‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 17 sur 122 · Archives communales. (Série CC · texte numérisé non relu

Archives communales. (Série CC

2. Dominique de Florence surtout a laissé dans nos archives do nombreuses traces de sa charité.

souffrances, naquit un rapprochement dont le plus éclatant résultat, sans contredit, fut le maintien de l'honneur albigeois. La vieille cité se défendit contre l'invasion avec une constance admirable, avec une rage léonine. Nous avons décrit ailleurs1 les différentes phases de cette lutte; mais ce que nous n'avons pas assez dit, c'est que pendant que la guerre, la famine et la peste désolaient tour à tour et parfois en même temps la ville d'Albi, nos pères trouvaient encore le temps et la force de pousser les travaux de construction de la cathédrale. Entre deux alertes, ils se rendaient sur le chantier et portaient une pierre au vaste monument, imitant en cela, sans s'en douter assurément, ces héros de l'antiquité qui tenaient l'èpée d'une main et la truelle de l'autre. Le portail de Dominique de Florence date de cette époque. Ici, l'art paraît pour la première fois avec des détails d'une grâce naïve; l'ogive percée à jour, la frise fouillée avec une espèce de coquetterie, les anges, les saints, nous apprennent qu'une ère nouvelle commence pour la cathédrale. Désormais, l'architecture ne sera point seule à concourir à son éclat, car voici la sculpture et la statuaire qui étalent au grand jour leurs débuts pleins de promesses. En même temps, les murs s'élèvent et le jour est proche où l'immense nef sera entièrement terminée.

Ce n'est qu'en 1383, sous l'épiscopat de Guillaume de la Voulte, que la dernière arcade de la nef, du côté du couchant, fut construite, et que le clocher fut élevé au niveau de la toiture. Il avait donc fallu un siècle pour exécuter le plan de Bernard de Castanet2. Mais à partir de ce jour, le gros œuvre étant fini, l'on verra

1. Alhy pendant la guerre de Cent Ans. — Albi, Ernest Desrues, 1876.

2. On se rappelle que Bernard de Castanet posa la première pierre de la cathédrale, le 15 août 1282. C'est là, du moins, la date donnée par la Gallia christ lana.

la collaboration locale s'amoindrir peu à peu pour faire place à une autre d'origine étrangère. En effet, après l'expulsion des Anglais, L'évêché d'Albi sera occupé par des prélats illustres, hommes d'État, ministres du roi ou grands dignitaires de la Cour, presque tous artistes d'un goût sûr et élevé1. Tous ces évéques ont le feu sacré de l'art. Tel le cardinal Jouffroy, qui revint de Rome, où il avait représenté la France auprès du Saint-Siège, épris de l'art italien qui préludait déjà par des essais remarquables aux splendeurs de la Renaissance. Les fresques de la chapelle de la Sainte-Croix sont dues à sa munificence; celles qui représentent le Jugement dernier, nous apprennent qu'avant lui d'autres prélats avaient appelé dans notre ville des artistes s'inspirant de la manière italienne, et notamment des scènes Dantesques si vigoureusement traitées par Giotto ou Orcagna à Pise, à Florence, à Bologne2.

1. Parmi les évoques qui ont occupé le siège d'Albi, on compte treize cardinaux. Ce sont Bernard de l'astanet, Bertrand de Bordée, Béraudde Fargues, de Court. Poitevin de Montesquieu, Jouiïroy. Louis d'Amboi Gouffier, Duprat, J. de Lorraine, L. de Lorraine. Strozzi et de Bernis. Quelques-uns d'entre eux sont proches parents < rand de Fargues était neveu de Clément V, Strozzi était petit neveu de Léon X: de même d'autres évêquee : Pierre de la Voie était petit neveu de Jean XX I :. Hugues d'Albert était neveu d'Innocent VI. Quelques-uns sont ministns connue Jouffroy, Duprat et de Bernis; Goufher est grand aumônier de France ; les deux cardinaux de Lorraine appartiennent à la famille des Guise, Strozzi est cousin de la reine Catherine de Médicia Noua rel< encore dans la listes des évêqnes on archevêques des noms illustres comme ceux de Delbène, du Lude. Bfédicis, La Berchère, Choisenl, La

cauld. Castries, etc. etc. Ajoutons enfin que depuis le moyen âge jusqu'à la Révolution, l'évèché d'Albi a été un des plus riches de France. En 17 venait en troisième rang comme revenus.

2. Sainte-4 lécile étail déjà a ente époque un monument célébra Louii dans une lettre qu'il adresse au chapitre, déclare que la cathédrale <•-■ fondation royale. (\'<>ir aux documents la curieuse lettre qu'il écrit sujet.) Le fonds Doat de la Bibliothèque nation ■ une pièce non moins curieuse qui montre L'influence qu'avaient alors noune bulle par laquelle sixte IV dispense Louis d'Amboise de L'observation du vœu qu'il a fait de ne jamais résider a la Cour. A la [trière de Louis X 1. le pape le relève de ce vueu. (Fond- Doat, 111. t.

Après Jouffroy, ce sont les d'Amboise et les Robertet qui profitent de la Renaissance pour transformer la nef en une admirable tente d'or et d'azur, où l'on ne sait ce qu'il convient d'admirer le plus, de la délicatesse du pinceau ou de la richesse de l'ornementation.

Quelle douleur n'éprouve- 1- on pas lorsqu'après avoir parcouru ce splendide musée, comme l'appelait Chateaubriand, l'œil, fidèle interprète du cœur, cherche partout les noms des artistes qui ont ainsi prodigué les trésors de leur art! C'est à peine si dans quelque coin obscur un regard perspicace peut relever une ou deux inscriptions. Dans l'embrasure d'une croisée qui éclaire une chapelle latérale du chœur , on lit : Johannes Francisais Loneza, pictor itcUus, de Carpa , fecit anno 1513. Plus haut, dans une galerie, on lit également ces simples mots : Lucre:- la Cantora Bolognesa. Ce nom de femme, égaré et comme perdu dans l'immensité des galeries , semble retentir soudain à nos oreilles plus doux, plus suave que s'il sortait d'une lèvre inspirée ou d'un instrument magique. Pour si mystérieux qu'il soit, il en dit plus et mieux qu'un long poëme, et le peintre qui l'a écrit a immortalisé sa Lucrezia presque aussi sûrement que Pétrarque a immortalisé sa Laure. Il y a longtemps que l'amour, la poésie, l'art, intimement liés, conspirent contre la mort et l'oubli, et c'est par eux seulement, il faut en convenir, que nous avons quelque chance de vivre !

Quand l'immense voûte sera ainsi peinte, le ciseau des sculpteurs fouillera avec tant de finesse et de légèreté les parois du chœur et du jubé, que Richelieu, saisi d'admiration, voudra s'assurer un jour que toutes ces charmantes fantaisies sont réellement brodées sur la pierre. Puis, comme il faut qu'un tel monument s'annonce au-dehors par un portique en harmonie avec les richesses de l'intérieur, on construira

le baldaquin, un autre chef-d'œuvre de grâce et d'élégance. A partir de ce moment, la grande pensée qui a présidé à la construction de la cathédrale a reçu un complément que l'architecte lui-même n'aurait pas osé ambitionner. Bernard de Castanet a été dépassé ; il rêvait un monument qui redît à l'hérésie la force et la vitalité de la foi romaine; ses successeurs, continuant et complétant sa pensée , convient les artistes à en retracer la beauté et la grandeur. Après la Loi ancienne, voici la Loi nouvelle toute de grâce et d'amour. Les sujets traités par les peintres et les sculpteurs portent l'empreinte visible de cette .rénovation morale. Toutes ces figures de saints respirent une douceur, une sérénité ineffables. Les anges sourient dans leurs niches aériennes, les patriarches, les prophètes, les martyrs et les vierges semblent, dans l'extase de leurs prières, appeler sur la terre la rosée des bénédictions célestes. Au-dessus d'eux , l'esprit évoque la poétique image de la patronne du monument, de sainte Cécile, qui préside, la lyre à la main, ce concert admirable. Partout éclate la joie de la bonne nouvelle : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté! ■■

Et maintenant la Réforme peut venir ; elle trouvera dans notre cité une résistance invincible. Le pacte d'union entre l'église romaine et la cité albigeoise est trop visible, trop éloquent : la cathédrale se dresse

1. Nous pourrions citer ici les opinions qui <>m été émises par divers écrivains ou archéologues sur le monument que nous venons d'esquisser d'une manière si imparfaite. Toutes témoignent d'une véritable admiration. Chateaubriand n'a pas caché BOD émotion, et Mérimée lui-même, qui passe pour avoir été un des hommes les plus discrets de notre siècle, ne l'a point gardée pour lui. Pour nous, qui prisons la sincérité avant tout, nous recommandons l'opinion de M. Dumège, qui a laissé comme archéol une si grande réputation : « On entrepend, dit-il. de longs voyages pour aller voir l'Italie, bien diurne sans doute de l'amour des artistes; il faut pour l'honneur de la France, pour l'honneur des arts, entreprendre aussi un pèlerinage à Albi, pour voir, pour admirer son immense cathédrale. )>

LA COMMUNE ET LA CATHEDRALE. é\)

dans son imposante beauté comme pour repousser les prétentions des sectaires. Un peuple n'a pas, en effet, travaillé pendant plusieurs siècles à un tel monument sans y laisser le meilleur de son cœur et de son âme. Tant que Sainte-Cécile sera debout, il est probable que peu d'Albigeois consentiront à renier la foi des aïeux et à déchirer la plus belle page de leur histoire locale...

Nous nous sommes étendu volontiers sur la constitution de la commune et sur la fondation de la cathédrale, car elles marquent mieux que les œuvres écrites ne pourraient le faire, la direction et le courant des esprits pendant le quatorzième et le quinzième siècles. Après les joyeuses chansons des troubadours, interrompues par l'arrivée inopinée de Simon de Montfort, on constate un calme plat. C'est d'abord de la frayeur à laquelle succède un morne silence; puis, quand l'orage a passé, l'on voit toutes les villes du Midi, à l'exemple des abeilles chassées momentanément de leurs ruches, revenir de plus fort au travail, tachant de réparer les désastres de la guerre civile et de ressaisir les traditions un moment perdues ou altérées des libertés municipales. De ce travail sort la nouvelle commune albigeoise.

La cathédrale fut le résultat d'un travail différent, si l'on veut, mais parallèle au premier. L'hérésie activement poursuivie dans ses derniers refuges ne devait point survivre à l'administration de Bernard de Castanet. Quand le sol qu'elle avait profondément bouleversé fut complètement nivelé, l'évêque convoqua le peuple à la construction d'un monument qui fut comme la réfutation et la répudiation solennelle des anciennes erreurs. Ce grand œuvre, tout d'abord entrepris avec plus de résignation que de zèle, se termine dans l'ardeur d'une foi qui ne connaît plus d'obstacles ni de bornes. Chacune de ces phases est fortement accusée dans l'édifice.

Ainsi pendant deux siècles environ, tous les efforts de nos pères se portèrent vers ces deux objectifs. Nous ne pouvions dès lors nous empêcher de les signaler. D'ailleurs, la commune comme La cathédrale appartiennent entièrement à notre sujet, puisqu'elles sont au fond les preuves palpables d'une triple évolution religieuse, politique et artistique. L'albigéisme en tant que conception intellectuelle relève de l'histoire de la philosophie, la commune de l'histoire politique, la cathédrale tient des deux en relevant plus spécialement de l'histoire des arts. Longtemps, dans notre cité, l'esprit comme le cœur des habitants se nourrirent de ces deux idées, et vraiment, l'on ne peut pas dire que la commune et surtout la cathédrale fussent des occupations mesquines ou peu absorbantes. La première, réalisait les aspirations les plus pratiques de la vie sociale en fixant d'une manière durable les droits et les devoirs de chaque citoyen; la seconde, réalisait en partie les aspirations les plus nobles, les plus élevées de la nature humaine, en donnant un corps à la pensée religieuse. A toutes les époques de l'histoire, on peut constater le besoin qu'éprouvent les âmes de se rapprocher d'un consolateur suprême, et cette soif de L'immatériel, de l'infini, qu'on n'étanche que dans les sanctuaires, aux sources jaillissantes de la foi. Mais si ce spectacle est remarquable dans tous les temps, combien ne l'est-il pas davantage au treizième et au quatorzième siècles, alors que la guerre civile et l'invasion dévastent notre pays et que toute espérance humaine semble désormais illusoire? L'Église est devenue le seul refuge des âmes fortes qui ne veulent point céder aux tentations malsaines de la misère et du désespoir. Un célèbre écrivain de nos jours, qu'on ne taxera pas de spiritualiste, l'a reconnu expressément dans le passage suivant où il retrace les services rendus par le clergé : « Au pain « du corps ajoutez celui de L'âme, non moins noces-

« saire ; car avec les aliments il fallait encore donner « à l'homme la volonté de vivre, ou tout au moins la « résignation qui lui fait tolérer la vie, et le rêve tou- « chant ou poétique qui lui tient lieu du bonheur « absent. Jusqu'au milieu du treizième siècle, le clergé « s'est trouve presque seul à le fournir. Par ses « innombrables légendes de saints, par ses cathé- « drales et leur structure, par ses statues et leur « expression, par ses offices et leur sens encore trans- « parent, il a rendu sensible le royaume de Dieu, et « dressé le monde idéal au bout du monde réel, comme « un magnifique pavillon d'or au bout d'un enclos fan- « geux. C'est dans ce monde doux et divin que se « réfugie le cœur attristé, affamé de mansuétude et de

« tendresse Légende divine d'un prix inestimable

« sous le règne universel de la force brutale, quand « pour supporter la vie il fallait en imaginer une « autre et rendre la seconde aussi visible aux yeux de « l'âme que la première l'était aux yeux du corps '. » Cet extrême besoin de croire et d'espérer enfanta dans notre cité la cathédrale. C'est une création en tout digne du sentiment qui l'inspira. Qu'on veuille bien en garder le souvenir, et si, au cours de cet ouvrage, on ne rencontre aucun grand nom, aucune oeuvre d'esprit vraiment supérieure, qu'on n'oublie pas du moins que l'idée religieuse a produit Sainte-Cécile d'Albi, c'est-à-dire un véritable chef-d'oeuvre.

1. Henri Taine : Les Origines de la France contemporaine. — L'Ancien régime, p. 7.

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