Alphonse X. roi de Castille
Après ce prélude rempli de provocations et de promesses, on s'attend à quelque coup d'éclat ; mais .toutes ces périodes qui s'enflaient à vue d'œil et prenaient des proportions extraordinaires, ne sont que de simples bulles de savon qui s'évanouissent aussitôt. La pièce se termine par quelques invectives contre l'avarice et la convoitise des mauvais seigneurs. Hugues de Lescure a l'air d'en savoir quelque chose, et il paraît qu'il n'a pas été reçu partout comme à la cour de Castille. Aussi va-t-il aiguiser ses flèches et exécuter tous ces égoïstes. Y pense-t-on? laisser mourir un troubadour de son mérite ! quelle infamie I
Voilà bien, en effet, le reproche le plus souvent développé dans les sirventes : la parcimonie, l'avarice des grands seigneurs à l'égard de ces beaux chanteurs qui, malheureusement, sont insatiables et ont tous les défauts de la cigale sans avoir une seule qualité de la fourmi. N'importe ; tes grands seigneurs sont des ingrats. Songez donc qu'il s'agit des poètes les plus charmants de la terre, qui délassent, charment, envivrent, et tout cela (d'après eux), pour rien ou presque rien. Cependant, l'on souffre qu'ils s'en aillent l'escarcelle vide, le pourpoint usé, la cape trouée et l'estomac creux, sans compter qu'ils doivent pourvoir à la subsistance de trois ou quatre jongleurs faméliques qui ne trouvent le plus souvent à mettre sous la dent que la poussière du chemin ; vraiment, les hommes sont des ingrats, des pleutres, qui ne méritent pas que la poésie, cette fille du ciel, soit descendue sur la terre pour les consoler, les bercer et les ravir.
Telles sont les données générales de la sirvente; parcourez ce genre de composition et vous y trouverez, la plupart du temps de longues tirades étincelantes de verve moqueuse, fine, acérée comme une lime. Alors ces tirades produisaient l'effet d'une morsure envenimée; aujourd'hui, on ne s'en émeut guère, parce qu'on
connaît les* mœurs des troubadours, leur folle prodigalité, leur train de vie fastueux. Il n'est personne qui ne songe en constatant leur dissipation, à la rigoureuse exactitude de ce proverbe légèrement modifié pour la circonstance : ce qui arrive par la flûte s'en va par la viole.
Il faut monter vers les cîmes, quitter un moment les plaines brûlantes du Midi où tout respire l'ardent désir de jouir pour entendre des chants plus désintéressés. Si nous ne devions nous borner aux troubadours nés à Albi, nous pourrions citer Guillaume d'Hautpoul qui, dans un pli caché des Montagnes-Noires, fait parfois de charmantes rencontres, comme il appert par la gracieuse pastorale suivante :
« L'autre hier, a l'intrads d'abril, Per la doussor del temps novelb, Per gaucli del tcrmeni gentil, M'anava sol, per un pradclh, En un deves, prop d'un cortil ; Trobey pastor' ab cors yrnel, Vestida fon d'un nier pardi 1 Ab capa grizeta, ses pelb;.... etc., etc. »
C'est ce même Guillaume d'Hautpoul qui a fait l'hymne à la Vierge qui commence par cette admirable invocation :
« Espgransa de totz ferma esperans, Pluma de plazers, fona de vera merce,
Cambra de Dieu, ort dont nayaso tout be, Répara Bans G cap^els d'orfea enfana,
Cossolansa dels fils descosolatz.
Frutgz d'entier joy, seguransa de patz,
Portz sans péril, porta de safran port,
Gaug sans tristor, fiords de vida sans mort,
Marre de Dieu, dona del fermamcn,
Sojorn d'amicx, fis déliez sans turmen
De Paradis lums e clardatz et al bal etc.4. »
1. Raynouard. t. IV. — Il est intéressant de comparer l'hymne à la vierge de d'Hautpoul à l'hymne de Jehan de Meung, l'un de6 deux auteur=
Cette sublime prière qui fut probablement le chant du cygne de Guillaume d'Hautpoul, — presque tous les troubadours finissent par là, — nous rappelle que nous avons aussi terminé notre étude sur les troubadours albigeois. Nous ne la terminerons pas cependant sans exprimer le regret de n'avoir pu donner de plus grands développements à cette partie si intéressante de notre histoire littéraire. La faute en est au temps qui a détruit ou dispersé la plupart des poésies de nos compatriotes, et ne nous a laissé que des indications vagues, des documents incomplets, sans presque rien mentionner de leur vie. Toutes nos recherches à travers Crescembeni, Bastero, Millot, Rochegude, Raynouard, n'ont pu aboutir au delà de ce que l'on vient de lire. Et cependant il y a eu certainement d'autres troubadours albigeois. On sait, en effet, que celui qui était passé maître dans l'art de bien dire et de bien trouver, était suivi de certains disciples qu'on appelait jongleurs ou ménétriers, lesquels se formaient ainsi au gay savoir. Il est donc à peu près sûr que Azémar, Cailla, Hue, Lescure, Evesque, d'Hautpoul, d'autres encore qui, sans être d'Albi, naquirent dans l'Albigeois, laissèrent après eux une école, et que nos pères ne furent pas privés d'une poésie qu'ils aimaient tant.
Il est vrai qu'on ne travaillait guère alors pour la postérité ; les petits poëmes romans dans leurs allures simples avant tout, ne révèlent pas de telles préten-
du Roman de la Iio.se. On saisit mieux par cette comparaison la différence énorme qui existe entre les deux langues d' Oc et d' Oïl au point de vue de l'harmonie et du nombre :
Vierge très-gracieuse, de toute grâce pleine, Vierge qui n'as pareille ni de reine, Claire estoile de mer qu'on nomme transmontaine, Mène nou3 et conduis à la joye souveraine.
(V. Codicille de Jean de Meung.)
tions. Ceux-là mémo qui avaient le génie le mieux façonné à la poésie, ne songeaient nullement à se prévaloir de cette supériorité pour se recommander à l'admiration des siècles à venir. La canso faite pour obtenir un baiser, un sourire, une fleur, ne survivait pas le plus souvent au désir qui la faisait naître; autant en emportait le vent ! L'ambition des troubadours n'allait pas au delà.
N'oublions pas aussi que l'œuvre de Simon de Montfort porta un coup terrible à la poésie romane, car le premier eifet de la croisade fut de disperser le gracieux cortège des troubadours et d'étouffer pour un long temps toute vocation nouvelle. Lorsqu'un grand arbre est frappé par la foudre, les oiseaux qui ont survécu à une aussi terrible secousse s'envolent éperdus, au hasard, cherchant un abri à travers l'orage, et ne trouvant le plus souvent que la mort dans cette fuite précipitée; de même les troubadours, lorsqu'ils ne purent plus s'abriter sous ce grand arbre hospitalier de la patrie romane qui les couvrait de sa large ramure. Sans doute, du tronc frappé surgiront bientôt des rameaux vigoureux, mais les oiseaux se seront envolés, perdus dans la tourmente, et bien des années s'écouleront avant que d'autres se hasardent à venir chanter sur les branches nouvelles les charmes de l'amour et les splendeurs du soleil méridional.
Toutefois, ce temps viendra; momentanément, Les cœurs les plus robustes peuvent désespérer, mais la poésie n'est pas morte. Les Sept-Troubadoms. La pure et idéale Clémence-Isaure, feront reverdir Le laurier roman, et après six cents ans, l'immortel auteur de Mireïo pourra s'écrier dans un sublime élan d'éloquence : « 0 laurier de Toulouse, ô laurier de Vaucluse, « ô laurier toujours vert qui symbolises gloire, lumière « et poésie, enterre du Midi, tu renaquis dans tous « les siècles : tu y repousseras toujours! 0 Laurier
« d'Apollon et des poètes lauréats, ô appeau de triom- « plies et d'immortalité, c'est toi qui dans Toulouse « as suscité Clêmence-Isaure ! c'est toi qui glorifies « dans les vers de Pétrarque la suprême beauté de « Laure d'Avignon ! c'est toi qui fais chanter au fond « de sa prison le provençal La Bellaudière ! c'est toi « qui au rameau de Pierre Goudelin, viens suspendre « à poignées les perles et les joyaux de la langue « occitanienne î c'est toi qui fais crever l'énorme éclat « de rire du Prieur de Celleneuve ! c'est toi qui égre- « nas la grâce béarnaise dans les couplets de Des- « pourrins! c'est toi qui fis pleurer à Jasmin le gas- « con, de splendides poëmes ! c'est toi, c'est encore toi « qui tiras des flancs du peuple ce large mouvement « d'indépendance littéraire qui s'appelle Félibrige !...»
1. « O lausié de Tcmlouso. o lausié de Vaucluso, o lausié sempre verd que « simboulises glori, lumière- e pouësio, en terre- dou Mieyour as regreia « toustèms : toustèrns regreiaras ! O lausié d'Apouloum e di pouèto lauréat» « o simbèu de triounfe e dïmmourtalita, es tu que dins Tc-ulc-uso as suscita « Clémence- Isauro ! es tu que glourifiques dins li vers de Petrarco la bèuta « subre-puro de Laure- d'Avignoun ! es tu que fas canta au founs de sa « presoun, lou prouvençau Labelaudiero ! est tu qu'au Ramelet de Pe'ire « Goudouli pendoules à pougnado li perlo e li jouièu de la lengo moun « dino ! es tu que fas creba lou rire espetaclous dou Priéu de Cellonovo « es tu que degrunères la graci bearneso dins li coublet de Despourrins « es tu qu'as fa ploura au gascoun Jansemin si trelusent pouëmo ! es tu « tourna-mai tu. qu'as coungreia di flanc dou pople aquèu grand mouve « men d'independenci literari que s'appello Félibrige !.... » (Discours pro nonce par Frédéric Mistral au Fêtes Latines de Montpellier, mai 187S.)