LES ÉCRIVAINS ALBIGEOIS DU XVIIT SIÈCLE
ajouter à la variété de ces recueils, il se permit d'y insérer quelques-uns d< rs les plus faciles et les
mieux touri ns que le voisinage des noms
plus illustres lui fût trop défavorable. Mais son œuvre la plus remarquable, celle qui lui valut le plus de popularité dans le monde des émigrés comme dans la iété anglaise, fut sans contredit son Tableau des Révolutions. Pour bien comprendre la vogue de cet ouvrage publié loin de Paris, c'est-à-dire en dehors des conditions actuelles de succès, il faut se rappeler que Londres contenait alors l'élite de la société française, la seule qui lût encore ou qui sût lire. La France, livrée aux hommes de la Convention, ne 1 semblait pas précisément à une république athénienne; les salons, les académies avaient été remplacés par des clubs où les orateurs les plus remarquables étaient ceux qui approchaient le plus près «lu genre et du style du Père Duchêne. C'est assez dire le niveau intellectuel de l'époque. Le vrai public n'était donc pas à Paris, mais à l'étranger, et plus particulièrement à Londres, où les émigrés, dépouillés de tout, conservaient néanmoins le goût de leurs pères pour les choses de l'esprit.
Dans ce milieu, un livre écrit avec conviction et talent ne pouvait manquer d'obtenir un douloureux succès d'actualité. Le Tableau des Révolutions était d'une vérité poignante; il retraçait l'état de la Frai depuis que la Convention y avait affermi son règne : épouvantables dans les mœurs et dans les esprits, ruines amoncelées, flots de sang répandu, innocents condamnés, .justice corrompue, littérature immonde, éloquence charlatànesque, toutes les infamies, toutes les horreurs de la Terreur y étaient décrites d'une main ferme, vigoureuse, vengeresse. « La « Révolution française, disait l'abbé de Lévizac, n'est int une Révolution ordinaire; elle a son caractère
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« à elle seule; son foyer est dans la corruption du « cœur humain. Elle a pour principal mobile l'orgueil
« et pour moyen la corruption. Tout ce que la roli- « gion avait consacré de devoirs et de vertus indigne- « ment outragé; tout ce que la majesté dos siê « avait marqué de son sceau vénérable lâchement « renversé; tout ce que la licence et l'impiété ont « de plus révoltant hautement préconisé; tout ce que « la scélératesse peut imaginer de crimes effronté- « ment exécuté; l'art de corrompre les peuples réduit
« en principe; voilà ce qu'elle nous a fait voir
« L'histoire prouve que les peuples n'ont jamais été « plus heureux et plus tranquilles que sous la protec- « tion et sous la sauvegarde d'une monarchie tem- « pérée. La démocratie est pour le corps politique ce « que l'épilepsie est pour le corps humain. Agitée «se de convulsions, elle ne résiste quelque « temps à l'action toujours répétée du vice intérieur « qui la mine, que par des palliatifs qui ne font qu'en « suspendre les effets ou par des caustiques qui usent promptement ses ressorts et hâtent sa fin. » Nous signalerons plus particulièrement le passage suivant qui caractérise à merveille la littérature et l'éloquence de la Terreur : « C'est surtout au théâtre, « dit l'auteur, que la décadence est sensible : on en « a fait une école de meurtre, de régicide et de féro- « cité... Le sombre auteur à'Atrée et de Thye.ste a « seul conservé sa célébrité et son rang, et cola devait « être. Des vers rocailleux, des mœurs atroces, une « coupe remplie de sang, mise sous les yeux du pu- « blic, étaient des choses faites pour plaire au specta- « teur auquel on avait enlevé tout sentiment de douceur
« et d'humanité Je suis tenté de rire, ajoute-t-il,
« lorsque j'entends comparer les déclamations de nos « énergumènes aux discours des Dundas, des Burke, « des Pitt, et des Fox. Le génie de la langue française
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« est méconnu. Un néologisme impur et l'abus des « tropes l'ont dépouillée de sa douceur, de ses grâces « et de sa clarté '. »
L'abbé de Lévizac n'eut pas la joie de voir fleurir dans sa chère patrie les institutions libérales qu'il rêvait pour elle. Il mourut à Londres en 1813, loin du pays natal auquel il avait voué un amour filial. Une de ses dernières pensées fut pour la ville d'Albi à laquelle il destinait un exemplaire de tous ses ouvrages. Malheureusement la caisse qui les contenait disparut dans un naufrage, et notre bibliothèque locale n'a pas encore réparé complément cette perte2.
L'abbé de Lévizac mourant en exil, nous rappelle un autre compatriote que le malheur, le dévouement et la science ont immortalisé. Jean-François Galaup de Lapérouse n'appartient pas précisément au groupe de nos écrivains albigeois, quoiqu'il ait inspiré, sinon écrit en partie, la relation de ses voyages3; mais nous devons saluer ce grand nom qui retentit souvent dans les solennités scolaires du collège d'Albi. Il n'en est pas qui fassent plus d'honneur à notre enseignement local.
Si le contre-amiral de Rochegude4 n'a pas dans Les fastes de la marine, le rang éclatant de Lapérouse, il mérite une place à part comme philologue. Sa vie peul se diviser en deux parties bien distinctes; la première,
1. L'abbé de Lévizac avait < j 1 1 . * 1 ï x < • pour juger le style révolutionnaire.
invrages Se philologie ont joui Longtemps d*une grande estime en
Franco et en Angleterre. Sa Grammaire philosophique et littéraire à
l'usage des Français et des étrangers, publiée à Londres en 1797, a eu >i.\
éditions.
2. Le même auteurs Laissé an manuscrit : Explication dogmatique it morale de VÈpitre de saint Pmil aux Corinthiens. (Voir à ce sujet dans Le Journal du Tarn de 1856 une remarquable étude de M. Molay-Bacon but l'abbé de \. \ i/.ac.)
3. Voyages de Lapérouse, 1 roi. avec atlas. Paris, 1 7i»7. l. Né en 1741.
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appartient à la mer et à la politique, la seconde, aux lettres et aux travaux d'érudition. Lorsque les loisirs de la retraite furent venus, le vieux marin qui avait été mêlé aux hommes et aux choses de la Révolution et qui avait pu constater maintes fois que les tempêtes humaines sont quelquefois plus terribles que les fureurs de l'Océan, ne se sentit réellement en sécurité que dans le calme et la solitude de sa ville natale. Là, ce passé auquel on venait de faire une effroyable guerre, qu'on avait odieusement mutilé et dégradé, se présenta à son esprit chercheur et méditatif sous la forme la plus riante, la plus aimable qu'il pût revêtir. Les troubadours, avec leurs chansons gracieuses, leurs aventures galantes, leur talent vif et original, étaient bien faits pour séduire et fixer une intelligence portée naturellement vers les recherches, et douée d'un sens critique merveilleusement affiné.
C'est sur ce point que Rochegude porta ses efforts. •Quelle étude plus intéressante, mais aussi plus aride, même pour un philologue méridional, que celle de cette vieille langue romane, complètement ignorée et qu'il fallait pour ainsi dire créer, avant de pouvoir la faire connaître ! Mais la perspective d'un long et minutieux labeur n'effraya pas notre compatriote, qui donna en 1819, après plus de dix ans de patients efforts, le Pamasse^occitanien et son Essai de Glossaire. Ces deux ouvrages suivaient de près ceux de Raynouard sur les Troubadours, et souffrirent peutêtre un peu de ce voisinage. D'ailleurs, il est à peine besoin de dire qu'ils avaient été publiés à Toulouse, c'est-à-dire dans des conditions inférieures de succès. Aussi, Rochegude n'a-t-il jamais joui de la grande réputation de Raynouard. Cependant les érudits n'oublient pas de consulter ses ouvrages, qui font encore autorité, et savent lui décerner la place qu'il mérite dans la galerie de ces illustres romanistes qui ont
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entrepris et réalisé le noble et difficile projet de rajeunir la vieille langue des troubadours '.
Nous pourrions clore ici la liste des écrivains de valeur qui, par leur naissance, appartiennent au dixhuitième siècle. Nous devons toutefois un souvenir à ceux qui sans les égaler, les suivirent dans la carrière des lettres, d'autant qu'il en est plusieurs parmi ces derniers qui attachent par la patience de leurs efforts et par l'originalité de leurs recherches. Tel, ce pauvre Blainville, ancien maître de chapelle de la cathédrale d'Albi, qui s'éprit de la beauté de Sainte-Cécile, au point d'en devenir fou. C'était, d'ailleurs, une folie douce, savante, prodigieusement érudite même, comme on peut s'en convaincre par un examen attentif de l'énorme manuscrit en trois volumes, qu'il composa sur la Vie et le Culte de sainte Cécile*. A force de vanter de vive voix les grâces et les vertus de la sainte patronne des arts, il finit par ennuyer tout le monde, par soulever des plaisanteries qui blessaient profondément son cœur et par ne recueillir que des horions là où il n'espérait trouver que l'admiration et l'enthousiasme. Repoussé, incompris, le pauvre artiste ne renonça pas à son idée fixe; il s'enferma dans la solitude, et là, dans une extase qui dut durer de longues années, il consacra à la glorification de son idole ses loisirs, ses veilles et ses insomnies. Quand il avait terminé un volume, il l'envoyait au chapitre d'Albi qui se gardait bien de repousser l'hommage de ce travail qui portait la triple empreinte de la maladie, de l'enthousiasme et de l'érudition. Nous ne dirons rien de cette curieuse Vie de
1. Rochegude ne fut pas seulement un philologue de grande valeur, il fut encore un patriote dans la plus noble acception du mot. C'est ainsi qu'il a légué à la ville d'Albi une bibliothèque précieuse par le nombre, le choix des volumes, les manuscrits qu'elle renferme, un hôtel et une rente pour l'entretien de ee dépôt littéraire.