‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 53 sur 69 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

transporte à Genève, en 1564, et nous présente un tableau assez fidèle, sinon brillant, des idées et des mœurs d'alors.

Soudain la politique le ressaisit tout entier ; la Revue de Genève naît en 1842 ; une période des plus agitées s'ouvre [)our sa ville natale et pour lui. « James Fazy, a dit Rod. Rey, dans Genève et les rives du Léman, dirigeait la fraction militante du parti radical. Élargissant le débat, il avait mis en cause tout le passé de Genève... Orateur et polémiste brillant et incisif, il excellait à exploiter les côtés ombrageux du caractère genevois, à attiser les jalousies de classes, à fomenter l'envie démocratique, adroit à lancer ou retenir l'opinion. Il réunit dans sa main les fils du parti révolutionnaire. » On sait le reste, la révolution de 1846, la Constitution genevoise de 1847, la Constitution fédérale de 1848, l'activité politique de Fazy comme membre et inspirateur du Conseil d'État, et puis les vicissitudes de sa fortune publique et privée, son essai de République athénienne dans l'austère Genève, sa chute, sa ruine, sa vieillesse pauvre et noble expiant et rachetant des légèretés de conduite qui lui avaient fait un tort immense dans l'opinion. Marc-Monnier lui a consacré ces lignes sympathiques et pittoresques : « Ce tribun gentilhomme qui était le maître du peuple et qui vivait en patricien, dépensant sa vie et son argent, comme sa pensée et sa doctrine, avec une prodigalité de grand seigneur;... beau joueur quand il avait beau jeu, et même, à la fin de sa vie, quand il eut tout perdu, plus jeune et plus vert d'esprit, plus confiant en lui-même et en son œuvre que ses vainqueurs devenus maîtres absolus de Genève. »

Devais-je exécuter Fazy en deux ou trois phrases banales ? Le journaliste mordant et l'orateur, sans parler du fantaisiste, de l'historien et du romancier qui ne sont pas, je le sais, de race très fine, ne valaient-ils pas qu'on s'arrêtât devant cette figure d'homme d'action et d'artiste en politique? Et puis, Fazy a été un semeur d'idées ; il reste l'incarnation la plus originale de deux doctrines : le radicalisme et le fédéralisme, l'une qui ne mourra pas de sitôt, l'autre qui est en train de s'effacer devant les nécessités d'une organisation plus pratique de l'État.

Après le chef de la démocratie genevoise, le théoricien de l'ancienne politique, après James Fazy, Antoine-Elisée Cherbuliez ^ (1797 à 1869) 1 Celui-ci fit moins de besogne et de bruit que

1 Bibl universelle, XXXVIII, n. pér., 481 et s., XXXIX, 34 et s., 194 et s. (étude d'Eug. Eambert; voir Écrivains nationaux, du même, 51 et s.). Bévue suisse, VI. De Montet.

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l'autre. Magistrat de l'ordre judiciaire, puis professeur de droit public et d'économie politique à l'Académie de Genève, il se démit de ses fonctions en 1846, vécut modestement à Paris jusqu'en 1855, fut appelé à l'École polytechnique de Zurich où il enseigna, dés 1856 et jusqu'à sa mort, les sciences sociales et la statistique.

L'un ou l'autre de ses premiers écrits aurait pu le faire considérer comme un socialiste avancé, ainsi Riche et pauvre qui date de 1840 ; mais il se retrancha bientôt dans un dogmatisme économique assez étroit et cria de toutes ses forces : « le socialisme, c'est la barbarie. » Sa conception religieuse, au contraire, fut toujours celle d'un esprit fort libre, et Rambert a même remarqué que les conséquences à tirer de passages de VUlilitaire, revue fondée en 1830 par Cherbuliez, « seraient de laisser tomber complètement l'idée religieuse comme superflue, obscure et ne rendant compte de rien. » Si vers la fin de sa vie, il se rapprocha des doctrines spiritualistes, il demeura sans cesse hostile à ce que l'auteur des Alpes Suisses appelle « le bigotisme protestant. » Son système politique nous intéresse davantage ; il l'a condensé et clarifié dans une Théorie des lois politiques encore inédite, il l'a franchement exposé dans l'àpre et vigoureux traité intitulé : De la Démocratie en Suisse (2 vol. 1843).

Ce dernier ouvrage porte comme épigraphe une pensée de Cicéron, qui en indique la tendance : Semper inrepublica tenendwn est ne plwn^num valeant plurimi. On conçoit qu'il ait fallu un certain courage pour publier, à l'heure où le principe de la souveraineté populaire triomphait en Suisse, ce violent réquisitoire contre la démocratie. Cherbuliez a été lu, peu discuté toutefois, bien que Toqueville l'ait réfuté en partie dans sa Démocratie en Amérique. Il a montré avant Scherer et d'autres, les dangers de l'instinct aveugle de masses insuflîsamment instruites et les redoutables écarts de la démagogie. Il entend conserver la direction de l'État à ce qu'il nomme « l'aristocratie des capacités. » Le radicalisme lui apparaît comme une nouvelle plaie d'Egypte, comme « un mot d'ordre servant à enrôler tous les besoins de licence et de nivellement, » et il en fait une façon d'épouvantail social. Le suffrage universel n'est autre chose, selon lui, que l'exploitation de la multitude par la race des tribuns ambitieux, la permanence du désordre, la menace constante de l'émeute ; « il ne connaît rien de plus odieux que le joug du nombre, que ce joug imposé par la majorité ignorante à la minorité éclairée. » Si les landsgemeinde des cantons primitifs, les paisibles et lentes démocraties pastorales, le réconcilient un instant

avec une forme de gouvernement abhorrée, il s'empresse de lancer toute sa logique et toute son ironie à l'assaut des institutions nouvelles que les États confédérés se donnent l'un après l'autre ; les chapitres où il a rédigé l'acte d'accusation de la démocratie contemporaine sont une puissante diatribe et le morceau capital du livre.

Les critiques, les prophéties et même les arguments de Cherbuliez ont passé; nos petites républiques s'en sont vengées avec esprit en leur infligeant, par les faits, le plus péremptoire des démentis. Les mandarins de la science politique ont beau ravaler la grandeur de l'élan qui pousse les peuples modernes vers le self-government : il est naturel que le pouvoir soit là où est la force ; or celle-ci réside dans le nombre, et tout système qui prétendra gouverner contre la force se brisera contre elle. Il ne s'agit pas de réaliser l'idéal ; il suffit d'atteindre à la relativité la plus sûre et la moins inique. C'est donc une erreur que la Démocratie en Suisse de Cherbuliez, mais, je suis prêt à l'admettre, l'erreur d'une intelligence supérieure qui s'est inspirée un peu trop des terreurs et des intérêts de sa caste. S'il s'y rencontre plus d'une haute vérité , et si Cherbuliez a eu par-ci par-là le don de seconde vue, ses deux volumes n'ont plus^ qu'une valeur historique, en sus du mérite littéraire, qui est sérieux, grâce à une dialectique savante, à un style solide, emporté et d'un singulier relief.

Dans le pays de Vaud, quelques noms marquants, mais bien peu d'œuvres touchant à la littérature par quelque côté. Henri Druey ' (1799 à 1855), qui personnifia le radicalisme vaudois, a été le magistrat le plus populaire de son canton, de 1830 à 1855. On connaît le grand rôle qu'il joua dans la politique cantonale et fédérale. Démocrate sincère, ce qui est commun, mais démocrate pratiquant, ce qui l'est moins, il travailla jusqu'à la fin, vécut simplement et mourut pauvre. Il avait, comme orateur, le tour humoristique et familier, traitant les questions les plus difficiles avec une bonhomie charmante et une lucidité parfaite.

^ Je ne rappellerai des autres écrits de Cherbuliez que ses nombreux articles à la Bihl. universelle, et, parmi ceux-ci, une bonne étude de philosophie: Vie et science, et une série d'appréciations remarquables sur VHistoire de Jules César de Napoléon IIL

^ Galerie suisse, III, 95 et s. De Montet.

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Le biographe de Druey, J.-L. Benjamin Leresche' (1800 à 1857), fat le journaliste et le pamphlétaire en titre des adversaires du régime vaudois de 1 830 ; mais il n'eut pas la verve d'un de nos contemporains plus immédiats, de ce Victor Perrin, qui maniait avec une rare virtuosité le sarcasme dédaigneux et l'ironie à froid. Jules Ey tel ('\S02 à 1873) avait plutôt un tempérament de tribun; il mit, lui encore, son éloquence, incisive et vibrante dans sa solennité, au service des idées avancées, comme aussi un autre Vaudois, J.-V.- C.-F. Ru/fy (-f 1870), qui, décédé peu de temps après avoir été nommé Président de la Confédération, leur consacra ses talents de debatter lucide et sobre. Quant à Auguste Jaquet (1802 à 1845), l'homme d'état et l'orateur le plus remarquable du parti conservateur vaudois, avant la révolution de 1845, il eut en partage la distinction, l'adresse, une grande aptitude aux affaires; quelques-uns de ses discours, ceux, par exemple, prononcés lors des installations de Vinet et de Juste Olivier, comme professeurs à l'Académie de Lausanne, sont des modèles d'élégante facilité.

Je ne vois pas qu'il y ait à s'arrêter longtemps aux Neuchâtelois. Qui se souvient de Louis-Gustave Grisel (1822 à 1854), de « cet humble soldat dans l'armée de la cause de l'ordre, » auquel son premier ouvrage : La monarchie et les préjugés politiques, écrit sous forme de lettres et destiné à être une apologie du principe monarchique, fit une réputation éphémère de panégyriste plus déclamatoire que littéraire de la royauté? Conviendrait-il de parler ici de l'organisateur de la République neuchâteloise, A. -M. Piaget, dont M. A. Humbert s'est fait le biographe intelligent et consciencieux? N'y aurait-il pas une page fort captivante à écrire sur Louis-Constant Lambelet (f 1884), le prince, un peu débraillé mais infiniment original, de notre barreau contemporain, un admirable artiste en éloquence, d'une fantaisie débordante, d'un esprit élincelant, d'une magnifique chaleur d'âme, ayant trop aimé d'ailleurs la large vie et la joyeuse paresse, ayant joué ses rôles sur une scène trop étroite? Ces noms ne sont plus que des souvenirs.

Je prélère m'arrêter un instant aux Mémoires politiques de Louis Grandpierre (1806 à 1876), que M. Fréd. de Chambrier a réfutés avec plus de passion que de bonheur, ce me semble, dans ses violents Mensonges historiques sur Neuchâtel (2""^ éd., 1881). Grand-

^ Voir, pour les Vaudois, De Montet, et, pour les Neuchâtelois, Biqgr. neuchàteloises.

pierre, qui fut conseiller d'état et juge d'appel, a été un acteur des événements qu'il rapporte. « Je n'ai, dit-il ingénument, ni le talent, ni l'impartialité nécessaires pour écrire une histoire ; je me bornerai à raconter ce qui m'est personnellement connu, et je n'aurai devant moi aucun document officiel. » Mêlé dés 1831 aux affaires de son petit pays, républicain militant, puis homme d'état évincé, il a fait un récit très simple mais très vivant, où l'on découvrirait un peu d'injustice et d'aigreur, de la vie politique neuchàteloise entre le régime français et la révolution de 1848. L'insurrection de 1831 est narrée avec quelque détail ; les chapitres sur les corps francs, le Sonderbund et 1848 sont fort intéressants. Peut-être le patriote ardent qu'il est, a-t-il été bien dur pour l'aristocratie de Neuchâtel. M^iis quoi! Grandpierre ne considérait pas l'administration de sa patrie, sous l'ancien régime, avec les yeux d'A.-E. Cherbuliez, qui écrivait en 1843 : « La position exceptionnelle de ce petit État m'a toujours paru digne d'envie. » L'explication de ces divergences entre Cherbuliez et Grandpierre ne tiendrait-elle pas dans ce que l'un parlait de ce qu'il lui plaisait de voir, et l'autre de ce qu'il avait vu?

A Fribourg, nous avons le colonel Ferdinand Perrier^ (1812 à 1882), qui eut une jeunesse aventureuse et, fut même, vers 1840, aide-de-camp de Soliman Pacha, en Egypte. De retour en Europe, après la défaite de Soliman, il publia sa Sy^^ie sous le gouvernement de Méhémet-Ali. On lui doit encore, outre de jolis Souvenirs pitloresques de Fribourg, de piquantes brochures politiques relatives aux événements de 1847 à 1850. Son compatriote, Jacques- Hubert Charles (1793 à 1882) a fait beaucoup de politique; il n'a pas laissé d'écrits ayant quelque valeur littéraire, sinon sa gentille Course dans la Gruyère, une œuvre de la vingtième année.

Le Jura bernois a-t-il eu des citoyens plus dévoués que Xavier Stockmar ' (1797 à 1864), le chef du parti radical dans l'ancien évêché de Bâle? Orateur parlementaire adroit et disert, et, aux moments d'agitation, tribun entraînant, il a prononcé plusieurs discours qui eussent mérité mieux que l'oubli. Des quelques opuscules ou articles sortis de sa plume, je ne citerai que V Utilitarisme où je prends ces lignes, qui sont un excellent résumé de l'ethnographie

^ Étremies fribourg., XVII, 13 et s. Indicateur d'hist. suisse, 1882, p. 98. Prodromus de Mûlinen, 81.

- Annuaire du Jura bernois, 1874, 120 et s. (étude de M. X. Kohler).

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jurassienne : « Le petit coin de pays qui est notre patrie, était destiné par la nature à faire partie intégrante et ignorée de quelqu'une des antiques nationalités, sur les confins desquelles il est placé comme une borne, souvent peu respectée, mais d'une manière si solide que les siècles et les événements n'ont pu l'anéantir ; des circonstances diverses ne permirent jamais qu'il fût, ni tout à fait indépendant, ni complètement assimilé... Cette condition trop longtemps flottante fut-elle un mal ou est-elle un bien? Oui et non. Dans le passé, elle a décoloré notre histoire... Dans le présent, elle a désuni les populations... Mais, d'un autre côté, c'est elle (|ui nous a donné une existence distincte, qui nous a conservé un caractère propre et qui, aux époques mêmes où notre absorption paraissait consommée, a révélé tout à coup, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, la ténacité de la vie dans ce corps jurassien, qui souvent languit ou sommeille, mais ne peut mourir. » M'en voudra-t-on d'avoir emprunté à Stockmar ce remarquable fragment, qui est d'un écrivain, et où sont démêlées avec une grande pénétration les origines morales d'une des plus intéressantes parmi nos petites nationalités?

Il y aurait de l'injustice à passer sous silence un Bernois, qui a repris, dans son canton, des traditions littéraires bien négligées depuis un demi-siècle, en y refaisant une belle place à la langue française. C'est l'avoyer Charles Neuhaus ^ (1796 à 1849) que j'entends, l'une des plus grandes figures politiques de Berne, l'homme qui, de 1830 à 1846, a transformé, puis gouverné, dans le sens du libéralisme, le pays de Leurs Excellences. Aussi loyal que désintéressé, mais volontiers tyrannique et jaloux de son omnipotence, il avait, comme orateur, de réelles qualités de force, de clarté, d'ironie. Il parlait le français avec une prédilection très particulière; aussi excita-t-il phis de scandale que de surprise parmi ses collègues allemands, lorsqu'ils le virent ouvrir la Diète suisse en 1841, lui, l'avoyer en charge de Berne, par un discours français où il émit de sages et prophétiques idées sur la disparition de la souveraineté cantonale. On se rappelle son fameux discours (1845) sur les dépêches diplomatiques provoquées, de la part de l'Angleterre et de la France, par les expéditions de ces corps-francs qui voulaient arracher Lucerne à la tutelle des jésuites. On ne relira pas sans émotion les fiéres et patriotiques déclarations de Neuhaus : « Quoique la Suisse

^ Galerie suissse, III, 38 et s. (article de M. Eug. Secrétan).

soit faible, comparée à ses puissants voisins, elle n'en est pas moins un État souverain dont les droits sont égaux à ceux des nations plus fortes, plus puissantes qu'elle. Son droit, elle le maintiendra envers et contre tous, sans examiner quelle est la force de l'agresseur. La Suisse a pris et doit prendre sa nationalité au sérieux ; elle ne veut pas se contenter d'une apparence vaine ; elle ne veut pas que ses députés en Diète... ne soient que des marionnettes dont la diplomatie accréditée auprès de la Suisse tiendrait les fils. » Neuhaus ajoute que « la Suisse ne mourra pas de la maladie des corpsfrancs, » qu'elle en guérira même « sans que l'étranger ait à s'en mêler; » et il proteste contre « le langage hautain, acerbe, de Guizot, qui traite la Suisse en préfet français ayant manqué à ses devoirs. »

Ce noble et vigoureux homme d'état, renversé du pouvoir en 1 846, se retira dans la solitude et y composa une manière de Deconsolatione philosophiœ , qui parut en 1863, sous le titre : Pensées et fragments divers. Ce livre aborde avec autant de compétence que de hardiesse, mais dans une forme malheureusement décousue, les grands problèmes de la psychologie et de la métaphysique. La politique n'est-elle pas, en effet, pour un esprit supérieur, un poste d'observation morale excellent, et les vicissitudes d'une glorieuse carrière ne sont-elles pas la meilleure école de philosophie?

Neuhaus aurait eu le droit de gémir sur l'ingratitude des démocraties. Elles sont économes de leur reconnaissance, mais le Vaudois Théodore-César Muret' (1808 à 1866) devait apprendre à ses dépens que les monarchies, ou les monarchistes, paient en monnaie fort démocratique les services qu'on leur rend. Il fut gazetier légitimiste. La cause des Bourbons a trouvé en Suisse plus d'un défenseur passionné, Fauche-Borel, Charles Didier, sans parler de ce brave poète biennois, J.-Ch. Scholl, qui a chanté Henri V et la Rekie des lis avec moins de talent que de conviction ; mais nul ne lui a sacrifié plus de prose que notre Muret, le rédacteur attitré de la Mode, de la Quotidienne, et d'autres feuilles que la branche aînée faisait vivre ou végéter. Il a raconté, dans deux volumes amusants

' De Montet. A travers champs (cité dans le texte), pass.

quoique bâclés, ses aventures de républicain suisse débitant du droit divin. On trouverait dans les souvenirs de Muret (A travers champs) plus d'un détail piquant ou navrant sur la générosité d'un parti, dont on croyait la noblesse des sentiments égale à la constance dans l'insuccès. Une anecdote seulement. Muret, bien connu et fort répandu dans le monde de la légitimité, Muret qui s'était distingué comme polémiste, écrivain populaire, auteur dramatique, historien, Muret avait rédigé, sur des documents précieux et avec beaucoup de conscience, le récit des campagnes de Vendée. Lorsque son Histoire des guerres de V Ouest fut prête à paraître, le pauvre diable, qui avait à payer ses frais d'impression, tenta de placer un certain nombre d'exemplaires parmi les gens qu'il soutenait depuis dix-huit ans : « Quelqu'un de ma connaissance prit la peine de me dresser une liste que j'ai encore, une liste de cinquante-huit noms des plus riches, des plus titrés, des plus qualifiés. Ma circulaire (prospectus), accompagnée d'un bulletin à remplir et à renvoyer, fut adressée à ces cinquante-huit personnes. Combien, croyez-vous, répondirent à mon appel? Vingt? Dix? Cinq? Deux? Une, une seule, en tout et pour tout... La plus grande partie de mon édition me restait sur les bras. Pour m'en défaire, je dus prendre le parti désespé'ré de la vendre en bloc. » Et maintenant, dévouez-vous!

Que de renseignements curieux dans A travers champs, sur l'organisation des journaux, les chefs de parti, dans le camp bourbonien, et puis sur la révolution de Février, et encore sur les circonstances mêmes de la vie de Muret ! Celui-ci n'a, du reste, pas été qu'un journaliste, un brochurier, un conteur, que sais-je? Le théâtre lui a réussi. Sa comédie les Droits de la femme fut jouée au Théâtre français, en 1837, son drame en vers Michel Cervantes à l'Odéon, en 1856. Muret a éparpillé ses talents, en prodigue qu'on n'a pas remboursé : la postérité n'a pas eu plus d'égards pour lui que l'entourage du comte de Chambord.

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