‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 21 sur 122 · Telle est, par exemple, celle de L'Uscribodo · texte numérisé non relu

Telle est, par exemple, celle de L'Uscribodo

« Lou viscomté se marido ~ Lou viscomté joli, N'espouso L'Ecribodo Flou d'aquesté pay.

« E l'espouso tant jouyno Que se pot pas vesti.

S'en ba sept ans en guèro Per la layssa grandi, etc. »

Toutes ces ballades ou légendes ont la grâce, la fraîcheur, comme aussi quelques-unes des incorrections des chants primitifs. Celle-ci, malgré sa

sujets religieux. Toutes, mais surtout les dernières, sont remarquables. On pourrait citer, par exemple, telles prières à l'usage du peuple d'une suavité étrange, d'une forme achevée , qui devraient être classées parmi les monuments les plus précieux de la littérature romane. Ce qui porte à croire qu'elles appartiennent au quatorzième siècle, c'est qu'elles ne sentent nullement le fagot, que l'on y chercherait vainement l'expression d'une doctrine hérétique, et que les mots, les images, les tournures de phrase y sont marqués d'un cachet d'archaïsme très-prononcé. Il y est souvent question des châteaux de l'âme (castels de Vâma), de la grâce toute-puissante (grassia poderosa). Habituellement, les comparaisons sont empruntées au vocabulaire de guerre ou de chasse ; dans les passages les plus élevés, on est tout à coup, suppris de trouver un appel à la force. Aimer Dieu ne suffît pas, on veut frapper ses ennemis d'estoc et de taille; de sorte que dans ces compositions, les sentiments les plus délicats alternent avec un sourd cliquetis d'armures pour faire définitivement place à une suprême invocation à la miséricorde divine. Comme on le voit, c'est bien la foi naïve mais un peu farouche du quatorzième siècle.

Toutes ces pièces auxquelles il convient d'ajouter les Noëls (nadalets), constituaient le patrimoine poétique du peuple. Déjà les Vaudois avaient condensé leurs doctrines en de longs poèmes qui leur servaient de prières; grâce à la concordance des rimes, les hommes les plus simples, les plus ignorants, pouvaient les apprendre et les graver facilement dans la mémoire '.

tournure un peu moderne, appartient par le fonds au genre héroïque du moyen âge. Le rythme n'a pas non plus changé, mais chaque ftge en a un peu altéré la forme, La version qu'on vient de lire est donc d'une hante antiquité. De même dee autres compositions, et notamment des pri dont il est question plus bas.

1. Voyez Raynouard : Poéiiet des Troubadour*. On peut y lire quelquesuns de ces poèmes.

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C'est probablement pour des raisons semblables que l'on composa celles dont nous venons de parler.

Pendant que la poésie se modifie et s'altère peu à peu, la prose, au contraire, fait d'immenses progrès. Non-seulement elle a succédé au latin dans les actes officiels, mais elle s'est pourvue de tout ce qui lui manquait : l'aisance, la grâce , la noblesse. Trop dédaignée du temps des troubadours , elle a définitivement conquis les bonnes grâces des lettrés1. Si on veut la suivre dans ses diverses évolutions, on n'a qu'à feuilleter dans les archives des grandes villes méridionales les pièces relatives au quatorzième siècle. A Albi, par exemple, l'extension de la commune a rendu nécessaire la tenue de certains registres où sont consignés les principaux faits de l'année, les dépenses et les entreprises des consuls. Tout d'abord, ce sont des phrases laconiques, de simples mentions ; puis, vers la fin du siècle, le style s'échauffe, s'anime, et peu à peu le plumitif disparaît pour faire place à un chroniqueur un peu timide encore, mais presque toujours intéressant. Au commencement du quinzième siècle la glace est tout à fait rompue ; le narrateur devient plus communicatif et en bien des endroits, la modeste chronique prend subitement les allures de la grande histoire, comme dans cette page si émue qui relate le siège d'Orléans, la mission de Jeanne d'Arc et la délivrance du sol français2.

C'est en parcourant ces registres qu'on trouve, pour la première fois, le compte de certaines dépenses faites

1. Voyez Monuments de la langue romane. Les Leys d'amor sont un magnifique traité de poétique en prose romane.

2. Nous aTons analysé cette belle page dans Alby pendant la guerre de Cent Ans. « Mémorial sia a totz presens et endevenidors d'una mirabilhoza « filla que nostre senhor Dieus Jehsus Christ monstret al noble prinsip e

« sobiran senhor lo Key de Fransa et era la dicha piuzela una pastorela

« ignossen que tostens avia gardadas las liovellas, etc. » (Archives

communales, série AA.)

pour l'instruction. Le livre Azémar, commencé vers 1360, mentionne les maîtres d'école (los raaestres de las escolas), et. depuis cette époque, la même mention reparaît à différentes reprises1. Nous nous trouvons donc en face d'un enseignement communal organisé. Ce fait, qui, au point de vue de l'histoire générale, n'a qu'une importance très-médiocre, en prend une d'exceptionnelle à nos yeux. Comme nous l'avons dit au début de cet ouvrage, notre intention a été bien moins d'étudier les œuvres des écrivains ou des poètes qui ont illustré notre cité, (le nombre en est assez restreint), que de rechercher, par un patient labeur, toutes traces d'enseignement ou de culture intellectuelle dans notre pays. On comprendra, par conséquent, que la question des écoles nous tient trop à cœur pour que nous ne lui consacrions pas ici une place à part. D'ailleurs, là aussi, nous trouverons de quoi nous instruire, le sujet nous réservant d'utiles et charmantes révélations.

Une école au moyen âge! Certes, on chercherait vainement un thème plus fécond en comparaisons <!<' toute sorte. Ceux qui, de nos jours, s'occupent d'enseignement, liront avec plaisir les règlements des écoles d'Albi aux quinzième et seizième siècles. Ils y trouveront des arguments péremptoires contre ceux qui croient que l'instruction était en médiocre estime avant la Révolution, et qu'elle n'a été appréciée que de notre temps.

A partir de la première moitié du quatorzième siècle, on commence à constater la place considérable que tiennent les écoles dans les comptes consulaires de chaque année. Veiller à la pureté de l'enseignement, assurer la continuation des cours, procurer aux enfants

1. Nous relevons dans Y Annuaire du drjmrtrnunt du 'Tarn (18f>8, p. 336), la note suivante qui repoitersil encore plus haut la fondation des

écoles communales : « 13oS. Vital BôHnt maître èx-art-s, dlr'ujc hs < d'Albi. »

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de la cité les maîtres les plus distingués, telles furent, en effet, les préoccupations les plus constantes de la communauté. Tous les sacrifices seront faits de bon cœur, aucun ne coûtera, pourvu que, chaque année, la jeunesse albigeoise reçoive les bienfaits de l'instruction. C'est que, plus les temps sont difficiles, et plus aussi la cité éprouve le besoin d'avoir des défenseurs et des soutiens. Que d'occasions d'appliquer les sages préceptes de l'école! que de souffrances et de revers! Voilà une cité abandonnée à ses propres forces, perdue dans le tourbillon des guerres civiles ou religieuses, n'ayant d'autres guides que les magistrats qu'elle a choisis. Quelle immense responsabilité , mais aussi quelle gloire pour eux, s'ils se montrent à la hauteur des circonstances, s'ils justifient la confiance de leurs concitoyens ! Or, rien ne fait les hommes, rien n'élève les âmes comme l'instruction.

Aux jours de calme, fort rares du reste, lorsque reviennent les scènes d'apparat, les fêtes, les réjouissances, les réceptions des rois et des grands, on est si heureux, si fier, d'entendre un enfant de la cité haranguer en langue romane ou en langue française, mais toujours avec éloquence, Louis XI ou Richelieu, l'archevêque ou le sénéchal, le gouverneur de la Province ou le légat du Pape! Or, ces phrases harmonieuses, ces pensées fines et délicates, ces citations heureuses, ces allusions piquantes, tout cela est habilement groupé et présenté; la forme en est originale et la saveur exquise. L'imagination aidant, on peut en faire un produit albigeois, tout comme la gimblette et le fougasset. Le consul qui débite cette harangue, est sorti avec éclat de l'école communale; il a été l'élève le plus distingué de Maîtres Querculanus, Montanus, Lapidarius ou autres régents de la noble cité albigeoise. Voilà ce qui flatta de tout temps nos pères, et l'on comprendra que, indépendamment de tout autre inté-

rêt, nous tenions à rappeler par quels moyens ils s'assurèrent cette joie et cet orgueil.

Tout d'abord, fixons un point certain. Quand la communauté fonda son école, l'évêque avait depuis longtemps la sienne1. Mais les enfants de la ville y étaient-ils admis sans distinction? Cette école n'étaitelle pas plutôt un séminaire où l'on ne recevait que les clercs qui se destinaient à la prêtrise ? Tout porte à le croire, car il est impossible d'admettre que la communauté se fût imposée de si grands sacrifices, si l'école de l'évêque n'avait été cléricale avant tout. Il est vrai que, plus tard, en 1563, sous l'épiscopat de Strozzi, cette école spéciale, dite de Sainte-Gemme ou Mage, se confondra avec celle des consuls; mais, jusque-là, elle aura eu une existence distincte qu'il importe de constater. Pour trouver des traces authentiques de l'école communale, il faut remonter au quatorzième siècle, c'est-à-dire pendant cette atroce guerre de Cent-Ans qui ruina notre pays et le mena à deux doigts de sa perte. On connaît le dévouement de nos pères pendant ce siècle d'épreuves et de foi; mais ce que l'on ne saurait trop dire, c'est que, pendant cette crise épouvantable qui emporta tant d'hommes, abattit tant de courages, nécessita tant d'efforts, nos consuls trouvèrent encore le temps de s'occuper des écoles, et que, ruinés, mourant de fatigue et de faim, passant les nuits et les jours aux remparts pour organiser la défense ou résister à l'assaut, ils songeaient à l'avenir, malgré les rigueurs du présent, et mettaient au nombre de leurs premiers devoirs, celui de veiller à l'instruction, qui, dans leur langage expressif, devait faire des hommes pour diriger la république .

En vérité, lorsqu'on lit nos archives et qu'on voit qu'à cette époque les pauvres gens mouraient de faim

1. Voyez plus loin le ch. VI, intitule : Leê Lettrée et le Chryè.

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dans les rues, et que la communauté, à bout de ressources, livrait en caution la statue vénérée de la Vierge de Fargues 1 , on se sent plein d'admiration pour ces hommes de fer qui préfèrent manquer du pain matériel plutôt que de priver leurs enfants du pain de l'intelligence, et qui consentent à se livrer corps et biens, plutôt que de livrer l'avenir, la joie, l'orgueil de la cité.

Les archives ne commencent à nommer les régents des écoles qu'à partir de 1404. Cette année-là, nous relevons les noms de Me Mathieu Mentieyra, bachelier ès-arts, et celui d'Arnaut de Lissas, licencié ès-lois, auquel on payait une pension de 45 sous. Seulement, les comptes de la communauté étaient si obérés, que l'on ne put se libérer vis-à-vis de Mentieyra qu'en 1406. Ce ne fut également qu'à cette époque qu'on remboursa à Me Jean Vinhial les avances qu'il avait faites à cette occasion. C'est dire le désarroi dans lequel se trouvaient les finances. En 1411, on loue à Guiraut du Caylar, notaire, l'hôtel de la Grave, pour y installer les écoles de grammaire, qui sont dirigées par Me P. Correja moyennant 20 livres par an. Çà et là, figurent des secours accordés à des jeunes gens qui vont étudier à Paris ou dans d'autres universités. En 1370, on donne 10 francs à un frère carme, puis au fils d'Abord de Candeil, qui se rendent à Paris dans le même but. En 1409, les consuls Mosquette et Prunet font le voyage de Toulouse pour assister aux honneurs de Me P. Massip, de l'ordre des Frères Mineurs, qui fut reçu maître en théologie. Après l'examen, on lui accorde une gratification de 20 livres tournois. En 1412, on trouve l'aumône faite pour Dieu de 3 livres à Jean de Malafayda, qui va terminer ses études à

1. Cette vierge, qui avait été donnée à l'église de Fargues par l'évoque Jean de Saya, était en argent et pesait 272 marcs. Elle joue un grand rôle dans l'histoire religieuse et communale de notre cité.

Paris, etc.1. Ces traditions de générosité seront toujours fidèlement observées, comme on aura souvent l'occasion de le constater dans la suite.

En 1416, Bernard Yssarnit accepte la régence des écoles aux conditions suivantes : pendant quatre ans, il dirigera les cours moyennant la somme annuelle de 16 sous et le logement ; il se réserve le droit de quitter la ville en cas de mortalité, ou bien si la vénérable Université de Toulouse le réclame. Nous le retrouvons encore régent en 1426, aux gages de 10 livres avec exemption de tailles; le 13 décembre de cette année, c'est-à-dire la veille des élections consulaires, il remet la clef des écoles aux consuls sortants2.

En 1430, c'est Arnaut des Roches, maître ès-arts et bachelier en médecine, qui lui succède. Cette année, la communauté se ruine en libéralités à l'égard de Pierre Amie, licencié en médecine, qui va soutenir à Montpellier les épreuves de la maîtrise. Deux consuls l'accompagnent pour lui faire honneur. On lui donne en partant dix moutons d'or, et, lorsqu'il revient, on lui en remet trente pour lui témoigner le plaisir qu'il a fait à la ville3.

En 1431, les résultats scolaires sont moins satisfaisants. Les bandes de Routiers et la peste épuisent successivement le trésor. Cependant, on paie la pension ordinaire aux régents; et comme, à l'expiration de leur engagement, ils veulent s'en retourner à cause de la mortalité et de la cherté des vivres, on augmente leurs appointements.

Pendant tout le quinzième siècle, ce sont toujours les mêmes préoccupations d'argent, les mêmes sacrifices. Le budget a beau accuser des déficits énormes,

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