‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 8 sur 69 · CHAPITRE II «Ieaii-«Iacque«$ BouiS!seau · texte numérisé non relu

CHAPITRE II «Ieaii-«Iacque«$ BouiS!seau

I. La jeunesse de Rousseau. — II. Sa vie et ses écrits. — III. Sou style et ses idées. — IV. Sou influence littéraire.

« Voltaire ferme une époque littéraire, Rousseau en ouvre une autre, » a fort bien dit M. Georges Renard, à la fln d'une belle étude placée en tête de Morceaux choisis de J,-J, Rousseau, « L'échappé de

^ Je ne donnerai pas la bibliographie des œuvres de Rousseau ' on la trouvera dans Quérard, Brimet, de Montet et d'autres recueils). Les éditions les plus appréciées sont encore celles de Dupeyrou (1782 à 1789) et de Musset- Pathe}/ (1823 à 1827). Divers ouvrages inédits ont paru depuis, sans parler de Lettres nombreuses; je cite l'essentiel : Bibl. universelle, XII, n. p. 245 et s. Bévue suisse, XIII (fragments inédits des Confessions, publiés par M. Félix Bovet). Discours sur les richesses, Paris, gr. in-8°, 1853. Livre des familles, 1858 (une nouvelle : Le petit Savoyard). Histoire de Genève, fragments inédits publiés par M. J. Sandoz, Neuchâtel, in 8°, 18(31. Œuvres et correspondance inédites, publiées par J. Streckeisen-Moultou, Paris, in-8°, 1861. J.-J. Bousseau, ses amis et ses ennemis, par le même, 2 vol. in-S**, 1865.

Genève, » comme Arouet appelait son illustre rival d'influence et de gloire, est né le 28 juin 1 71 2. Sa famille était ancienne dans la cité, puisqu'elle remontait à Didier Rousseau, un libraire de Paris, qui vint se fixer à Genève en 1549. Sa mère mourut en lui donnant le jour. Son père, Isaac Rousseau, un maître Jacques de la petite bourgeoisie, fit tous les métiers, horloger à l'ordinaire, maître à danser aussi, homme enthousiaste et passionné, mais de mœurs légères et de pauvre exemple; il est condamné, en 1699 « pour querelles et batteries avec de jeunes seigneurs anglais, » en 1722 pour mauvais traitements. Une des tantes de Rousseau avait dû se marier « après avoir anticipé de sept mois. » On conçoit que Jean-Jacques ait parlé de ses « origines un peu troubles et limoneuses. »

L'enfant fut élevé par des sœurs de son père, qui le traitèrent en fillette. Elles le gardaient prudemment à la maison, au lieu de l'envoyer prendre ses leçons et faire du tapage en compagnie des gamins de Genève. Il ne demandait pas autre chose que cette vie d'oisiveté et de rêve. Nature contemplative et sournoise, il passait ses journées à flâner ou à lire beaucoup de livres, à un âge auquel les dragées conviennent mieux. « Ma mère, dit-il dans ses Confes-

J.-J. Bousseau^ fragments inédits^ Paris, in-8^, 1882. Mém. et doc. de la Soc. d^hist. et d'arch. de Genève, IL 2'"*^ sér., 109 et s. ^fragments publiés par M. A. Jansen),* etc. — Pour la biographie et la critique littéraire : V Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Eoiisseau, par Musset-Pathey, Paris, 2 vol., 1822, la France protestante. ainsi que les études de Villemain, Sainte-Beuve, Vinet, Saint-3Iarc-Girardin,ipms les récentes et remarquables appréciations de M. F. Brunetière (Études critii[ues sur Vhist. de la litt. franc., 3'"« sér.) et de M. Emile Faguet (Dix-huitième siècle, études littéraires). J'ajoute la bibliographie spécialement suisse : Voltaire et J.-J. Bousseau, par G. Maugras, Paris, in-8<', 1886 (travail intéressant et neuf, mais bien sévère pour Rousseau). Senebier, II, 252 et s. Sayous, I, 255 et s., 275 et s., 293 et s. Gaullieur, 75 et s. La famille de J.-J. Bousseau, par M. E. Ritter, Genève, broch. in-8°, 1882. J.-J. Bousseau et M"'^- de Warrens, par M. Th. Dufour, Annecy, in-8", 1878. Lettres de M"^^ de Warrens, publiées par M. J. Vuy, Annecy, in-8^>, 1870. J.-J. Bousseau à Venise, 1743-1744, par M. V. Cérésole, Genève, in-8°, 1885. J.-J. Bousseau jugé par les Genevois d'aujourd'hui, Genève, in-8'', 1878. J.-J. Bousseau et le Val de Travers, par F. Berthoud, Paris, in-8°, 1881. J.-J. Bousseau et M. de Montmollin, par le même, Fleurier, 1884. Musée neuchâtelois, II, 241 et s. (article de M. le D^" Guillaume sur « J.-J. Rousseau à Môtiers »). J.-J. Bousseau et Isabelle d'Yvernois, par M. A. Petitpierre, Neuchâtel, in-8°, 1878. J.-J. Bousseau et les Genevois, par M. J. Gaberel, Genève, in-12, 1858. Actes de la Soc. jurass. d'Émulation, 1876, 5 et s., 33 et s. (article sur « l'Ile de St-Pierre » par M. X* Kohler;. Galerie suisse, II, 1 et s. J.-J. Bousseau et ses œuvres, avec deux études de MM. R. Rey et A. Roget, Genève, in-8°, 1878. De Montet. J.-J. Bousseau, par M. A. Meylan, Berne, in-12, 1878. Bévue suisse, XXI, 12 et s. (article de M. J. Gaberel sur « J.-J. Rousseau et le sentiment de la nature dans la Suisse romande»). Voir aussi, plus loin, les notices sur : Moultou, Julie Bondeli, Jacoh Vernet, Jacob Vernes, Boustan, d'Escherny, etc.

sions qu'il faut se garder de tenir pour scrupuleusement exactes, ma mère avait laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions janiais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi. »" Étrange éducation I Quelle que soit la part que l'on fasse à l'imagination dans les souvenirs de Rousseau, il n'est pas de motif de douter d'un fait qui explique bien des choses : « .Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces émotions confuses que j'éprouvais coup sur coup, n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore ; mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me guérir. » Notez ceci : il est « romanesque » dés la quinzième année, il le sera toute sa vie et ce sera le trait essentiel de son caractère comme de ses œuvres, où, ainsi que l'a remarqué M. Faguet, tout est roman, - — roman social (Discours sur l'inégalité), roman pédagogique (V Emile), roman sentimental (la Nouvelle Hélo'ise), roman politique (le Contrat social), roman autobiographique (les Confessions).

La bibliothèque de la mère épuisée, on eut recours à celle d'un oncle où l'on trouva de tout un peu : de l'Ovide et du Fontenelle, du Molière et du La Bruyère, du Tacite et du Bossuet. La tête de l'enfant s'échauffa, et le cœur. « Il devenait le personnage dont il lisait la vie. » Un jour qu'il racontait à table l'aventure de Scaevola, « on fut effrayé de le voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son action. »

Isaac Rousseau se remaria. Son fils fut placé chez le pasteur Lambercier, à Bossey; il.fit à la campagne un séjour de deux ans, complétant son instruction fort négligée, s'éprenant d'un grand amour, lui, l'enfant malingre longtemps enfermé dans un sombre et triste logis de ville, pour cette nature qu'il a passionnément chérie et chantée. Ce fut là une courte saison de recueillement et de travail, brusquement interrompue par un apprentissage chez un graveur tyrannique et grossier. L'adolescent revint à ses habitudes d'enfant : la sohtude et les romans. Mais combien changé ! « Taciturne et sauvage, » il « s'abandonne à la fatalité de sa destinée. » Avec quelle amertume il reparlera de cette période décisive de son existence :

94 LA SUISSE ROMANDE Al' TEMPS DE ROUSSEAU.

« J'aurais passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille, une vie paisible et douce, telle qu'il la fallait à mon caractère, dans l'uniformité d'un travail de mon goût et dans une société selon mon cœur. J'aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose... Bientôt oublié sans doute, j'aurais été regretté du moins aussi longtemps qu'on se serait souvenu de moi. Au lieu de cela... » Oui, «au lieu de cela! » Déplorerons-nous les circonstances qui ont enlevé à Genève un honnête graveur et donné Jean-Jacques au monde ? L'humanité n'est pas assez riche d'intelligences supérieures pour que nous nous lamentions avec Rousseau, dont les regrets ne sont peut-être pas très sincères.

Jean-Jacques a seize ans. Toutes les passions commencent à s'éveiller en lui; celle de la liberté éclate soudain, et le voilà qui s'enfuit de chez son maître, arrive en Savoie, reçoit une première fois l'hospitalité de M'"' de Warrens, est expédié à l'Hospice des cathécuménes de Turin, abjure le protestantisme, « pour avoir du pain', » dix jours après son entrée au SpirUo Santo, s'expose à de cruelles humiliations, assiste à de honteux spectacles, sort du Spirito, accepte un emploi dans un magasin, échoue laquais chez M'"*" de Vercellis... Qui ne sait toutes les misères, toutes les fautes, toutes les abjections de cette vie qui paraît irrémédiablement perdue ?

Le premier mouvement dans Rousseau, a-t-on dit, est un geste naturel, spontané, d'élan vers autrui, de confiance et de bras ouverts. Il était « né bon, » il se pervertissait au contact corrupteur de la société. Mais il ne discute pas encore son cas; il n'est qu'un pauvre diable qui craint la faim. Il avait dix-sept ans — et non dixneuf, comme il le dit dans ses Confessions, — lorsqu'il retourna en vagabond chez M'"' de Warrens. La femme, en somme tendre et généreuse, que Jean-Jacques a déshonorée par des révélations aussi pleines d'odieuse ingratitude que d'inutile sincérité, accueillit avec sa bonté compatissante ce garçon désœuvré et dévoyé qui l'attirait par les originalités d'un esprit à peine dégrossi, mais rare, et par la

' L'acte d'abjuration, publié par M. Gaberel, est de la teneur suivante : « J.-J. Rousseau (calviniste;, entré à l'hospice à l'âge de 16 ans, le 12 avril 1728, abjura les erreurs de la secte le 21, et, le 23 du même mois, lui fut administré le saint baptême, ayant pour parrain le sieur André Ferrero et pour marraine Christine Nova ou Rovea. » Rousseau prétend donc à tort qu'il est « resté deux mois au Spirito santo de Turin, » Il a menti, pour ne point donner sa conversion comme trop rapide. Son abjuration ne lui pesa pas trop, puisque, dans un testament de 1737, il proteste de « vouloir vivre et mourir dans la foi catholique.» Bibl. universelle, II, n. p. 355 et s.

capricieuse sauvagerie du caractère. Elle n'avait qu'un assez maigre pécule; elle pourvut aux besoins de Rousseau, dix ans durant, une raére d'abord, une amante ensuite. M'"^de Warrens avait treize ans de plus que Jean-Jacques; elle connaissait la vie par quelques-uns de ses côtés les plus douloureux et les moins avouables; et puis, elle avait des pensées particulières sur la religion. « Maman, dit Rousseau, était bonne catholique ou prétendait l'être, et il est sûr qu'elle le prétendait de très bonne foi. Il lui semblait qu'on expliquait trop littéralement et trop durement l'Écriture. Tout ce qu'on y lisait des tourments éternels lui paraissait comminatoire ou défiguré... Trouvant en elle toutes les maximes dont j'avais besoin pour garantir mon âme des terreurs de la mort et de ses suites, je puisais avec sécurité dans cette source de confiance. » Au fond, les croyances de M'"^ de Warrens étaient tout mélange et confusion. Magny, l'un des chefs du piétisme vaudois, qui avait été son premier maître de religion, l'initia aux doctrines de l'Allemand Spener (voir p. 47) et la pénétra de cette idée que les droits de la conscience individuelle passent avant tout. Convertie au catholicisme en 1726, elle ne fut jamais très sûre de sa foi ; elle était tout ensemble dévote et raisonneuse, observant les pratiques du culte et péchant contre les régies de la plus élémentaire morale avec une sorte de cynique candeur ou de surprenante inconscience, habile au reste à imaginer les sophismes les plus extraordinaires, à soutenir les paradoxes les plus étranges pour marier ses prosternements et ses chutes.

Rousseau est donc aux mains de cette femme bigote, philosophe, dévouée, hystérique et charmante. Elle le dirige et le possède; elle en fait un être nouveau, lui ouvre tous les horizons de la réflexion et du sentiment, car elle a le cerveau très actif et, sous quelque apparence de froideur, l'âme très ardente. La Profession de foi du vicaire savoyard, certaines parties de la Nouvelle Héloïse s'élaborent dans le cerveau bouillonnant de Rousseau : n'est-ce pas, dégagée des puérilités de son formalisme, une façon de religion naturelle que professe M'"^ de Warrens? n'est-ce pas, au sein de cette belle nature savoisienne, un duo d'amour qu'elle chante avec son élève et un cours de sophistique passionnelle qu'elle lui donne? ne retrouveronsnous pas, dans la carrière de Jean-Jacques, ces incertitudes, ces contradictions, ces faiblesses et ces audaces qu'il apprenait à l'école de « maman? »

Entre-temps, Rousseau fait une apparition au séminaire d'Annecy; il montra si peu de dispositions pour la prêtrise qu'on ne le garda

point. Pais, il voyage, enseigne la musique qu'il ne sait pas, accompagne en qualité de secrétaire-interprète un archimandrite qui quêtait pour le Saint-Sépulcre, se dégoûte du métier de précepteur dont il a tàté à Paris, revient auprès de M™^ de Warrens, s'installe avec elle aux Charmettes, une retraite délicieuse. Ulysse est chez Calypso; il épuise jusqu'à la lie la coupe des voluptés. Cela dura quelques années. La rupture, lente à se consommer, n'est définitive qu'en 1 741 . Il quitte la Savoie « avec son système de musique; » il « croit sa fortune faite » et ne songe plus qu'à Paris. Le roman était dénoué ; un drame commençait, — drame de lutte, de misère et de gloire.

L'écrivain en Rousseau s'est manifesté assez tôt ; mais ce qu'il a publié avant 1 749 ne compte guère : un travail dans le Mercure de France de 1738 (« réponse à un mémoire : si le monde que nous habitons est une sphère ou un sphéroïde »), le Verger de Madame la baronne de Warrens' (1739), une Dissertation sur la musique moderne. C'est le musicien qui parle en lui tout d'abord, bien plus que le littérateur. On n'ignore pas qu'il avait imaginé une méthode de notation de la musique par chiffres. Quel sort lamentable n'attend pas tous ou presque tous ceux qui entrent dans la vie avec ce capital chimérique : une invention ! La comédie de Narcisse était une fortune encore plus problématique. Sa méthode, présentée à l'Académie des sciences, fut écartée avec les politesses d'usage. Quelques amis — il connaissait Marivaux, Fontenelle, Diderot — le firent entrer, comme secrétaire particulier, chez le comte de Montaigu, ambassadeur à Venise. Il se brouille avec son maître et reprend

^ Les vers de cette fort médiocre petite chose — Rousseau ne fut jamais qu'un rimeur assez gauche — sont curieux par les renseignements qu'ils nous fournissent sur les lectures du futur philosophe :

... Sous un ombrage frais, tantôt je me délasse ; Tantôt avec Leibnitz, Malebranche ou Newton, Je monte ma raison sur un sublime ton , J'examine les lois des corps et des pensées ; Avec Locke, je fais l'histoire des idées; Avec Kepler, Wallis, Barraud, Rainaud, Pascal,

Je devance Archimède et je suis L'Hôpital

Tantôt aussi, ô Spon, parcourant tes cahiers,

De ma patrie en pleurs je relis les dangers

0 vous, tendre Racine, ô vous, aimable Horace, Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place ; Claville, Saint- Aubin, Plutarque et Mézeray, • Despréaux, Cicéron, Pope, RoUin, Barcley,

Et vous, trop doux La Mothe, et toi, touchant Voltaire, Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.

le chemin de Paris. Il contracte alors, avec Thérèse Levasseur, une femme quelconque, sans esprit, sans beauté et sans cœur, cette fatale liaison qui devait être la cause de ses erreurs et de ses fautes les plus graves. Son isolement est comiplet ; la gêne le poursuit et le ronge. Son opéra : Les Muses galantes, échoue piteusement. Il est obligé de mettre aux Enfants trouvés le premier enfant — le premier de cinq — qu'il eut de Levasseur. Enfin Diderot lui confie la rédaction des articles de musique pour V Encyclopédie (ce sera là l'origine de son Dictionnaire de musique). Nous sommes en 1749. Une circonstance fortuite donna l'éveil au génie littéraire de Rousseau.

L'Académie de Dijon avait proposé cette question pour l'un de ses concours : « le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? » Jean-Jacques envoya un mémoire, qui obtint le prix et eut du retentissement; il y proclamait déjà la bonté originelle de la nature humaine et l'effet corrupteur de la civilisation ; il était arrivé droit, sans tâtonnements, à cette éloquence véhémente et spécieuse qui se prêtait admirablement à donner grand air aux paradoxes. Une foule d'adversaires partirent en guerre contre Rousseau, contestèrent, avec de bonnes raisons, que « l'astronomie fût née de la superstition, » la « géométrie de l'avarice, » la « physique d'une vaine curiosité, » plaidèrent la thèse du progrès conscient et incessant de l'humanité. Un ouvrage aussi attaqué ne pouvait devenir qu'un livre célèbre, puisqu'aussi bien la gloire est proche parente du bruit. Au fond, le Discours de Rousseau ne valait que par l'adresse oratoire et la témérité raisonneuse ; il ne traitait qu'une partie de la question — la partie négative, — et encore n'approfondissait-il point. C'était un beau morceau de rhétorique, d'une langue âpre et chaude qui parut et qui était nouvelle.

En 1753, la fortune lui sourit encore : son Devin du village, gracieuse pastorale arrangée en opéra, est joué au théâtre de la Cour, à Fontainebleau, où il enlève tous les suffrages. Mais sa comédie de JSarcisse sombre au Théâtre français. Peu de temps après, Jean- Jacques suscite un orage parmi les musiciens de France et Navarre, avec sa Lettre sur la musique française ; il a l'imprudence d'affirmer que « les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en ont, ce sera tant pis pour eux. » Ces succès, ces revers et ces querelles le signalent â l'attention de Paris. C'est sur ces entrefaites qu'il se lia plus intimement avec les encyclopédistes. Les philosophes battaient en brèche la vieille société ; leur entreprise

TOMK II.

n'était pas pour lui dé[)laire. Il avait, plus qu'un autre, souffert des iniquités sociales ; il avait été un de ces parias qu'on dédaigne et qu'on chasse. Ombrageux et tier comme il était, porté à la misanthropie, lui, l'être insouciant et confiant de jadis, par de trop dures expériences, il ne cherchait qu'une occasion de jeter sa note dans le concert des révoltés de l'intelligence. L'occasion ne se fit pas attendre. Le Discours sur Uorigine et les fondements de rinégalité parmi les hommes effraya les braves académiciens de Dijon, qui n'osèrent le couronner; il retentit, dans ce XVIIP^ siècle frivole et sceptique, comme un cri de haine et de destruction. Le Discours de 1749 n'était qu'une boutade éloquente; celui de 1754 contenait la farouche déclaration de principes d'un puritain indigné et d'un plébéien méprisé. « On y sent, a remarqué Villemain, l'irritation d'un homme supérieur tenu longtemps en dehors de la société ; il y a le souvenir de sa misérable jeunesse d'apprenti, de sa fuite sans asile et sans pain, de sa conversion forcée, de ses métiers de laquais, de séminariste, de pauvre musicien, de truchement d'un moine quêteur... Tant de peines et de mécomptes avaient agi sur l'âme de Rousseau et éclataient en lui par un blâme sévère. » Il s'imagine que la société a fait du Jean-Jacques originairement bon, le Jean-Jacques abaissé, exploité, trompé, flétri et meurtri de l'heure présente. Et il se venge, et il généralise le roman de ses déchéances pour le convertir en réquisitoire contre la civilisation. Sa colère, son orgueil, ses regrets, lui tiennent li^u de Muses qui ressemblent à des Furies : « L'inégalité étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrés de l'esprit humain... L'imbécillité n'est pas un si grand malheur, et ce fut un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à un habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originaires... Il me reste à considérer et à rapprocher les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable. » Ce sont là les trois propositions essentielles qu'explique ce déclassé, ou plutôt ce mal classé de génie. Le résumé de tout — et ce tout, c'est Rousseau tout entier — se réduit en ceci : la société est un mal qui a son remède, non dans la rédemption, comme l'enseignent les théologiens et dans l'observation de la loi chrétienne, mais dans un retour à l'état de nature; l'homme n'est susceptible de régénération, que s'il cesse d'être un animal social pour revenir à l'initiale demi-animalité qui lui donnait le bonheur.

L'acte d'accusation se complique d'un blasphème : n'est-ce pas à l'injustice de Dieu (ju'il faut s'en prendie tout d'abord ? Bien d'autres avant Jean-Jac(jues, sermonnaires et docteurs de tous les siècles, ont pleuré ou déclamé sur la misère du monde; ils ne la reprochaient qu'à l'homme, Rousseau la reproche à Dieu.

Il avait, dans l'intervalle, écrit pour V Encyclopédie un « article fort intéressant, » dit Grimm dans une lettre à M'"^ d'Épinay; cet article fut publié plus lard comme Discours d'économie politique. Rousseau y faisait ou refaisait le procès de la société de son temps. Il rentre à Genève en 1754. Ayant, par son abjuration, perdu son droit au titre de citoyen, il se décide à redevenir protestant. M. Maystre, pasteur de la paroisse de Cologny, où le philosophe a son domicile, le recommande au Consistoire. Celui-ci — « attendu que le sieur Rousseau est maintenant atteint d'une maladie très dangereuse ^t que l'on peut user avec lui d'indulgence, qu'il est d'ailleurs d'un caractère timide et reconnu même par les personnes les plus jalouses pour avoir des mœurs pures et sans reproche, » — celui-ci, disaisje, le renvoie devant une Commission particulière chargée de le questionner. « Je répondis bêtement oui et non aux commissaires, déclare Rousseau \ et fus admis à la communion. » Les registres du Consistoire mentionnent, à la date du 1" août 1754, « que le sieur Rousseau ayant satisfait sur tous les points par rapport à la doctrine, on l'admet à la S'^-Cène. » Il y eut, en somme, autant d'hypocrisie que de légèreté dans le fait de Jean-Jacques.

Réintégré dans la bourgeoisie, il cherche à se gagner les faveurs des magistrats de Genève, auxquels il dédie son Discours sur l'inégalité. Les Extraits des registres du Conseil Cde Grenus, II, 331) renferment à ce sujet la note suivante : « Le 8 juin 1755. On a fait témoigner au sieur Jn.-Jaqs. Rousseau, qui a dédié à la République son ouvrage sur l'origine et les causes de l'inégalité des conditions, que le Conseil voit avec satisfaction un de nos concitoyens s'illustrer

' Il dit aussi, dans ses Confessions (livre VIII) : «Je pensais que l'Évangile étant le même pour tous les chrétiens, et le fond du dogme n'étant différent qu'en ce qu'on se mêlait d'expliquer ce qu'on ne pouvait entendre, il appartenait, en chaque pays, au seul souverain de fixer et le culte et le dogme intelligible, et qu'il était par conséquent du devoir des citoyens d'admettre le dogme et de suivre le culte ptescrit par la loi. » Cette échappatoire, imaginée après coup, est bien

mauvaise; je préfère son cynique : «je répondis bêtement » Au reste, comme

l'a remarqué M. Marc Debrit {Au foyer romand 1890, p. 272), « la ferveur extérieure s'alliait avec des opinions assez libres en matière religieuse. Rousseau, qui personnifie assez exactement les idées et les habitudes des Genevois de son temps, était loin d'être une exception dans la République. »

par des ouvrages qui manifestent un génie et des talents distingués. »

Mais Rousseau ne vivait pas dans l'abondance. Il put, grâce à la libéralité de M'"® d'Epinay, une courtisane de la gloire et une dilettante de l'amour, se loger modestement à l'Ermitage, dans la vallée^ de Montmorency. Il avait refusé un poste de bibliothécaire qu'on lui offrait à Genève : le voisinage de Voltaire et un grand besoin de solitude l'engagèrent à vivre en « ours » dans la petite habitation que la belle comtesse lui avait destinée. Son génie prenait essor, de ses ailes puissantes, mais lourdes et inexpérimentées. S'il avait déjà son style à lui, il écrivait péniblement quand il n'était pas sous le coup de l'inspiration; il voulut dompter cette langue rebelle en traduisant Tacite. St-Marc-Girardin a remarqué à ce propos : « Tout se glace et se décolore sous la plume du traducteur. Rousseau s'accuse d'avoir fait des contre-sens. Il a fait bien pis, selon moi, que de ne pas comprendre son auteur : il l'a défiguré. » Tacite le désespérant, il l'abandonne, commence sa Nouvelle Héloïse et compose sa Lettre sur la Providence, qui, outre qu'elle contient peut-être les plus grandes pages de Rousseau, est une réfutation chaleureuse sinon très solide, des vers dans lesquels Voltaire reprochait à Dieu le tremblement de terre de Lisbonne. Cette Lettre, où l'on trouve exactement le contraire de certains passages du Discours sur rinégalité, le mit au plus mal avec Arouet qui, les griefs s'accumiilant bientôt, le persécutera de ses plus cruelles railleries. « L'étourdi, » le « sombre énergumène, » « l'archi-fou » travaille d'ailleurs à se faire des ennemis de ses amis eux-mêmes. M"'® d'Epinay, qui entendait traîner à sa suite un grand homme amoureux et soumis, ne le juge pas assez flexible et le chasse, en décembre 1757. Diderot et toute la « coterie holbachique » se liguent contre lui. Le maréchal de Luxembourg le recueille cependant.

Sa Lettre sur les spectacles, dirigée contre l'article « Genève » de d'Alembert, a paru. Rousseau est déjà une force, il n'est pas encore une puissance littéraire; il a plutôt des ouvrages que des œuvres à son actif. Mais voici la Nouvelle Héloïse, ce roman erotique, philosophique et descriptif, auquel la récente passion de Jean-Jacques pour M™^ d'Houdetot prêtait un charme très vif de curiosité ou d'indiscrétion. Julie, c'est la femme aimée, St-Preux, le Rousseau qu'il rêva d'être , Wolmar, un St-Lambert moins dangereux que celui de la réalité.

Étrange livre ! Un drame se déroulant dans un paysage d'idylle.

des situations arclii-fansses et une entraînante histoire d'amour, des personnages vertueux qui sont des déclamateurs immoraux, des sermons laïques dans le plus voluptueux des poèmes, de l'emphase et de la simplicité, de hautes vérités et de déplorables sophismes, un mélange de candide sentimentalité et de sensualisme raffiné, de superbes tableaux de notre admirable nature romande, d'interminables et de magnifiques tirades sur mille sujets, telles nous apparaissent ces Lettres à Julie, le premier chef-d'œuvre — après les Essais <le Montaigne — de la littérature personnelle en France. Ce fut un émerveillement pour les contemporains; ceux-là même qui étaient scandalisés subirent la magie de ce talent savoureux et chaud. Les femmes surtout s'enflammèrent. Malheur aux profanes qui n'adoraient pas le dieu ! « Ce sont des fats et de petites maîtresses, s'écriait Julie Bondeli, dans une lettre du 1 5 mars 1 761 à Suzanne Curchod ; c'est cet essaim sémillant qu'on connaît sous le nom générique de bon ton... Le moyen de ne pas se fâcher I Si encore ils se contentaient de la (« la, » c'est Julie) trouver ridicule, un sourire moqueur me vengerait suffisamment, mais ils osent la trouver coupable et faire briller à ses dépens une délicatesse dont on leur voit faire peu d'usage ailleurs. Aussi malheur à ceux qui m'en parlent dans ce ^oùt-là ! »

La Nouvelle Héloïse n'avait pas cessé de provoquer d'extravagants enthousiasmes et de violentes réprobations, lorsque Jean-Jacques lança coup sur coup le Contrat social et VÉmile. Commentaire anticipé de la Déclaration des droits de l'homme et de la Constitution civile du clergé, le Contrat social n'était, ne devait être qu'un fragment de ces Institutions politiques que Rousseau n'acheva jamais ; il ne se rattache guère que par sa première phrase aux idées générales du philosophe, et il apparaît isolé et presque inexplicable dans l'œuvre de Jean-Jacques. Le Jean-Jacques éminemment insociable, réfractaire à toute idée de contrainte sociale, s'évertue, dans le Contrat, à resserrer les liens et à fortifier le joug de la société. A l'état de nature, il substitue le Polizeistaat des Allemands, — l'état policier, inquisiteur et tyrannique. Que les contradictions de Rousseau ne nous étonnent point ! Recherchons plutôt — sans appuyer encore — ce que vaut le système du « citoyen de Genève. » Le traité de Jean-Jacques, plus oratoire dans ses développements que logique dans ses déductions, plus paradoxal que vraiment neuf — on a dit que c'était Hobbes retourné — a exercé une influence infiniment supérieure à son mérite. Les principes fondamentaux du

Contrai social eux-inêmes ne sont que d'assez vieilles théories formulées par nn dialecticien médiocre, mais reprises par un grand écrivain. Ainsi la souveraineté du peuple a-t-elle été proclamée aux XVl"® et XYII™^ siècles, pour ne pas remonter plus haut, par quelques-uns des hommes les plus marquants du parti protestant. Lisez la Franco- Gallia d'Hotman, VAnti- Machiavel de Gentillet, lisez Grotius, Puiïendorf, Barbeyrac, Burlamachi; lisez surtout V Esprit de M. Arnauld de Jurieu, et vous vous convaincrez sans peine que Rousseau n'a rien inventé. Jurieu n'a-t-il pas prouvé, en particulier, que les sujets sont liés au souverain par un contrat et que toute violation du contrat par le souverain dégage les sujets ? Le « contrat social » est dans l'air depuis longtemps. M. .Tules Vuy' a bien tenté d'établir que Jean-Jacques s'était directement inspiré des Franchises promulguées à Genève, en 1387, par l'èvêque Adhémar Fabri. Les conjectures de M. A^uy sont ingénieuses et fort bien déduites. Mais on vient d'apprendre que des écrivains, plus proches de Rousseau que les Franchises, avaient proclamé très énergiquement le principe de la souveraineté populaire, indivisible et inaliénable, fondée sur le contrat social. Si l'histoire des institutions politiques de Genève a certainement eu sa part dans la formation du système de Jean-Jacques, estil nécessaire de remonter jusqu'à l'acte de 1387? M. E. Ritter, dont j'ai déjà cité l'opinion, juge que non, pour des raisons qui me semblent décisives. L'exposé même de M. Vuy m'a vivement intéressé ; il ne m'a pas convaincu. Dirai-je que les idées politiques de Jean-Jacques sont trop confuses et trop irrévocablement condamnées, pour que l'on puisse se dispenser d'en chercher les véritables sources ?

On connaît VÉmile, traité ou roman de pédagogie naturelle, — « statue mêlée d'or et d'argile, » selon le mot de Rodolphe Rey, lyaturevangelium der Erziehung, suivant Goethe. Cet ouvrage eût fait moins de bruit que les précédents, si Rousseau n'y avait joint la Profession de foi du vicaire savoyard, une théologie rationnelle de déiste respectueux et fervent, et, suivant Victor Cousin, « le meilleur écrit » de Jean-Jacques, ^'otre philosophe rejetait, entre autres, le caractère surnaturel de la révélation; et, comme il avait d'habiles ennemis, c'en fut assez pour qu'un ordre du Parlement de Paris et un arrêt du Conseil de Genève prescrivissent simultanément — sans d'ailleurs qu'on eût entendu la défense de Rousseau — que

' Origine des idées politiques de J.-J. Rousseau; voir le tome P"", p. 56, du présent ouvrage, où j'ai déjà touché cette question.

V Emile fût livré au bûcher et l'auteur décrété d'arrestation. Des ouvrages, cent fois plus anti-religieux par leurs tendances ou leurs affirmations, avaient trouvé grâce ' ; Rousseau paya pour tout le monde.

Le pauvre grand homme fut obligé de fuir. Il avait à Yverdon des amis auprès desquels il se réfugia. Mais Yverdon était terre bernoise : LL. EE. le repoussent. Il se fixe àMotiers, dans le Val de Travers : le roi de Prusse aura des égards que n'eurent ni le Conseil de Genève, ni le gouvernement de Berne. La « libre Suisse » de. l'ancien régime, que chantent nos poètes nationaux et qu'on célèbre dans les banquets patriotiques, a reçu des monarchies plus de leçons de liberté qu'elle ne leur en a donné. Mais quoi ! nous aimons les légendes qui nous flattent.

On accueillit fort bien Rousseau dans la principauté de Neuchâtel. Il sut conquérir l'amitié de Milord Keith, gouverneur de ce petit pays. Le pasteur de Motiers, M. de Montmollin, fut, au début, très aimable pour l'exilé, auquel Henri-David Petitpierre, un membre du clergé de la ville de Neuchâtel, écrivait cette lettre si noble et si fraternelle, après les premières tracasseries dont Jean-Jacques eut à soufTrir : « Je vous prie de croire que personne au monde n'est choqué plus que moi des mauvais procédés qu'on vous fait essuyer si indignement; non pas que je vous admire et vous applaudisse en tout : au contraire, je vous dirai franchement que vous m'avez paru plus d'une fois avoir tort dans certains endroits de vos écrits. J'en étais très fâché; mais ce n'est pas le tout d'être fâché, il faut être poli. Et puis, se servir des armes de Satan pour venger la cause de Dieu, cela est toujours détestable. »

(^est alors que, profondément affecté et découragé, outré au surplus du traitement que lui avaient fait subir ses concitoyens, il abdiqua solennellement, le 12 mai 1763, ses droits à la bourgeoisie de

' D'Ivernois, l'auteur des Révolutions' de Genève (1783), remarque avec raison : « On est d'autant mieux fondé à révoquer en doute les dispositions religieuses de ceux qui le prononcèrent (il s'agit de l'arrêt du Conseil de Genève), qu'ils toléraient publiquement, dans l'enceinte des murs, l'impression et la vente des écrits de Voltaire où le christianisme est attaqué dans ses racines, tandis que Rousseau n'en élaguait certaines branches que pour donner plus de vigueur au tronc. » On procéda dans toute cette affaire avec un arbitraire voisin du cynisme. Ainsi un officier de police ayant demandé au libraire Bardin^ avant la condamnation, s'il n'attendait pas des exemplaires de VÉmile., Bardin répondit qu'ils étaient en route et, sur l'ordre qu'il en reçut, donna plus tard à l'autorité avis de l'arrivée des volumes. On s'empressa d'enlever le ballot, et le Sénat refusa longtemps de payer le libraire. — Voir encore, sur ce point, Documents officiels^ etc., recueillis par Marc Viridet, Genève, in-S", 1850.

Genève. Il ne pensait plus qu'à vivre dans la retraite et l'oubli, botanisant en compagnie de Gagnebin (v. p. 12), fabricant des lacets sous la direction de la gracieuse Isabelle d'Ivernois, croyant être enfin arrivé au port et pouvoir s'y reposer à l'abri des tempêtes. L'intolérance ne pardonne ni ne désarme.

Des vexations ne tardèrent pas à se produire ; peut-être les provoqua-t-il par son défaut de souplesse et son caractère soupçonneux à l'excès. On prétexta, entre autres, pour le persécuter, la publication d'un libelle : La tnsion de Pierre de la Montagne, qui devait ridiculiser le sieur Pierre Boy, un ennemi de Rousseau, mais qui parlait assez lestement des miracles. « La Vision, elle est charmante,» disait le ministre Petitpierre. Si nous nous en rapportons à Jean- Jacques lui-même : « Ce chiffon n'eut qu'un succès médiocre dans le pays ; les Neuchâtelois, avec tout leur esprit, ne sentent guère le sel attique ni la plaisanterie, sitôt qu'elle est un peu fine. » Le conducteur spirituel de la paroisse de Motiers change tout à coup de manières, attaque violemment Rousseau, du haut de la chaire; mais il est réprimandé parle Conseil d'État. Il semble donc que le philosophe n'ait rien à craindre de l'autorité ; une nouvelle incartade va tout compromettre.

Le chef du parti aristocratique genevois, le procureur général Tronchin, avait essayé de justifier, dans ses Lettres de la campagne, la conduite des magistrats envers l'auteur de VÉmile, Les partisans que Rousseau avait à Genève n'étaient pas demeurés inactifs et ils réclamèrent contre la sentence qui avait frappé leur concitoyen. De là des querelles dans la République, entre les « représentants » plus ou moins imbus des théories politiques de Rousseau, et les « négatifs',» soutiens du pouvoir. Les LMtres de la campagne, plaidoyer habile, firent sortir Rousseau de sa réserve : il y répondit par ses Lettres écrites de la montagne (1 764) ; j'ajoute qu'il avait déjà, l'an d'avant, rompu le silence qu'il s'était promis de garder, par sa fameuse Lettre à Varchevèque de Beaumont. « Vous aurez pu comprendre aisément à la lecture des Lettres de la montagne, mandait Rousseau en date du 19 janvier 1765, combien elles ont été écrites à contre-cœur. Je n'ai jamais rempli devoir avec plus dé répugnance que celui qui m'imposait cette tâche. » Il eût été plus sage de se taire, mais il n'est pas donné à chacun de tendre la joue gauche après la droite.

^ Ces deux mots s'expliquent l'un par les «représentations» que les mécontents adressaient à l'autorité, l'autre par le « droit négatif.» l'espèce de veto que la Constitution attribuait au Sénat.

Julie Bondeli, observatrice attentive et sympathique, communique eu ces termes ses impressions à son ami Zimmermann : « Les lettres de riiomme de la montagne sont bien de Rousseau. (lenève est en combustion, il attaque tout, surtout les ecclésiastiques et les orthodoxes de toutes les religions et de toutes les sectes... Il n'y a que Wilhelmi et moi qui osions dire que ces lettres sont le meilleur ouvrage de Rousseau. » Ces Lettres sont dirigées contre le gouvernement de Genève et contre le christianisme traditionnel. On devine quel en est le ton. En particulier, le déisme lyrique de jadis s'est fait agressif et blasphématoire : « Nul chrétien ne peut croire que tout soit inspiré dans la Bible, jusqu'aux mots et aux erreurs... La doctrine des miracles n'y tient nullement... Je ne puis m'empôcher de dire qu'une des choses qui me charment dans le caractère de Jésus, n'est pas seulement la douceur des mœurs, la simplicité, mais la facilité, la grâce et même l'élégance. 11 ne fuyait ni les plaisirs ni les fêtes, il allait aux noces, il voyait les femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jeûnaient point ; son austérité n'était point fâcheuse. Il était à la fois indulgent et juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait quelque chose d'attrayant, de caressant, de tendre : il avait le cœur sensible. Il était homme de bonne société. Quand il n'eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus aimable...» Rousseau profane les croyances, renverse les dogmes avec une sorte de frivolité sarcastique. Aussi bien, le clergé neuchàtelois se lève contre l'impie, que les gens de Motiers menacent et qui doit s'évader d'un lieu « où il ne pouvait plus vivre en sûreté ni avec honneur. » L'île de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne, sera pour un temps son refuge '. Jean-Jacques n'était point, en Suisse, jugé par tous avec la même sévérité. Nous savons ce qu'en pensait Julie Bondeli; Dupeyrou et d'autres avaient les indulgences de la spirituelle Bernoise. Un jeune homme qui le vit à xVIotiers, en mai 1764, a exprimé son admiration en deux lettres curieuses, insérées et perdues dans la Bibliothèque imiverselle de 1836. « Je m'attendais, conte notre visiteur, à voir en lui un homme accablé de fatigue et de soulTrance, et je vis au conirnire l'homme le plus enjoué et en apparence le plus vigoureux...

' Delille, qui avait fui son pays et s'était réfugié à Gléresse, a plus tard chanté nte île dans son poème La pitié (1803) :

... Que j'aimais ce beaa lac à mes pieds étendu, Ces bosquets de Saint-Pierre, île délicieuse, Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse!...

Son teint est fort basané, ses yeux sont noirs ; le blanc en est d'un éclat éblouissant ; le portrait de Cathelinrend bien sa physionomie... Le seul plaisir de voir les grâces sublimes que la nature avait répandues sur sa personne, le seul plaisir d'entendre l'harmonie de sa voix est fait pour enchanter un cœur sensible au beau. » Les confidences de Rousseau sont plus intéressantes encore que l'exaltation du narrateur. Jean-Jacques dit ainsi, à propos du mandement de l'archevêque de Beaunnont sur VÉmile : « On ne pouvait pas mieux faire une sottise; aussi n'est-ce pas l'archevêque qui a composé le mandement, c'est un de ses vicaires que je connais. » Les appréciations du philosophe sur quelques-uns de ses contemporains ne manquent pas d'un certain piquant : « Buffon est « la plus belle plume de son siècle, » mais « son imagination a souvent fait les frais de ses observations ; » quant à Voltaire,, « ses petits vers, ses épîtres, tout cela est charmant, » mais « on pourrait brûler le reste... » Fermons cette trop longue parenthèse !

LL. EE. le délogèrent de l'île de Saint-Pierre, vers la fin de l'année 1765. Il se rendit à Strasbourg et il allait se diriger sur Berlin, lorsque David Hume l'invita à le rejoindre à Paris, puis à l'accompagner en Angleterre. Il vécut à Wootton, auprès de son nouveau protecteur, et entreprit de terminer ses Confessions qu'il avait commencées à Motiers. Mais sa santé est brisée ; son cœur ulcéré est incapable de confiance et d'espoir. Ne se figure-t-il pas bientôt que Hume ourdit contre lui de noirs complots? Certains procédés de l'écrivain anglais avaient pu inquiéter ce cerveau malade. Les desseins de Hume étaient-ils aussi perfides que les a faits l'imagination de Jean-Jacques ? Julie Bondeli, que j'aime à citer pour la finesse et la sûreté de son bon sens, écrit à Zimmermann, le 29 novembre 1766 : « Je penche plutôt du côté de Rousseau... Ce sont deux terribles amours-propres qui se donnent en spectacle. Rousseau crie bobo dès qu'on l'approche, il s'aime avec une tendresse singulière, mais il y a à tout cela un caractère de candeur et de bonne foi qui le le rend seulement ridicule ; l'autre a , en échange , un amourpropre bien nourri, qui porte sur lui-même un caractère de réflexion et sur les autres de mépris ; cela se sent, cela ne se démontre pas. Les criailleries de Rousseau me font rire, le ton flegmatique de Hume m'indispose. Du reste, il est aisé de voir que Rousseau voulait être aimé et qu'il n'a été que protégé, qu'il voulait qu'on ménageât sa susceptibilité et qu'on n'a voulu ménager que sa bourse. » Manque de délicatesse chez l'un, humeur ombrageuse chez l'autre amenèrent

une rupture qui fit scandale. Rousseau s'échappa de Wootton le 1" mai 1767.

On a beaucoup répandu d'encre pour et contre la folie de Jean- •Jacques. L'étude de sa vie et de ses œuvres montre, et de récents travaux ont prouvé que Rousseau n'avait jamais été atteint, même à partir de 1764 ou 1766, de folie proprement dite. Il avait « ses vapeurs permanentes, » — le mot est du marquis de Mirabeau. Son idée fixe d'une vaste conspiration organisée contre sa vie et sa gloire fut le tourment journalier de ses quinze dernières années. C'est un cas de mélancolie, caractérisée essentiellement par un sentiment de défiance universelle et par cette prétention excessive qu'il a d'être une créature exceptionnelle, le « meilleur des hommes » et presque « d'une autre espèce qu'eux.» Manie de la persécution et hypertrophie du « moi, » tout est là '. Il vivait, au surplus, dans un isolement favorable au déséquilibrement cérébral, et Diderot lui avait même jeté cette cruelle injure à la face : « Il n'y a que le méchant qui soit seul. » Et puis, la Levasseur entretenait ses soupçons et ses craintes. Mais son intelligence ne faiblissait point ; ses Confessions, ^QS Promenades et rêveries sont d'une tête admirablement lucide.

Il mourut le 2 juillet 1778, à Ermononville, chez M. de Girardin; le mystère de sa mort — suicide, brutalités de la Levasseur, apoplexie séreuse — n'est pas encore éclairci. Il laissait un testament littéraire de grand prix : ses Confessions, qui furent publiées en 1782, suivies des Rêveries d'un promeneur solitaire. Que dire des Rêveries, sinon qu'elles sont d'entre les plus purs joyaux de notre littérature, par l'émotion et la fraîcheur des souvenirs évoqués, par le charme et l'ampleur des descriptions, par la grâce et l'incomparable séduction de cette poésie dont l'auteur de la Nouvelle Hélo'ise avait ouvert ou rouvert les sources? Et comment juger les Confessions? Il y a, dans ce livre, d'un dessin un peu lâche, d'une langue où l'on découvrirait des incorrections et des négligences assez rares chez Rousseau, il y a un accent de sincérité et un souffle d'éloquence irrésistibles. Il faut y blâmer maints détails honteux, maintes confidences indélicates ou scandaleuses, un abus de la déclamation, une exagéra-

^ Voir sur la folie de Kousseau : J.-J. l{ous.'<eau's Krankheitsgeschichte, von P.-J. Mœbius, Leipzig, in-8«, 1889. Études mr l'état mental de J.-J. Bousseau, par A. Bougeault, Paris, in-8°, 1883. Consulter également un article très fouillé de M. F. Brunetière dans la Mevue des Deux- Mondes du 1" février 1890. Voir encore le curieux et savant ouvrage de Cesare Lombroso : L'homme de Génie, Paris, Alcan, 1889, et La folie de J.-J. Mousseau, par M. le D^" Châtelain, Neuchâtel, in-12, 1890.

tion d'aniour-propre, des mensonges dictés par la seule vanité, et, dans les appréciations sur les personnes, bien des erreurs et bien des injustices. 11 serait imprudent, au surplus, d'y chercher une autobiographie absolument digne de foi : les lacunes et les inexactitudes y abondent. Mais quel événement littéraire en France que ces mémoires d'un homme de génie, si passionnément subjectifs et si profondément humains, où le plus lyrique des prosateurs inaugure la poésie du « moi ! » Et quel document psychologique, toute une vie dont les replis les plus tortueux se déroulent, étalés avec je ne sais quelle cynique candeur !

Sa Correspondance, qu'il convient au moins de rappeler, n'a ni l'éclat, ni la diversité, ni la prestigieuse facilité de celle de Voltaire, ce roi des épistoliers. Génie tortueux et laborieux' , il était mal à l'aise dans une lettre qui veut être tournée rapidement, qui exige des qualités toujours présentes de naturel et d'aisance. Il ne s'agit pas de réfléchir longuement et de composer avec soin. C'est le [)remier jet qui compte. Une épître sentant la peine n'est plus qu'une dissertation superficielle. Sainte-Beuve a dit que la correspondance de Rousseau doit surtout intéresser le biographe : « H a besoin de trop de temps et d'espace pour être éloquent. » Il est, en efïet, minutieux, sérieux et lent. Il est rare qu'il soit spirituel; il lui arrive cependant de laisser voir une cordialité et une douceur absentes chez Voltaire.

Quant aux œuvres de Rousseau que l'on a retrouvées à droite et à gauche, elles n'ajoutent rien de très caractéristique à sa physionomie. Le supplément aux Confessions et le Discours sur les richesses, morceaux fragmentaires exhumés par M. F.Bovet, lesvolumes édités par M. Streckeisen-Moultou nous ont apporté du nouveau, — du neuf, non pas. Il est peut-être juste de faire une exception en faveur de la Fiction ou morceau allégorique sur la révélation.

Ces notes sur Jean-Jacques ne me dispensent pas — au contraire — d'un travail de généralisation.

Et d'abord, la question littéraire par excellence ! Le style de Jean- Jacques, ce style tout ensemble grave et passionné, entraînant et

^ « Il y a, dit-il dans ses Confessions, telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur

le papier Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent

la peine qu'ils m'ont coûtée. »

lleiiri, véhément et ferme, mais surtout expressif, mouvementé, harmonieux et coloré, fut l'une des grandes forces du « citoyen de Genève. » Supposez la Nouvelle Hélo'ise, VÉmile, le Contrat social, écrits d'une langue quelconque, par un auteur de deuxième ou de troisième ordre, ces œuvres retentissantes étaient vouées à l'indifïérence et à l'oubli. Ce n'est pas tout d'avoir des idées et de les exprimer tant bien que mal. Il est nécessaire, en France spécialement, qu'elles soient bien vêtues et même richement parées. Que d'hommes eurent plus que Rousseau des conceptions originales et de vastes pensées ! L'abbé de Saint-Pierre, pour n'en citer qu'un, a l'esprit incomparablement plus inventif et plus prime-saulier. On lit et relit Rousseau; le chimérique abbé, l'utopiste et le visionnaire, ne sera que l'ancêtre anonyme des réformateurs du vingtième siècle. Ah ! la magie des mots, l'empire souverain de la phrase !

Rousseau nous a confié le secret de son style : « Mon secret est très simple; c'est que je suis fortement persuadé de tout ce que je dis. » Cette recette, qu'il donnait au jeune visiteur dont j'ai résumé les impressions (voir p. 105), est d'un maigre secours pour les écrivains de l'avenir. A ce taux, les sceptiques seraient des barbouilleurs; les orthodoxes d'un camp onde l'autre passeraient aux premiers rangs de la littérature. La sincérité est une vertu; elle n'est ni le talent, ni le génie. Il y avait en Jean-Jacques un admirable artiste, patient et consciencieux, qui triomphait de tout en dépit des longues préparations et des laborieux remaniements. La mise au point était chez lui dilTicile et de durée. Son inspiration ne se soutenait que par le travail. Son esprit ne ressemble pas au ruisseau qui coule sans efforts, mais au torrent qu'arrêtent à chaque instant les troncs d'arbres et les rocs, et dont la course impétueuse est un perpétuel combat.

Son éloquence a aussi quelque chose de torrentiel, de violent et d'écumeux, avec je ne sais quoi de moelleux et de réglé dans sa fougue. Etienne Dumont a dit déjà « qu'un des charmes particuliers du style de Rousseau tient à un certain contraste d'austérité et de mollesse, » et qu'en ce style se fondaient la tendresse de Fénelon, l'énergie ou l'amertume de La Bruyère. « Tendresse, énergie, amertume, » cela n'indique pas même tout. Ce qu'il y a d'onctueux et de suave, de caressant et de voluptueux, puis de chaleureux, d'emporté et de puissant dans cette langue, n'en ferait point ce qu'elle est, si Jean-Jacques n'y eut joint la science de la proportion, le nombre et le rythme. Même dans ses plus brusques élans, elle a la

mélodie et cette belle assurance qui livre tout à l'inspiration sans rien laisser au hasard. L'on comprend tinet déclarant « que son admiration pour Rousseau comme écrivain est sans bornes. » Il y a plus. L'auteur de la Nouvelle Héloïse a rénové le français littéraire et rap[)ris à la France cette grande prose oratoire qu'elle avait oubliée depuis Bossuet pour la prose limpide, alerte, nerveuse, hachée et sèche de Fontenelle et de Voltaire. Après cela, reprochez* lui, si vous en avez la fantaisie, de l'inégalité, et des négligences, et des provincialismes, et de la déclamation ! Criez qu'il est un rhéteur, « un Massillon trempé dans le fer ! » Mais ne dites pas qu'il est inférieur aux maîtres ! Il est autre ; il est d'une autre époque ou d'une autre race : s'il n'est point leur pareil, il est leur égal.

L'écrivain n'est presque pas contesté. Le philosophe est aussi discuté que l'homme.

Je n'ai ici ni à prendre parti pour ou contre Rousseau, ni à faire un Rousseau selon mon cœur. Je ne veux que constater et qu'expli- (]uer. Il eut le malheur — commun, au reste — de varier dans ses opinions, ou du moins de les professer de manières très différentes. Mais il n'est pas, dans son œuvre, une partie sur laquelle on ait bâti plus de conjectures que sa philosophie religieuse. Éducation protestante, conversion au catholicisme, retour au culte réformé, prédication du plus pur déisme, puis, vers la fin, rêveries « relativement chrétiennes » — pour parler avec Sainte-Beuve, — voilà les diverses phases de la religion de Rousseau. Affirmons tout de suite qu'il serait vain, pour l'intelligence de son système, de rechercher quelle était la foi de Jean-Jacques avant VÉmile, Le Vicaire savoyard et les Lettres de la montagne parlent assez haut pour que l'on n'ait pas de doutes sur ses convictions, à l'apogée de son génie. Qu'il ait dépassé le but, dans les moments de colère, ou qu'il ait reculé aux heures d'affaissement, il est aisé de s'en persuader. Qu'est-ce que cela prouve? M. J. Gaberel n'a-t-il pas pris ses désirs pour des réalités, lorsqu'il écrit que l'un ou l'autre des documents révélés par M. Streckeisen-Moultou emporte une adhésion aux doctrines de l'Évangile ? Un acte d'effusion n'équivaut pas à un credo ; et les effusions religieuses de Rousseau, les plus abandonnées et les plus lyriques, ne nous renseignent pas sur des questions de dogmes. Jean-Jacques fut l'apôtre d'une religion naturelle, édifiante et poétique, dans un siècle de profonde incrédulité. Les froides et pauvres épaves que Voltaire avait sauvées du naufrage de ses croyances et dont il ne faisait pas étalage, ne pouvaient, aux yeux de Rousseau, remplacer l'idéal chré-

tien. Il fallait autre chose, et il imagina cette pliilosophie qui est le christianisme, — moins la révélation, la divinité de Jésus-Christ et l'éternité des peines. 11 est d'ailleurs, en dogmatique, éminemment et même, si l'on veut, foncièrement rationaliste. S'il a, par le cœur, des accès de religiosité, son esprit est à la merci de cette « déesse Raison, » dont les petits Rousseau feront une allégorie révolutionnaire.

Peut-être, quand on y regarde bien, Jean-Jacques n'est-il pas, en religion, très loin de Voltaire. Ils sont déistes l'un et l'autre, ils acceptent ou rejettent presque les mêmes choses. Seulement l'un croit à son déisme, tandis que l'autre n'a pas l'air d'y croire. Dieu est Dieu pour Rousseau, l'Éternel, l'Infini, le Créateur et la Providence; il fut pour Arouet ce « bonhomme de bon Dieu » qui est, suivant M. Brunetiére, le Dieu essentiellement français. Ou encore, Rousseau tient à sa religion naturelle, la défend, l'exalte, la pratique, si je puis ainsi dire ; Voltaire se moque un peu de la sienne. Rousseau est religieux dans l'àme ; Voltaire juge commode de conserver son placide et vague « Rémunérateur Vengeur. » Rousseau a une foi. Voltaire n'en a pas. C'est précisément cette ferveur et cette foi qui distinguent Jean-Jacques des encyclopédistes et qui ont fait de celuilà l'adversaire de ceux-ci. N'a-t-il pas été l'un des champions les plus ardents du sentiment religieux ? N'est-il pas entré en lice contre les sceptiques et les athées ? Et, qui sait? Les pasteurs de Genève n'ontils pas agi avec une étroitesse de sectaires et une imprudence de mauvais politiques, lorsqu'ils se sont brutalement séparés de celui qui eût été pour eux un auxiliaire bien plutôt qu'un ennemi dans la lutte du christianisme contre les négations de la philosophie ^ ?

On a tout dit sur ce chapitre ; je passe. Quelle est la valeur du moraliste et du pédagogue ? Reviendrai-je à sa Lettre sur les spectacles? Ce n'est là que de l'éloquence patriotique, paradoxale, et peutêtre intéressée. Son Discours sur les sciences soUicitera-t-il notre attention? Est-ce là autre chose qu'une amére et brillante fantaisie, un exercice difficile de virtuose maussade? VÉmile appelle, en revanche, bien des réflexions. Je ne redirai pas que Rousseau avait, moins que tout autre, le droit de composer un traité de pédagogie. Ne voit-on pas tous les jours des vérités fort bien enseignées par des

' Voir spécialement : Rousseau's Meligionsphilosophie, par Ch. Borgeaud, Genève et Leipzig, in-8t>, 1883 (une étude basée sur des documents en partie inédits et dont le mérite n'est pas trop compromis par le parti pris évident de « christianiser » Rousseau).

gens (|ui les destinent exclusivement à leur prochain ? Et puis, V Emile était, par plus d'un côté, un complément de la Nouvelle fléloUe et du Coyitral social. Nous avons eu le roman de la passion et celui de la politique; l'éducation n'aurait-elle pas le sien ? Rousseau n'a nullement songé à donner, dans son Emile, un code pédagogique. « Vous dites très bien, mande-t-il à l'un de ses correspondants \ qu'il est impossible de faire un Emile. Mais je ne puis croire que vous preniez le livre qui porte ce titre pour un vrai traité d'éducation. C'est un ouvrage assez philosophique sur ce principe, avancé par l'auteur dans d'autres écrits, que Vhomme est naturellement bon (Rousseau lui-même a souligné ces mots). Pour accorder ce principe avec cette vérité non moins certaine que les hommes sont méchants, il fallait, dans l'histoire du cœur humain, montrer l'origine de tous les vices. » Toujours le paradoxe de la bonté originelle ! Il a raison d'avouer que V Emile n'est pas un a traité d'éducation, » un manuel pratique de pédagogie. C'est un ouvrage de pure abstraction, car il serait déjà absurde d'enlever l'enfant — chaque enfant — à la famille, pour le confier à un précepteur célibataire qui lui consacrerait vingtcinq ans de sa vie. Les conseils utiles, les observations neuves et pénétrantes n'y sont point rares, sans compter que Rousseau eut le mérite de populariser des idées excellentes qu'il emprunta, soit à Montaigne, soit à Locke, soit à Marie Huber. N'est-ce pas lui qui a commenté, en termes inoubliables, et en l'appliquant à l'éducation, le précepte : maxima debetur puero reverentia ? Montaigne avait dit avant lui, mais Rousseau a répété avec plus de force qu'il était nécessaire de recourir à l'intuition comme méthode d'enseignement, de permettre à l'enfant de s'instruire par lui-même, de l'exciter à l'investigation personnelle et même à la contradiction? N'est-ce pas Jean- Jacques aussi qui a insisté sur l'inappréciable avantage de l'éducation physique combinée avec l'éducation intellectuelle de l'enfant? N'est-ce pas lui encore qui a protesté contre cette dogmatique traditionnelle de la pédagogie qui vit de formules générales, comme si les mêmes moules pouvaient convenir à l'infinie diversité des intelligences? « Qu'arrive-t-il, disait Rousseau dans Isl Nouvelle Héloïse\ d'une éducation commencée dés le berceau et toujours sous une même formule^ sans égard à la prodigieuse variété des esprits? Qu'on donne à la plupart

^ Cette lettre, citée par Sayous, a été publiée d'abord dans les Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, V, 361.

* Lettre III, partie V, — une lettre qu'il faut absolument rapprocher de VÉmile et qui est, sur bien des points, plus claire et plus suggestive que VÉmile lui-même.

des instructions nuisibles ou déplacées, qu'on les prive de celles qui leur conviendraient, qu'on gêne de toutes parts la nature, qu'on efface les grandes qualités de l'àme pour en substituer de petites et d'apparentes...; qu'enfin tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force et des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur faiblesse et par leur inutilité. » Oui, pas de ces petites machines plus ou moins ingénieuses que nous livre l'école, mais des hommes qui sentent et qui pensent par eux-mêmes. Ces notions d'individualisme pédagogique sont extrêmement remarquables, elles appartiennent en propre à Rousseau, et un grand avenir leur est sans doute réservé.

Les théories elles-mêmes de VÉmile sont connues : L'enfant doit être soustrait aux influences extérieures, pour que son corps et son esprit se développent librement; sa volonté est soumise à la direction exclusive, non du devoir mais du sentiment, qui sera la base de toute la morale et la régie de la vie; il importe néanmoins, « dans un âge où le cœur ne sent rien encore, de bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils le puissent faire par discernement et par amour du bien. » Jean-Jacques recommande pour son Emile, qui est censé le fils d'une famille riche, les occupations manuelles et l'apprentissage d'un métier. Tout le monde approuvera ce que Rousseau dit de l'éducation physique. Mais quelle aberration que sa méthode expectante, et même négative en matière d'éducation intellectuelle et morale ! L'enfant n'invente pas plus sa science que sa vertu. Et quel singulier mentor que ce précepteur, qui isole Emile, qui le protège en quelque sorte contre l'instruction, qui l'enlève à la famille, le met sans cesse en garde contre ses semblables ! Et que de mal pour façonner un être exceptionnel, qui est en somme un assez pauvre personnage I... Il y a beaucoup de haute et de fausse fantaisie dans VÉmile. Vinet a cependant exagéré quand il à prétendu que ce livre avait « fait plus de mal que de bien. » Il vaut mieux reconnaître que Rousseau a converti en monnaie courante des idées précieuses, dont s'inspireront Basedow et Pestalozzi. Et il aurait déjà accompli une œuvre excellente, rien qu'en rappelant les lois de la nature aux instituteurs de la jeunesse, en glorifiant le travail des mains et en représentant vivement aux mères leurs obligations les plus sacrées.

Le Contrat social ' a, bien autrement que VÉmile, pesé sur les

^ Voir, entre autres, un bon Discours sur le système politique de J.-J. Bousseati, par M. F.-H. Mentha, Neuchâtel, broch. in-4°, 1888.

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