CHAPITRE PREMIER Voltaire en Suisse
La Suisse romande au temps de Voltaire : la société et les mcjeurs. — II. Voltaire et Gibbon à Lausanne: une lettre inédile de P. Lanfrey. III. — Voltaire et les
(Ipnevois.
Voltaire en Suisse, Voltaire à Lausanne où prêcha Viret, à Genève où commanda Calvin! Et Voltaire, le railleur, le cynique, l'incrédule Voltaire ! Assurément ses états d'impiété n'étaient pas encore complets, mais son irréligion n'avait plus de grands progrés à faire. Il avait bien flétri l'intolérance et stigmatisé la St-Barthélemy en vers fort éloquents. Toujours est-il que ces accès de généreuse indigna-
^ Œuvres complètes de Voltaire (édit, Garnier). Voltaire et la société au XVIII'^" siècle^ par Desnoireterres, Paris, 8 vol. in-8", 1876. Voltaire et Rousseau, par L. Perey et G. Maugras, Paris, in-8*\ 1886. La vie intime de Voltaire aux Délices, par les mêmes, Paris, in-8", 1885. Lettres écrites de Suisse, d'Italie, etc., en 1776, 1777 et 1778, Amsterdam, 6 vol. in-8°, 1780. Amusements de Bade en Suisse, par D.-F. de Merveilleux, Londres, in-12, 1739. État et délices de la Suisse, par Rachat (voy. p. 54). Les mœurs genevoises de 1700 à 1760, par Ch. Dubois- Melly, Genève, in-12, 1876. Genève, ses institutions et ses mœurs, etc., par Joël Cherbuliez (déjà cité). Genève et ses poètes, de Marc-Monnier, 188 et s. Lettres diverses recueillies en Suisse, par le comte F. Golowkin, Genève et Paris, in-8",
lion ne pouvaient donner le change sur ses véritables sentiments, bien qu'il fût passé maître dans l'art d'atténuer ou même de renier ses opinions au moment opportun. N'avait-il pas, en 1746, lors de son élection à l'Académie française, protesté de ses sympathies pour les jésuites? N'écrivait-il pas à Jacob Vernet, avant de venir se fixer à Genève : «Je respecte vos lois religieuses. » Son arrivée, presque triomphante, en Suisse n'en est pas moins un signe des temps.
J'ai dit que l'austérité des mœurs et la rigidité de la foi n'étaient plus, même au début du XVIIP^ siècle, ce qu'elles furent vingt ou trente ans auparavant. Le néo-calvinisme avait humanisé les caractères et levé le siège des consciences. Et puis, on éprouvait le besoin d'une détente de ferveur et de vertu ; non point que la morale n'eût jamais reçu d'accrocs dans le plus grave des mondes, mais deux siècles d'impeccabilité olTicielle étaient lourds à porter. Le goût des plaisirs, l'amour du luxe trouvèrent un aliment de plus dans la prospérité industrielle ou commerciale de nos villes petites et grandes. Des relations de plus en plus fréquentes avec la France, avec Paris surtout, firent le reste.
On me saura gré de tracer, à l'aide de quelques Mémoires du temps et de quelques ouvrages spéciaux, un tableau fidèle, et peutêtre inattendu, de la société romande avant et après la venue de celui qui s'appellera volontiers « le Suisse Voltaire. »
Il faut étudier séparément la vie de chacune de nos provinces intellectuelles; les renseignements que l'on pourrait donner sur l'une ne s'appliqueraient pas exactement aux autres. Je commencerai par Neuchâtel et choisirai pour guide David-François de Merveilleux ' , un écrivain qui connaissait ses compatriotes et qui, s'il en a médit, ne paraît pas les avoir calomniés. Ses Amusements des bains de Bade en Suisse (1739) renferment plus d'un récit graveleux; ils ne con-
1821. Bévue suisse, II, 152 et s. (article sur : Gibbon à Lausanne). Memoirs of Mr. Gibbon's Life and Writings, édités par lord Sheffield (j'en ai utilisé la traduction allemande). Bibl. universelle, 3"'« pér., XXI, 327, 551, XXII, 128 (articles de MM. Perey et Maugras sur : M'""^ d'Épinay à Genève). Voltaire et les Genevois, par J. Gaberel, 2»'« édit., Paris, in-12, 1857. Gaullieur, 69 et s. Sayous, I, 251 et s., 321 et s. Voltaire à Lausanne, par Juste Olivier, Lausanne, in-8°, 1842. Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale, par J.-R. Sinner de Ballaigue, Neuchâtel, 2 vol. in-8°, 1781. Histoire de Fribourg, (déjà citée) du D"- Berchtold. Le salon de M"'" Necker, par M. d'Haussonville, Paris, 2 vol. in-12, 1782, 21 et s. ' David François de Merveilleux (qu'il ne faut pas confondre avec son oncle, le géographe de même nom; voir p. 58) fut officier au service de la France et mourut vers 1740. Il a publié, outre l'ouvrage ci-dessus, des Amusements aux bains de Schinznach, etc. (1738), des dialogues sur la situation politique de la Suisse, etc.
tiennent pas que cela. Les premières pages des Délassements seules sont consacrées à Neuchàtel : « Les meilleures familles de ce pays sont déchues, écrit Merveilleux. Beaucoup de descendants de nouveaux venus, de réfugiés français et de porteurs de balles sont riches et à leur aise, de même que des paysans qui ont fait fortune et qui ont écrasé les meilleures familles. » La ploutocratie prend, comme l'on voit, le pas sur l'aristocratie de naissance : ce sera le cas un peu partout, même en Suisse, avant la Révolution. La corruption, contre laquelle Osterwald bataille encore avec tant de vigueur, a envahi la cité de Farel : « On me proposa, écrit Merveilleux, d'aller au prêche d'un ministre fameux (Osterwald, sans doute). Je compris qu'il fallait passer par-là... Au sortir de ce prêche, nous fûmes joints par des gens d'assez bonne mine qui me proposèrent de jouer l'aprèsdînée... Je puis dire que Neuchàtel est un petit Turin, par le penchant que les gens de toutes sortes d'états ont pour le jeu. Magistrats, marchands, jeunes gens, tout joue au pharaon. Je gagnai trois louis d'or, n'ayant pas jugé à propos de me lâcher avec ces messieurs, parce qu'il me parut qu'il y en avait dans la compagnie dont l'unique profession était de jouer. Je fus averti par mon mentor de ne m'y pas livrer imprudemment, me disant qu'il me mènerait en compagnie de dames où je ne serais pas en risque de perdre beaucoup, et que j'en trouverais d'aimables... » Il y a d'autres particularités, que je laisse pudiquement dans l'ombre.
Ces quelques traits ont leur signification. J.-R. Sinner de Ballaigue, qui avait plus de convenances à garder, n'en dit pas aussi long dans son Voyage historique et littéraire : « Neuchàtel n'a point de lois somptuaires, et son exemple prouve que l'on peut être sage étrange sans leur secours... Au milieu de tant de modération, la société est agréable. Les plaisirs ne perdent rien à être ménagés avec économie. » Il ajoute cependant : « Il n'est plus guère question aujourd'hui de sciences à Neuchàtel; on ne songe qu'à gagner de l'argent ou à le dépenser. » Que l'on consulte certaines lettres de .L-F. Osterwald à J.-A. Turrettini (voir le tome premier du présent ouvrage, p. 521), que l'on se souvienne de l'indulgence avec laquelle M"^ De La Prise accueille, dans les Lettres 7ieuchâteloises de M'"*^ de Charriére, certaine défaillance de celui qu'elle aime, et l'on se convaincra que Merveilleux n'a point exagéré !
Qu'en est-il de Lausanne ? L'auteur des Lettres écrites de Suisse et d'Italie aurait pu constater, bien avant ses voyages dans notre pays, que « la politesse d'Athènes que l'on vante si fort, y sapait insensible-
ment les mœurs de Sparte. » Gibbon, lui, n'a vu à Lausanne que des idylles athéniennes : « iMa société favorite avait pris, d'a|)rès l'âge de ses membres, la dénomination orgueilleuse de Société du printemps. Elle était composée de quinze à vingt jeunes filles de bonne famille, sans être des premières de la ville. La plus âgée n'avait peut-être pas vingt ans; toutes agréables, plusieurs jolies, et deux ou trois d'une beauté parfaite. Elles s'assemblaient dans les maisons les unes des autres presque tous les jours, sans y être sous la garde, ni même en présence d'une mère ou d'une tante. Au milieu d'une foule déjeunes gens de toutes les nations de l'Europe, elles étaient confiées à leur seule prudence. Elles riaient, chantaient, dansaient, jouaient aux cartes et même des comédies; mais, au sein de cette gaîté insouciante, elles se respectaient elles-mêmes et étaient respectées par les hommes. La ligne délicate entre la liberté et la licence n'était jamais franchie par un geste, un mot ou un regard; institution singulière, témoignage de l'innocente simplicité des mœurs suisses. » Ainsi Gibbon, qui était alors très jeune. La bourgeoisie de Lausanne n'était nullement dépravée; elle s'amusait décemment, mais avec entrain. En était-il de même de l'aristocratie et de ces nombreux étrangers qui faisaient de la cité vaudoise une ville cosmopolite, une halte, un rendez-vous de gens oisifs désireux de tuer le temps gaîment? Casanova nous conte dans ses Mémoires, qui, pour paraître incroyables sur bien des points, et pour associer désagréablement la gravelure à l'histoire, n'en sont pas moins très dignes de foi ' : « Arrivé à Lausanne... Tous les jours, des dîners, des soupers, des bals, des réunions où la politesse me forçait d'y aller ; j'étais gêné outre mesure et je me trouvais dans le cas de dire : Qu'il est ennuyeux d'être si bien accueilli 1 Je passai quinze jours dans cette petite ville — nous sommes en 1 760 — où l'on se pique de jouir d'une pleine liberté, et, de ma vie, je n'ai éprouvé un pareil esclavage, car je n'y eus pas un instant à moi. » Mais Gibbon a lui-même confirmé plus tard les observations caractéristiques de Casanova : « La conversation a cédé la place au jeu... » M"'*" de Charrière a, de son côté, fait dans ses Lettres de Lausanne cette description animée de la vie lausannoise : « La beauté de notre pays, notre Académie et M. Tissot (le médecin) nous amènent des étrangers de tous les pays, de tous
^ Mémoires (édit. Garnier), IV, 426 et s. — Sur la question de la confiance que l'on doit avoir aux renseignements fournis par Casanova, voir Bévue historique^ XLI, 297 et s., article de M. Ch. Henry sur : Jean Casanova et la critique historique.
les âges, de tous les caractères... Nous avons surtout des seigneurs anglais, des financières françaises, des princes allemands qui apportent de l'argent à nos aubergistes... Ils nous donnent le goût avec l'exemple d'un luxe peu fait pour nos fortunes et nos ressources. Les gens de Plombières, de Spa, de Barège ne vivent pas avec leurs hôtes, ne prennent pas leurs habitudes, ni leurs mœurs. Mais nous, dont la société est plus aimable, dont la naissance ne le cède souvent pas à la leur, nous vivons avec eux, nous leur plaisons quelquefois, nous les formons et ils nous gâtent. Ils font tourner la tête à nos jeunes filles; ils donnent à ceux de nos jeunes gens qui ont des mœurs simples un air gauche et plat, aux autres le ridicule d'être des singes et de ruiner souvent leur bourse et plus souvent leur santé. Les ménages, les mariages n'en vont pas mieux non plus, pour avoir dans nos coteries d'élégantes Françaises, de belles Anglaises, de jolis Anglais, d'aimables roués Français. » Tout cela, peint avec discrétion, trahit un petit monde qui va à la dérive. LL. EE. n'avaient pas laissé d'autre privilège à la noblesse du pays et d'autre charge utile (fue d'oublier dans le plaisir son inaction et sa servitude '.
Chez les voisins de Fribourg, le gouvernement est aux mains d'une aristocratie très fermée, qui n'est point morose et qui pratique envers le peuple le panem et circenses des empereurs romains. Aussi le poète du Carnaval de la barbarie et du Temple des ivrognes (deux satires rimées, qui datent de 1763), tonne-t-il avec plus d'indignation que de style contre les réjouissances profanes dont on abusait décidément sur les bords de la Sarine. Il condamne les festins répétés et prolongés, la passion de la danse, les innocentes parties de traîneau elles-mêmes. Il a choisi comme épigraphe de ses diatribes : stultorum plena sunt omnia. Il a le carnaval en particulière horreur.
On devrait l'appeler la fête de la canailla,
dit-il dans un alexandrin qui serait plus énergique encore, s'il n'avait deux syllabes de trop. « Le quart de l'année se passait en fêtes, »
^ Gaudard de Chavannes (Journal d'un voyage de Genève à Londres^ Genève, in-8°, 1781) est incomparablement plus dur : « Il y a, dans cette ville, beaucoup de noblesse ou soi-disant telle, et plus encore de cette espèce de bourgeoisie qui tient le milieu entre la gentilhommerie et la roture, et qui, par conséquent, participe aux bonnes et aux mauvaises qualités de l'une et de l'autre. Le peuple est, en général, insolent, brutal, fainéant, ivrogne» (p. 10). Ce jugement est, il est vrai, celui d'un esprit porté à la satire.
rapporte l'historien fribourgeois Berchtold. On vivait joyeusement et grassement : « Les auberges n'étaient pas moins fréquentées que de nos jours.... Pour se faire une idée du dérèglement des mœurs au XVIII'"^ siècle, il n'y a qu'à lire le curieux règlement du 22 février 1731 contre V impureté qui fait craindre un châtimetit universel, .. Le dévergondage avait envahi jusqu'au clocher de la Collégiale. Les crieurs de nuit reçurent l'ordre de n'y laisser monter aucune personne du sexe. » Ce ne sont là que des indications, mais tous commentaires seraient superflus. Il va de soi que l'honnêteté et la vertu n'étaient nullement bannies de Fribourg ; le bien fait, hélas ! moins de bruit que le mal.
Sur le Valais, je ne sais rien. L'évêché de Baie n'est point épargné par le flot montant de la corruption. Il suffit de parcourir les Painies, un poème patois du curé F. Raspieler, pour constater que la noblesse et la bourgeoisie avaient pris des habitudes de luxe, que les femmes elles-mêmes témoignaient un certain mépris des pratiques religieuses.
On devrait abolir sermons, fêtes, dimanches,
répondent des dames de qualité au prêtre qui les invite à venir au temple ; et le bonhomme s'entêtantà les gourmander, elles lui disent en bon dialecte : « Allé vous biscotte ! » — ce qui est un vigoureux équivalent de notre : Allez vous promener! Les magistrats auraient dû réagir peut-être? Il donnent l'exemple.
Et Genève, l'austère Genève? « Pendant la Régence, écrit M. Joël Cherbuliez, et sous le règne de Louis XV, le dévergondage des mœurs, l'audace philosophique, l'incrédulité railleuse, et, plus tard, les idées révolutionnaires eurent leur contre-coup dans la cité calviniste. » Les causes de ce revirement moral sont de diverse nature : la sûreté de la ville n'est plus menacée, on est fatigué d'obéissance et de gravité, on circule et s'agite, on s'enrichit, on donne asile à Voltaire, on est la patrie de Rousseau. Rien de plus intéressant que ces transformations qui s'opèrent dans la vie d'un peuple. J'abandonne à d'autres la tâche de faire des jérémiades sur la décadence de l'ancienne Genève. Je préfère la Genève nouvelle, plus humaine, plus libre, plus souriante. N'oublions jamais que les nations maussades et tyrannisées ont leurs vices : elles sont jalouses, elles sont méfiantes, elles sont hypocrites, elles ne sont pas généreuses. Les vices du plaisir sont plus bruyants; sont-ils plus répréhensibles? Pensez-vous que Sparte ait été plus vertueuse qu'Athènes? Je ne
serai pas indiscret an point de vons demander où vous eussiez le mieux aimé vivre.
Ce qui frappe dans la Genève du XVIII™^ siècle, outre la rupture un peu brusque avec les sévères traditions de jadis, c'est les batailles politiques, les conflits entre représentants, négatifs et natifs. Mais nous avons là une Babel bien plutôt qu'une Babylone en miniature; on exagérerait si l'on criait à la débauche. Que le lecteur veuille bien parcourir avec moi le substantiel volume de M. Du Bois-Melly sur les mœurs genevoises de 1 700 à 1 760 ', et il verra ensuite ce qu'il faut retenir des flatteuses appréciations qu'on cite généralement et qui émanent d'auteurs mal informés, — de celles de M"' Aïssé, par exemple, dans ses lettres à M'"^ Calandrini : « Quelle différence de votre ville à Paris ! L'innocence des mœurs, le bon esprit y régnent . » On ne saurait non plus se fier au cardinal Joseph Garampi, dont M. J. Vuy vient de traduire la curieuse relation d'une halte de quatre jours à Genève, en 1761 ; Garampi est un observateur aimable mais bien superficiel.
Je ne relèverai pas même les nombreuses infractions aux lois somptuaires de la République, ni ne m'appesantirai sur le zèle ridicule déployé dans la répression de ces délits mignons. Un goût très accentué se manifeste, dès les premières années du siècle, pour les cercles où, naturellement, on boit et on joue. Le Consistoire se lamente, mais les autorités civiles ne s'émeuvent point. Dites-moi cependant si le Consistoire n'avait pas quelque droit de se plaindre 1 II mande au Magnifique Conseil, en 1745, qu'il y a plus de cinquante cercles en ville, et il ajoute : » Outre qu'on y parle beaucoup — peutêtre trop — de la politique locale et des affaires étrangères, il est certain que le vin, le jeu, les plaisirs de la table et les conversations licencieuses en sont les principaux, sinon les seuls attraits... Il y en a où on a joué aux cartes pendant le sermon du soir. » Ah ! le jeu, ce sera l'ennemi le plus redoutable ; il a triomphé de la sagesse des deux sexes. Le Consistoire arrête un jour « qu'on parlera sur la fureur du jeu qui se glisse parmi les femmes, et celles mêmes qui sont mères de familles. » Nous apprenons, en 1721, que de grands abus se commettent dans les «jeux de billards, » où des «jeunes gens du collège et de l'académie se débauchent et perdent leur argent. » La danse sévit également. Un maître à danser est cité, en janvier
^ Voir aussi Hommes et choses du temps passé, 4'"^ série, par A. Roget, Genève, in-16, 1880.
1715, pour avoir donné un bal où l'on s'est amusé toute la nuit, « et même jusqu'à huit heures du (dimanche) matin. » Les contraventions de ce genre ne se chiffrent pas. Les mascarades et les travestissements sont fort en vogue aussi. Je concède que le théâtre se réduisait aux boutiques foraines, que les marionnettes elles-mêmes étaient interdites, que les représentations à domicile ne furent tolél'ées qu'à partir de 1730. On se rattrapait sur d'autres amusements, clandestins ou publics.
Le culte était toujours fréquenté assidûment, même par ceux dont la conduite n'offrait rien d'exemplaire. La dévotion et le respect avaient baissé. Si nous voyons, déjà en 1683, des notables s'injurier dans le temple de Saint-Gervais, nous lisons sous la date du 1 3 avril 1747 : « Rapporté qu'il s'est commis un scandale, il y a eu dimanche quinze jours, dans le temple de Saint-Germain, par les avocats et les étudiants en droit qui critiquèrent si haut le sermon que cela faillit distraire le prédicateur. » La bénédiction des mariages, qui attirait les badauds, était devenue une occasion de scandale. Je constate — 29 août 1719 — que « quatre jeu7ies gens de famille se sont placés vis-à-vis d'époux dont on bénissait le mariage et ont fait des grimaces et dit des grossièretés pour déconcerter l'épouse et la faire rire... qu'il y a aussi quelques demoiselles de famille qui causèrent du scandale en courant par-dessus les bancs d'une place à une autre , et qu'elles en furent censurées dans le temple, en présence de tous, par le pasteur qui était en chaire. » Où marchons-nous, si les tils et filles de « famille » se montrent irrévérencieux à ce point dans le sanctuaire où parla Calvin ? L'atmosphère morale de Genève nous apparaît chargée d'impertinente frivolité.
Je n'ai évidemment pas tout dit et nous ne savons pas tout. Avouons que la métamorphose est surprenante ! Il va de soi, du reste, que ces mœurs nouvelles exercent leur influence sur la littérature, qui perdra de son onctueuse solennité. « La petite littérature et le ton léger et galant à la française, dit l'auteur des Lettres écrites de Suisse et d'Italie, y (à Genève) percent déjà plus qu'en aucun endroit de la Suisse. »
Ces pages seraient-elles un hors-d'œuvre? Une connaissance par trop superficielle du milieu social ne permet point de se familiariser avec le milieu littéraire d'une époque. Et puis, j'avais à cœur de peindre, sous ses couleurs véritables, notre petit monde romand du XVIIP^ siècle. Nous avons bel et bien cessé d'être pour l'Europe
un modèle de vie patriarcale. Notre antique sim[)licité et notre primitive candeur passent au rang d'estimables souvenirs. Mais, queUjue grave que soit le relâchement des mœurs dans notre pays, nous pouvons être heureux de ne pas ressembler trop exactement à ce qu'était la société sur le continent et surtout dans cette France où, comme disait Gilbert,
La monarchie entière est en proie aux Laïs.
Cette métamorphose de l'esprit public n'était point pour effrayer Voltaire, qui résolut, après ses démêlés avec Frédéric, de se fixer soit à Lausanne, soit à Genève, plutôt qu'à Paris où la censure et ses ennemis ne l'attiraient point. Il avait, pour préparer son arrivée en Suisse, fait un peu de diplomatie. On ne connaît guère seb avances aux Bernois, alors maîtres du Pays de Vaud; j'entrerai dès lors dans quelques détails à ce sujet'. Voltaire demande (lettre du 17 novembre 1752, datée de Postdam) à LL. EE. la permission de leur dédier sa Rome sauvée : « J'ai cru que je ne pouvais choisir de plus dignes protecteurs d'un ouvrage où j'ai peint le Sénat de Rome que Vos Excellences. Ce n'est pas la grandeur des empires qui fait le mérite des hommes. Il y a eu dans l'aréopage d'Athènes des hommes aussi respectables que les Sénateurs romains, et il y a dans le Conseil de Berne des magistrats aussi vertueux et aussi éclairés que dans celui d'Athènes. » LL. EE. ne répondirent pas. Le 26 janvier 1753, Voltaire écrit de nouveau : « Vos Excellences excuseront sans
^ Les lettres transcrites dans le texte ont été mises en lumière par M. le professeur Kœnig, de Berne [Suisse illustrée de 1872); voir aussi la biographie de Bonstetten^ par A. Steinlen, p. 85, note, et les Œuvres complètes de Voltaire (édit. Garnier), XXXVIL — M. Kônig, qui avait communiqué les lettres de Voltaire et les vers (voir page suivante) de Lerber à P. Lanfrey, alors ambassadeur à Berne, veut bien m'autoriser à publier une intéressante lettre qu'il reçut de ce dernier :
« Elles (les lettres inédites de Voltaire) n'ajouteront rien à la gloire de ce
grand et charmant esprit, — ni à la réputation de courtoisie des autorités bernoises..,. Les vers du professeur Lerber sont un vrai bijou littéraire. Quoique écrits par un étranger, ils sont aussi français que les plus jolis de ce temps-là, et c'est un fait d'autant plus curieux que l'auteur vivait en pays allemand, et non à Paris ou à Versailles comme l'auteur des Mémoires de Grammont ou tel autre étranger qui a su s'approprier le génie de la langue. Cela nous permet de mesurer une fois de plus tout le terrain que nous avons perdu depuis cette époque. »
doute l'ignorance d'un homme de lettres qui, étant malade à Potsdam, ne pouvait savoir quel titre on vous donnait et qui savait seulement que la vertu est au-dessus des titres. Il se flattait de pouvoir venir faire une édition de ses ouvrages à Lausanne. Il voulait auparavant commencer par obtenir votre protection, en dédiant à Vos Excellences la dernière de ses pièces. J'en demande encore la permission et suis avec un profond respect... » Voltaire avait, dans l'intervalle, appris indirectement qu'il s'était, dans sa première lettre, trop peu soucié de l'étiquette, et les magistrats bernois, qui craignaient de se compromettre , trouvèrent en ce manque de formes un prétexte de ne point répondre. On venait à la rescousse; il fallut s'exécuter. Le chancelier Gross fut chargé de refuser poliment la dédicace de Rome sauvée : « J'ai reçu l'ordre de LL. EE. d'avoir l'honneur de vous dire, Monsieur, en réponse que, quoiqu'elles se trouvent extrêmement flattées de l'offre d'un homme de votre réputation et qui s'est rendu si célèbre dans la république des lettres; que cependant des raisons importantes qui n'échappent pas à votre pénétration ne leur permettent pas de condescendre à votre demande, quelque portées que LL. EE. soient d'ailleurs de vous donner. Monsieur, en toutes rencontres, des marques de la considération particulière qu'Elles auront toujours pour une personne de votre caractère... Elles vous accorderont toujours leur protection, laquelle vous sera acquise, Monsieur, si jamais vous pouviez vous trouver dans le cas d'en avoir besoin ou qu'elle puisse vous être de quelque utilité. » C'était se sortir galamment de ditïiculté.
Le professeur de Lerber, qui enseignait le droit à Berne, mais qui faisait autant de versification que de jurisprudence, explique ainsi, dans une assez spirituelle épître à Voltaire, la décision de LL. EE. :
... Eh! mais que dirait de Paris
Le corps nombreux des beaux esprits
Dont le bon goût est le partage,
Si, dans le siècle où nous vivons,
On voyait mis en étalage
Le nom d'un des treize cantons,
A la tête de votre ouvrage ?
Ces gens ne le croiraient jamais,
Même en dépit de votre pièce,
Que nous ressemblons traits pour traits
Aux héros de Rome ou de Grèce
Soit sagesse, soit vanité, Notre public s'est entêté
De croire que les ridicules
Sont pires que l'obscurité
Nous n'aurions pas trop bonne mine Si nous venions là nous asseoir Près de vos Rois fourrés d'hermine :
C'est pour Frédéric et Louis Qu'Apollon vous prête sa lyre ; Mais, pour les gens de mon pays, Stumpf , j'en réponds, peut leur suffire.
Sa cour aux Bernois étant faite et son installation définitive à Genève n'allant pas sans quelques complications, Voltaire jeta son dévolu sur Lausanne, où le doyen Polier et d'autres Vaudois influents l'avaient chaleureusement invité à prendre séjour. Il acheta une maison d'hiver à Monrion, prés d'Ouchy, et un magnifique hôtel à Lausanne même. Il était enchanté : « Je voudrais, mande-t-il à d'Alembert, vous tenir dans cette demeure délicieuse. » Il dira bientôt que « son beau pays romand est devenu l'asile des arts, des plaisirs et du goût, et que César ne prévoyait pas, lorsqu'il vint ravager ce petit coin de terre, qu'on y aurait un jour plus d'esprit qu'à Rome. » On menait effectivement bon et grand train dans le vieux Lausanne du « Suisse Voltaire. » Une société brillante y était réunie. La noblesse et la haute bourgeoisie avaient fait du quartier privilégié du Vieux Bourg un petit centre littéraire et mondain ; les hivers s'y passaient joyeusement à organiser des bals, à jouer la comédie, à ne mépriser aucune distraction.
Voltaire avait été reçu à bras ouverts. Les Lausannois ne furent pas choqués tout d'abord par l'humeur despotique et la vanité du dieu. Celui-ci mit immédiatement à profit la faveur avec laquelle on l'accueillait partout. Il n'avait pas de plaisir plus vif que celui de voir représenter son théâtre. « L'histrionage » fut bien vite en honneur à Lausanne. On monta les dernières pièces du poète. V Enfant prodigue et Zaïre enlevèrent tous les suffrages. C'est que Voltaire était un maître-régisseur ; c'est que M'"^ Denis était une excellente actrice ; c'est que maints gentilhommes vaudois se transformèrent en comédiens accomplis : « Nous jouons Zaïre ; Madame Denis fait mieux que Gaussin (une artiste du Théâtre français). Je fais Lusignan, le rôle me convient et l'on pleure. Ensuite, on soupe chez moi... On croit chez les badauds de Paris que toute la Suisse est un pays sauvage ; on serait bien étonné si l'on voyait Zaïre jouée à Lausanne mieux qu'on
' Un chroniqueur suisse du XV!'"* siècle, traduit par Bonivard (voir le présent ouvrage, I, 228).
TOMK II. <>
ne la joue à Paris; on serait plus surpris encore de voir deux cents spectateurs aussi bons juges qu'il y en ait en Europe. »
Le général de Warnery gémira plus tard, dans ses Remarques sur la tactique de Guibert : « Depuis que Voltaire s'est niché dans ce pays, le goût militaire s'est éteint chez tous ceux que la nécessité n'y force pas ; tous ceux qui peuvent s'en passer vivent dans la plus grande oisiveté, lisent des romans, font des vers. » Le brave vieux soldat avait pour la littérature le même enthousiasme que ce bailli disant à Voltaire : « Eh ! que diantre, Monsieur, vous faites donc toujours tant de vers? A quoi bon, je vous prie ? Tout cela ne vous mène à rien... Avec votre talent, vous pourriez cependant devenir quelque chose dans ce pays-ci... Voyez, moi, je suis bailli. » Mais l'opinion d'un général ou d'un bailli sur la poésie nous est fort indifférente. Tout Lausanne était avec Voltaire, ou presque tout Lausanne, le clergé comme les magistrats. Arouet s'était pénétré des conseils du bailli de sa résidence, qui lui avait dit en résumé : « Vous pouvez à la rigueur écrire contre Dieu et Jésus-Christ, ils vous le pardonneront ; mais gardez-vous bien d'écrire contre Leurs Excellences de Berne, nos souverains seigneurs. » Qui festoie et joue la comédie ne conspire point, pensait le gouvernement de Berne. MM. les pasteurs accusèrent au début un peu de bouderie et de méfiance. Mais qui résisterait aux séductions de la sirène ? La sirène amadoua la plupart des ministres, les accablant de prévenances, leur présentant son irréligion comme la plus innocente des hétérodoxies (« j'aime Dieu et le genre humain, et je ne damne personne »), affrontant les sermons, le dimanche \.. La lune de miel entre Voltaire et Lausanne dura les trois hivers de 1756, 1757 et 1758. On finit par se brouiller.
L'intrépide railleur avait parfois la plaisanterie cruelle. Il prodigua des bons mots, que les victimes de sa verve jugèrent très mauvais. II compromit quelques ecclésiastiques, parmi eux le doyen Poher. Il
^ Ne poussa-t-il pas la condescendance, ou l'hypocrisie, jusqu'à offrir à M. et M*"« Clavel de Brenles de présenter au baptême leur premier enfant ? Le père déclina gentiment cette faveur : «C'est à vous, Monsieur, à votre philosophie, à votre amitié, que nous dédions, M™® de Brenles et moi, notre premier ouvrage ;
c'est un grand garçon bien fait, de bonne mine Vous avez offert de le baptiser,
mais ce n'est point le métier d'un philosophe.» A quoi Voltaire répondit : « Je fais mon compliment à l'humanité en général et à Lausanne en particulier si votre ouvrage vous ressemble. Je vous remercie de mettre au monde des philosophes. Il faudra bien que je quitte ce monde maudit où il y en a si peu ; je me consolerai eu sachant que vous en conservez la graine. » — Jacques Abram Élie Clavel de Brenles^dont il est question ici, est l'auteur d'un assez bon Éloge de Loys de Bochat (voir. p. 56;. Sa femme, dont je reparlerai, a traduit le Caton d'Addison.
ne sut pas se contenter de l'adiniration des Vaudois ; il voulut être adulé. Il ne put s'empéeher d'intriguer et de faire de l'incrédulité militante. La séparation fut loin d'être aussi cordiale que l'accueil ; et CTenève, qui n'a jamais eu de chance avec les successions, même les plus brillantes, hérita de Lausanne un grand homme fort inquiétant.
L'influence de Voltaire à Lausanne n'aura pas été que superficielle. Ses idées se répandirent autour de lui. Sa belle passion pour les lettres se communiqua rapidement à tous ceux qui l'approchaient. Et puis, nous dit Gibbon, « l'esprit et la philosophie de Voltaire, ainsi que sa table et son théâtre, contribuèrent sensiblement à raffiner et à polir les mœurs. »
Le témoignage de Gibbon a son prix, car l'historien anglais séjourna plusieurs fois à Lausanne. Il y vint d'abord en 1753, exilé en quelque sorte par son père qui entendait faire rentrer dans f église protestante le jeune homme converti au catholicisme. On le plaça dans la famille du pasteur Pavillard ; celui-ci réussit à « le retirer des erreurs du papisme. » Gibbon passa cinq années à Lausanne ; il y étudia, fréquenta les salons. « Heureux bannissement 1 » écriroa-t-il un jour. Voltaire devait nécessairement éveiller la curiosité de Gibbon qui rappelle, dans son autobiographie, sa première visite au poète : « Il me reçut gentiment, en ma qualité de jeune Anglais. Je ue puis me vanter d'avoir attiré son attention d'une façon particulière. Virgilium oidi lantum. »
On connaît son petit roman avec la « belle Curchod, » — depuis M'"^ Necker. Son Journal porte cette mention : « Juin 1757. Je vis Mademoiselle Curchod. Omnia vincit amor et nos cedamus amori. » Gibbon poursuit : « Je la trouvai savante sans pédanterie, vive dans la conversation, de sentiments purs et parfaite dans sa conduite... Tous mes rêves de félicité s'étaient concentrés sur Crassy (village vaudois où le père de Mademoiselle Curchod était pasteur) et sur Lausanne. » On le croirait vivement épris. Mais quel philosophe que cet amant ! La « belle Curchod » était pauvre. Elle attendit en vain, lorsque le jeune Anglais eût quitté la Suisse, qu'il lui réitércât les promesses faites et qu'il tînt les engagements contractés. Si l'on en croyait l'infidèle, il était prêt à épouser la charmante Vaudoise, quand M. Gibbon père y mit le holà. Cette explication n'est pas même conforme à la vérité. M. d'Haussonville a prouvé, en publiant dans son Salon de iW"* Necker la correspondance des deux fiancés, que le futur historien des Romains avait rompu avec une désinvol-
ture toute carthaginoise. Quand elle lui demande, dans une lettre passionnée \ de « dissuader un cœur insensé, » de se déclarer enfin, il n'imagine que ces banales et froides paroles : « Dans toutes les occasions essentielles, vous trouverez toujours en moi un ami qui demande des épreuves comme des grâces. » Ce marivaudage glacial nous irrite, et nous ne pardonnons pas à Gibbon les lamentations hypocrites de son Journal : « Je soupirai comme amant, j'obéis comme fils. Ma blessure se cicatrisa insensiblement... L'amour se convertit en amitié et en estime. » Gibbon eut, comme on le voit, les « conversions » faciles, en religion et en amour. Rousseau, tenu au courant par Moultou, des péripéties de cette liaison, mande à son ami, le 4 juin 1763 : « Le refroidissement de M. G. (Gibbon) me fait mal penser de lui; j'ai relu son livre; il y court après l'esprit; il s'y guindé : M. G. n'est pas mon homme ; je ne puis croire qu'il soit celui de Mademoiselle C. ; qui ne sent pas son prix n'est pas digne d'elle, mais qui l'a pu sentir et s'en détache est un homme à mépriser... J'aime cent fois mieux qu'il la laisse pauvre et libre au milieu de nous que de l'emmener être malheureuse et riche en Angleterre.» Plus tard. Gibbon renoua avec la « belle Curchod, » devenue M™^ Necker. Il avait pris encore plus d'embonpoint qu'il n'avait récolté de gloire. M"'^ Necker pouvait, du haut de sa fortune, tendre la main à cet Anglais massif qui l'avait délaissée. Il assure « qu'elle lui montra beaucoup d'attachement et le mari beaucoup de politesse. » Il regrette toutefois, dans une lettre du 28 novembre 1776 à M™^ Necker « de n'avoir pas les qualités d'un preux chevalier toujours prêt à rompre une lance pour l'honneur de Dieu et des dames. » Acceptons ces regrets ! Gibbon s'est conduit en assez triste sire pour avoir le droit de certifier qu'il n'est pas précisément un « preux chevalier. »
Il revit Lausanne en 1763; il n'avait eu que l'intention d'y faire une courte halte, avant un voyage d'Italie. « L'attrait du lieu fut tel » qu'il s'y arrêta toute une année. Ce n'est pas qu'il n'eût éprouvé quelques désillusions : il « ne voit plus Lausanne avec les yeux novices du jeune homme. » Rentré en Angleterre, il fait de la pohtique et de l'histoire. Son fameux ouvrage sur la Décadence et la chute de l' Empire romain l'a rendu célèbre. Mais la gloire fatigue, et la lutte, et le bruit. Alors Gibbon se ressouvient de Lausanne et de son
' J'avoue que M"^ Curchod voyait beaucoup en Gibbon le fils de famille. Elle cherchait un mariage riche, et sa passion est quelque peu intéressée (voir, plus loin, une note au bas de ma notice sur G.-L. Le Sage fils). Mais Gibbon s'était trop avancé pour reculer aussi peu galamment qu'il l'a fait.
vieil ami Deyverdun, qui est prêt à lui offrir l'hospitalité. Et le voici qui arrive en 1783 sur les bords du Léman, s'installe, réalise cette « idée longtemps caressée que l'école de sa jeunesse deviendrait la retraite de son âge avancé. » Il rédige les derniers volumes de ses Romains; il est choyé, adulé, fêté. Un deuil l'ayant rappelé en Angleterre en 1793, il ne put reprendre le chemin de Lausanne et mourut dans son pays le 1 6 janvier 1 794.
Que dire de l'influence de Gibbon sur le développement intellectuel de Lausanne? Elle fut certainement moins profonde' que celle de Voltaire, qui avait, lui, affiné le goût littéraire, dégourdi et policé le Faubourg St-Germain de la capitale vaudoise. Gibbon n'a laissé en Suisse que le souvenir d'un célibataire plus égoïste qu'aimable, mais très savant et fort renommé. Il ne fit point de disciples. Il passa €ommé un gros météore dont on admire mais dont on n'utilise point la lumière.
Annibal ante portas! Ce ne fut pas un cri d'alarme qui accueillit l'entrée de Voltaire dans la cité de Calvin. Les registres du Conseil portent en date du T" février 1755 : « On a lu une lettre de M. de Voltaire adressée à noble Tronchin, par laquelle il prie Messieurs de lui permettre d'habiter le territoire de la République, alléguant l'état de sa santé et la nécessité où il est de se rapprocher de son médecin, spectable Tronchin: l'avis a été de permettre au dit sieur Voltaire d'habiter le territoire de la République, sous le bon plaisir de la Seigneurie. » Cette autorisation officielle, accordée sans l'ombre d'une difficulté à l'auteur des Lettres anglaises, étonne à peine qui connaît un peu la Genève du XVIIP' siècle. Voltaire possédait, au demeurant, des titres à la gratitude des calvinistes. Qui donc avait été plus que lui l'apôtre de la tolérance religieuse? qui donc avait flétri plus éloquemment que lui les excès du fanatisme catholique? Il acheta la terre de St-Jean, et, pendant qu'on y bâtissait les Délices, il s'établit, comme nous savons, à Lausanne.
Esprit taquin et brouillon, fagotin dans l'âme, ne pouvant pas souffrir qu'on ne dansât point sur l'air qu'il jouait, il imagina, dès son
^ « L'illustre auteur (Gibbon) n'a pas laissé ici des souvenirs qui lui soient favorables; minutieux, exigeant, rapportant tout à lui-même, et ce lui un être assez repoussant. » Je trouve cette appréciation peu flatteuse dans le très recommandable Voyage en Suisse de L. Simond (Paris, 2 vol. in-S-^, 1822) I, 289.
arrivée, d'arracher aux <^ prédicanls » le droit de représenter ses tragédies. Le théâtre était proscrit à Genève depuis prés de deux siècles; il se proposa de l'y restaurer. Les magistrats commencèrent par tenir bon ; le poète feignit la soumission, pour éluder bientôt les^ ordres du Conseil en faisant construire une salle de spectacle sur la frontière genevoise et en y attirant des artistes de la Comédie française, Lekain en tête. Tout ce que la ville contenait de gens désireux de s'amuser fut avec Voltaire. On s'honora même d'être de ses acteurs. Marmontel pourra, dans ses Mémoires, dire du libraire G. Cramer : « Peu de ceux qui ont fait leur unique étude du théâtre et qui paraissaient tous les jours en public auraient été capables de jouer avec autant de vérité et d'énergie que lui. » Théodore Rilliet et sa femme — qui fut depuis la deuxième marquise de Florian — sont aussi de la fête. « Si vous aviez la centième partie de l'âme de M'"^ Rilliet! » écrira Voltaire.
Le scandale est grand ; la Compagnie des pasteurs adresse une remontrance au Conseil : «... De jeunes dames, qui devraient donner des exemples de modestie, osent se mettre en quelque sorte au rang des comédiennes, en sorte que le goût pour le théâtre fait des^ progrès dangereux et fortifie le penchant qui ne règne que trop pour la dissipation, le luxe et la dépense... Il faut qu'on fasse au sieur de Voltaire une défense expresse de faire jouer ou permettre qu'on joue aucune pièce de théâtre, soit par représentation publique, soit par répétition. » Voltaire se pique au jeu et annonce avec fracas l'ouverture du théâtre de la Châtelaine.
Les ministres ordonnèrent alors une visite générale des paroisses « aux fins d'obtenir des adhésions contre le théâtre de M. de Voltaire. » Les promesses d'abstentions furent si nombreuses qu'on se tranquillisa. Mais, le soir de la première représentation, tout le monde courut à la Châtelaine, grâce un peu à la présence de Lekain. Le louage d'une voiture se paye jusqu'à un louis. C'est une folie, une frénésie. Adversaires et amis, tous sont là, écoutant, admirant, pleurant, applaudissant à l'envi. En avril 1766, un théâtre s'élève en pleine ville de Genève; il était en bois et un incendie, allumé sans doute par quelque main puritaine, le détruisit en 1768. On revint à la Châtelaine. Genève n'eut pas de nouvelle salle de spectacle avant
Ces démêlés ne furent pas les seuls qui troublèrent la bonne harmonie entre Voltaire et la « cité pédante. » D'Alembert avait publié en octobre 1 757, une notice détaillée sur Genève dans V Encyclopédie.
Émoi général dans le camp calviniste ! On soupçonna Voltaire d'être de connivence avec d'Alembert, qui avait, (juelque temps auparavant, passé tout un mois auprès du grand homme. Il ne sera pas superflu de rappeler ce que fut cet article « Genève, » dont on a tant parlé, que plusieurs ont cité inexactement, et qu'on ne lit plus guère. Les renseignements topographiques, les données historiques jusqu'à la Réforme, ne pouvaient éveiller aucune susceptibilité. Les passages relatifs à Calvin sont fort élogieux, avec quelques insignifiantes réserves. Tout ce qui se rapporte à l'organisation politique, à la législation, est exposé en termes d'une parfaite convenance. Les lois somptuaires elles-mêmes provoquent cette appréciation bienveillante : « Elles ne retranchent que le faste, qui ne contribue point au bonheur et qui ruine sans être utile. » Les observations sur le théâtre semblent anodines : « On ne souffre point à Genève de comédie; ce n'est point qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant, ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen, Genève aurait des spectacles et des mœurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est très difficile d'acquérir sans ce secours ; la littérature en profiterait sans que le libertinage fit des progrés, et Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes. » On eût peut-être pardonné à d'Alembert ces vœux légèrement suspects, s'il n'avait parlé, en termes mesurés mais perfides, de l'orthodoxie de Messieurs les pasteurs : « Le clergé de Genève a des mœurs exemplaires ; les ministres vivent daos une grande union ; on ne les voit point, comme dans d'autres pays, disputer avec aigreur sur des matières inintelligibles, se persécuter mutuellement, s'accuser indécemment auprès des magistrats ; il s'en faut cependant beaucoup qu'ils pensent tous de même sur les articles qu'on regarde ailleurs comme les plus importants de la religion. Plusieurs ne croient plus à la divinité de Jésus-Christ... L'enfer, un des points principaux de notre croyance, n'en est pas un aujourd'hui pour plusieurs ministres de Genève ; ce serait, selon eux, faire injure à la divinité d'imaginer que cet Être plein de bonté et de justice fût capable de punir nos fautes par une éternité de tourments... Pour tout dire en un mot, plusieurs pasteurs n'ont d'autre religion qu'un socinianisme parfait,
rejetant tout ce qu'on appelle mystères et s'imaginant que le premier principe d'une religion véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte la raison ; aussi quand on les presse sur la nécessité de la révélation, ce dogme si essentiel du christianisme, plusieurs y substituent le terme d'utilité, qui leur paraît plus doux. En cela, s'ils ne sont pas orthodoxes, ils sont au moins conséquents avec leurs principes. Un clergé qui pense ainsi doit être tolérant, et l'est en effet assez pour ne pas être regardé de bon œil par les ministres des autres religions réformées... La religion y est presque réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez tout ce qui n'est pas peuple; le respect pour Jésus-Christ et pour les Écritures est peut-être la seule chose qui distingue d'un pur déisme le christianisme de Genève... » Il y avait encore quelques malicieuses insinuations et quelques critiques : « Les prédicateurs se bornent presque uniquement à la morale et n'en valent que mieux. Le chant est d'assez mauvais goût, et les vers français qu'on chante plus mauvais... » Attaqués, les ministres estimèrent qu'ils ne pouvaient se dispenser d'une réponse. La Vénérable Compagnie désigna aussitôt une Commission « pour composer avec toute la maturité possible une déclaration de principes. » Quelques-uns de ses membres, qui avaient vu d'Alembert pendant son séjour à Genève, le sommèrent de s'expliquer. L'auteur de l'article se tira d'affaire avec plus d'habileté que de franchise : divers ecclésiastiques lui avaient confié leurs doutes sur plusieurs points de la religion, mais il ne voulait point les trahir; Voltaire était d'ailleurs chargé de tout « arranger. » Arouet joua l'ignorance et plaida les circonstances atténuantes : « Je n'ai, écrivait-il à Jacob Vernet, point encore vu le nouveau tome de V Encyclopédie. M. d'Alembert me dit que vous vous plaignez de lui... Vous voilà bien malades que quelques gros Hollandais vous traitent d'hétérodoxes I Serez-vous bien lésés lorsqu'on vous reprochera d'être des infâmes, des monstres qui ne croient qu'en un seul Dieu plein de miséricorde '? Allez ! vous n'êtes pas si fâchés. Soyez comme Dorine qui aimait Lycas! Lycas s'en vanta. Dorine, qui en fut bien aise, dit :
Lycas est peu discret D'avoir trahi mon secret.»
Ces spirituelles calembredaines ne désarmèrent pas les ministres, qui eussent frémi d'une belle indignation s'ils avaient pu se figurer que Voltaire ' mandait à d'Alembert : « Je viens de lire et relire
' Voltaire paraphrasera lui-même l'article « Genève >- dans une lettre du 6 dé-
votre excellent article Genève. Je pense que le Conseil et le peuple vous doivent des remerciements solennels ; vous en méritez des prêtres mêmes, mais ils sont assez lâches pour désavouer leurs sentiments... Ils se remuent, ils aboient ; ils voudraient engager les magistrats à solliciter à la Cour un désaveu de votre part. » D'Alembert répond : « Point de rétractation directe ni indirecte. » Ces combats à coups de malice et de duplicité égayèrent prodigieusement Voltaire, qui avait la raillerie et le mensonge également faciles. Le clergé genevois ajoutait peut-être une importance excessive à l'incident : il publia même, en février 1758, un manifeste, une sorte de confession de foi qu'on fît traduire dans toutes les langues et qu'on envoya à toutes les Églises de l'Europe. (]ette déclaration', très digne et qui paraît sincère, était-elle opportune ? Les Extraits des registres du Conseil (du baron de Grenus, II, 334) portent ceci, à la date du 8 février 1 758 : « Le Conseil refuse de prendre connaissance du mémoire composé par la Y. C. (Vénérable Compagnie)sur l'article de « Genève » de V Encyclopédie, et demande qu'on retranche de ce même mémoire tout ce qui peut être relatif au Magistrat de cette ville. » Cette attitude du Conseil n'a pas été relevée suffisamment. Elle ne surprend point, quand on sait que plusieurs conseillers s'amusaient trop avec Voltaire pour prendre en mains la cause des « prédicants. »
La tempête se calma, bien que Rousseau eût lancé sa lettre à d'Alembert. Mais Voltaire fut dés lors traité en suspect par Messieurs ios pasteurs. Il ne réussit à regagner un peu de leur confiance et de leur estime, qu'en intervenant avec un noble zèle et une infatigable ténacité, dans les affaires de Calas et de Sirven, en faveur des victimes de l'intolérance catholique. Les habitants du pays de Gex et du mont
cembre 1759 : « Presque tous les prêtres de ce pays-ci pensent aujourd'hui comme Servet, et vont même plus loin que lui. Ils ne croient point du tout en Jésus-Christ Dieu, et ces messieurs qui ont fait autrefois main basse sur le Purgatoire se sont
humanisés jusqu'à faire grâce aux âmes qui sont en enfer » Voltaire avait
incontestablement inspiré d'Alembert. Calomniait-il le clergé de Genève? En généralisant, oui, et en donnant une interprétation fantaisiste de quelques imprudences commises par l'un ou l'autre pasteur. Sayoïis remarque à ce propos : « Il est certain qu'un membre éminent du clergé genevois (Vernet) s'exposa par trop d'empressement auprès de Voltaire, à se voir proposer de publier VEssai sîw rhistoire universelle, où Calvin n'est pas mieux traité que l'Église; qu'un autre se mit en frais pour prôner Helvetius (Jacob Vernes,. »
^ Rousseau qui prit vivement le parti des ministres traita plus tard, dans ses Lettres de la montagne, la déclaration des pasteurs « d'amphigouri où l'on ne dit ni oui ni non, et auquel il est aussi impossible de rien comprendre qu'aux plaidoyers de Piabelais. v C'est l'appréciation de la colère.
Jura, tyrannisés par leurs prêtres et leurs abbés, trouvèrent aussi en hii le plus persévérant et le plus éloquent des protecteurs. Ch. Bonnet lui-même disait à Muller : « Le zèle de Voltaire pour ces infortunés peut couvrir une multitude d'écarts ; ce zèle ne se ralentit point, et, s'ils obtiennent satisfaction, ce sera principalement à ce protecteur qu'ils le devront. Il reçoit bien des applaudissements pour cette alïaire, et il les mérite pleinement. »
Un conflit ne s'apaisait que pour faire place à un autre. Voltaire a-t-il donc juré de scandaliser les Genevois ou de les ridiculiser sans merci? Ce Scapin, plus fertile en ruses et tromperies que celui de Molière, ne cessera-t-il pas de turlupiner des Gérontes moins insignifiants, il est vrai, et moins patients que celui de la comédie? Je ne puis m'étendre sur toutes les escarmouches qu'il livre à chaque instant ; je reviendrai sur les faits les plus importants dans les notices consacrées à Vernet, Jacob Vernes et quelques autres. Et pourquoi raconterais-je, après cent biographes, ses querelles avec les libraires de Genève ou de Lausanne? Pourquoi rappellerais-je ces libelles ' et ces brochures dont il inondait la ville, « vidant, dit M. Gaberel, tout Tarsenal de son incrédulité? » Le suivrai-je se mêlant aux débats politiques de la cité, versant de l'huile sur le feu ? Expliquerai-je l'origine, discuterai-je le mérite de son poème burlesque : la Guerre civile de Genève? Pénétrerai-je dans son intimité, aux Délices et à Ferney? A quoi bon ?
Je résumerai du moins, en quelques mots, les conséquences du séjour de Voltaire à Genève et aux portes de Genève. Il est indéniable que sa présence fut l'occasion et même la cause directe d'un profond bouleversement moral et religieux. Non seulement le génie du maître, ce génie taquin, cynique, passionnément brouillon, d'ailleurs ardent et généreux à ses heures, va souffler l'irrévérence, le plaisir et la liberté sur la
Noble cité, riche, lière et sournoise,
mais Genève deviendra, grâce à lui, le caravansérail de cette Europe lettrée, curieuse et frivole, qui bat gaîment des entrechats autour du volcan déjà fumant de la Révolution. Les Délices, Ferney et partant
' Ainsi lo Sentiment des citoyens que des bibliographes (Quérarcl entre autres) ont faussement attribué à Jacob Vernes, et où Voltaire, attaquant Rousseau, sommait l'autorité de « punir capitalement un vil séditieux. » Rousseau était alors proscrit et traqué comme un voleur de grand chemin.
Genève, seront des lieux de pèlerinage pour les oisifs, les écrivains, les gentilshommes que la vanité conduit auprès de la gloire. Deux siècles d'austérité calviniste résisteront mal à vingt ans de petite guerre voltairienne et de cosmopolitisme. On ne voit à Genève « que des prédicants, des marchands et des truites, » persiflait le poète de La Pucelle ; on y verra désormais de joyeuses et tapageuses compagnies, des prédicants compromis, des marchands émoustillés, et, à défaut de « truites, » des magistrats émancipés vivant dans le sybaritisme comme poissons dans l'eau, — tout un imbroglio ecclésiastique, politique et littéraire, à travers lequel passe l'ombre méphistophélique du « Suisse Voltaire : »
Tous contre tous, Bitet contre Bitet, Chacun fait un écrit, chacun fait un projet.
Si la vieille Genève n'est point morte, elle est à coup sûr bien malade.