CHAPITRE III
Résultats généraux de la Croisade. — La monarchie respecte les droits acquis. — Pouvoir civil et religieux. — La commune et l'évêque. — Chartes de 1220 et de 1269. — Extirpation de l'hérésie; ses dernières luttes. — Bernard de Castanet. — Il fait l'unité catholique et pose la première pierre de la cathédrale. — Plan et conception du monument. — Première période. — La guerre de Cent-Ans. — Foi religieuse de cette époque. — La Renaissance. — La commune et la cathédrale appartiennent à l'histoire littéraire d'Albi.
Les historiens ont généralement jugé avec sévérité la conquête de Simon de Montfort, et pour notre compte, nous refusons de la comparer à celles qui furent entreprises dans un but absolument désintéressé, à la conquête du Saint-Sépulcre, par exemple. Il ne faudrait pas cependant se faire illusion et s'apitoyer sur l'hérésie qui la provoqua. On serait mal venu à prétendre, comme [le font certains partisans effrénés de la liberté de conscience au treizième siècle , que Falbigéisme fût une doctrine même admissible. Elle se renouvellerait de nos jours, que l'État, tout athée qu'il est, la prohiberait comme immorale, dangereuse et ridicule. C'est à ce point de vue que Simon de Montfort, sans s'en douter probablement, rendit en l'étouffant un éclatant service à la cause du bon sens et de l'esprit humain. D'ailleurs, s'il est vrai que les idées saines et justes triomphent toujours, et qu'elles puisent même, comme le christianisme, un surcroît de force dans la persécution, on ne saurait appliquer ce principe à l'hérésie des albigeois qui ne sut résister à
aucune épreuve et ne tarda pas à mourir. Des sectaires donnèrent leur sang plutôt que de renier leur foi, mais on ne peut pas dire que le sang versé fut précisément une semence, car il ne produisit rien. On a beau mourir, on ne peut faire vivre ce qui est contraire au bon sens, à la morale, à la justice; en dehors de ces idées, tout sacrifice est folie, tout dévouement puérilité et niaiserie.
L'albigéisme était un fruit pourri de la décadence qui tomba aux premières secousses ; au commencement du quatorzième siècle, il n'en est déjà plus question. Il semble que les hommes du Nord en mêlant leur sang froid au sang bouillant de la race méridionale, ont refait à nos populations comme un tempérament nouveau où reparaissent encore toutes les ardeurs primitives, mais où l'on ne voit plus ce secret penchant vers les extravagances, cause de tant de désordres et de ruines. En cela, du moins, l'œuvre de Simon de Montfort ne fut pas complètement stérile.
Mais ce qui ne changea point, ce qui résiste encore à toutes nos révolutions, ce fut l'esprit particulier et primitif de notre province. Tandis que tout ce qui était inutile et superflu disparaissait peu à peu, le fonds même du génie méridional subsistait dans son inaltérable essence. Une civilisation factice, pernicieuse, s'était greffée sur la première, et c'est à cellel«:i que l'on devait toutes les humiliations, tous les désastres. Quel inconvénient pouvait-il y avoir à ce qu'elle disparût? Et quel inconvénient y a-t-il à ce qu'un arbre soit débarrassé des parasites qui rongent son écorce et épuisent sa sève?
C'est ainsi que le bien naît parfois de l'excès du mal. La conquête de Simon de Montfort n'amena donc pas précisément une révolution dans les mœurs. Le mot rénovation convient mieux aux changements qui s'opérèrent alors dans la manière d'être et de vivre
de nos pères. On essaya bien d'aller plus loin ; Simon de Montfort, en particulier, octroya aux habitants d'Albi, de Béziers et de Carcassonne, la fameuse charte de 1212 dans laquelle se trouvent solennellement formulés les principes du droit coutumier. Mais cet essai, comme d'autres du même genre, resta sans résultat. D'ailleurs, la domination du chef des croisés ou de sa famille fut de courte durée, puisque l'Albigeois, après une première cession en 1226, passa définitivement à la couronne de France en 1229, sous le règne de saint Louis.
La monarchie qui a constitué patiemment et laborieusement notre pays fit acte de sagesse et de prudence en laissant au Languedoc son droit écrit. Une mesure contraire eût produit une véritable révolution et compromis peut-être les résultats de l'annexion. C'est en ménageant les susceptibilités de notre province, en respectant ses antiques institutions, que la monarchie parvint à se l'attacher. Au lieu de faire table rase de tout ce qui existait et d'appliquer à une contrée si différente de mœurs, de coutumes, d'aspirations, les principes obscurs et barbares du droit féodal en vigueur au delà de la Loire, les rois de France se contentèrent d'assurer leur pouvoir, laissant debout les privilèges consacrés par une longue possession et reconnus utiles par une constante pratique. C'est ainsi qu'ils ne touchent en rien à nos institutions communales, soit qu'ils les trouvent déjà en vigueur, soit qu'on les invite à leur donner une sanction. Bien mieux ; les communes voulant effacer les quelques traces de féodalité qu'on rencontre encore souvent dans certaines villes du moyen âge, même dans notre Midi, réclameront le patronage du roi et se feront une arme de son nom. Telle, par exemple, la fameuse confrérie de Saint-Louis, composée de presque tous les citoyens de la ville d'Albi, en vue de résister aux empiétements
de l'évêque sur le terrain des libertés municipales.
Au fond, le vieil esprit gallo-romain subsista dans son intégrité. L'invasion brisa l'autonomie du Midi, parce que, pour cette œuvre, il n'était besoin que de la force, mais elle s'inclina devant la supériorité des institutions.
Ce travail d'apaisement une fois terminé, nos pères s'appliquèrent à réparer les maux que la croisade avait occasionnés, et la première de leur préoccupation fut de se constituer civilement et politiquement. Dans notre cité, deux pouvoirs se trouvaient depuis longtemps en présence : celui de l'évêque et celui de la commune. Le premier s'explique suffisamment par les services que l'évêque a rendus depuis les origines les plus reculées de la civitatula Albiensium. C'est le principe de Gaïus : « Cujus que rei potissima pars prihcipium est, » qui s'applique ici dans toute sa vigueur et sa justice. Comment ce fait s'est-il produit et par suite de quelles transactions ? c'est ce qu'il serait trop long d'expliquer. Il existe, voilà tout ce qu'il nous importe de savoir. De même pour le pouvoir communal qui remonte peut-être à l'origine même de la cité, ou tout au moins à l'époque gallo-romaine.
Au lendemain de la croisade, la question était donc ainsi posée : on se trouvait de part et d'autre devant des droits acquis qu'il s'agissait de définir et de limiter. Il faut croire que la chose n'était pas facile, puisque malgré le temps et les efforts qu'on y dépensa, on ne put jamais arriver à une entente de longue durée. Néanmoins, on finit par admettre comme indiscutables certaines bases essentielles qui reconnaissaient et consacraient d'une manière formelle les franchises et libertés de la commune. Ce point une fois acquis, on se disputera pendant des siècles sur les conséquences qui semblent en découler; la commune luttera naturellement pour l'extension de ses droits et privilèges, peu-
dant que révoque cherchera à s'affermir dans les siens. De chaque côté, la lutte sera vive, tenace, et Ton mettra en jeu tous les moyens possibles pour triompher. Mais ce spectacle offre au fond un médiocre intérêt et se renouvelle presque partout au moyen âge. Nous ne tenons pas à raconter ici les divers incidents de ce procès qui dura des siècles et pendant lequel les deux partis ne désarmèrent que pour réunir un moment tous leurs efforts dans un but patriotique ou religieux.
Ce qu'il suffît de constater, c'est qu'en somme, ces deux pouvoirs marchaient isolément dans la plupart des cas, et que la commune d'Albi trouvait dans sa constitution les éléments d'une liberté relativement grande, comme en témoignent divers accords intervenus et toutes les pages de son histoire. En 1220, presque au lendemain de la croisade, nous trouvons un accord entre révoque et la commune où sont formulés les principes généraux du droit écrit et de la liberté communale. Nous en extrayons les passages suivants : « Tout habitant peut disposer de ses biens par testament, pourvu qu'aucun seigneur n'ait rien à en réclamer. Les biens de celui qui meurt intestat appartiennent à son plus proche parent, et à défaut de parent, au seigneur évêque. Si un étranger, de passage, meurt à Albi et qu'il ait testé, son testament sera valable ; s'il est intestat, son plus proche parent héritera, et à défaut de parent, le seigneur évêque qui sera tenu d'acquitter les charges de la succession. Toute personne peut quitter sa résidence pour venir s'établir à Albi ; dans le cas où un seigneur étranger voudrait s'y opposer, la ville prendrait,
sur son territoire, la défense du nouveau venu
Aucun seigneur n'a le droit de mettre sur la ville, queste, tolte ou albergue, ou un impôt quelconque, sans le consentement des habitants ; ils ne doivent suivre le seigneur à l'armée que de leur consente-
« ment, et de même, l'évêque ne doit suivre les habi-
« tants que de sa propre volonté ; les autres bon-
« nés coutumes non écrites de la ville auront force et « seront observées comme d'ancienneté »
La charte de 1269 est encore plus libérale. Elle est discutée et votée par les gens d'Église, les citoyens et tous les habitants de la ville d'Albi assemblés à cet effet « en plénier parlement » dans la cathédrale. Nous ne voulons y relever que l'article relatif à la justice criminelle. Il est de nature à faire réfléchir ceux qui croient que l'institution du jury est une conquête moderne :
« Quand il s'agira d'un crime entraînant peine de « sang, l'instruction sera faite par le baile ou juge « de l'évêque ; mais il devra appeler deux ou trois « prud'hommes ou plus, qui jureront de garder le se- « cret. Pour le jugement, le baile appellera au moins « douze prud'hommes qui ne soient ni parents, ni « amis, ni ennemis de l'accusé ; l'enquête leur sera « lue, puis on leur demandera à chacun individuel- « lement, si l'accusé doit être absous oit puni, ou ce « qu'il faut en faire ; s'il est condamné, on leur de- « mandera quelle peine il faut lui appliquer, et le « juge se conformera toujours à la déclaration de « la majorité. Ceux des prud'hommes appelés qui ne « répondraient pas à l'appel seront de suite remplacés « par d'autres, jusqu'à ce que la liste soit complète, et « si parmi ceux qui siègent, quelques-uns ne voulaient « pas répondre, on ejg appellerait encore d'autres non « suspects. La sentence sera exécutoire1. »
Ces divers documents trahissent les préoccupations
1. Archives d'AlbL Inventaire sommaire, par E. Jolibois. — Cette institution du jury dans notre petite ville, à une époque aussi reculée, mérite bien de fixer l'attention de toufl Les esprits Bérieux. Voici ce qu'en dit M. Laferrière, dans son Histoire du Droit français : | Ainsi, du treizième « au quatorzième siècle, s'était déjà accompli dans la cité d'Albi ce chan-
des esprits pendant le treizième siècle. Il semble qu'on oublie toutes choses pour ne penser qu'à l'organisation des pouvoirs. C'est que la leçon a été dure. La liberté municipale a failli sombrer dans la lutte du Midi contre le Nord; toutes les institutions ont été plus ou moins atteintes, et il est naturel qu'au retour du calme, chacun cherche à recueillir les épaves du naufrage, comme aussi à se garder dans l'avenir contre toute nouvelle surprise. Les communes n'ont pas oublié la farouche apparition de Simon de Montfort, dictant, l'épée à la main, les nouvelles conditions civiles et politiques des personnes, foulant aux pieds les titres anciens, et faisant entrer de force par les brèches qu'il a pratiquées dans la vieille cité gallo-romaine, le cortège interminable des lois féodales. Voilà ce que l'on veut éviter à tout prix, et, certes, la chose vaut bien la peine qu'on y songe.
C'est dire aussi qu'on ne pense guère dans ce moment à l'instruction et qu'on ne se donne pas beaucoup aux plaisirs de l'esprit. Le temps est à la procédure, aux règlements, aux transactions. Chacun estime que l'essentiel est de se constituer politiquement ; le reste viendra par surcroît. D'ailleurs, il ne faut pas se dissimuler que la question d'instruction touche de trop
« gement que nous avons vu se produire dans le jury français du dix-neu- « vième siècle, qui a passé en 1835, du vote public au vote secret, tant le « mouvement des idées4 des besoins, des institutions se ressemble quelque- « fois dans la vie des petites cités et des grandes sociétés ! Ce qui ne pouce vait pas se produire au treizième siècle, c'était la séparation du fait et « du droit pour l'application de la peine. La loi pénale était trop impar- « faite au moyen âge pour qu'il y eût une peine- stipulée d'avance pour « chaque nature de délit. Le Code pénal était dans la conscience du jury; « la justice, selon la conscience individuelle, suppléait à l'absence de la « justice légale; elle est quelquefois plus conforme à l'idée vraie de la « justice, et, de nos jours, malgré les efforts de la loi, la prudence des ma- « gistrats et la place laissée aux appréciations intimes par les faits d'excu- « ses et les circonstances atténuantes, la conscience du jury tente encore
« de ressaisir, en plusieurs cas, son ancienne et complète souveraineté »
près à la question religieuse pour ne pas régler d'abord celle-ci. Or, l'hérésie n'a pas été absolument vaincue par la Croisade. Sur certains points, elle fait des efforts désespérés pour se relever. Çà et là, dans le cours du treizième siècle, on constate quelques tentatives. C'est l'agonie, si l'on veut ; c'est la lampe mourante qui projette sa dernière lueur; mais ces manifestations quelque impuissantes qu'elles soient, ne laissent pas que d'éveiller les susceptibilités de Rome. Les inquisiteurs sont là comme des sentinelles avancées qui repoussent avec énergie toute nouvelle entreprise et finissent par extirper ces funestes doctrines qui avaient attiré sur notre pays de si grands malheurs.
A vrai dire, l'Albigeois n'avait pas donné excessivement dans les folies de l'hérésie. Vers la fin du douzième siècle, saint Bernard était venu à Albi et avait rassemblé le peuple dans l'ancienne cathédrale. Là, dans un de ces discours dont il avait le secret, il supplia nos pères de renoncer aux doctrines nouvelles, et presque tous, au dire de l'abbé de Vaux-Cernay, se levèrent et jurèrent de vivre et mourir dans la foi romaine. Sans doute, l'impression de ce grand acte s'était affaiblie, mais elle avait un moment enrayé l'élan qui poussait les populations de nos contrées les sectaires. Si la ville d'Albi fut une des premier' embrasser la nouvelle foi, elle fut largement dépas par Toulouse, Béziers et Carcassonne. Néanmoins, le mot à'albigéisme resta attaché à l'hérésie en souvenir du concile tenu, en 1165,, à Lombers, château tort do l'Albigeois, où se réunirent les évoques qui condamnèrent, pour la première fois, les prédications de Pierre de Bruys et des autres évangélistes '.
Quoi qu'il en soit, notre pays fut surveillé de très-
1. La Bibliothèque nationale (fonda Doat) possède If procès-Terbal de cette assemblée. CPest un des documenta Les plus curieux sur l'albigeisme :
« L'an 1165, i»ardevant les êrêques d'Albi. de Lodcve. de Xismes. de Tou-
près pendant le treizième siècle par les frères inquisiteurs, qui ne laissèrent échapper aucune occasion d'affermir leur autorité. Nos archives contiennent des documents très-intéressants sur les derniers combats que livra l'hérésie avant de disparaître définitivement1.
Un homme surtout contribua à réaliser le grand œuvre de l'unité catholique. Le cardinal de Castanet, que certains historiens disent originaire d'Albi2, résume en lui les qualités les plus rares de l'époque comme politique, administrateur et artiste. C'est une personnalité puissante et complexe qui frappe tout d'abord dans notre histoire locale ; un homme actif, remuant, audacieux, qui conçoit grandement, exécute de même, et finit par être victime de son zèle3. On peut dire que par lui, la foi romaine s'implanta définitivement dans notre pays, et rien ne le prouve mieux que l'admirable monument qu'il a laissé de son activité et de ses hautes conceptions.
Certes, ce n'est pas un homme ordinaire, celui qui a inédité et exécuté en partie une entreprise aussi grandiose que Sainte-Cécile d'Albi ! Quel est l'artiste, ou simplement l'amateur, qui ne l'ait éprouvé dès le seuil même de l'édifice? A la vue de cette vaste nef, dont les proportions étonnantes semblent un défi jeté à
louse, d'Agde, l'archevêque de Xarbonne. les abbés de Castres, Ardorelle, Candeil, Sendras, Fontfroide; de Trencavel, vicomte d'Albi; Constance, femme de Raymond de Toulouse ; Sicard, vicomte de Lautrec, et une foule de citoyens d'Albi, de Lombers et de Castres, sont comparus ceux qui se font appeler Bons hommes, lesquels, sur l'invitation de l'évêque d'Albi et de ses assesseurs, ont été interrogés par l'évêque de Lodève » (Suit l'interrogatoire qui porte sur une vingtaine de questions ayant trait à l'hérésie. La réponse des Bons hommes est consignée.) A cette époque, les hérétiques avaient un évêque, Sicard Cellerier, et un autre ministre nommé Olivier qui, tous deux, habitaient Albi.
1. Voyez archives communales (Série GG.), les démêlés de Frère Catalan avec les citoyens d'Albi et les entreprises de Bernard Délicieux.
2. C'est en particulier l'opinion de Catel, l'annaliste toulousain.