‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 6 sur 69 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

nous lui devons entre autres une comédie : Le délire des politiques. Le musicien J.-P. Le Camus iit quelques chansons à boire ; « il chantait, nous dit Marc-Monnier, le vin comme il l'aimait, avec fureur. » Tout cela vaut à peine qu'on s'y arrête. La seconde moitié du siècle sera déjà plus riche, bien qu'il faille, en réalité, aller jusqu'au romantisme pour trouver des poètes de sérieuse valeur à la Suisse française.

C'est à Berne que j'ai salué le meilleur prosateur de cette période : B.-L. de Murait; c'est Berne qui me fournira le poète le mieux doué. Mais il y a loin des pages brillantes ou profondes de Murait aux versiculets de Samuel Henzi '. Quoi qu'il en soit, Berne est, au XVIII"^ siècle, un petit centre de culture française, d'où sortiront quelques-uns de nos écrivains les plus distingués.

Samuel Henzi n'est guère connu que comme patriote et martyr; on en a fait un Davel bernois. Le gouvernement de la « Venise helvétique » était entre les mains d'une ohgarchie ombrageuse et très fermée. Une vingtaine de mécontents rédigèrent, en 1744, un mémoire où ils réclamaient en termes modérés une organisation plus démocratique de l'État. Samuel Henzi, qui figurait parmi les signataires de cette pièce, fut banni et se retira à Neuchâtel. Gracié en 1748, il revint à Berne, où il fit de la littérature et des dettes. Il sollicita, quelque temps après son retour, le poste de bibliothécaire de la ville. On lui préféra un jouvenceau qui n'avait alors d'autres titres que sa particule, mais qui fit son chemin dans les lettres: J.-R. Sinner de Ballaigue. Aigri par cette injustice, exaspéré par ses embarras d'argent, Henzi trame, en 1749, avec quelques amis, le renversement du patriciat. Il est trahi, arrêté, jugé, condamné à mort. Je ne lui tresserai pas de couronnes : il entrait plus d'ambition et d'égoïsme dans ses projets que de dévouement aux intérêts du peuple. Il sut bien tomber, monta sur l'échafaud comme d'autres vont au bal.

• Histoire de la Confédération suisse de Jean de Mûîler, traduite et continuée par Ch. Monnard, XIV, 427 et s. Auszûge aus Samuel Kœnigsbriefen an A. v. Haller, etc., par R. Wolf, Berne, 1845. Briefe ûber die Schweiz de C. Meiners, 2™« édit., Berlin, 1788, I, 330 et s. Étrennes nationales (de E.-H. Gaullieur), 1845, 208 et s. Les œuvres poétiques de S. Henzi, par X. Kohler, Porrentruy, 1871. Le Semeur, numéros de février et mars 1890 (où j'ai publié une étude complète sur Henzi; MM. Kohler et Gaullieur n'ont connu que des fragments de l'œuvre de notre poète)

L HISTOIRE ET LA POESIE. b i

S'il n'est guère possible de saluer en lui un apôtre de la liberté, il faut le louer d'avoir été un aimable et spirituel écrivain. Henzi, poète français ! Voilà qui semblera fort étrange. L'infortuné consjiirateur de 1 749 n'en est pas moins l'auteur de vers qui ont de l'aisance et du pittoresque. Ni M. Gaullieur, ni M. Kohier n'ont soupçonné l'existence de deux morceaux d'Henzi : une ode sur la Conquête de la Saxe, un grand poème sur la Bataille de Friedherg (1746). Je ne m'attacherai qu'à ce dernier, qui compte plus de quatre cents alexandrins. La Bataille de Friedherg est dédiée au roi de Prusse :

Roi favori de Mars, de Pallas nourrisson

Je sais bien que ma langue encore en son berceau Peut déplaire au lecteur par son accent nouveau, Mais, fussé-je muet, dans l'ardeur qui m'anime, Je chanterais plutôt ta gloire en pantomime.

Ceci est tout simplement grotesque. Mais n'est-ce pas le ton de l'époque, avec de la lourdeur dans l'accent? Voltaire ne célébre-t-il pas les « vertus » de Louis XV, dans son Poème de Fontenoy?

La description de la bataille elle-même est de ce style ampoulé, que le Passage du Rhin de Boileau avait mis en honneur. A travers les réminiscences mythologiques, les débauches de froides et plates allégories, les pénibles et massives redondances, on sent le versificateur exténué qui souffle, qui halète, qui rend l'âme à poursuivre l'insaisissable inspiration. La Bataille de Friedherg ne vaut ni plus ni moins que d'autres « batailles, » contées vers la même époque en alexandrins ejusdem farincB,

Henzi publia en 1747 et 1748, à Neuchàtel, une curieuse macédoine poétique : la Messagerie du Pinde, qui parut en trois fascicules d'une quarantaine de pages chacun, avec un supplément contenant les trois premiers chants d'une Iliade travestie. On sera surpris de voir à quels amusements se livrait e.n 1 748 le martyr de \ 749. Henzi est moins un politique ou un philosophe qu'un bel esprit bernois, qui manie gentiment la langue de Molière et qui se délasse, sur terre d'exil, en jetant des facéties par le monde.

Le vers de VHomère travesti est, à l'exemple de celui de Scarron, facile et négligé; mais s'il a |)arfois de la vivacité et du trait, il n'a pas la gracieuse désinvolture de son modèle. La boulïonnerie chez Henzi dégénère souvent en grossièreté ; le français y prend par-ci par-là d'extraordinaires libertés. Notre poète hasarde des solécismes comme celui-ci : « Elle est muette ^i^'un poisson. » Il aura des tournures qui crient leur province, une syntaxe en révolte contre toutes les règles.

Mais VHomère travesti n'est point d'un lourdaud ; il est, avec tous ses défauts, plein de gaîté et de sel gaulois. Ne reconnaissez-vous pas le bouillant Achille dans ce portrait qu'en trace Agamemnon :

Je me gabe d'un pareil drôle, D'un matamore, d'un rustaud, Qui marche toujours le nez haut, Qui, parce qu'il est un colosse.

Ne demande que plaie et bosse Et qui me fait à tout moment Une querelle d'Allemand.

La « querelle d'Allemand » est délicieuse dans la bouche du roi d'Argos. Toute la tirade est d'un tour heureux. Ailleurs les naïvetés d'Homère sont agréablement persiflées ; ses personnages, plus verbeux et plus insolents les uns que les autres, sont déshabillés à souhait; les dieux de l'Olympe apparaissent joyeusement caricaturés. Jupiter et son épouse, qui vivent pour se quereller, excitent surtout la verve d'Henzi. Monsieur finit toujours par avoir raison. Comment? Il « la rosse; » elle gémit. Vulcain s'interpose, en conjoint expérimenté :

Or vous donc, ma très chère mère, Soyez plus souple envers mon père!

Relâchez-vous sur quelque point,

Croyez-moi, ne l'aigrissez point!

Vous, Jupin, soyez plus traitable

Et faites moins le formidable

Il y a cinquante maris Auxquels il en arrive pis.

Ces petits vers coulent sans effort et se lisent sans ennui. Au fond, cela ferait tout aussi bien en prose, si la rime ne prêtait quelque chose d'imprévu et d'ailé aux saillies un peu grosses de la parodie.

Le deuxième chant de V Iliade a peut-être inspiré Henzi mieux que les autres. Il fourmille de jolis détails, d'ingénieuses critiques, de trouvailles. « Pendra qui veut des liions, » avait dit Agamemnon dans une heure de découragement. Pallas ne l'entend point de cette oreille. Elle a recours à « ce grand Tartufe » d'Ulysse et l'interpelle si gaillardement que je renonce à la citer. Et comme elle malmène cette « garçonnière » d'Hélène, comme elle raille ce « bon Ménélas!... »

Il serait absurde d'accorder beaucoup d'attention à VHomère travesti. Mais qui se serait imaginé V Iliade, parodiée un jour en vers français par un sujet de LL. EE. et Scarron faisant école à Berne?

l'histoire et la poésie. 69

Je ne dirai rien de la Messagerie du Pinde\ On la confondrait presque avec un cahier du Journal helvétique. Odes, fables, épigrammes, critique littéraire, le tout y est médiocre ou mauvais. Henzi ne vaut que par son Homère travesti; sa mort courageuse, mieux que sa poésie, protégera d'ailleurs sa mémoire.

ni

Je vais, puisque j'en suis aux curiosa de notre littérature, faire suivre les vers d'un conspirateur de ceux d'un jurisconsulte. Emer de Vattel (voir p. 51 et s.), l'illustre auteur du Droit des gens, n'a pas craint de montrer le poète sous le savant. Ce diplomate, ce philosophe, ce légiste, s'est essayé à des Amusements de littérature, de morale et de politique; il a publié aussi un recueil de fantaisies en prose et d'aimables vers, sa Poliergie (1 757). Il y a là des morceaux enlevés, d'une prose alerte et pimpante, ou tendre et passionnée; je ne veux retenir de la Poliergie que les choses rimées. Analyserai-je un Discours sur l'amour de la nouveauté, une Épître sur la vie champêtre? Non ; la Muse de Vattel a la voix jolie mais le souffle trop court, et les genres didactique ou descriptif ne lui conviennent point. Intéressante serait une Épître morale « à une jeune demoiselle pour la détourner de se livrer à une secte de fanatiques: »

Chassez les tristes airs des mystiques badauds

Tous ces devoirs forcés et ces pratiques fades Enfantent la grimace et non pas la vertu. Voyez-en les eifets dans ces esprits malades !

Il faut l'entendre pester contre les « dogmes ténébreux, » le « pieux grimoire » d'un vieux « pédant, » qui pourrait bien n'être qu'un Tartufe. Mais le talent de Vattel n'est à son aise que dans les petites pièces, qui demandent plus d'esprit que de cœur; il est bien poète neuchàtelois. Ainsi ses stances amoureuses ne plaisent-elles que lorsqu'elles sont dans le ton badin. Il chante gentiment la « brillante

' Henzi est aussi l'auteur d'un ouvrage dont il a paru trois volumes et un cahier : Le ControUeur du Parnasse ou Nouveaux mémoires de littérature française et étrangère, etc., par M. Le Sage de l'Hydrophonie, Berne, in-12, 1745 à 1748. La circonstance que le livre s'arrête brusquement à la veille de la conjuration d'Henzi et la parfaite concordance du style avec celui de la Messagerie du Pinde, permettent d'attribuer sans hésitation ce recueil à l'écrivain bernois. Voir Actes de la Soc. jur. d'émul, XXXI, 30 et s.

70 LA SUISSï: romande avant ROUSSEAU.

écume » du « vif Champagne » dont « naquit Vénus; » il célèbre les « sourires de sa déesse; » il est enjoué, folâtre et galant. Vous désirez une citation? Prenez ces strophes « à Mademoiselle X. , en lui envoyant des fruits qu'elle aimait beaucoup : »

Allez remplir un destin glorieux, Heureux dons de Pomone, allez, on vous désire.

Quand on sait plaire à l'aimable ïhémire, Il est doux de voler au-devant de ses vœux.

Vous toucherez cette bouche que j'aime, Ces lèvres dont l'Amour a peint le coloris Et qu'il forma pour s'y loger lui-même Avec les Grâces et les Ris.

0 sort digne de plaire au cœur le plus farouche ! Vous ne vivrez, il est vrai, qu'un instant. Mais vous vivrez sur cette bouche Et vous mourrez en la servant.

Oh ! je ne donne point ces vers pour ce qu'ils ne sont pas ; c'est là marivaudage de rimeur bien élevé.

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