Voyez archives communales. (Série GG
la difficulté, il n'est pas une intelligence élevée qui n'ait rendu hommage à la pensée créatrice d'une telle merveille. La tradition veut que Bernard de Castanet en ait été l'architecte, et vraiment l'on se demanda si la tradition n'est pas ici la vérité historique. Dans ce pays profondément troublé, à peine sorti des horreurs de la croisade, tout entier aux exigences de la situation , où est l'esprit assez libre, assez éclairé, pour songer à une œuvre aussi hardie? La commune, nous venons de le voir, n'est rien et n'aspire qu'à être. Mais en admettant même qu'elle fût quelque chose, ses . ssources sont trop insuffisant mes
encore trop étroites. Vivre est le premier de ses besoins; le reste lui paraît superflu. Or, si l'on excepte la commune, il faut par force revenir à Bernard de Castanet, à levèque, qui ne sera plus seulement un administrateur et un politique remarquable, mais encore, et surtout, un grand artiste. En effet, hors de l'Église, il n'y a pas au treizième siècle, dans les petites villes du Midi comme Albi, un seul homme qui soit vraiment instruit, par la raison toute simple que l'instruction n'apparaît ni comme un besoin, ni même comme un agrément. Quant aux compagnies ouvrières qui, dit-on, sillonnaient alors la France, non-seulement il n'en est point question dans les registres du chapitre ou dans nos archives communales, mais encore il est permis de se demander si ces compagnies construisaient d'après un plan tracé par un de leurs patrons, ou bien d'après un plan fourni par les autorités ecclésiastiques qui les employaient. C'est un point qui n'a jamais été élucidé. La tradition reste donc seule, et nous ne voyons pas pourquoi on la rejetterait. Bernard do Castanet p<>sa la première pierre de la cathédrale, le jour de la fête do L'Assomption, de l'an de grâce 1282. Ce n'est pas ici le cas de raconter les diverses phases de cette construction colossale qui dura
plusieurs siècles; il est bien plus intéressant d'examiner la part qu'y prirent nos pères. Et tout d'abord, comment ce peuple si cruellement atteint par les doutes de l'hérésie, a-t-il changé au point de participer à une œuvre qui demande avant tout une foi robuste et profonde? Car, hâtons-nous de le dire, la cathédrale est une œuvre essentiellement albigeoise; les générations de plusieurs siècles y ont porté successivement la main, et l'architecture même de l'édifice atteste cette collaboration d'une manière irrécusable1. Où est donc le charmeur qui a dompté tous ces fanatiques à peine lavés du sang qu'ils ont répandu pendant la guerre civile? Où est la main bénie qui sur ce sol hérétique a fait naître et grandir cette fleur idéale qui s'appelle Sainte-Cécile d'Albi?
C'est ici qu'apparaît rayonnante la grande figure de Bernard de Castanet. Évidemment, pour produire un tel résultat, il a fallu déployer de rares qualités politiques et administratives, briser bien des difficultés et pacifier bien des esprits. Or, amener ainsi un peuple à se déjuger dans le même siècle, le porter d'un excès à l'autre, des extravagances de l'hérésie à cette autre folie féconde, sublime, qui construit de gigantesques cathédrales sur des plans audacieux, et tout cela au prix d'incessants labeurs, de dures privations, au lendemain de tant de désastres et de persécutions ; voilà bien, croyons-nous, un résultat qui atteste une vaste intelligence, un caractère d'une trempe exceptionnelle. Et cependant telle est l'œuvre de Castanet. Quelque étonnante qu'elle puisse paraître elle a été excellemment jugée, lorsqu'on a dit que Sainte-Cécile d'Albi
1. Il est à peine besoin d'observer que le système de construction, comme aussi L'architecture de l'édifice, ne rappellent en rien les procédés et le style qui sont en vigueur dans le nord de la France. Des considérations historiques que nous développerons plus loin feront mieux comprendre les motifs de cette particularité.
est « le triomphe de l'Église, l'hérésie vaincue, l'affîr- « mation de la puissance, le symbole de la force, « l'hymne de la croisade triomphante1. »
Pendant que dans le Nord on construit ces églises gothiques aux flèches aériennes, aux mille arcs-boutants élancés, aux ciselures légères comme la dentelle, vrais chefs-d'œuvre de grâce et d'élégance, ici, nous sommes tout d'abord surpris par cette masse imposante, par ce formidable donjon carré qui achève de donner à l'édifice on ne sait quel cachet de forteresse. C'est que si dans le Nord on jouit de toutes les béatitudes que donne une foi longtemps pratiquée et jamais abandonnée; si les âmes s'émeuvent surtout à la pensée de l'amour infini, de ce Dieu qui consentit à mourir pour racheter le monde; si la vue d'une croix fait pleurer les foules ; si l'idée chrétienne enfante Ylm ltation de Jésus-Christ ; ici, l'homme le plus soumis, le plus revenu de ses anciennes erreurs, ne peut chasser les images sanglantes qui ont entouré son berceau, le souvenir de la guerre civile, la sombre apparition de ces chevaliers bardés de fer qui frappèrent si fort pour remettre en vigueur les enseignements de l'Église romaine. Sans doute, l'hérésie était une folie ; on le reconnaît bien maintenant. Mais quand on veut prier, l'esprit encore obsédé de toutes ces funèbres visions ne s'élève point aux considérations sublimes de l'amour divin; il est retenu plutôt par la crainte de ce Dieu vengeur qui sait châtier en temps opportun tout peuple iôâdèle. Il est vrai que cette sainte terreur est le commencement de la sagesse, e1 qu'il vaut mieux craindre Dieu que de ne pas l'aimer. N'importe; quand la prière se traduira en actes, quand