‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 12 sur 122 · Aras quam plov et iverna · texte numérisé non relu

Aras quam plov et iverna

E fregs, aura e buerna.

S'attrai e chai e despuelha la vernha, Fas sirventes per esquerna D'amor qu'en aïssi s'enferma

Que las joves an levada taverna

Plus son ardens non es lums en lanterna.

E sai cum quascuna dola

Neis en moetiers non pot gaudir estola.

(V. Raynouard : Troubadour*.)

plus distingués de la pléiade savent se soustrairo à cette influence morbide, et s'élèvent parfois aux pures régions de l'idéal. Bertrand de Boni, Miraval, Marveil, Ventadour, sont pris souvent de ce que nous appellerons la nostalgie du beau ; mais ces vigoureux coups d'aile sont rarement imités par la foule des troubadours de second ordre qui ne considèrent dans leur art que le côté agréable, facile ou lucratif. A ce point de vue, nous ne saurions mieux faire que de les comparer à ces enfants gâtés que les douceurs prématurées de la vie rendent impropres aux lourdes charges ou aux actions généreuses. Il y eut au berceau de notre poésie nationale trop de sourires de femmes, trop de caresses et d'enivrements.

Encore un amoureux, ce Guillaume Hue, d'Albi, qui nous dépeint sa langueur en termes si touchants. Il y a de par le monde une beauté qui a « de jolis bras blancs » et « un doux sourire » ; c'est celle-là même qui a blessé le poëte au point qu'il céderait sa part de paradis en échange d'un peu d'espoir :

« Quar tam non dezir paradis « Mas qu'ai) son gent bratz blanc m'accuella « Prop de la color e"l doux ris. »

Passe encore cet accès de tendresse plutôt que le ton grimaçant et railleur d'Albertaz Cailla. Guillaume Hue parle avec tant de naïveté de son martyre1; sa passion est si vive, son accent si sincère, qu'on se sent mieux disposé envers cette poésie amoureuse que son prédécesseur vient de traîner dans l'ornière. Certains sceptiques pourraient bien crier à l'exagération lors-

qno l' laupartz aucirc Bapenla forest lo leo, M'a mus txoen plus Lrren martirc Ab belh seinblan silh de cuy so....,

qu'il nous entretient des pleurs qu'il répand'. Il est vrai que les poètes abusent un peu trop volontiers des immunités et privilèges que leur confèrent les règles du Parnasse pour exagérer la nature de leurs sentiments. Mais ici le doute ne nous semble pas permis. Dans cette pièce, la seule malheureusement que nous ayons de lui, Guillaume Hue nous apparaît comme un homme doux et mélancolique, auquel la passion arrache une plainte plutôt qu'un cri de colère. Sans doute, il y eut dans ce monde essentiellement galant et frivole du treizième siècle des viveurs émérites, qui firent de l'amour un jeu vulgaire, un délassement commode et facile. Toutefois, parmi ces liaisons passagères qui mouraient souvent avant le jour qui les avait vu naître, il convient de relever certaines exceptions qui prouvent que tout n'était pas de convention dans cet harmonieux concert de galanterie. Il y eut certainement des cœurs épris, des flammes sincères, des lèvres inspirées : Vidal poussa la passion jusqu'à la folie, Rudel jusqu'à l'héroïsme. On pourrait en citer bien d'autres encore.

Après tant d'années écoulées et sur des documents tronqués, on se trouve parfois hésitant et perplexe. Heureusement, les données du cœur humain restent toujours les mêmes, et lorsque l'historien rencontre une page émue, rien ne s'oppose à ce qu'il démêle parmi ces groupes joyeux, qui célèbrent les derniers beaux jours de la grandeur méridionale, certains fronts rêveurs, certaines mains tendrement unies, certaines

1. Per que soren ma cara s muella Ab l'aigua que nays de mon vis.

Tal paor ai plaser no m cuelha Del gens cors clar, car blanc e lis

Raynouard n'a reproduit que des fragments de cette pièce. On peut les compléter d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale, n° CCG (fonds fiançais, p. ccclxviii).

lèvres qui parlent d'amour et murmurent aux approches de la nuit un éternel adieu. Peut-être Guillaume Hue fut-il de ceux-là ; en tous cas, sa douce mélancolie est bien faite pour intriguer, et plus d'un voudrait savoir quel a été le dernier mot de sa chanson...

Guillaume Evesque paraît appartenir à la môme école. Sa chanson trahit du moins les mêmes ardeurs et les mêmes inquiétudes. Ce qui diffère entre ces deux poésies, c'est l'espérance qui est dans l'une et le découragement qui est dans l'autre. Lorsque Evesque laisse tomber à la fin de chaque strophe le même refrain :

« Las en trop aut loc chauzi per amor, »

il semble que la conviction qu'il a de son infériorité le domine et l'écrase. Ce n'est pas tout d'aimer, il faut encore être aimé, et la dame qui a navré son cœur fait la cruelle. Elle évite sans doute le regard du poète, elle n'ouvre pas la fenêtre de la tourelle à l'heure de la sérénade, elle n'envoie pas le baiser de merci, ou le ruban léger qu'emporte la brise, ou le billet qui fixe le rendez-vous. Est-ce au moins par sagesse? Par fierté plutôt, car Evesque revient toujours à son triste refrain :

« Quar ylh no vol nie per son amador, « Las en trop aut loc chauzi per amor"1. »

Nous nous trouvons donc devant un cœur de marbre, comme les poètes de tous les temps en ont tant connus, du moins à ce qu'ils disent. Evesque déclare

1. Guillaume Evesque n'x jamais été mentionné dans aucun catalogue, pi ce n'est dans cehri de la Bibliothèque nationale. Ni Raynouard,ni même Bochegnde, n'ont cité son nom. C'est donc un troubadour entièrement

inconnu dans notre pays. Nous sommes heureux de le signaler. Sa chanson figure dans le manuscrit n° 8ôG, p. ccclxviii. (V. O'uillcm Éveêfue Joglar d'Albi.)

qu'il ne s'en consolera jamais et qu'il en mourra plutôt. Voilà encore un sentiment dont la naïveté nous surprend aujourd'hui. La gent poétique a un peu trop abusé de la menace. Aussi, sans vouloir préjuger en rien la question, a-t-on le droit de ne pas trop s'apitoyer sur ces amoureux qui meurent dans une pièce, sauf à ressusciter dans l'autre.

Hugues de Lescure nous entraîne bien loin des chimères de l'amour, pour nous replonger dans les réalités de la vie pratique. Quoiqu'il ne soit pas à vrai dire notre compatriote, il est notre plus proche voisin, car son manoir est à peine à une portée de javelot des limites d'Albi. La seule pièce qui reste de ce troubadour, — une sirvente, — rappelle de loin un des côtés les plus intéressants de la poétique romane. Toute poésie vraiment féconde a eu son cri d'amour ou de haine, son sourire superbe ou sardonique, l'ode ou la satire ; les mots seuls changent. Ici, la satire s'appelle sirvente et comporte tous les caractères du genre avec cette différence que lorsqu'elle est bien faite, elle est plus âpre encore et plus pimentée que celle de Juvénal. Car c'est une erreur de croire que parce qu'elle est si pleine de grâces et d'harmonie la langue romane n'est propre qu'aux chants d'amour; elle contient, au contraire, un richissime vocabulaire d'expressions ironiques, mordantes, agressives, qui piquent comme l'épingle, pénètrent comme le poignard affilé, écrasent comme la massue ou marquent comme le fer rouge.

Hugues de Lescure est un poëte satirique, mais il n'est pas que cela. Dans cette sirvente, il défie les troubadours les plus célèbres de son temps dans tous les genres, depuis les plus relevés jusqu'aux plus ordinaires. C'est assurément trop de prétentions, d'autant qu'il est rare que les troubadours, même les plus célèbres, aient réussi dans tous les genres. La pièce que nous tenons est très-médiocre au point de vue satin-

que et ne peut servir d'exemple à ceux qui voudraient se rendre compte de la richesse d'expression dont nous parlions tout à l'heure. Toutefois, elle a le mérite incontestable de renseigner sur quelques troubadours du temps et d'énumérer leurs titres, leur manière, leurs spécialités. A ce point de vue, la pièce mérite d'être citée comme document utile à l'histoire littéraire et morale de cette époque : « Je ne le cède point, « dit-il, à Pierre Vidal pour la beauté de l'expression ; « à Albertet de Savoie pour le bien dire ; à Perdigon « pour faire des sonnets véhéments ; à Arnaud Romieu « pour les chansons plaisantes ; à Péguilhan pour les « chansons libres; à Fonsalada pour se vanter; à « Pélardit pour contrefaire les gens; ni à Galaubet « pour bien vieller. J'en fais tant que je ne les crains « pas '.

« Mais je veux faire une sirvente afin de parler « d'autre chose et prouver que Dieu m'a donné assez « d'esprit pour enseigner les plus habiles. Le roi « impérial de Castille 2 étant le meilleur roi qui fut « au monde, les sirventes que je fais pour lui, mieux « fondées sur la vérité que celles du reste des trouba- « dours, s'affineront comme l'or au feu, à mesure « qu'elles seront plus entendues par les gens de bon

« esprit Je n'ai pu m'empêcher de chansonner les

« méchants barons. Quoique par là je me sois l'ait « plus de cent ennemis, je n'en crains aucun, et je jure « par saint André de les tenir toujours en haine »

1. « N' n Perdigos de greu sonet bastir, Ni' n Peguilhan de chansoe metr'en sal. Mi de gabar ses clians n Amant Romieu, Ni de lausar Fonsalada son ficu,

Ni' n Pélardit de contrefar la gen,

Ni' n Gualaubet de violai ooyndainen i

(V. Raynouard. 1. V, et a la Bibliothèque nationale, le manuscrit 85G.)

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