TOME II
qu'il manque à son Histoire, la philosophie du livre, les grandes lignes, les considérations générales, ce regard d'ensemble dont les esprits de haut vol embrassent et dominent l'objet de leurs études. Les détails sont aussi laborieusement recueillis qu'agréablement rendus, la science de l'auteur est aussi aimable que ferme, l'œuvre aussi intéressante que les domaines sur lesquels elle porte étaient vierges. On y voudrait la griffe du maître. J'ajoute que certaines parties sont un peu sacrifiées, que d'autres sont délayées à l'excès. Mais j'aime la manière de l'écrivain, l'aisance, la souplesse et le parfait naturel d'un style, plus facile d'ailleurs qu'élégant et plus abondant que nerveux ' .
Sayous a eu le privilège des gens riches de savoir : on Ta pillé et le pille encore sans beaucoup le citer. Je pourrais indiquer tel ouvrage dont les chapitres les plus nourris peut-être sont du Sayous habilement accommodé. La même aventure est arrivée à un infatigable coureur de bibliothèques et d'archives : Eusèbe-Alban- Henri Gaullieur' (1808 à 1859), qui s'était formé à l'École des Chartes. Excellent Neuchâtelois, il rentra au pays en 1830 et fut mêlé à l'insurrection de 1831. Quelques articles de journaux, un pamphlet dirigé contre l'un des chefs du gouvernement de Neuchâtel, l'obligèrent à fuir; il se rendit à Lausanne, puis à Porrentruy où, secondé par les libéraux jurassiens, il fonda VHelvétie, qui devint le porte-voix des idées avancées dans la Suisse française et compta parmi ses collaborateurs et correspondants X. Stockmar, Druey, Fazy, etc. Gaullieur était un rude polémiste, mais un écrivain médiocre qui préférait donner des coups à polir des phrases. Il prit, en 18,37, la rédaction du Nouvelliste Vaudois, se sépara bruyamment de Druey en 1845 et se voua désormais tout entier à l'enseignement et aux recherches historiques. Il mourut à Genève, où il avait passé les douze dernières années de sa vie.
L'Institut national genevois, dont il fut l'âme de 1854 à 1859, la Revue Suisse, qui n'eut pas de plus fidèle soutien, durent à Gaullieur
^ Je rappelle en note les deux derniers ouvrages de Sayous : Conseils à une mère sur l'éducation littéraire de ses enfants {186S) et Principes de littérature (1866).
* Bulletin de VInst. nat. genevois, TV. Émulatimi jurassienne, XI, 129. Biographies neuchâteloises. De Montet.
«ne bonne part de leur prospérité. C'est dans le Bulletin de rinstiliit national et dans la Revue suisse qu'il publia presque toutes ses études sur l'histoire littéraire, artistique et politique de l'Helvétie romande. J'ai fait divers emprunts à ses Études sur la typographie genevoise du XV"'"" au XLY"'^ siècle, à ses travaux sui* notre poésie nationale, sur M'"^ de Charriére et Benjamin Constant, à ses Étrennes, destinées à continuer le Conservateur Suisse, enfin à sa copieuse bien qu'inégale Étude sur Vhistoire de la littérature française du XVIIF''' siècle. Cet ouvrage, couronné par l'Institut national genevois, révèle en Gaullieur phitôt un bibliographe qu'un critique ; c'est un recueil de documents ou de renseignements inédits qu'on voudrait un peu mieux reliés les uns aux autres. Mais quel labeur cette volumineuse monographie ne suppose-t-elle pas , quelles investigations patientes, quel généreux entêtement pour la science ! Que de sources, que de faits mis en lumière 1 II semble que Gaullieur aurait pu écrire un livre ; mais voilà, il est pressé d'écouler ses trésors, et il en a trop découvert, et il n'a pas le temps de fondre ses précieux matériaux en quelques œuvres définitives. Il n'est d'ailleurs artiste ni de tempérament, ni d'éducation. Toujours est-il qu'aucun historien de notre littérature, aucun biographe de Benjamin Constant, de M"'- de Charriére, de M'"" de Staël, ne pourra se dispenser de lire Gaullieur.
Mentionnerai-je encore son Histoire du canton de Vaud, 4 803 à 1830, qui fait suite à celle de Verdeil, ses Annales de la ville de Carouge, les deux volumes de la Suisse historique et pittoresque qu'il publia en 1847 et dont il rédigea la meilleure partie? « On a taxé Gaullieur de faiseur, a remarqué un de ses biographes, M. X. Kohler ; s'il était un faiseur, du moins faisait-W et faisait-'û bien. »
Moins érudit que Gaullieur, le Genevois Joël Cherbuliez ' (1806 à 1870) fut l'un des principaux rédacteurs de la Bibliothèque universelle, à laquelle il donna des articles variés, tous intéressants sinon très larges d'idées et très distingués par le style, sur des « femmes de lettres en France, » les « tendances actuelles de la littérature française, » la « littérature et la démocratie, » la « critique littéraire en France, » etc. Il fonda en 1830, et dirigea pendant vingt-cinq ans, la Revue critique des livres nouveaux, — surtout dès livres qui sortaient de la maison d'édition dont il était le propriétaire à Genève ; cette Revue ne fut jamais qu*un bulletin bibliographique
^ Vapereau (4°^® éd.). De Montet.
assez maigre, Cherbuliez était, en critique, un défenseur des traditions, de la morale et de la foi, comme son compatriote J.-D. Martines (1762 à 1846), dont V Examen des tragiques anciens et modernes, paru en 1833, contient une exécution en régie du romantisme. « Saisissez Fétendard du Beau moral ! » s'écriait Cherbuliez, et il frappait rudement sur tous ceux qui ne marchaient pas sous son drapeau à lui. Sorte d'Aristarque classique, très convaincu et très étroit, il a rompu quelques belles lances contre les nouvelles écoles littéraires. Champfleury l'appelait un jour, dans VAthenœum de Paris, « le grand maître de la littérature en Suisse. » Grand maître — d'école eût été plus juste.
Nous allons trouver sur notre route un fantaisiste qui a, entre deux amusements littéraires, commis quelques brochures politiques et une grosse Histoire du synode de Dordrecht (1842), conçue dans un esprit sagement libéral. C'est de Nicolas Châtelain' (1769 à 1850) que je parle. Né à Rotterdam de parents français, il passa les années de l'âge mûr et de la vieillesse dans le canton de Vaud. Il s'est appliqué à pasticher la manière et le style des auteurs du XVII"^ et du XVIIP^ siècle, qu'il avait beaucoup pratiqués. Rappellerai-je son Jury des ombres, un dialogue des morts où Châtelain conduit Socrate, Périclès, Aspasie et d'autres grecs illustres parmi les gens du XVIII"^ siècle, les fait assister, mêlés au public de Lekain et de la Clairon, à une représentation de Phèdre et les érige en juges du théâtre moderne ? Citerai-je, après ce badinage plus drôle qu'ingénieux, le Rubis du P. Lachaise, récit supposé d'une visite de M"® de Sévigné au confesseur de Louis XIV ?
Les Lettres de Livry ou M""^ Sévigné juge d'outre-ridicule (1835) sont encore la plus aimable et la plus spirituelle des mystifications de Châtelain. De prétendues lettres de M'"' de Sévigné et de M"* de Lafayette nous renseignent sur le mouvement romantique de 1830. C'est gentiment cancanier et malicieux, parfois juste, mais d'un style qui se permet tout : « On avait — ceci doit être de votre prose, infortunée marquise 1 — caché au comte de Blagny que la duchesse venait de défunter (sic). » Ne regardons pas de trop près ces passe-temps d'un oisif et n'allons pas les prendre au sérieux ! D'aucuns ont vu en Châtelain un critique pénétrant, un esprit original; on n'est pas tout cela à si bon compte. J'ai indiqué déjà mon sentiment. Yoici le ton habituel de l'auteur ; on pourra juger de la saveur et de la finesse
^ Bulletin de Vlnst. nat. genevois, Y. De Montet.
de son sel, comme de la distinction et de la profondeur de ses aperças : « Dans cette pièce (Hernani), toutes les régies de la vraisemblance et de la convenance sont violées. Au premier acte, vous voyez sortir d'une armoire... devinez qui? Rien moins que Charles- Quint, pas encore empereur il est vrai, mais pas loin de l'être; il est là, occupé à entendre un grand d'Espagne faire sa cour incognito à une certaine dona Sol que lui, don Carlos, trouve fort à son gré. L'amant écouté est un bandit; il est voleur de profession : c'est à ce titre qu'il obtient de sa belle d'être suivi partout... » L'atticisme de Châtelain est moins classique assurément que ses opinions littéraires. On a dit que c'était M"'^ de Sévigné « qu'il imitait le mieux. » Que seront alors ses autres pastiches? Conçoit-on, par exemple, que ses Lettres inédites de Voltaire aient mis en défaut la perspicacité de Beuchot, qui les tint authentiques et les annonça comme telles?
Le Vaudois Aimé Steinlen' (1821 à 1862) est un juge délicat et consciencieux qui a eu, entre autres qualités, celle de ne mystifier personne. L'un des premiers, il a fait, dans des cours donnés à Lausanne et à Berne, une étude d'ensemble de notre littérature nationale, allemande et française. Quelques fragments de ces cours ont paru dans l'un ou l'autre de nos périodiques, ainsi des notices remarquables sur les poètes Kuhn et Usteri (Revue suisse, VII). Steinlen a inséparablement uni son nom à celui de Bonstetten. Son Charles- Victor de Bonstetten (1 860) est certainement l'une des meilleures, des plus intelligentes, des plus complètes et des plus agréables biographies littéraires que nous possédions. Si le style n'est ni très brillant ni toujours très pur, l'ingéniosité et l'érudition de Steinlen méritent les plus vifs éloges. Et ne croyez pas que nous n'ayons là qu'un copieux panégyrique du charmant Bernois! Le caractère et l'œuvre de Bonstetten sont analysés avec autant de réflexion que de simplicité et de clairvoyante sympathie.
Il n'y avait guère qu'un bon biographe en Steinlen ; il y eut bien des hommes en Joseph Hornung' (1822 à 1884), un jurisconsulte, un philosophe, un moraliste, un critique, — et ce fut un malheur pour sa gloire; il s'est éparpillé ou dispersé sur une foule de sujets, qu'il a tous traités avec compétence mais en gros, n'écrivant que de solides ébauches ou de vigoureux résumés. Sa langue, à la fois
' Aimé Steinlen, par L.Viilliemin ; Lausanne, 1863 {Bibl. universelle, XIX, n. pér., 255 et s.). De Montet.
■•* Bulletin de VInst. nat. fjenevois, XXVII, 295 et s. (notice très complète de M. A. Oltramare).
subtile et pénible, alourdie de termes techniques et de formules abstraites, d'ailleurs pittoresque et originale aux meilleurs endroits, effraie, agace, ou déroute plus qu'elle n'attire les lecteurs pressés. Mais à qui sait lire, à qui se soucie de s'enrichir de vues nouvelles et de pensées fécondes, les travaux d'Hornung seront du plus sérieux profit.
Il avait enseigné tour à tour la littérature et le droit à Lausanne et à Genève ; c'est dans cette dernière ville qu'il était né et c'est là qu'il mourut, occupé à rédiger une vie d'Amiel qui devait servir de complément au Journal intime de son ami. De ses nombreux articles ou brochures, je ne signalerai que l'un ou l'autre : ses Idées sur l'évolution juridique des nations chrétiennes, ses notices pour la Galerie suisse de M. Eug. Secrétan, et surtout les pages élevées et très personnelles de son étude parue dans la Revue suisse de 1852, sous ce titre : La littérature de la Suisse française considérée dans son principe religieux et dans ses rapports avec les autres littératures de l'Europe, Il a marqué d'une façon souvent paradoxale, mais en profonds coups de burin, le rôle et l'évolution des idées littéraires de l'Helvétie romande, spécialement de Genève. Son tableau s'arrête au romantisme ; c'est grand dommage, car nous aurions eu alors, dans une large exposition, bien qu'un peu diffuse, la philosophie complète de notre littérature. Je ne puis discuter ici en détail ni les assertions, ni les conclusions de sa longue monographie. J'aurais bien des réserves à faire et quelques erreurs à rectifier. Je ne pourrais admettre, par exemple, que « même en ces temps où notre pays confondait ses destinées avec celles de la France protestante, notre voix se distingue par je ne sais quelle fraîcheur alpestre au milieu de ce mâle concert d'hymnes et de chants héroïques. » Je n'aperçois, en dehors de Viret, Bonivard et B. Hory, aucun Suisse romand de marque, aux XV!""' et XVIl™^ siècles, qui n'ait abdiqué les originalités de Tesprit national en faveur du génie de la Réforme; et encore cet esprit national a-t-il plus de malicieuse bonhomie avec Viret, de vivacité gauloise avec Bonivard, que de « fraîcheur alpestre.» Et que dire de son enthousiasme pour les « touchantes et gracieuses productions de M'"^ de Montolieu? » M'""" de Staël était-elle vraiment « supérieure à tout ce qui l'entourait en France, » et son style «incomparable» suffit-il « à enchanter le lecteur? » Hornung est un robuste généralisateur en critique, non point un juge très informé, ni d'un goût délicat. Il voit grand plutôt que juste, il se laisse facilement éblouir, il n'est pas artiste.
Hornung n'était pas fait pour écrire. « La vie réelle vaut mieux que la science, » a-t-il dit. Et tout, dans son œuvre, indique l'homme d'action, les appréciations décidées, les idées répandues à profusion mais sans choix, le dédain de la rhétorique.
Philippe Plan (f 1885) est mort, comme Hornung, sans avoir donné sa mesure. Érudit fort détaché, ayant assez de joie aux succès d'autrui pour leur prêter la matière des siens', peu sollicité par le besoin de produire, il a néanmoins laissé quelques utiles travaux, sur les poésies de Bonivard et d'autres sujets littéraires ou artistiques. On connaît son étude fortement documentée : Un collaborateur de Mirabeau (1 874). Un autre publicisle, gracieux et modeste lui aussi, Edouard Humbert (f 1889), qui a longtemps enseigné la littérature française à l'Université de Genève, n'a pas composé non plus d'œuvre de quelque étendue ; nous avons de lui un charmant volume de voyages, des articles de revue et une attachante biographie d'Eugène Colladon (1881), un critique qui a écrit des pages solides, où l'on voudrait moins d'étroitesse et de parti pris conservateur, sur Sainte-Beuve, George Sand, Victor Hugo, etc. Humbert fut un esprit indulgent et fin, et un parfait galant homme; il ne lui a manqué qu'un peu d'ambition ou d'énergie : le talent était là.
Ah ! la volonté est une force sans pareille. J.-D. -André Gindroz* (1787 à 1857), caractère vaillant, intelligence déliée et solide, a su triompher de bien des difficultés et prendre des résolutions viriles. Il avait échoué, en 1816, au concours ouvert pour la chaire de littérature à l'Académie de Lausanne. Loin de se décourager, il se remit avec plus d'ardeur au travail et fut nommé, l'année suivante, à la chaire de philosophie rationnelle. « 11 avait le génie de la méthode, » a dit un de ses élèves, la clarté, la mesure et la rapidité, à défaut de profondeur et d'une science très vaste. Son œuvre est fort variée : questions littéraires, pédagogiques, philosophiques, religieuses, politiques, il a tout abordé avec entrain et compétence. Nombre de ses écrits n'ont pas été publiés. Je ne veux mentionner ici que son Histoire de Vinstruction publique dans le pays de Vaud, dont le premier volume a paru en 1853; la seconde partie, allant de la fin du siècle passé à 1846, existe en manuscrit mais, suivant le vœu de l'auteur, ne sortira pas de l'inédit. Cette Histoire est sans contredit d'un « esprit bien distingué, » selon le mot de Vinet, et
' Ainsi les Gros et menus propos du peintre Hornung, Genève et ses poètes de Monnier, etc., doivent beaucoup à Ph. Plan, qui ne s'en est jamais vanté. * Galerie suisse, II, 628, note. De Montet.
encore d'un investigateur habile et heureux. Livre de première main, elle nous offre un tableau lidèle, non seulement des écoles et de l'Académie, mais de l'état intellectuel du pays de Vaud, des origines à la République helvétique. Exactitude et abondance des renseignements, nouveauté du sujet, manière aussi éloignée d'une sèche nomenclature que des vagues généralisations, réelle indépendance de jugement malgré quelques accidents de partialité — l'auteur est théologien, — style élégant et animé en dépit de quelques erreurs de goût, telles sont les qualités de VHistoire d'André Gindroz. Les défauts. . . On pourrait reprendre une certaine confusion dans le plan du livre, les développements excessifs de la partie biographique, l'abus des notes. Mais il vaut mieux admirer tout uniment cet utile et lumineux ouvrage.
Le pasteur Louis Burnier (1 775 à 1 873), qui fut avec Gindroz, à partir de 1845, un des membres les plus influents de l'Église libre vaudoise, a été un prédicateur éloquent, un fougueux polémiste et, en théologie, un vulgarisateur adroit. La seule de ses œuvres qui nous intéresse est une Histoire littéraire de l'éducation morale et religieuse en France et dans la SuisÈe romande (1864). Sorte de dictionnaire de pédagogie, cette Histoire est plutôt à consulter qu'à lire. Elle est faite dans un esprit d'ombrageuse orthodoxie ; elle est d'ailleurs assez complète, et divers articles — sur Rousseau, M"^ Necker de Saussure, M. Roger de Guimps — sont aussi fortement pensés que vivement écrits.
Un Jurassien, qui n'a pas composé d'Histoire littéraire de l'éducation, mais qui fut un éminent pédagogue, l'avoyer Xavier Péquignot (f 1864), s'est révélé, dans les trop rares opuscules que nous possédons de lui, érudit aimable et fin lettré. Il m'en coûterait de ne point accorder un mot de souvenir à ses Esquisses littéraires (1847), et de n'en point citer ce passage éloquent. Il s'écrie, après avoir gémi de ce que tout notre orgueil national se concentre sur les hommes politiques et les hommes de guerre : « L'histoire littéraire de la Suisse est encore à faire ; aucun écrivain n'a entrepris, jusqu'à nos jours, de présentera la nation l'inventaire fidèle de ses richesses intellectuelles... Que sont, en effet, dans le cadre d'une histoire littéraire, les nomenclatures, les notices, les recherches et autres matériaux que nous a légués le siècle dernier? squelettes biographiques, ébauches sans chair et sans couleur, productions tombées nues et froides des mains de l'auteur, sans que l'enthousiasme y ait soufïlé la vie. Eh bien, ces monographies, toutes sèches
et arides qu'elles soient, ces dissertations de cliifïres et de dates, ces compilations indigestes, notre indigence actuelle nous force à les regretter. » Les regrets de Péquignot n'ont pas été vains : un de ses compatriotes a entrepris dans ce livre de combler la grosse lacune signalée en 1847 déjà. Péquignot n'aurait peut-être pas été satisfait de l'œuvre, il eût été sensible à l'initiative et à l'effort, ce brave homme de talent qui aimait d'un égal amour sa belle langue française, sa bonne Suisse romande et sa petite patrie jurassienne'.
Les philosophes et les linguistes ne sauraient être passés sous silence, d'autant plus que les travaux de l'un ou de l'autre ont, à côté du mérite scientifique, une incontestable valeur littéraire. Ainsi Adolphe Pictet ' (1799 à 1875), le fameux orientaliste et esthéticien genevois, est-il aussi bien un lettré et un artiste qu'un savant. Je ne parle pas même de sa Course à Chamounix (1838), une façon de roman, d'une philosophie si audacieuse pour un Suisse français et d'un humour si vif, que l'on s'explique aisément George Sand appelant Pictet, dans ses Lettres d'un voyageur, « le damné major, le fin railleur, l'amateur d'absolu. » Il était parti de l'hégélianisme et, quelques assauts qu'il eût à subir, il atténua peut-être dans la suite, mais ne renia point les doctrines de sa jeunesse.
Il a publié, outre divers articles dans la Bibliothèque uniierselle, sur « les bardes de l'Ile de Bretagne, » « deux épisodes extraits du iMahabarala, » etc., des ouvrages qui ont marqué dans l'œuvre intellectuelle du XIX""® siècle. Le premier en date, sinon le plus important : Du beau dans la nature, l'art et la poésie (18o6), est d'abord un résumé brillant de l'histoire des théories esthétiques ; c'est ensuite, non point, comme on l'a dit, un exposé magistral du système de l'auteur, mais une série de vues sur le Beau que M. J.-H. Serment, le rédacteur de la notice sur Pictet dans la Galerie suisse, a
' Je rappellerai seulement en note le nom à^îJmile Hemiequin (1858 à 1888), un critique d'origine genevoise que la France nous a pris. Il a laissé entre autres, dans sa Critique scientifique, une théorie encore touffue, mais originale et puissante, de la critique de l'avenir, continuant et peut-être exagérant le mouvement inauguré par M. Taine. « On attendait avec certitude de lui, a dit M. Ed. Rod, des œuvres qui auraient eu la valeur et la portée de celles de M. Taine. »
2 Galerie suisse, III, 569 et s. Journal de Genève de janvier 1876 et avril 1878. Bibl. universelle, II, n. pér., 329 et s. De Montet.
condensées en ces quelques mots : « Le beau dans la nature se montre a nous comme une manifestation Immédiate et libre de l'idée divine se révélant par des formes sensibles ; considéré absolument, c'est une idée primordiale, un élément qui échappe à l'analyse comme les idées du vrai et du bien. » Pictet n'a pas essayé de pénétrer dans les régions du beau immatériel — spirituel ou moral, — il n'a pas même réussi à déterminer sa conception du beau, si bien que son traité reste une étude fragmentaire, quoique d'ailleurs intéressante et parfois assez neuve. Ses Origines indo-européennes (1859 à 1863), « essai de paléontologie linguistique, » sont un chef-d'œuvre de cette science ordonnatrice et généralisatrice, qui s'aide des lumières de l'érudition la plus étendue pour reconstruire, avec une certitude en quelque sorte mathématique, l'histoire des civilisations disparues. Pictet a voulu faire, pour l'histoire intellectuelle de l'humanité primitive, ce que Cuvier avait tenté pour l'histoire naturelle, montrant l'expansion des langues et de la culture aryennes, la souveraine et conquérante puissance de ce génie aryen, harmonieux et progressif, dont nous subissons encore l'intluence et peut-être la suprématie. La philologie comparée, l'ethnographie des peuples aryens, ont progressé depuis la publication des Origines, mais Pictet a tracé ou du moins élargi la voie aux chercheurs qui lui ont succédé.
Voici un émule d'A. Pictet, mais un esprit de moindre envergure : Jean-Pierre-Louis Humbert (\192 à 1851), un théologien que ses goûts entraînèrent du côté de l'enseignement et de l'érudition philologique. Orientaliste distingué, il a beaucoup écrit sur la langue arabe. Mais il est surtout connu par son Nouveau glossaire genevois dans lequel sont accumulés, avec une complaisance sans bornes, toutes les particularités plus ou moins caractéristiques de l'un de nos « parlers, » toutes les expressions qu'on ne trouve pas dans les dictionnaires français et qu'on emploie soit dans la ville, soit dans le canton de Genève. Œuvre de science et de conscience, le Glossaire renferme en outre les premiers éléments d'une comparaison entre l'idiome genevois et les plus usités de nos dialectes.
Il n'est pas nécessaire d'appuyer sur les travaux de quelques autres de nos philologues : Louis Vaucher (1799 à 1867), qui a revendiqué pour Plutarque le Traité du sublime, dans ses pénétrantes étudescritiques sur les écrits de Longin; l'helléniste Elie-Ami Bêlant (1803 à 1871); le coureur d'archives Marc D.-L, Viridet (1811 à 1862), l'auteur d'une bonne dissertation sur les Sophistes grecs et l'éditeur de curieux documents sur Rousseau; Cyprien Ayer (1825 à 1884), un
grammairien originaire de Fribourg, dont la Grammaire comparée de la langue française et d'autres ouvrages qui tendent tous à substituer des principes rationnels aux vieilles régies empiriques, ont permis à M. F. Buisson de le placer, dans son Dictionnaire de pédagogie, avant M. Brachet lui-même, parmi les vulgarisateurs de la grammaire historique ; Joseph Grisel (\S20 à 1878), un compatriote d'Ayer, assyriologue très expert, dont l'œuvre principale, encore inédite, formerait une base excellente pour un dictionnaire assyrien: Benjamin Pautex (1796 à 1863) enfin, auquel ses Remarques sur le Dictionnaire de l'Académie française ont fait une notoriété de bon aloi... Mais j'ai hâte d'en finir avec cette nomenclature à laquelle je ne pouvais guère échapper. Un grand nom nous attend : celui d'Eugène Rarabert, poète, critique, moraliste, romancier et savant.