CHAPITRE IV Histoire littéraire et critique
P. -A. Sayous : son Histoire de la littérature française à l'étranger et ses autivs ouvrages. —IL E.-H. Gaullieur ; Joël Cherbuliez ; X. Châtelain: A. Steinlen; J. Hornung- : Ph. Plan ; Ed. Humbert: Eug. Colladon : André Gindroz ; L. Burnier; Xavier Péquignot. — III. Philologues et linguistes : Ad. Pictet et ses Origines indo-européennes ; J. Humbert ; L. Vaucher : E.-A. Bétant : Benj. Pautex : Marc Viridet; C. Ayer ; J. Grisel.
Nous pourrions, nous devrions être, et avant tout, un peuple de critiques. Ati ! le beau rôle à prendre ! Vinet et Rambert, auxquels je consacre des ctiapitres spéciaux, sont fiélas I les seuls d'entre nos écrivains qui représentent, dans ce siècle, avec autorité et même avec éclat, le génie romand appliqué à la critique littéraire. Tous les auteurs que je vais passer en revue furent, à l'exception de Sayous, des érudits, des historiens, des fantaisistes, ou encore des juges de troisième ordre. Notre mission reste là, tout entière ; à nous d'avoir assez de courage pour nous y jeter et assez de talent pour la remplir. Affranchis des préjugés de race, libres de toute arrière-pensée politique, formés par une éducation mixte qui puise également dans l'esprit français et dans la science allemande, trop éloignés de Paris
pour avoir des complaisances ou des rigueurs intéressées, assez rapprochés cependant de la capitale pour en suivre le mouvement intellectuel, nous pourrions non seulement initier la France aux choses d'Outre-Rhin mais lui dire, sur ses propres affaires, et, entre autres, sur sa littérature, d'utiles « vérités suisses » à la Murait. Encore une fois, nous réussirons dans cette grande tâche, à la condition d'y apporter de la droiture, de l'intelligence, — et du style. C'est beaucoup nous demander. Nous n'avons pas la liberté d'otïrir moins.
Pierre-André Sayous' (1808 à 1870), lui, n'a pas eu même la pensée de continuer et d'agrandir Vinet; la gloire littéraire de Genève, la difï'usion de l'idée protestante, lui tinrent au cœur de plus prés que des projets plus ambitieux et qui eussent excédé ses forces. Il était entré de bonne heure dans la carrière de l'enseignement ; il succéda en 1846 à Tœpffer, dans la chaire de belles-lettres à l'Académie de Genève, mais ne fut. point réélu par le nouveau gouvernement radical. Fixé à Paris dès 1852, il devint secrétaire du Conseil central des églises réformées de France et sous-directeur des cultes non catholiques. La mort le surprit dans l'exercice de ces fonctions, quelques mois avant la chute du troisième empire qu'il avait cru pouvoir servir parce que, du même coup, il servait la cause de ses coreligionnaires. Sayous n'était pas, au demeurant, un républicain ni surtout un démocrate bien farouche.
Ses œuvres, qui sont de poids et de prix, ne l'ont conduit qu'à une demi-notoriété. La France n'a point adopté Sayous, la Suisse n'est pas allée le chercher à Paris. C'est le malheur des écrivains qui ne sont pas tout à fait de premier ordre et qui se transplantent, d'être méconnus à l'étranger et oubliés dans leur pays. Les récompenses académiques dont Sayous a été comblé, les éloges mêmes de Sainte- Beuve furent impuissants à forcer la gloire. On l'apprécia dans un petit cercle de lettrés et de chercheurs; il méritait mieux, quoique à vrai dire il soit plutôt un « fureteur de génie » — le mot est de Lamartine — qu'un artiste et un penseur.
Il débuta par une édition de la Partie pittoresque des voyages de H.-B. de Saussure (1834), un livre qui a trouvé partout, le meilleur des accueils. Son Étude littéraire sur Calvin (1839), qu'il
* Bulletin de VInst. mit. genevois^ XVI. Mém. et docum. de la Soc. d'hist. et d'archéol. de Genève, XVII. Causeries du lundi, XV. Études sur la litt. franc, au XIX"" siècle de Vinet, III, 419 et s. Daguet, 1. c. De Matitet,
refondit et augmenta, passa en 1841 dans ses deux volumes d'Études sur les écrivains français de la Héformation. Ces travaux étaient aussi neufs que consciencieusement faits. Sans doute, Calvin avait, longtemps avant Sayous, excité la curiosité des critiques et la passion des théologiens. Jamais sa physionomie littéraire n'avait été arrêtée en traits, sinon plus vifs, du moins plus ingénieux^ et plus sûrs. Sa langue en particulier — son latin et son français — est analysée avec une minutieuse et pénétrante sagacité ; la part considérable, et même prépondérante, qu'il a eue dans la révolution de la syntaxe française pendant la première moitié du XYl*"® siècle, est établie avec une telle abondance de preuves et une si lumineuse netteté, qu'on ne fera guère mieux ni d'une façon plus définitive ce qu'a fait André Sayous. Des articles étendus, qui sont presque tous des révélations, sur Th. de Béze, Farel, Viret, Duplessis-Mornay, des pages éloquentes sur Agrippa d'Aubigné, un excellent chapitre sur les Estienne, complètent les Écrivains français de la Réformation,
Cet ouvrage fut suivi des Mémoires et correspondance de Mallet- Dupan (1851), qui mirent en joie les historiens et plus encore les adversaires de la Révolution. Mallet-Dupan était découvert, Mallet- Dupan qui, après une éclipse d'un demi-siècle, montait du rang de grand aventurier de lettres à celui de grand témoin et de grand écrivain. J'ai montré précédemment (v. p. 342 et s.) jusqu'à quel point l'homme du Mercure de France et du Mercure britannique paraissait digne d'être réhabilité. Sayous s'est laissé griser par sa trouvaille ; il n'a vu en Mallet que le publiciste admirable de franchise et de vaillance, l'énergique représentant du principe d'autorité, le clairvoyant et l'incorruptible conseiller de la contre-révolution ; il a plus d'une fois renchéri sur les appréciations frivoles ou injustes du journahste emporté et du politicien morose, car les Mémoires et correspondance ne sont pas, comme on pourrait l'imaginer, de simples extraits cousus les uns aux autres d'un fil léger, mais toute une biographie préparée à l'aide des manuscrits de Mallet.
Voici l'œuvre maîtresse de Sayous, les quatre volumes deV Histoire de la littérature française à V étranger aux XVIP et XVIIP siècles. C'était une entreprise originale, et non encore tentée, que celle de faire connaître des écrivains qui, pour avoir été dénationalisés ou pour n'avoir jamais été sujets des Bourbons, n'en ont pas moins jeté des deux mains leur petite monnaie ou leurs pièces d'or au trésor littéraire de la France. V Histoire de Sayous nous appa-
rail comme une suite très développée de ses Écrivains français de la Hé formation. Après la mort d'Henri IV déjà, depuis la révocation de l'Edit de Nantes surtout, les huguenots sont obligés de chercher une patrie en dehors de la patrie ; ils sont reçus en Angleterre, en Hollande, en Prusse, en Suisse, où ils créent, en quelque manière, une succursale de langue et d'esprit français. Ils ont abandonné le sol natal, ils ne renoncent pas à l'idiome maternel qu'au contraire ils propagent et popularisent dans la classe instruite des villes qui leur servent de refuge. Et voilà comment V Histoire de la littérature française à r étranger aux XVr'^ et XYII""^ siècles est, à tout prendre, avec les deux volumes qui l'ont précédée, l'histoire de la littérature protestante de la France. Je sais bien que la Savoie, demeurée catholique, n'est pas négligée dans l'ouvrage de Sayous, que la Suisse romande y est largement représentée, que des Hollandais, des Anglais, des Prussiens y figurent en bonne place. Quoi qu'il en soit, le protestantisme français n'a pas d'histoire littéraire plus complète que celle dont je m'occupe. Toute la littérature des « refuges » d'Amsterdam, de Londres, de Berlin, celle de Genève, de Vaud, de Neuchâtel, des écrivains comme Jurieu, Le Clerc, Bayle, Saurin, J.-A. Turrettini, Bonnet, Rousseau, de Saussure, M""^ de Charriére, de Benlink, Necker — et je ne mentionne pas même les noms qui touchent de moins près à la Réforme ou à la France : Saint-Évremond, Hamilton, Frédéric-le-Grand, etc., — tout cela nous est présenté dans un travail solide qui demandait autant d'adresse que de persévérance et d'érudition. La plupart des sujets sont neufs, ou renouvelés avec bonheur. Ainsi les trois ou quatre cents pages sur la Genève du XVIII'"^ siècle, pleines de renseignements inédits, feraient-elles à elles seules d'André Sayous un des investigateurs les plus habiles et un des critiques les plus savants de notre époque.
VHistoire de la littérature framçaise à ^étranger a été caractérisée en ces termes par Villemain : « Un recueil d'attachantes biographies, une galerie de portraits où l'on est entraîné par une succession de récits variés, de recherches toujours agréables et parfois rares et neuves. » Sainte-Beuve a qualifié Sayous du « plus sûr des introducteurs » dans une matière qui exige, à la vérité, « un graveur encore plus qu'un peintre. » Ces louanges, auxquelles il serait difficile de ne point s'associer, impliquent un reproche ou une réserve. Précisons 1 Sayous est « plus graveur que peintre, » il a « composé un recueil d'attachantes biographies. » Cela signifie