‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 47 sur 69 · CHAPITRE III Pliilo$îiopheiSi et ]IIoi*alî«4teN · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Pliilo$îiopheiSi et ]IIoi*alî«4teN

I. Adolphe Lèbre. — II. H. -F. Amiel et son Journal intime ; aes, poésies et ses autres ouvrages. — III. F. Roget et ses Pensées genevoises ; A. Vuy. — IV. Rodolphe Rey, le « La Bruyère du pays romand. »

Deux morts prématurées ont fait dans la littérature vaudoise de ce siècle un vide particulièrement sensible. La poésie romande, en Monneron, le spiritualisme chrétien, en Lèbre, ont été frappés presque en même temps. Toute cette jeunesse, toutes ces promesses, fauchées d'une heure par on ne sait quel mauvais caprice du destin! Des tombes, creusées comme des pièges, au milieu d'un chemin qui s'ouvrait si large sous le beau soleil de la vingtième année 1... On a vu ce que serait devenu Monneron. Adolphe Lèbre', lui, nature plus sereine, mais non moins curieuse et non moins riche, a doté la philosophie de deux ou trois études qui annonçaient un maître.

Né en 1814, il étudia la théologie à Lausanne, puis à Munich, accepta en 1841 une place de précepteur dans la famille de Pressensé et mourut en 1844, d'un épanchement au cerveau. « La Revue des Deux-Mondes a fait en lui une perte sentie et profonde, » pouvait-on lire, en date du 1" avril 1844, dans le périodique de M. Buloz. D'autres publications auxquelles il collaborait, le Semeur, la Revue suisse, ne furent pas moins éprouvées. On comprenait que quelqu'un venait de disparaîtr-e, une lumière et une force.

Lèbre n'était pas un artiste, quoiqu'on ait ditVinet; il n'avait ni le goût, ni la science du beau langage; son long séjour à Munich n'avait allégé ni son style ni son esprit. Ses articles ressemblent à ceux

* Notice de Juste Olivier (voir aussi Bévue suisse, YII, 262 et s., et XVIII, 169 et s.), en tête des Œuvres d^ Adolphe Lèbre, in-12, Lausanne, 1856. Daguet, 1. c. 20. Galerie suisse, III, 324 et s. Bévue de Belles- Lettres de décembre 1887 et janvier 1888. Be Montet.

deVinet: ils ne brillent point par la forme; ils sont sérieusement médités; ils convertissent tont en idées et ceci est même le cas de ceux où l'intérêt qui s'attache aux faits devrait prédominer, entre autres de ce beau travail sur le Major Davel, qui est l'une des perles de la Revue suisse. La philosophie l'attirait surtout. « Il a le feu sacré, » s'écriait Victor Cousin ; et Ballanche de l'accueillir « comme un don du ciel. » Il s'était proposé une tâche dans laquelle il se croyait sûr de réussir, bien que tant d'autres avant lui y eussent misérablement échoué : n'aspirait-il pas à fonder la science sur la foi positive? Les philosophes allemands, dont il avait étudié les ouvrages ou suivi les leçons, n'avaient pas ébranlé son christianisme. Cependant sa religion s'éloignait fort de la théologie officielle. Pour lui, « le seul code qu'ait laissé Jésus-Christ est sa vie, la seule erreur qu'il condamne est de mal faire. » Une teinte de mysticisme, une grande charité, peu ou point de système, tels étaient les caractères de sa doctrine. Sa pensée s'était nettement dégagée de toutes entraves; elle allait prendre essor, quand Lébre s'éteignit, à l'heure même où, selon Ch. Monnard, il se jugeait « appelé à ouvrir une ère nouvelle dans le développement du christianisme, à être le Luther du XIX'"^ siècle. »

Des amis, Juste Olivier, MM. Debrit et E. Naville, donnèrent en 1856 une édition de ses Œuvres, Il faut y signaler, outre les pages sur Davel, celles sur le Retour à la tradition, celles sur la Crise de la philosophie allemande et enfin celles sur la Critique religieuse et morale du panthéisme qui s'achèvent en ces termes : « Plus fière et plus menaçante s'étage l'audacieuse Babel pour assiéger Dieu, plus haut montent aussi les tours de Jérusalem. » A ses yeux, la vérité d'une idée se prouve essentiellement par ses conséquences morales. Il est bien de l'école de Vinet, avec plus d'indépendance d'esprit et beaucoup plus de puissance généralisatrice que l'auteur des Discours sur quelques sujets religieux. Mais il ne nous a laissé que les précieux matériaux d'un édifice qu'il n'a pas eu le temps de construire.

Le nom de Lébre est bien oublié. Qu'en sera-t-il de celui d'HENRi- Frédéric Amiel'? Il semble que la publication du Journal intime soit

' Henri-Frédéric Amiel, (une biographie très complèt<^, très curieuse et pleine de renseignements inédits sur le penseur genevois) par M"* Berthe Vadier; in-12,

presque une de ces « vieilles nouvelles » dont parlait Musset; la gloire posthume du rêveur genevois dure encore, bien qu'elle ait été attaquée par plus d*un critique sérieux. « Le professeur Amie! fut un impuissant, » a dit crûment M. Brunetiére. M. P. Vaucher écrivait déjà en 1883 : « Vous ferez tant qu'il vous plaira l'éloge de cet étrange roman psychologique (le Journal intime); cela n'empêchera pas que le défaut inévitable d'un examen de conscience un peu prolongé ne soit de tourner à la minutie ou de tomber dans d'inutiles redites. » Les confessions d'Amiel, lancées par d'habiles éditeurs, ont piqué la curiosité ou frappé l'imagination dans un temps qui est à la mélancolie, à l'analyse et à l'égotisme. Il y eut quelque chose de factice dans leur succès retentissant; la réaction ne s'est pas fait attendre, ne donnant que trop raison à Amiel lui-même et concluant comme lui, ou à peu prés : « L'analyse tue la spontanéité; le grain, moulu en farine, ne saurait plus ni germer ni lever. »

La carrière de notre moraliste n'est rien moins qu'extraordinaire. Né en 1821, mort en 1881, il étudia en Allemagne, voyagea beaucoup, succéda en 1849 à Adolphe Pictet dans la chaire d'esthétique de l'Académie de Genève, passa ensuite à celle de philosophie, professeur original, quoique souvent inintelligible et partant incompris, trop menu, trop subtil, trop enclin aux obscures ou vaines systématisations pour féconder et enrichir des esprits de vingt ans. Son caractère est plus intéressant, ou plus singulier, que sa vie. Amiel fut un timide et un triste, — d'une timidité qui revêtit parfois les formes les plus raffinées de l'orgueil, d'une tristesse qui frisa souvent le dilettantisme. Il n'a su ni oser, ni vouloir, et l'on dirait même qu'il y a mis quelque complaisance. « La faculté de résoudre et d'agir, avouait-il dans des notes manuscrites retrouvées par M"^Vadier, m'est devenue étrangère. Je ne connais plus le vouloir. »

Ces défaillances de la volonté se sont manifestées de très bonne heure. Écoutez-le disserter, en 1851, sur le mariage et la famille: « Si j'étais père, quelle foule de chagrins ne pourrait pas me faire un enfant! Époux, j'aurais mille façons de souffrir, parce qu'il y a mille conditions à mon bonheur. J'ai l'épiderme du cœur trop mince... La vie pratique me fait reculer. Et pourtant, elle m'attire.

Paris, 1886. Notice d'Edmond Scherer en tête du Journal intime (2 vol. in-12, Paris, 1883, 1884). Journal des Débats du 30 septembre 1884 (article de M. E. Renan). Nouveaux essais de psychologie contemporaine, de M. P. Bourget; in-12, Paris, 1885. Bévue des Deux-Mondes du 1^' janvier 1886 (article de M. F. Brunetiére). Professeurs, etc., par M. P. Vaucher, 103 et s. Bulletin de VInst. nat. genevois, XXV, 22 et s.

elle me fait besoin. La vie de famille surtout, dans ce qu'elle a de ravissant, de profondément moral, me sollicite presque comme un devoir. Son idéal me persécute même. » Il applique à toutes choses la discussion antinomique, et, à force de débattre le pour et le contre, reste hésitant et inquiet, ballotté entre des rêves qu'il fait chimériques à plaisir et la réalité qu'il n'a pas le courage d'accepter. Nous le voyons sans cesse « le même, l'être errant sans nécessité, l'exilé volontaire, l'éternel voyageur, l'homme sans repos qui, chassé par une voix intérieure, n'achète et ne laboure nulle part, mais passe, regarde, campe et s'en va. » Il se condamne, par manie de chercher en tout la petite bête et un peu par vanité de se distinguer du profanum vulgus, « à babiller, bredouiller, perdre ses jours, ses facultés et ses dons, sans but, sans joie réelle, comme un être infirme, invalide, inutile et qui ne compte pas. » Rarement un coin de bleu dans le ciel uniformément gris de son existence, un rayon de soleil sur ce front dans lequel « la vaste chauve-souris du spleen bat des ailes. » Une lecture, un beau matin de printemps, le rassérènent ou l'enchantent l'espace d'une courte joie; il gémira aussitôt après:

Que vivre est difficile à mon cœur fatigué !

L'absence de l'amour a été pour beaucoup dans l' assombri ssement de cette vie. Amiel aurait pu aimer, être aimé. Il n'a pas su se donner, il n'a eu et n'a fait que des caprices. Ses déboires littéraires consommèrent sa désolation. Ambitieux au fond, mais d'initiative paresseuse, ayant d'ailleurs le travail lent et difficile, se consumant dans le besoin maladif d'une absolue perfection, ne se résignant pas à la disproportion qu'il constatait entre les efforts et les résultats de son talent, il produit peu et n'excelle en rien. Quelles navrantes confidences le Journal intime ne renferme-t-il pas à ce sujet! Ces quelques lignes, toutes simples, expliqueront son accablement et sa douleur: « Passé la soirée avec Charles Heim (20 septembre 1860) qui, dans sa sincérité, ne m'a jamais lait un compliment littéraire. Comme je l'aime et l'estime, il est pardonné. Je n'y mets pas d'amour-propre, et pourtant il me serait doux d'être considéré par un ami incorruptible. » Ses amis ne l'apprécient point; que sera-ce des indifférents? Cette pensée est pour lui si cruelle qu'il y cherche des adoucissements, qu'il s'ingénie à s'excuser à ses propres yeux : « Je n'ai jamais réiléchi sur l'art de faire un article, une étude, ni suivi méthodiquement l'apprentissage d'auteur; cela m'eût été utile.

et j'avais honte de l'utile. » Pauvres raisons 1 Et ces artifices envers soi-niême lui apporteraient-ils plus de réconfort : « Je n'ai jamais rien demandé ni attendu de lui (le public), pas même la justice, et me constituer dans sa dépendance, solliciter sa bonne grâce et son suffrage, m'a paru un acte de courtisanerie et de vassalité..., presque une dégradation. » Je ne disconviens pas qu'il y ait une certaine délicatesse, de la pudeur et de la noblesse en ceci. Est-il bien vrai qu'Amiel n'ait « jamais songé » à conquérir la faveur de ses contemporains? Le Journal intime lui-même n'est-il pas, tous voiles écartés, le plaidoyer moins de l'homme vaincu par son destin que de l'auteur impuissant à faire sa trouée? « Pour naviguer ici-bas..., il te manque deux grains de brutalité virile et de satisfaction de toimême. » Vous entendez : rien que cela!

Je ne puis malgré tout exécuter sans pitié, comme l'a fait M. Brunetiére, « l'inoffensive, précieuse et déplaisante personne de cette contre-façon de rêveur. » Ce rêveur n'a pas été un sot, ni un personnage encombrant; il a souffert avec discrétion, il a conté, avec une franchise plus naïve encore que prétentieuse et non sans une pénétrante sagacité, le martyre d'un être qui a passé à côté du bonheur et de la gloire, un peu par sa faute, beaucoup parce qu'il n'était bâti ni pour l'un ni pour l'autre. Son cœur et son esprit ressemblent à ces ballons captifs qui ne s'élèveront jamais au-dessus des tours de la ville; ils se sentent peut-être construits pour prendre vol vers le ciel, mais les cordes qui les retiennent sont solides, et si, par aventure, ils s'échappaient, ils redescendraient vite, dégonflés ou crevés.

Je ne puis donc non plus tenir pour un grand homme, et pour un « génie, » — le mot a été écrit — ce Genevois qui aime trop les brouillards du Rhin et qui abuse des stériles contemplations de son Moi. Au reste, sa profondeur philosophique, qu'on a vantée, ne m'impose point. Ses dissertations enchevêtrées sur les questions de métaphysique me rebutent autant par l'insuffisance de la langue que par leur obscurité germanique. Y découvrirait-on, par hasard, des vues neuves, des aperçus originaux? N'est-ce pas plutôt un mélange, ([u'il aurait fallu clarifier, des théories de Hegel, deFichte, de Schelling, de Schleiermacher, de Schopenhauer? « 0 la clarté, la netteté, la brièveté! disait fort bien Amiel. Diderot (?), Voltaire et même Galiani ! Un petit article de Sainte-Beuve, de Scherer, de Renan, de Cherbu- Hez, fait plus jouir, rêver et réfléchir que mille de ces pages allemandes bourrées jusqu'à la marge... Les Allemands entassent les fagots du bûcher, les Français apportent l'étincelle. » Qu'avait-il donc

à jeter des « fagots » au tas? « Ma spécialité distinctive, ajoute-t-il, c'est de pouvoir me mettre à tous les points de vue, c'est-à-dire de n'être enfermé dans aucune prison individuelle. » Qu'importe-t-il de tout comprendre, si l'on ne se comprend ni ne sait se faire comprendre soi-même? Quant aux opinions religieuses d'Amiel, elles ne sont ni plus limpides, ni plus fermes que sa philosopliie. Ce qu'il a écrit sur la matérialisation du christianisme et sur le christianisme libéral vaut néanmoins qu'on s'y arrête et le médite.

Il n'y a de précieux, en somme, dans le Journal — mais ceci est de fine et rare qualité — que certaines pages de délicate psychologie intime, trop délayées, trop reconuuencées, je le sais, et aussi quelques silhouettes ou portraits, prestement tracés ou vigoureusement burinés, d'écrivains et de penseurs. Amiel est un critique, non point un artiste en généralisations oratoires, mais un juge indépendant et perspicace, bien informé et qui taille dans le vif. Ses appréciations sur Chateaubriand, sur Sainte-Beuve, sur Hugo, surVinet, sur About, sur M"® Ackermann, sur M. Taine, sur M. V. Cherbuliez. ne sont pas toutes irréprochables; elles sont toutes très personnelles, très vivantes et la plupart très creusées.

Nous avons parcouru rapidement le Journal intime. « Amiel n'a fait que cela, dit Scherer, il était condamné à ne faire que cela, et il était en même temps condamné à le faire merveilleusement. » Certes, le Journal n'est pas un livre vulgaire, et il ne sera point perdu comme étude de phénoménologie intellectuelle et morale. C'est, encore que bien chargé, le dossier d'un cas littéraire assez curieux pour intéresser. Le style a, malgré ses déroutantes subtilités, ses fréquents accès de phraséologie nuageuse, ses néologismes disgracieux, d'agréables intermittences de pittoresque et d'ampleur.

Les autres ouvrages ou travaux en prose d'Henri-Frédéric Amiel ne sont que des essais, tous fort brefs, monographies ou articles qui plairaient par la nouveauté ou même la richesse des idées, s'ils n'étaient mal ordonnés et comme ébauchés. Je n'en rappellerai que ses belles notices sur M™® de Staël dans la Galerie suisse et sur Rousseau dans un volume collectif publié sous le titre : J.-J. Rousseau jugé par les Genevois d'aujourd'hui, et puis son Mouvement littéraire dans la Suisse romane (1 849), où il y a heaucoup à prendre en fait de définitives et hautes considérations sur le génie ou l'esprit romand.

Et le poète? Que vaut-il? On n'en connaît guère que le chant patriotique : Roulez tambours, un hymne aux mâles accents qui est

un heureux accident lyrique dans la vie d'Aniiel. Ses recueils de vers n'ont jamais dépassé le cercle des lettrés, où ils furent sévèrement jugés, car je n'accorde pas grande importance aux billets aimables que M"® Vadier a publiés depuis et qui sont un peu des politesses obligées. Cette poésie concise, tendue, maniérée, n'est qu'un Journal intime abrégé et mis en rimes. Quelques choses exquises, dispersées dans les Grains de mil, la Part du rêve, le Penseroso, Jour à jour, ne sauveront pas de l'oubli ces volumes qui, pour être travaillés comme des bijoux, ne sont aux trois quarts que de la bibeloterie philosophique ou sentimentale. Amiel pense et fait penser; il n'est poète, ou du moins artiste, que par ricochet. On l'a bien vu quand il a essayé, dans les Grains de mil déjà, puis dans les Étrangères, de traduire en vers français des pièces d'anthologies allemandes, italiennes ou espagnoles. Scherer eut le courage de déclarer dans le Temps, avec tous les ménagements commandés par l'amitié, que les Étrangères étaient une défaite pour Amiel. 0 les délicieuses traductions de Monnier 1 Que nous en étions donc loin !

Il me souviendra toujours de ce que les strophes, superbes d'énergie: Gestern noch auf stolzen Bossen... , sont devenues, dans les Grains de mil, sous la plume du versificateur genevois :

Lundi, parade et grimace, Mardi, par terre et de glace, Mercredi, sous terre, adieu !...

Or, cette gaucherie laborieuse est le trait caractéristique d'Amiel traducteur, et surtout de l'auteur des Étrangères. Le parti pris de s'en tenir à la littéralité du texte a encore aggravé l'insuccès de la tentative :

Au temps jadis, vivait en Orient

Un homme bon, et juste, et riche, ayant

Un anneau rare. Au chaton, une opale

Étincelait de tous les feux du jour;

Et du joyau la vertu sans égale

Était, aux gens, d'inspirer de l'amour...

Peut-on rien imaginer de plus pénible et de moins harmonieux? Est-il nécessaire maintenant de mentionner les changements qu'Amiel a, dans ses Étrangères, proposé d'apporter à la métrique française? Son vers de seize syllabes :

Du cœur, sois noble, homme, sois bon et secourable envers chaque être.

n'est-il pas une aberration? Ses vers de treize, de quatorze syllabes, sont-ils plus alertes, ou plus sonores, ou plus mélodieux? Hélas! non. Et si vous me demandiez mon sentiment sur le romancero de Charles le Téméraire, que j'ai négligé de citer, je vous répondrais que la scrupuleuse exactitude de l'iiistorien est admirable. Je préfère Amie! — et je crois qu'il est alors un véritable poète — dans des choses toutes simples, gracieuses et fraîches comme celle-ci :

C'était au premier jour d'avril.

Il m'en souvient, t'en souvient-il

De môme ?

Un soir, sous le ciel, à genoux, Vous m'avez dit le mot si doux :

« Je t'aime. »

AvriJ, peuplant l'air de chansons, Gonflait prés, forêts et buissons,

De sèves.

Quand le mot tombé dans mon sein Y fit tourbillonner l'essaim

Des rêves...

Mais ce long silence interdit.

« Je reviendrai, » m'avez-vous dit ;

C'est l'heure.

Te souviens-tu ? Je me souviens.

Maître de ma vie, oh ! reviens,

Je pleure.

L'auteur du Journal intime aurait dû se répéter plus souvent ces mots, qu'il écrivait le 31 mai 1880 et dont sa vie a été comme la contre-partie : « Ne raffinons pas ! »

Il y avait en Jacques-François Roget ' (1797 à 1858) quelque chose d'Amiel, mais d'un Amiel plus court, plus incisif, plus acerbe, moins replié sur lui-môme, moins enveloppé de nuages germaniques. Amiel est un phénomène psychologique, Roget n'est qu'un homme, aigri d'ailleurs, comme l'a remarqué M. W. de la Rive, — « esprit ardent, prompt, délié et mobile. » Celui-là est un inofïensif abstracteur de quintessence, celui-ci un Diogéne qui aurait passé par

' Journal de Genève du 18 octobre 1858. Bibl. universelle de décembre 1860. Memie de Belles-Lettres de mars 1887. De Montet.

le protestantisme. L'un est plus original ou, si l'on veut, plus exceptionnel ; l'autre est plus proche de nous, plus mêlé à nos luttes, plus accessible à nos passions.

François Roget, qui avait fait des études de théologie, se décida bientôt à entrer dans l'enseignement. Après avoir séjourné à Paris, en qualité de précepteur du jeune Rocca, fils de M'^^de Staël, il revint à Genève et occupa successivement, à l'Académie, les chaires de littérature et d'histoire. Rédacteur du Fédéral, de 1838 à 1840, il se signala par ses talents de polémiste et la vigueur de ses opinions conservatrices. Plusieurs brochures, nombre d'articles dans la Bibliothèque universelle, quelques ouvrages, entre autres son traité De r influence de la Grèce sur la littérature romaine et son De Constantin à Grégoire le Grand, qui parut d'abord dans le Semeur sous le titre : Rome et VÉglise, lui avaient fait un nom d'écrivain nerveux et de penseur. Il ne serait cependant rien demeuré de son œuvre, si des amis n'avaient eu l'heureuse inspiration d'extraire, après sa mort, d'une sorte de journal intime, deux volumes de Pensées genevoises (1879), — « titre fâcheux, a expliqué M. W. de la Rive, parce qu'il préjuge, d'une façon inexacte, mi livre dont le caractère est d'être tout à fait libre dans ses allures. » Simples « notes tracées au crayon, » les « pensées » de Rogèt n'étaient pas écrites en vue du public. On a fait une sorte de violence posthume à la modestie de l'auteur ; nous ne nous en plaindrons pas. Il manquerait, en efïet, quelque chose à la littérature romande si elles n'avaient pas été exhumées, car nous n'avons pas beaucoup de moralistes à l'observation plus aiguë, sinon à la méthode plus rigoureuse et au style plus brillant que le professeur Roget.

Les sujets de morale et de théologie tiennent, dans les Pensées genevoises, une place excessive et leur prêtent un air de froide et morne austérité qu'elles n'ont plus, dés que Roget s'évade de ces domaines où l'esprit du cru s'est toujours plu à rafïiner et à quintessencier. Et ce qui déconcerte, par surcroît, c'est, à travers d'inévitables resassements, l'absence d'une doctrine positive, d'un principe dirigeant, et, conséquence fatale, d'étranges contradictions. Roget est spiritualiste. Est-il chrétien? Sa foi a des défaillances ou des intermittences bien graves; et puis, elle est, en général, si clairvoyante et si frondeuse ! Le premier volume s'achève sur ces considérations que je transcris sans les commenter : « Le christianisme est évidemment bien usé. Il le doit, d'un côté, à la superstition catholique, de l'autre, à l'incrédulité raisonneuse. Il le doit

encore aux raisonnements sans fin de ses apologistes qui, à force de vouloir le , rendre raisonnable, l'ont exténué. Tout ce travail d'interprétation, de dissection, d'analyse, a fait disparaître la racine et le tronc de l'arbre qui est Tordre surnaturel. La foi ne sait plus à quoi se prendre, elle ne trouve que des raisonnements, et jamais elle ne s'est prise à un raisonnement. »

L'orthodoxie religieuse de Roget, avec ses libertés et ses bouderies, correspond absolument à son orthodoxie politique et littéraire. Il est épris du passé, mais que ses sympathies sont donc maussades 1 Ne dira-t-il pas de ses amis, les patriciens genevois : « La caste se perpétue dans des sujets qui ont encore moins de cœur que de génie. » Et, à propos de la révolution de Genève de 1846 : « Si la Compagnie (des pasteurs) eût été plus modérée, et l'Académie moins ambitieuse et plus modeste, la République n'eût pas sombré si aisément. » Il est vrai qu'en revanche, « les incrédules d'aujourd'hui sont des viveurs et rien de plus, » et que « les meneurs radicaux ont réussi à résoudre le problème qui leur importait le plus, à savoir de rendre le gouvernement impossible à des gens honnêtes. »

Les « pensées » de François Roget sont souvent des accès de bile. Il ne connaît pas plus les belles indulgences et l'équité généreuse qu'il ne comprend les idées nouvelles, qu'il ne se familiarise avec la loi des évolutions nécessaires. Toute la littérature de notre siècle est, par exemple, condamnée en deux ou trois bouts d'alinéa. Il ne« paraît plus de beaux livres, » le « public est sans goût... » Ce moraliste ne serait-il pas, au fond, un misanthrope, un hypocondre cloué dans son cabinet et qui tue le temps à griffonner de piquantes ou de dures méchancetés sur les choses et sur les hommes ? Quelle différence avec Jouffroy, avec Doudan, avec Petit-Senn lui-même ! Sans doute l'esprit, mais un esprit poussé au noir, anime fréquemment les Pensées genevoises, leur donne une acre saveur, un charme amer. Je ilois faire effort pour y trouver du plaisir, tout en admirant ce qu'elles ont parfois de mâle franchise. « Montaigne genevois, » a-t-on dit de Roget ; la comparaison est au moins risquée.

Il a la gravité huguenote, la rudesse calviniste, une raideur qui ne s'oublie jamais; il n'a pas l'adorable finesse, l'exquise bonne humeur, la libre fantaisie, l'art d'être profond avec grâce, ingénieux avec facilité ; il n'a pas non plus l'imagination, et son style où n'éclatent ni le pittoresque, ni la chaleur, ni la puissance, ressemble davantage, avec plus de précision et de rapidité toutefois, à cehii de quelque théologien de Genève qu'à celui des Essais, Le « penseur

genevois » est, selon le mol de R. Rey, « un solitaire de Port-Royal, une ànie à la Saint-Cyran. »

Il faut au moins mentionner un contem|)orain de Roget, Alphonse Vuy (1813 à 1850). Ce jurisconsulte distingué, que les questions de philosophie attiraient, nous a laissé un travail important Sur la marche philosophique de l'esprit humain en Allemagne. Une constitution maladive, une mort prématurée ne permirent pas à Vuy de réaliser les belles espérances qu'on avait fondées sur lui.

J'aimerais ^ je ne pourrai — m'arrêter longtemps à l'un de nos auteurs qu'on a beaucoup lu et dont on a trop peu parlé : Rodolphe Rey' (1824 à 1882), lettré délicat et modeste, vulgarisateur habile et éloquent, l'une des meilleures plumes à coup sûr de notre pays. Sa santé, fortement compromise dés la vingtième année, l'a contraint à vivre dans une retraite absolue. Il s'est créé, par la réflexion et l'étude, une atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle il s'est enfermé avec résignation, peut-être avec joie. Amiel ne pouvait s'empêcher d'admirer la sérénité de cet homme dont l'existence fut une longue agonie.

Le premier ouvrage de Rey : Histoire de la renaissance politique de ritalie (de 1814 à 1861), n'annonçait pas un tempérament d'écrivain ; c'était, dans la manière deSismondi,avec plus d'élégance et de sobriété, le récit consciencieux des luttes de l'Italie pour l'indépendance. Genève et les rives du Léman, qui parut quelques années plus tard et qui a eu trois éditions, fut une surprise et aurait dû être un événement littéraire. Le fond du volume est descriptif, mais le pliilosophe, le moraliste, le critique et l'historien ont eu raison du peintre, dont la riche palette a encore des couleurs molles, des tons fuyants. La nature n'est pour l'auteur qu'un cadre nécessaire ; le tableau est tout entier consacré aux hommes et aux mœurs du passé et du présent, à la caractéristique de nos diverses petites nationalités, à des aperçus lumineux et pénétrants sur notre politique, notre histoire et notre littérature. Quelle libre et victorieuse intelligence dans ce pauvre corps miné par un mal cruel ! Avec quel bonheur d'expression Rodolphe Rey a rendu, avec quelle puissance

^ Écrivains nationaux d'Eug. Rambert, 278 et s. Bulletin de Vlnst. nat. genevois, XXV, 425 et s. De Montet.

«le généralisation, il a saisi les originalités de ce continent en miniature qui s'étend du Valais à Genève, de la plaine vaudoise aux montagnes de Savoie ! Rambert l'a bravement appelé le « La Bruyère du pays romand. » J'ai peur que cela. n'indique pas très bien le tour d'esprit de Rey et la valeur exacte de son œuvre. Il y a loin des Caractères à Genève et les rives du Léman, moins par le talent, j'ai hâte de le dire, que par la manière et surtout par les préoccupations dominantes des auteurs. Le plan est beaucoup moins capricieux dans le livre du Genevois, le ton infiniment moins caustique et l'observation moins aiguisée ; mais Rey est plus philosophe que La Bruyère, et, s'il voit moins les ressorts les plus mystérieux ou les plus ;?ubtils des passions, il creuse bien plus avant dans les profondeurs des principes eux-mêmes. En outre, le Genevois ne songe pas qu'il l'actualité et aux contemporains, il remonte jusqu'aux sources de notre histoire, désireux qu'il est d'offrir une vue d'ensemble du développement intellectuel et moral des contrées qui forment le bassin du Léman; et puis encore, les questions littéraires et artistiques tiennent autrement de place dans son livré que dans les Caractères. Dois-je poursuivre ce parallèle, que m'a suggéré un mot peut-être aventureux de Rambert? Toujours est-il qu'on trouverait aisément certaines analogies entre La Bruyère et Rodolphe Rey. Les différences me frappent davantage. Où ils se ressemblent moins qu'en toute autre affaire, c'est dans leur style; celui de Rey est un curieux mélange de vigueur et de préciosité, d'audace et de délicatesse, de larges coups d'aile et de brèves formules sentencieuses, tandis que celui de La Bruyère, souple, harmonieux et ferme, ne présente aucune de ces disparates qui déroutent un peu.

Certaines parties de Genève et les rives du Léman ont causé plus de scandale que les Caractères. Traiter M. E. Naville « d'évêque et de directeur, » dire de l'àme de Vinet qu'elle « n'avait pas de paix intérieure, aucun épanouissement, » parler de « la scolastique à la fois déliée et violente » de M. Ch. Secrétan, de « la désinvolture et du sans-façon » de M'"' de Gasparin, affirmer que le Vaudois est un joyeux « enfant de Bacchus, un gai vivant qui chérit sur toute chose le sans-gêne du cabaret, sensuel, insouciant, bon compagnon de plaisir, » juger avec une vivacité railleuse les hommes des anciens, ou avec une liberté peu respectueuse, les chefs des nouveaux partis, — il y avait là toute une série de délits contre une opinion publique fort chatouilleuse. Mais ces péchés, que j'ose taxer de véniels, étaient rachetés par des mérites de premier ordre : des

considérations élevées sur nos institutions politiques et sur notre vie morale et intellectuelle, des portraits littéraires d'une parfaite justesse ou d'une remarquable puissance (qu'on lise ceux de Bonivard, Rousseau, M™^ de Staël, Vinet!) et enfin, avec quelque partialité dans le blâme ou la louange, des jugements nets, brillants et souvent définitifs sur les événements les plus saillants comme sur les personnalités les plus en évidence de la Suisse romande de ce temps.

Le volume de Rey me paraît être, autant par la distinction de l'écrivain que par les qualités du penseur, une des rares œuvres qui puissent, dans notre littérature contemporaine, prétendre au beau titre de : classique.

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