CONCLUSION
train, les illusions caressées sans méfiance, la bonne fièvre du travail; vient l'heure de l'expérience et de la maturité, les lacunes apparaissent, les difficultés augmentent, l'écrivain se trouve en présence d'un gros déficit d'énergie, de savoir, de talent; et puis, on se résigne, on rabat de son idéal, on éveille ses rêves, on donne, non point ce qu'on eût voulu, mais ce qu'on a pu donner, et il faut mourir; et le livre, tel un mort, incapable de s'amender désormais et de se défendre, va être exposé aux réserves des uns, aux critiques des autres, au jugement de tous! J'ai fait de mon mieux; je voudrais seulement n'avoir pas fait trop mal.
J'aimerais présenter une observation encore. Le tome premier de cette Histoire a, par sa matière même, une apparence plus scientifique que littéraire; le tome second, plus littéraire que scientifique, en revanche, plus alprte aussi, je crois, et plus personnel, aura peut-être l'air de le suivre plutôt que de le continuer. Ces disparates se rencontrent dans mon ouvrage parce qu'elles existent dans mon sujet. Il s'est accompli, au commencement du XyiII"^ siècle, une transformation profonde dans notre vie intellectuelle et morale. La Suisse française a cessé d'être huguenote pour redevenir romande ; elle a cessé d'être un camp et une église pour redevenir une patrie ; elle a cessé de faire exclusivement de la controverse et de la propagande calviniste pour faire de la littérature.
Et maintenant, vous attendez que je conclue, — ou que je prêche, pour rester dans la tradition nationale. J'ai éprouvé très vive la tentation de ne point finir cette Histoire par une homélie à l'adresse de notre public et de nos auteurs. Il serait piquant et original, en effet, de prendre congé de ses lecteurs autrement que du haut d'une chaire. Si l'on exigeait absolument de moi un bout de sermon littéraire, voici à peu près ce que je dirais :
Nous nous sommes toujours retranchés volontiers, les uns et les autres, à n'exister intellectuellement que par et pour nous-mêmes. Nous oubliions qu'il faut à une littérature de vifs et larges courants d'émulation et de sympathie; la Suisse occidentale n'est pas trop vaste pour que nous puissions impunément y bâtir chacun notre petite tour, et nous imaginer, Genevois ou Neuchâtelois, Vaudois ou Jurassiens, que quelques kilomètres carrés de territoire sont un espace suffisant pour contenir un monde. La solidarité littéraire nous est aussi nécessaire que la solidarité politique. Et nous ferons bien, par surcroît, de ne point arrêter notre horizon :\n\ frontières de notre |)ays.
Il semble aujourd'hui que le patriotisme local abdique un peu et qu'un rapprochement se produise entre les diverses contrées qui forment la Suisse romande. On ne regarde plus avec indifférence à Genève ce qui vient deNeuchâtel ou de Lausanne, et il y a réciprocité de bons procédés. La fusion opérée en 1862 entre la Revue suisse et la Bibliothèque universelle, le déclin de plus en plus rapide et la mort prochaine des idées « cantonalistes, » plus de tolérance, extérieure tout au moins, dans le domaine religieux, quelques accommodements pris avec notre farouche pruderie, l'attention très suivie et presque passionnée que nous recommençons à prêter au mouvement des lettres françaises, l'esprit du siècle qui est à la liberté et à la critique, tout cela contribua et contribue à redonner à nos écrivains plus de force, de saveur et d'entrain. Le développement de nos établissements d'instruction supérieure — les Académies de Genève et Lausanne devenues des universités, et Fribourg fondant son Université catholique, — la tendance de plus en plus accentuée qu'a notre jeunesse studieuse d'aller compléter ses études en France et en Allemagne, le nombre croissant de nos périodiques littéraires, la sollicitude vouée par l'autorité aux bibliothèques des cantons et des communes, un public qui lit énormément et qui apprend peu à peu à choisir ses lectures, voilà des facteurs et des promesses d'un renouveau pour l'esprit romand. Et même, ne constaterions-nous pas, que nos auteurs sont déjà plus soucieux de rivaliser pour le style avec leurs émules de France, que plusieurs de nos poètes riment avec élégance, que plus d'un de nos prosateurs est spirituel avec aisance, ou vigoureux avec distinction?
Nous sommes mieux préparés que nous ne l'avons jamais été à jouer le rôle auquel nous paraissons prédestinés, non de prêcheurs et de pédagogues de la littérature, mais d'interprètes impartiaux, de conciliateurs désintéressés et de vulgarisateurs du génie de la France, de l'Allemagne, de l'Italie. Sans doute, les peuples qui ont joué un grand rôle l'ont fait d'instinct plutôt que de volonté. Mais nous sentons, et M. Marc Debrit nous l'a dit en termes très probants, que la Suisse, particulièrement la Suisse romande, placée aux confins des trois civilisations, peut, « sans renoncer à être le berceau d'une culture originale, » servir de médiatrice intellectuelle entre le monde latin et le monde germanique. Et M. Georges Renard n'écrivait-il pas, l'autre jour encore, dans la Nouvelle Revue : « Le petit pays romand... placé au confluent de deux langues, de deux races, de deux puissants courants qui partent, l'un du nord, l'autre du