‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 11 sur 122 · Jbid · texte numérisé non relu

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Après cela, on pourrait croire que tout est dit sur notre compatriote, et que, s'il ne fut pas le plus illustre des troubadours, il fut du moins le plus galant des hommes. Et cependant, sur ce point que de réserves à faire ! Le chroniqueur a-t-il connu l'œuvre tout entière d'Albertaz? Dans ce cas, pourquoi n'a-t-il pas ajouté que le favori des Albigeoises n'était pas précisément un modèle de fine galanterie? Dans une sirvente, la seule citée par l'abbé Millot, on est quelque peu surpris de lire des aphorismes d'un goût plus que douteux, où le cynisme le dispute à la trivialité. Dire, par exemple, qu'il vaut mieux faire la cour aux vieilles femmes qu'aux jeunes, c'est par trop ravaler cette poésie romane, qui, malgré ses défaillances et sa morale facile, éprouva toujours des répugnances invincibles pour tout sentiment condamné par la galanterie fine et délicate et par les règles de la chevalerie. Nous n'avons qu'un regret, c'est que notre devoir d'historien et de critique nous oblige à relever dans l'œuvre d'un compatriote de semblables maximes qui sont loin de faire honneur au troubadour et surtout à l'homme.

Ce sont précisément ces exagérations qui font supposer que, vers les derniers jours de sa vie, le troubadour choyé et fêté d'autrefois, essuya plus d'un revers, et que, désillusionné pour toujours, il se prit à regretter le temps où, jeune encore, beau, irrésistible , il cueillait à foison lauriers et sourires. Dans une canso , intitulée : Allegret, le même Albertaz, tout en s'efforçant de paraître joyeux, laisse percer une pointe d'ironie mordante, acre, bilieuse qui sied mal à la gaieté franche et sincère. Il se rit de tout et n'épargne persqnne; dans son carquois il trouve un trait pour chacun. Qu'on ne vienne plus lui dire que la vie a des charmes, qu'elle est bonne et belle ; tout cela n'est que pure illusion, et la jeunesse, la

bravoure, la générosité, la galanterie le font sourire de pitié.

Jurent vei fais e iiac •

Qui proe fou. arau s'en repen, etc. 1

Ainsi, celui qui n'eut qu'à se lever pour être applaudi, celui qui fit mentir le proverbe : Nul n'est prophète dans son pays, celui-là n'a plus pour ce qu'il aima et chanta qu'un sentiment de mépris et de dédain. Cela veut-il dire peut-être que l'on se lasse de tout, et que l'excès est l'ennemi du bien? Ce n'est pas du moins la première fois que les poètes en ont fait la triste expérience.

Malheureusement, il y a pire que la lassitude ou le •b'-goût dans l'œuvre d'Albertaz Cailla. On pourrait s'apitoyer sur le cas d'un pauvre poète que l'amour a trompé et qui se retire de la lutte la tête basse, l'œil éteint, le cœur désespéiv. Mais que dire de ce viveur blasé, de ce sceptique endurci, qui ne croit pas même à son art, puisqu'il le rabaisse la plupart du temps à la chanson de cabaret. Certes, ce n'est pas lui qui se préoccupe de l'avenir de son pays, des destinées de la poésie; ce sont choses trop nobles ou trop puériles- An contraire, passer la vie avec de lascives ribaudes, célébrer leurs faciles appas, forcer la muse à hanter les tavernes, à se compromettre dans certaines compa-

1. La même ironie parait dans tontes Los strophes de eette pièce, et. par* fois elle devient impitoyable :

Larguetaz .-e planh d'un mal - Qu'a penas au ni vei ni seu ; (îreu mal n'a nias pegér l'at'eu.

Qu'adès la pel' e la pluma Ercassedats, una rertitz teuens Que creifl aar tant et entre1 la plue

Qu'us per or dir ii,,> au/ ôbrir las dru-.

(V. Rochegude : Pamaue occitaniân, p. 864.J

gnies inavouables, à traîner sa robe immaculée dans les flots de vin répandu, et tirer l'inspiration de ces scènes d'orgie, de ce milieu écœurant, voilà ce qui plaît à cet endiablé poëte qui apparaît comme une sorte de précurseur de Rabelais, et que notre imagination nous représente le verre en main, le sourire grivois aux lèvres, l'œil étincelant et la face enluminée :

c Plus son ardens non es lums en lanterna1. »

Voilà ce qui ressort de l'examen attentif du peu qui reste de l'œuvre d'Albertaz. Il faut convenir qu'on ne s'explique guère, après l'avoir parcouru, comment les dames de l'Albigeois purent s'éprendre de tant de belles passions pour un poëte de cette espèce. Tout au plus peut-on conjecturer que le viveur sceptique que nous venons de dépeindre était le vieil homme, et qu'il avait eu en d'autres temps tout ce qui justifie les tendresses , attire les cœurs , c'est-à-dire la foi , l'amour, la grâce et le talent.

Sans doute, il ne faut pas trop insister sur le caractère licencieux des poésies des troubadours. Les mœurs publiques étaient portées à la licence, et toutes ces œuvres dans lesquelles on voit défiler les images les plus risquées, n'étaient à tout prendre qu'un sacrifice fait au goût de l'époque. C'est à peine si les poètes les

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