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CHAPITRE IV

la poésie albigeoise au quatorzieme siecle, l'école communale.

Transformation de la poésie romane. — Les sept troubadours. — Raymond D'Alayrac; sa chanson. — Quel en est le sens? — Des légendes, des ballades et des prières dont les auteurs sont restés inconnus. — Ce que devient la prose romane. — Les registres consulaires et le chroniqueur. — Première mention des écoles communales. — Secours accordés aux enfants qui étudient. — Dévouement des consuls. — Règlement scolaire du quinzième siècle. — Résultats obtenus pendant cette première période.

Il ne nous reste du quatorzième siècle qu'un seul document relatif à l'histoire littéraire de notre ville; encore le devons-nous à une circonstance exceptionnelle qui mérite d'être relatée. On sait que la poésie romane avait été profondément atteinte par la croisade, et qu'elle aurait certainement péri alors, si elle avait été de celles qui meurent. En 1323, sept poètes toulousains, fidèles tenants de la muse proscrite ou délaissée, résolurent de la remettre en honneur. En conséquence, ils se réunirent en consistoire, pour discuter les lois et règlements d'une nouvelle poétique. Lorsque ces lois furent codifiées (leys d'amor), ils les promulguèrent dans tout le pays situé entre la Méditerannée et la Loire; puis, afin d'encourager ceux qui voudraient les suivre dans cette voie de réhabilitation, ils instituèrent ces concours qui, repris plus tard par Clémence-Isaure, sont devenus les Jeux-Floraux.

Le premier lauréat de ce concours fut le célèbre Arnaud Vidal; c'était un début de bon augure. L'année

suivante, c'est-à-dire en 1325, un prêtre albigeois, Raymond d'Alayrac, obtint la violette pour une canso curieuse à plus d'un titre, car indépendamment de sa valeur littéraire, elle fait en quelque sorte toucher du doigt les changements qui se sont opérés depuis la Croisade dans la manière des troubadours.

On a retenu le caractère licencieux des poésies romanes. Ce n'est pas que les déclarations brûlantes, ou autres fadaises semblables, qui ne sont après tout que la monnaie courante de la galanterie chez tous les peuples, constituent ce caractère licencieux dont nous parlons. Non ; il y a mieux, ou si on le veut, il y a pire que cela. Seul de nos troubadours albigeois, Albertaz Cailla, pourrait donner une idée de ce dont étaient capables ses confrères, quand ils parlaient la langue verte. Et cependant, il serait peut-être un des derniers si l'on donnait le prix au plus effronté. Villon, Brantôme, Rabelais, Restif de la Bretonne, auraient surtout fait bonne figure dans certaines sociétés de garnements de cette époque où le mot propre devenait d'une incomparable saleté, grâce à notre idiome méridional qui au besoin dépose ses richesses un peu partout.

Mais après la croisade il n'en fut pas ainsi. Les sept poètes du Consistoire étaient avant tout des sages qui n'auraient pas souffert une note fausse dans le concert qu'ils dirigeaient. Aussi, peut-on remarquer que les prix sont accordés à des pièces d'une morale pure et élevée. La Chanson d'amour alterne avec l'Hymne à la Vierge, et parfois on se demande ce qui les distingue, tant les sentiments qui sont exprimés dans l'une comme dans l'autre se ressemblent et concordent. Il est, par exemple, telle poésie amoureuse si chaste, si réservée, qu'on pourrait sans inconvénient la dédier à la Vierge. C'est assez dire que les nouveaux troubadours ont rompu avec les errements de l'ancienne école et qu'il

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n'y a de commun entre eux, qu'une certaine recherche dans le choix de l'expression ou de la pensée. Le rhythmte roman n'a pas changé; il est toujours essentiellement amoureux de la forme, de la couleur, de l'image ; ses vers comme les flots de la Garonne roulent des paillettes d'or éblouissantes et sonores. Il n'y a en plus qu'une délicatesse infinie, d'autres disent une mignardise maladive, fruits de l'expérience, ou de la décadence1, selon qu'on se rattache à l'une ou l'autre de ces deux théories.

Nulle part ces qualités ou ces défauts ne sont plus apparents que dans la chanson de Raymond d'Alayrac. On y perçoit surtout clairement les progrès accomplis depuis un siècle au point de vue moral, et l'on comprend mieux qu'un prêtre ait pu traiter un sujet d'ordinaire aussi délicat que l'amour. Il est vrai qu'on se demande parfois si l'amour dont parle notre poète, a quelques traits de ressemblance avec cette passion ardente et fiévreuse que connaissaient si bien ses devanciers. La flamme qui le tourmente n'a point de ces éclats tragiques auxquels d'autres nous ont habitué. On dirait plutôt d'une de ces flammes pures qui ne trouvent point leur aliment en ce monde. Car il ne faut pas s'y tromper, le Midi n'est pas exclusivement le pays légendaire des rires bruyants, des folles gaietés, du scepticisme moqueur. Il a aussi ses poètes mystiques plus nombreux peut-être qu'ailleurs. L'Italie offre saint François d'Assise2, l'Espagne sainte Thérèse, les deux mystiques par excellence. Le Dante lui-même, n'est à tout prendre qu'un de leurs prédécesseurs, ou si l'on aime mieux, un de leurs maîtres ; et il est plus d'une page de nos troubadours (d'Arnaud de Marvel! en particulier), empreintes d'une telle tristesse, qu'on se

1. Voyez Monuments de la littérature romaine. M. Noulet a, dans une remarquable préface, indiqué la raison de ces changements.

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