. » Tout repose pour lui sur l'autonomie de la conscience.
La religion traditionnelle, terre-à-terre, indolente, des Églises romandes l'avait amené à phercher au delà des formules officielles et des notions admises. Le « Réveil, » simple retour à l'Évangile au début, s'était bien vite dogmatisé et desséché. L'intellectualisme piétiste ne pouvait satisfaire Vinet davantage que le supranaturalisme rationnel généralement professé dans la Suisse française. L'auteur des Discours sur quelques sujets religieux sacrifia de plus en plus la lettre qui tue à l'esprit qui vivifie. Le doctrinarisme lui a[)parut comme un obstacle aux manifestations de cette foi vivante qui veut consister dans un pur assentiment aux Écritures; et il fut l'initiateur du spiritualisme chrétien et de l'individualisme religieux. Il protesta contre l'ingérence du gouvernement dans les affaires de la conscience, contre la politique mettant les croyances sous tutelle, il prêcha l'Évangile primitif, librement accepté et sérieusement suivi, affranchi de toutes les systématisations qui l'ont altéré et de toutes les lois qui l'ont avili sous couleur de le protéger, — l'Évangile, source de perfection morale et non point prétexte à métaphysique pour les théologiens. « La sainte folie de l'Évangile, » voilà toute la doctrine de Vinet, avec la liberté de cette sublime folie. « Le christianisme, a-til dit dans ses JSouveaux discours sur queques sujets religieux, est autre chose qu'un ensemble de dogmes; il est surtout le principe d'une nouvelle vie. »
A d'autres égards, Vinet est bien de la famille des âmes orageuses et craintives. S'il ne voit pas toujours, comme Pascal, un abîme à ses côtés, il ne peut se délivrer de l'obsession du péché. Il entendait les refus opiniâtres de l'homme naturel aux appels du Christ; sa grande intelligence, que le doute visitait parfois, ne lui inspirait que la suspicion et la défiance du Moi ; toute sa vie était martyre d'une foi agitée et tremblante. Spectacle étrange et déconcertant! Ce chrétien, fervent et vertueux entre tous, n'a jamais possédé la paix. Au
début, comme à la fin de sa carrière, il s'accuse et se condamne. Il dira bien, à son ami Forel : « Je suis optimiste, parce que je crois en Dieu, que Jésus-Christ a manifesté. » Mais quel optimiste que l'auteur de ces lignes, tracées en 1833: «Je cherche partout le mal, parce qu'il est dans mon cœur. Je ne sais point quel vice je n'ai pas. » Et, en 1835, Vinet déclare : « Il y a en moi un fond de malignité prêt à se soulever comme une fine poussière, au plus léger souffle, pour se répandre sur tout ce qui m'entoure. » En 1847, la veille de sa mort, il pousse ce cri : « Demandez à Dieu que je vive pour me convertir ! » Et quelle place ses « doutes insolents, » les « visions effrayantes de son Tartare, » n*occupent-ils pas dans ses confessions? Je renonce à comprendre ce christianisme fermé à la sérénité, à l'espérance, au bonheur. J'y trouve quelque chose de maladif et de déprimant. L'ascension de l'homme vers le ciel, ne devrait-elle pas être plus triomphante? Nos communications avec Dieu seraient-elles donc celles d'esclaves rampant et se convulsionnant aux pieds de leur maître? L'individualisme religieux, tel que l'a sinon conçu du moins pratiqué Vinet, ne conduirait-il pas à l'anéantissement de l'individu? Ou ne faudrait-il voir là que des phrases empruntées au style de nos liturgies éplorées et gémissantes? Non, n'est-ce pas? Mais alors, cette belle et noble nature de Vinet ne s'est-elle pas volontairement amoindrie? Et cette destruction systématique du Moi n'aurait-elle pas, pour des caractères de trempe ordinaire, des conséquences tout autrement funestes? La confiance anime et fortifie, le découragement débilite et tue.
Il y aurait un parallèle intéressant et douloureux à établir entre deux des consciences et des esprits les plus élevés du protestantisme, entre Haller et Vinet, tous deux chrétiens ardents et tous deux hantés par l'idée du péché au point de se consumer dans de mortelles détresses. N'est-ce pas Haller qui se lamentait ainsi, dans sa dernière lettre à Heyne: « Si près de l'éternité, je me tourne vers le Sauveur... Mes péchés sont rangés là, devant moi, et c'est une épouvantable armée, recrutée soixante-dix ans durant, qui se lève contre moi ! Je ne peux lui opposer que l'infinie Miséricorde.. . »
Le moraliste, l'homme de la conscience, a, en Vinet, absorbé le théologien comme il va dominer le critique. Vinet cherche et voit, en nous et dans nos œuvres, essentiellement le fond moral. S'il s'est prêché et jugé avec une extrême sévérité, il a, en général, pour les autres une charité bienveillante et fraternelle. Rien d'amer dans ses enseignements, rien qu'une soif ardente de régénération
par la vérité, la justice et l'amour, rien qu'une grande puissance de conviction et de sympathie. On ne s'étonne point (ju'il soit devenu pour beaucoup un « directeur » et que, par exemple, la moitié de sa correspondance soit une sorte de prédication laïque. Il serait facile d'extraire un volume, non point exquis mais bien lié et savoureux, des « pensées » éparses dans ses livres et dans son journal. Elles sont souvent trop subtiles, l'expression manque aussi de netteté et d'élégance. J'en glane quelques-unes, de-ci de-là, que je transcris sans ordre: « On se connaît bien en général, mais à chaque instant on s'ignore. .. Déserté par ses espérances, on s'enveloppe dans ses souvenirs... On aime mieux être dominé qu'endoctriné... Condition pour le bonheur: très peu d'idées et des idées bien réglées... Une supériorité éclatante nous afflige bien moins d'im rival qu'une apparence d'égalité... Défiez-vous des doutes qui arrivent à la suite d'un affaiblissement de la vie morale... Il n'y a qu'une chose aussi poétique que le doute : c'est la foi... D'ordinaire, les questions sociales sont tranchées et non résolues... L'amour de la gloire, dangereux voism pour l'amour: l'un perd tout ce que l'autre gagne... Prier Dieu, ce n'est pas le haranguer... Il nous faut une passion contre nos passions. . . « Ce n'est [)as très vif, c'est ingénieux et |)rofond.
Mais c'est à Vinet critique littéraire que je voudrais m'arrêter plus spécialement. « Quand je rassemble mes plus anciens souvenirs, écrivait naguère M. Brunetiére, et que je fais mon examen de conscience, je ne trouve pas d'historien de la littérature à qui je doive plus et de qui j'ai plus appris... Il y a bien déjà quinze ou vingt ans que je ne le lis plus, que je me garde même soigneusement de le lire, pour m'être jadis aperçu que si j'avais par hasard une idée, Vinet l'avait toujours eue avant moi. » Cet hommage a son prix, et peut-être les Français qui ont, la plupart, méconnu ou ignoré Vinet, vont-ils admettre maintenant, avec Sainte-Beuve, que le professeur de Bàle et de Lausanne a été l'un des écrivains « qui firent le plus d'honneur à notre littérature. » J'ai donné plus haut la nomenclature à peu prés complète de ses ouvrages de critique; j'y ajouterai les Mélanges, publiés en 1869, et qui contiennent deux de ses meilleurs articles : une grave et abondante étude sur Bourdaloue, une charmante fantaisie sur le liobinson de Daniel de Foë; j'y devrais ajouter encore les Éludes sur Biaise Pascal où Vinet a, entre
autres, essayé de (Jéniontrer que les Pensées pourraient fournir les éléments d'une véritable apologétique'.
On ne me demandera point de passer en revue tous ces volumes. Ils portent sur la littérature des trois derniers siècles, mais s'il paraissent très divers à raison de la diversité même des sujets, ils sont très semblables par l'uniformité de la méthode et l'unité parfaite de l'inspiration. Je pourrai dés lors les caractériser en termes généraux, quitte à m'attacher de |)référence à l'un ou à l'autre. Si Vinet avait assez vécu pour composer VFIistoire de la littérature française qu'il rêvait d'écrire, il aurait sans doute fait de l'histoire des idées morales l'objet essentiel de son œuvre, et négligé, au rebours de presque tous ceux qui ont traité la môme matière avant ou après lui, les problèmes d'esthétique pure. C'eût été chose intéressante et neuve que ce tableau de l'évolution de la morale littéraire. Et comme la manière de Vinet eût été originale, comme sa psychologie pénétrante, comme ses vues élevées, comme son « éloquence de réflexion et de conscience » eussent renouvelé un genre qui avait tenté M'"^ de Staël et que l'illustre Vaudois eût posé sur des bases larges et fermes! Quant aux ouvrages qu'il nous a légués, il ne faudrait pas les considérer comme des travaux définitifs, amoureusement revus et minutieusement corrigés. Les uns sont formés de morceaux insérés originairement dans les revues de l'époque; les autres — ainsi La littérature française au XVIU'^^ siècle — embrassent les cours de Vinet, reconstitués au moyen des « notes » du professeur et des cahiers de ses élèves.
Remarquons d'abord que Vinet n'a point de systèmes en critique; il n'a que des principes. Éminemment individualiste, ici comme dans les autres domaines, il juge les écrivains d'une façon toute subjective, sans se soucier beaucoup de les replacer dans leur milieu, de faire la part de leur véritable caractère. Il aime, d'un autre côté, à trouver une conscience dans un auteur et des enseignements dans un livre, confondant d'ailleurs la personnalité même de l'écrivain avec celle qui paraîtra se révéler dans son œuvre.
On constaterait qu'il s'est trompé plus d'une fois, en oubliant combien nous sommes experts à nous dédoubler et combien peu,
* C'est ce que M. J.-F. Astié a cru devoir admettre dans son édition des Pensées de Pascal (2''»«' édition, in-12, Paris, 1883). Mais il paraît certain que Vinet et M. Astié ont pris leurs désirs pour des réalités. Rambert l'avait fort bien établi et M. Brunetière a complété la démonstration dans la première série de ses Études critiques sur Vhist. de la Utt. franc., p. 63 et s.
dans nombre de cas, la réalité vivante correspond aux attitudes littéraires. Un ouvrage moral signifiait à ses yeux un homme moral, et cela suffisait pour motiver son indulgence ou conquérir sa sympathie. Il était d'une si parfaite bonne foi ! Aussi voyait-il volontiers de belles cames partout; il leur souhaitait bien, par-ci par-là, un peu plus de piété, un peu plus de sérieux, que sais-je? mais l'ouvrier devenait excellent pour Vinet dès que l'ouvrage semblait être vertueux. Cette douce manie avait le don d'exaspérer Sainte-Beuve, qui disait un jour, dans une lettre à Olivier : « Au diable les mystiques!... Nous avons ici tous les défauts et toutes les absences, mais nous avons du moins la proportion et la mesure. » On ne peut s'empêcher de sourire, quand on lit certaines appréciations de Vinet sur des gens que, dans la candide sincérité de son cœur abusé, il portait aux nues, alors qu'il les aurait méprisés peut-être s'il avait connu les misérables dessous, les hontes et les scandales de leur existence. Il n'imaginait pas, lui, le provincial innocent et crédule, qu'on pût écrire Corinne et fournir le thème d'Adolphe, composer le Génie du christianisme en ayant sur ses genoux une femme qui n'était point M'"*' de Chateaubriand, chanter les Feuilles d'automne ou les Voix intérieures, tout en donnant à Sainte-Beuve l'occasion de préparer son mystérieux Livre d'amour. J'insiste sur ce point, parce qu'en notre temps de scepticisme et d'irrévérence, bien des lecteurs seront enclins à se demander si Vinet ne s'est point moqué d'eux ; il est bien entendu qu'il a été seulement dupe.
Il était, au reste, peu renseigné, et, quoiqu'il eût beaucoup lu, il ne peut être classé ni parmi les curieux, ni, non plus, parmi les érudits ou les savants. Effectivement, sa science est tout intérieure. Et puis, ses éludes n'avaient pas été très complètes. Les classiques, en particulier, étaient trop exclusivement artistes pour qu'il en eût fait sa nourriture intellectuelle et les littératures étrangères ne lui ont jamais été bien familières. « Vinet fait penser, constate M. Brunetière, il aide surtout à penser, ou mieux il y excite. » C'est bien cela. Les livres servent avant tout à évoquer ses propres idées morales et littéraires. Il tire à peu près tout de son fond, ouvre une enquête approfondie sur les œuvres elles-mêmes sans chercher au delà, les interroge, les analyse, les discute, les confesse, les apprécie, s'aide peu des lumières d'autrui pour y voir plus clair, ne juge le pays que par ce qu'il y a personnellement découvert, ne prend conseil que de ses sentiments, de ses goûts et de ses principes. Quoi de plus naturel qu'un critique sérieux qui procède ainsi soit amené à méditer beau-
coup pour ne point tomber dans le résumé plus ou moins substantiel? El voilà comment il est arrivé (jue nombre des articles de Vinet sont de véritables cours de psychologie ou de morale, où l'ingéniosité de la réllexion et les consciencieux voyages autour des sujets font passer sur quelque excès de parti pris chrétien. Ce n'est certes pas, je le veux bien, un théologien qui parle, mais un croyant austère et fervent, au regard duquel l'esthétique est inséparable des hautes vérités religieuses ou morales. Qu'il ressemble peu aux indifférents ou aux impassibles de la critique ! Comme il va droit aux questions suprêmes ! Comme il tient en petite estime les volumes légers et profanes ! Comme il a peu de sympathie pour les simples gens d'esprit, ou pour les épicuriens aimables auxquels l'énigme de la destinée n'en dit pas plus long qu'à Roger Bontemps !
Sa passion pour les choses graves ne l'aurait-elle pas conduit à commettre quelques injustices? Qu'on se souvienne, par exemple, de l'une ou l'autre de ses pages sur Bérenger ! Et n'a-t-il pas professé cette étrange théorie : « Dieu a voulu que tout ce qui est bon fût beau. » De là des admirations qui nous étonnent ou des prédilections qui nous scandalisent un peu. Comment expliquer, sinon par des raisons exclusives de toute considération d'art, tant d'éloges prodigués à ces très honnêtes et très médiocres écrivains qui s'appellent Alexandre Guiraud ou Emile Souvestre? De là, aussi, des sévérités excessives et des blâmes au moins indiscrets. Je ne puis lire sans quelque impatience cette fin d'une étude sur George Sand : « George Sand sait-il, comprendra-t-il que, de bien des réduits inconnus, la prière est montée vers Dieu pour lui, l'infortuné génie et pour ceux que tous les jours quelqu'un de ses livres avance d'un pas vers l'abîme? Ah ! s'il le savait, et s'il pouvait le comprendre! » Ceci n'est plus de la charité chrétienne, c'est de la prédication importune. Mais ces erreurs sont assez rares chez Vinet. Notez qu'on le trouvait, dans un certain monde, bien façonnier et bien timide encore avec les George Sand, les Michelet, les Quinet, les Yictor Hugo! Adolphe Monod lui reproche, en termes plus ou moins voilés (Lettres, II, 34) de ne pas condamner Hugo avec l'énergie qui conviendrait: « Votre pensée est si abstraite que, pour ma part, j'ai de la peine à la suivre. » Pas tant de ménagements, de périphrases ambiguës, de réserves prudemment enveloppées : de claires et vigoureuses protestations! Et le pauvre Vinet de se tourmenter, d'éprouver de véritables remords. Est-ce donc qu'il transigeait avec sa conscience et avec sa foi ?
Il faut bien dire ceci pour peu que Ton ait à cœur de parler avec franchise. Mais ce n'est point là l'important. L'important a, il est vrai, été signalé si bien et tant de fois que je ne songe pas à le répéter longuement. Vinet serre de si prés les œuvres, il les juge en général de si haut et d'un œil si perspicace, qu'il est certainement un maître dans la caractéristique des écrivains. Ses analyses sont des modèles de finesse et d'exactitude, à condition toutefois qu'il ne s'égare pas à chercher l'homme sous l'auteur, une àme dans un livre; elles se distinguent par une extraordinaire netteté, malgré quelque désordre dans la composition, par un bonheur d'expression qui surprend souvent chez ce styliste de second rang, par la mesure autant que par le relief, par la solidité autant que par l'abondance, si d'ailleurs on peut regretter que Tune ou l'autre soit décidément trop délayée ou trop subtile. « Yinet. écrit Edmond Scherer, tient un balancier dont il frappe, sur l'or le plus fin, des médailles incomparables. » La plupart du temps, quelques lignes, quelques mots, lui suffisent pour tout éclairer d'un trait lumineux. Ainsi, quand il montre que, de tous les dons de Victor Hugo, « le plus éminent est la volonté; » ou quand, répondant à Chateaubriand qui appelle la situation de René la passion du vague, il insinue que c'est plutôt « le vague de la passion; » ou encore, quand traçant un parallèle entre Bossuetet Bourdaloue, il dit : « le catholicisme de Bourdaloue rétrécit son christianisme ; il n'a pas le bonheur de s'oublier comme Bossuet. »
Et ne croyez pas qu'il soit invariablement solennel I II a ses moments d'ironie, ses jours d'esprit : « Le livre de M. Quinet — Ahsvérus — comme expression de désespoir m'avait paru bien triste; comme expression d'orgueil, il me paraît plus triste encore. » Ou ceci : « On sait de reste ce que c'est que la morale des chansons de Bérenger, chanson elle-même. » Ou enfin cette appréciation pétillante de verve sur la prose de Voltaire: « Sa prose légère, vive, brillante... a la vivacité de l'esprit, rarement la- chaleur qui vient de l'àme; elle abrège, elle ne concentre pas... elle me fait l'effet d'un objet en bois qu'on veut enfoncer dans l'eau et qui remonte toujours; elle n'a point de défauts, mais les qualités essentielles lui manquent. » M. Molines fait observer, dans sa belle étude sur Alexandre Vinet critique littéraire, que « s'il ne satisfait que médiocrement la curiosité, il provoque la réflexion. » Il me paraît que la curiosité et la réflexion trouvent toutes deux leur compte dans les études de Vinet.
Que de choses ne resterait-il pas à exprimer? Nous savons combien est riche sa provision d'idées fortes, d'aperçus ingénieux-, de juge-
ments définitifs. Son livre sur F^ascal serait tont uniment un chefd'œuvre de critique et de psychologie, si Vinet ne s'était mis en tête de voir dans les Pensées un traité d'apologétique. On n'a pas mieux apprécié que lui Bourdaloue, La Fontaine, Voltaire — Rousseau l'a, en revanche, assez mal inspiré, — M™* de Staël, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Hugo. Prose ou poésie, fables ou sermons, romans ou philosophie, il aborde tous les genres avec la même intelligence; il manifeste une surprenante souplesse, une merveilleuse faculté d'assimilation, et, quoiqu'une lecture superficielle de ses travaux littéraires puisse donner une certaine impression d'étroitesse et de monotonie, il est capable de tout comprendre sinon de tout admirer, de tout animer sinon de tout dire avec éclat.
On a vanté sa modération, son urbanité, sa « redoutable » bienveillance. J'éprouve quelques scrupules à m'associer sans réserves à ces éloges. Son langage est, en général, d'une parfaite convenance et même d'une remarquable aménité. Vinet, bon et modeste comme il Test, ne se laissera pas entraîner facilement à l'âpre dédain, au sarcasme altier, à ces impitoyables exécutions auxquelles se sont exercés ou devant lesquelles n'ont point reculé de ses devanciers, de ses contemporains ou de ses successeurs. Le chrétien, s'il était nécessaire, tempérerait les rigueurs du juge. Mais s'il n'a pas eu les emportements, il a connu les impatiences et les sévérités de tous les hommes très convaincus. Tenez I un article sur la Chute d'un ange de Lamartine est d'une cruauté que j'ai peine à excuser, — quels que soient les côtés affligeants de la géniale erreur du poète, — surtout quand je le rapproche de ses excès d'indulgence envers des écrivains de quatrième ordre. C'est que Vinet, prévenu en faveur des ouvrages, même très médiocres, où les bonnes intentions suppléent au talent, est fort mal disposé à l'égard des livres qui lui paraissent porter atteinte à la religion ou à la morale. Il s'est efforcé d'être impartial; il n'a pas réussi à l'être toujours, et je ne l'en blâmerai pas trop, l'impartialité absolue supposant un scepticisme si détaché que je lui préfère encore la foi, même passionnée. Ce qu'il faut relever surtout, c'est que ce protestant si sincère et si ferme n'a point fait de critique confessionnelle; il n'a qu'un poids et qu'une mesure, pour les catholiques comme pour les réformés; il s'inclinera aussi bas devant Bossuet que devant Calvin. En outre, il n'a jamais demandé qu'on restreignît les libertés de la science, quoiqu'il eût voué sa vie au triomphe de l'idée religieuse.
Ce sentiment profond de la justice, cette élévation de l'esprit,
cette délicatesse de la conscience, cette sagacité et cette loyauté du moraliste, cette pénétration et cette finesse du psychologue, cette franchise, celte bienveillance et cette souveraine droiture de l'homme, tous ces signes d'une haute intelligence et d'une grande vertu ont fait à Vinet, en dépit de quelques faiblesses, l'une des plus belles places dans la critique littéraire de ce siècle. Il a obtenu, même en France, la consécration définitive: l'autorité, cette autorité reconnue de tous, acceptée par tous, qui s'attache à la noblesse du caractère autant qu'au prestige de facultés éminentes.
Quelqu'un a prétendu que les qualités du rhéteur dépassaient encore, chez Vinet, celles du penseur. Peut-être dans sa théologie, qui est essentiellement exhortatoire et édifiante; dans sa critique, non point. Pour faire un rhéteur distingué, il faut être au moins un bon écrivain, et l'on est à peu prés d'accord pour admettre qu'Alexandre Vinet n'écrit, ou du moins ne compose pas en artiste supérieurement doué. Il manque à la plupart de ses livres ou de ses sermons, et à presque tous ses articles, un plan bien arrêté, une construction logique, cette virtus imperatoria qu'il admirait tant dans Bourdaloue ; et je ne parle pas de l'esprit généralisateur qu'on chercherait en vain dans toute son œuvre. Analyste très fin, il n'a eu ni le sens de la distribution exacte et de l'heureuse répartition, ni le génie de la synthèse. Cela serait-il plutôt apparent que réel, tiendrait-il, comme l'affirme Rambert, « aux exigences de sa position beaucoup plus qu'à son talent? » Ou bien, les idées seraientelles, suivant la version de M. Molines, arrivées si nombreuses et si drues qu'il aurait été impossible de les disciplinei' et de les classer? Il n'importe. Le fait est que les expositions de Vinet pèchent par une incohérence au moins relative. Il dissèque et il disserte avec autant d'habileté que de profondeur; le travail méthodique de l'arrangement et de la condensation ne semble pas le préoccuper beaucoup ; il n'éprouve pas non plus le besoin de coordonner et de résumer ses doctrines en de larges et vigoureux aperçus. Après tout, ses tâches multiples, une production énorme chez un auteur qui avait la fécondité assez laborieuse, ne lui ont peut-être permis que de retoucher quand il eût été utile de refondre. J'incline plutôt à penser qu'ayant le sentiment de son impuissance à lier et systématiser, il s'est résigné à n'être que ce qu'il pouvait être : Vinet, si scrupuleux, si sévère
envers liii-mêiiie, n'ani'ait pas sacrifié, s'il en avait vu le moyen, le multum de l'anteur consciencieux aux multa de l'auteur pressé. Il n'est pas artiste.
(Comment écrit-il? M. Briinetière, qui estime infiniment Vinet, a été très dur sur la question du style : « J'ajouterai qu'il écrit mal... Il est lourd et précieux, lourd quand il s'abandonne et i)récieux quand il se travaille, avec moins d'esprit, comme la plupart des précieux, que d'envie d'en avoir. Ses allusions me déroutent, ses intentions m'importunent et ses comparaisons m'atïligent. » Voilà qui est net.
Sainte-Beuve et Scherer ont parlé en termes tout différents de « cet écrivain très français. » M. Brunetiére étonnera, et scandalisera même, les compatriotes de Vinet, qui renchérissent naturellement sur Sainte-Beuve et Scherer. A qui faut-il entendre? Certes, le style de Vinet n'a pas l'élégance, ni la pureté, ni l'ampleur. Très chargé, subtil et pénible, raffiné et alambiqué, il est encore, par endroits, terne, pesant et obscur, embarrassé de métaphores, de jargon abstrait, de formules didactiques. C'est que Vinet a le respect, ou mieux, la religion de sa pensée; il craint sans cesse que les mots ne la trahissent, cette pensée, ne la mutilent, et il s'efïorce de l'expliquer, de la commenter, de la détailler, — dans la croyance ou dans l'illusion qu'il la précise, — au risque de faire succomber ses phrases sous le poids des incidentes et des parenthèses. C'est aussi qu'il se défie de ses propres lumières, qu'il n'est jamais sûr d'avoir tout dit, et qu'il revient sur ses pas, et qu'il tourne autour de ses idées, et qu'à ce manège il s'étourdit et s'épuise, et que cette prose, à laquelle il a donné tant de soins, finit par être tourmentée et comme désarticulée. Mais vous n'avez là qu'une impression générale, et je n'ai montré que les ombres du tableau. Il y a, dans Vinet, bien des morceaux de choix qui pourraient être signés des plus beaux noms de la littérature; c'est le cas pour la moitié des Mélanges, pour tout le Discours sur la littérature française, pour quelques pages de Hlaise Pascal, pour un ou deux chapitres du Mémoire en faveur de la liberté des cultes, pour quelques-uns des Discours et Nouveaux discours religieux, — ainsi l'admirable sermon sur « la folie de la vérité, » — pour maints passages qui ne sont pas trop clairsemés dans le reste de son œuvre. Il faut, au surplus, louer dans ce style, la parfaite propriété des termes, l'abondance des tours, par-ci par-là d'exquises trouvailles, et, aux moments de verve, la chaleur et l'éloquence.
Je me suis abstenu jusqu'ici d'apprécier et même de mentionner les Poésies de Vinet; une édition complète ou à peu près en a été
publiée l'an dernier. De la pensée, encore de la pensée, toujours de la pensée, de nobles accents, de hautes vérités, la plus pure des morales, la foi la plus ardente, les sentiments les plus respectables, mais, — sauf quelques strophes bien venues et, si l'on ne veut pas être trop exigeant, une demi-douzaine d'hymnes ou de cantiques, — mais quels vers, rimes à la grâce de Dieu, s'essoufllant à se traîner l'un après l'autre, en files uniformes et compactes!... C'est de l'édification; ce n'est presque jamais de la poésie, ou, si l'on veut, ce n'est que de la poésie d'idée.
Il est temps de se séparer de Vinet; on me blâmera peut-être de ne pas m'en être approché avec assez de vénération. Il est de taille à supporter la franchise. Je m'empresse de dire ou de répéter qu'il n'est pas de caractère plus, digne de sympathie et d'estime, pas de talent qui mérite plus de considération. Fanatique du bien, d'une exquise loyauté, généreux autant que juste, il demeure, malgré quelques défaillances ou quelques erreurs, le type de Vhomo bonus et le modèle du chrétien. Psychologue et moraliste dont j'ai signalé les rares qualités, théologien aux doctrines vivifiantes, à la piété active et cordiale, -critique perspicace et pénétrant, il est bien l'un des esprits les plus distingués et les plus élevés de ce siècle, en même temps qu'il en reste l'un des travailleurs les plus persévérants et les plus utiles. Quelle œuvre, riche en substance, immense comme étendue et variété, sa courte vie ne nous a-t-elle pas laissée!
Et maintenant, Vinet est-il un grand homme?
Il n'a pas eu la confiance, l'énergie, l'élan et la puissance nécessaires. L'individualisme, qui est son titre de gloire, fut aussi, comme l'a montré l'auteur du Journal intime, la cause de sa faiblesse. L'individualisme pratiqué à la Vinet conduit à l'isolement et à l'énervement de la pensée et de la volonté. Voyez ! l'illustre écrivain n'avance qu'à travers des scrupules et des incertitudes sans nombre. Son humilité l'arrête, ses- angoisses le troublent à chaque instant; « il emploie de grandes forces à se diminuer, » a dit excellement Rodolphe Rey. S'il avait eu du génie, il aurait été un second Biaise Pascal ; il n'avait qu'un merveilleux talent, et il fut Alexandre Vinet, le « profond, sagace et si pur Vinet» dont a parlé M. Faguet, un penseur éminent, certes, et un juge délicat, mais surtout une admirable conscience et une belle âme.