Voyez Les Poètes franciscains en Italie, par Ozanani
demande parfois si elles ne s'adressent pas au ciel plutôt qu'à la terre.
Peut-être nous trompons-nous, et les considérations qu'on vient de lire, ne s'appliquent-elles point à la chanson de Raymond d'Alayrac; nous la donnons en entier pour qu'on puisse mieux en juger :
« En amor ay mon refugi, Vas on, de cor tôt jorn fugi, Car soy pauzatz en engoysha :
Pueys, soy may près que no cugi ; Cays sarratz clins una boysa, E cug contrafar la moysha Que pren abstamens e vola. »
« Dans l'amour j'ai mon refuge; vers lui, de cœur, je m'enfuis toujours, lorsque je suis dans l'angoisse. Mais alors je me sens plus prisonnier que je ne le croyais tout d'abord, car, serré dans un étroit espace, je suis semblable au faucon qui, pris au piège, s'envole avec lui. »
« E quan m'a dedins s"escola Encenhat, cove que cola So que vol e dregz esserca :
E van en torn cum la mol a Ses partir de prop sa merca :
Per que cove que m coverca Vaa lies, trop may que no soli. »
« Lorsque j'ai étudié à son école, il faut que je pratique ce qu'il veut et ce qu'il recherche. Je tourne alors sur moi comme la meule, sans pouvoir me soustraire à sa direction. Puisqu'il en est ainsi, il faut bien que je m'adresse à lui plus souvent que je ne le voudrais. »
« E no n don Dieus be. si m doli De lies servir, ni se voli Autramcn moril ni viure; Car ab lies tam m'accosoli,
l'école communale. 87
Que de mais me te deliure :
Per qu'es drt gtz donx que la m Hure
E fort e ferm m'i encastre. »
« Malgré tout, que Dieu me prive de tout bien si je me plains de servir l'amour, ou si je veux autrement vivre et mourir; car avec lui je me console si bien et il me délivre de tant de mauxl Voilà pourquoi il est juste que je me donne à lui plus que jamais et que je m'identifie avec lui. »
« Sia m trancatz de malastre,
E deffeci' 1 cor me gaste
Si' eu veulh al res may conquerre,
E mos enamix que m taste
En loc perilhos, on erre,
E mortz ab coiel m'aterre
0 de gran colb de gazarma. »
« Que je sois donc accablé de malheurs et que la tristesse me dessèche le cœur, plustôt que d'avoir une autre ambition; mieux vaudrait que mon ennemi, m'atteignant dans un endroit périlleux, me mît le couteau sur la gorge ou me frappât d'un grand coup de son poignard. »
« Quar y eu die e jur per m' ama Tant fort me garinhs e m'arma De pretz, de joy e m'arrapa, Qu'el mon non es tant fort arma, Que m'ostes dejots sa capa i Mortz me prendra si m'escapa :
De tan fin cor m'i acclini. »
« Car je le dis et je le jure sur mon âme, l'amour me parle si fort et m'arme de tant de courage et de joie; il me tient si bien sous son étreinte, qu'il n'y a pas au monde de pouvoir qui puisse m'arracher de sous sa cape. Par contre, s'il m'abandonne, la mort me prendra, tant il est vrai que mon cœur est à lui. »
« Amors degun jom no fini De vos servir, ans m'ayzini Ades que plus vos servi.»ca.
E' 1 cors, e' 1 cor hi affini, Per que vostre vol cumplisca, E prec Dieu no m'abelisca L'una re que vos me perga. »
« Amour, je ne cesse de vous servir, bien plus, je m'épuise chaque jour à vous servir davantage. J'y emploie mon corps et mon cœur afin de mieux accomplir votre volonté, et je prie Dieu que je n'aie jamais rien de plus cher que vous.
TOBNADA
« Qui qui s' vuelba ni'arramisca.
Sol que mos cartels m'nbrisca E vas mi no s' torn reguerga. »
« Je ne crains plus rien pourvu que l'amour me procure un refuge et qu'il me fasse toujours bon accueil1. »
On conviendra que si cette poésie n'a pas le sens mystique que nous lui attribuons, elle présente tout au moins un caractère exceptionnel. Si c'est là de l'amour profane, il est bien mystérieux, et pour employer les expressions du poète, il se cache sous une cape bien sombre. Il est à remarquer qu'on ne parle pas ainsi lorsqu'on est amoureux, car il est bien difficile au plus habile de ne pas se trahir, ne serait-ce que dans un mot. Or, ici nous ne savons trouver ce moi révélateur; nous voyons bien une poésie pleine de tristesse, une aspiration ardente vers un objet aimé; mais quel cet objet et quelle est sa nature"? Dieu seul, d'à;