‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 52 sur 69 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Êcriv)%îiis et orateurs politique§».

I. A Genève : J.-L. Rieu et ses Mémoires; Fazy-Pasteur; F.-J.-L. Rilliet de Constant: James Fazy, l'homme et l'écrivain; A.-E. Cherbuliez et sa Détnocratie en Suisse. — II. Les Vaudois : Henri Druey et son biographe J.-L. -B. Leresche; Victor Perrin ; Jules Eytel; Aug-. Jaquet. A Neuchâtel, h Fribourg et à Berne : L.-G. Grisel, L. Grandpierre et ses Mémoires; quelques noms: le colonel Perrier, J.-H. Charles: X. Stockmar: l'avoyer Ch. Neuhaus. — III. Un journaliste légitimiste : Th. Muret.

Les révolutions de la France eurent toujours en Suisse un écho, affaibli ou retentissant, selon l'occurrence : 1789, 1830, 1848, ces dates françaises sont également des dates suisses. Une belle floraison d'idées généreuses et confuses, que le régne bourgeois de Louis-Philippe semblait ne pas devoir favoriser, se prépare dans l'ombre, et, en 1845 déjà, la monarchie des d'Orléans est à la merci du premier accident venu. Démocratie et socialisme, tels sont les deux mots magiques, les deux formules providentielles qu'on fait sonner aux oreilles des masses. La démocratie a marché depuis ; le socialisme se remet gaillardement en route. En attendant, la Suisse est travaillée dés 1830 par un besoin de rénovation. Les vieilles aristocraties gouvernementales sont chassées du pouvoir. En 1848, la prépondérance du parti radical est incontestable dans toute la Suisse romande de confession protestante. Mais je n'ai pas à faire l'histoire politique de notre temps. Je n'ai pas même à rappeler que nous avons eu des écrivains socialistes plus tôt qu'on ne croit, et qu'ainsi M. Morhardt, « citoyen de Genève » publiait en 1847 un

opuscule de 72 pages (Du contrat social sous le rapport de la propriété), qui est un hymne en l'honneur de l'état de nature et qui sape toute l'organisation sociale, — le droit de propriété pour commencer.

Nos hommes d'État furent, la plupart, moins des orateurs ou des écrivains que des hommes d'afîaires, bien que la période de 1848 ait été celle de la grosse et facile éloquence. Je serai donc très sobre de détails. Nous constaterons d'abord qu'il y aurait, pour un curieux de politique genevoise ou même suisse, beaucoup à glaner dans les Mémoires, parus en 1870, de l'ancien premier syndic Jean-Louis liieu (1798 à 1867), un magistrat éclairé dont les conseils eussent peut-être sauvé cette administration conservatrice d'avant 1846, à laquelle Rod. Rey reprochait « son honnêteté à courtes vues et ses résistances maladroites. » Il n'y aurait pas beaucoup moins à cueillir dans les nombreuses brochures de Marc-Antoine Fazy-Pasteur (1778 à 1856), qui a gémi sur « l'effet funeste des passions politiques » en donnant plus d'une fois l'exemple d'un politicien passionné; il professait qu'un « libéralisme avancé est la seule base solide sur laquelle puisse reposer la société ; » il a écrit sur les troubles de Neuchâtel, contre les jésuites, de omnire scibili. Le colonel F.-J.-L. Rilliet de Constant (1794 à 1856) a plutôt fait de l'histoire politique ; je cite ses deux volumes sur Le Valais, de 1839 à 1844, où « il veut parler franchement des hommes et des choses, » et où il donne un tableau animé des luttes entre les Jeunes Suisses (libéraux) et le parti clérical. Sa Chronique de Saint-Cergues, qui est une sorte de roman historique, et ses brochures sur l'organisation militaire de notre pays, méritent encore d'être rappelées.

Je ne puis passer aussi rapidement sur l'œuvre de James Fazy ' (1794 à 1878). L'heure de la justice impartiale tarde à venir pour cet homme qui a conquis d'ardentes sympathies et qui a été l'objet de ressentiments très violents. Ce « Calvin retourné, » ou mieux, je crois, ce Jean-Jacques d'Athènes, fut à Genève le chef du parti, puis, du gouvernement radical. James Fazy, qu'on destinait au commerce, s'était mis sur le tard, en 1 81 4, à l'étude du droit. Il partit pour Paris, se mêla de politique française, se lança ensuite dans le journalisme de la capitale. Je ne dirai rien de ses premiers opuscules, qui traitent de questions financières. En 1822, il publia les Voyages d'Ertlieb

^ James Fazy, sa vie et son œuvre, par M. H. Fazy; in-8°, Genève, 1887. Les journaux genevois du mois de novembre 1878.

LA POLITIQUE ET l'hISTOIRE. 561

(anagramme de Liberté) ; ce tout petit volume, conçu dans la forme chère aux auteurs du siècle dernier — il portait comme sous-titre : « Conte traduit de l'arabe du poète Edbensahirad, » — retrace avec ingéniosité les batailles et le triomphe final de la Liberté unie à la Raison. Les querelles d'Ertlieb avec la baronne de l'Hypocrisie ou la marquise de l'Illusion, sont coupées par de fraîches . descriptions à la Bernardin de Saint-Pierre. Je trouve dans ces Voyages un mot qui me frappe : « Le peuple seul a l'inconcevable talent » de voir clair dans les affaires politiques, où « s'embrouillent même ces gens qui se croient créés pour s'en occuper. » Confiance juvénile, foi absolue, et que Fazy n'a jamais reniée, dans le principe de la souveraineté populaire et dans l'idée de la perfectibilité humaine, telles sont les inspiratrices du « traducteur d'Ebdensahirad. »

Il avait passé par la charbonnerie française ; il traversa ensuite le saint-simonisme sans s'y perdre, revint dans sa ville natale en 1825 et y fonda, avec quelques amis, ce Journal de Genève (le premier numéro date du 5 janvier 1826) qui allait devenir son adversaire le plus acharné. Il trouve le temps de composer une tragédie nationale : La mort de Lévrier, dont les vers sont quelconques, repart pour la France en 1827, se fait journaliste d'opposition, donne en 1830 ses Principes d'organisation industrielle, qui placent dans le développement indéfini de la production la solution du problème social, participe à la révolution de Juillet, refuse la préfecture de l'Isère, se brouille avec le nouveau gouvernement pour avoir défendu avec trop de vivacité l'excellence de la souveraineté populaire, s'attire un gros procès qui lui vaut quatre mois de prison et six mille francs d'amende, subit sa peine gaîment et s'établit d'une manière définitive à Genève en 1 837. Son journal, V Europe Centrale, est le porte-voix du parti démocratique, à l'intérieur comme à l'étranger. Fazy, qui était lié avec Louis-Napoléon, lance, après l'échaufïourée de Strasbourg, un vigoureux libelle où il préconise et prédit l'avènement de la République en France, affirmant même, avec quelque naïveté, que « Napoléon a porté aux yeux de tous l'affiche de ce seul programme : la République. »

Cette existence de publiciste remuant l'avait mis en évidence. Il composa encore, après l'apparition des travaux de Galifîe, son Essai d'unprécis d'histoire de Genève{\ 838), qu'il n'acheva point et qui fut remarqué surtout parce qu'il contenait une audacieuse réhabilitation de ces « libertins » écrasés par Calvin. Il aborda le roman historique en 1840 avec Jean d'Ivoire au bras de fer, un récit qui nous

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