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caractères au moyen âge, c'est qu'on les assouplissait de bonne heure à une discipline sévère au point de vue intellectuel et moral. Aujourd'hui que tout le monde est émancipé, jusqu'à l'écolier, on peut critiquer ce système dans son principe, mais il est difficile de le critiquer dans les résultats que la société d'autrefois en obtenait. Comment la France du moyen âge aurait-elle pu survivre à tant de secousses si les notions de devoir et de vertu n'avaient été profondément gravées dans les consciences, si, au lieu de nourrir les intelligences de pures et substantielles doctrines, on leur avait donné en pâture les utopies décevantes, les théories fantaisistes qui plaisent tant à notre génération blasée et sceptique?
Les consuls veillaient donc avec une sollicitude constante à la moralité de l'enseignement public : Et ne seront lus, porte le Règlement, aulcuns libres ou a "leurs réprouvez de mauleaise instruction ou doctrine, mais libres reçus et approuvés, lesquels au commencement des dictes scoles seront tentes baille/' aux dicts MM. les consuls par di;/).nl,ibrrl,n'//t.
Mais, pour si prudentes que fussent ces mesures, elles ne nuisaient en rien à l'étendue et à la solidité de l'enseignement. Le Règlement ne supprime aucune discussion, aucune controverse; il ne vise que les doctrines qui pervertissent et corrompent. Le programme des études est, au contraire, aussi complet que possible.
Signalons d'abord l'existence de plusieurs catégories parmi les écoliers. Il y a les irtphabétistes, l«is nn\t>>tinistes ou aultres qui n'apprennent que de lire tant seulement. Ceux-là, onl dos professeurs spéciaux en dehors de ceux déjà nommés. Viennent ensuite l«'s escolliers grammairiens ou aultres commençant les introductions et rudiments en grammaire ///-ei-fj/'r et latine. Los auditeurs en poésie ou art oratoire com-
posent la troisième catégorie, et les escolliers en théologie, dialectique ou philosophie naturelle, morale ou rationnelle, forment la dernière.
Comme on le voit, l'ordre est ici à peu près le même que dans le Règlement du quinzième siècle mentionné au précédent chapitre. En tout, cinq classes (celle de philosophie se dédouble), qui ont chacune un professeur particulier '. A ne considérer que cette simple gradation, il semble que des écoles ainsi organisées devaient avoir une grande importance. On y trouve, en effet, les éléments qui constituent l'enseignement primaire et secondaire d'aujourd'hui; il y a même certains cours énoncés dans ce programme qui ne sont professés que dans l'enseignement supérieur. Dans tous les cas, on y voit bien marqués les trois premiers degrés de l'enseignement au moyen âge, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique. C'est bien là ce qu'on appelait le trivium. Quant au quartriviicm, c'est-à-dire les quatre degrés supérieurs, qui étaient l'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie, il n'en est pas encore question, probablement parce que ces sciences, d'un ordre plus élevé, exigeaient des professeurs spéciaux qu'on ne devait guère rencontrer que dans les Universités.
Il n'en est pas moins vrai que pour ne viser que l'enseignement secondaire , le programme de 1543 embrasse une vaste étendue. On remarquera même que dans les classes supérieures, la philosophie est considérée dans son ensemble, qu'on l'étudié sous toutes ses faces. De plus, la théologie est abordée, et c'est en cela que le programme touche au domaine de l'enseignement supérieur. D'ailleurs, sans aller plus loin, la dialectique seule telle qu'on la comprenait alors, eût
1. Ces professeurs sont désignés dan- nos archives d'après leurs attributions : les uns sont dits grammairien», les autres portes, maîtres èë-art» ou értiens et philosophes.
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amplement suffi pour occuper maîtres et écoliers pendant des années. On sait, en effet, jusqu'à quel point les scolastiques poussaient l'amour de l'argumentation. C'étaient de vrais combats qui passionnaient autant que les tournois. L'histoire nous a transmis sur ces luttes d'école des détails curieux qui prouvent que cet amour de l'argumentation poussait souvent, il faut bien le reconnaître, à des exagérations vraiment puériles. C'est ainsi que d'après le principe que deux négations en latin valent une affirmation, les scolastiques jouaient sur des négations tellement compliquées, qu'il fallait se servir de pois et de fèves pour en constater le nombre, et décider si la proposition était négative ou affirmative.
Sans affirmer qu'il en fut de même dans les écoles d'Albi, il est permis de le penser, surtout en voyant la large part qui est faite dans le règlement aux disput citions des écoliers.
Reste à savoir comment on exécutait ce programme. C'est ce que nous vont apprendre quatre articles que nous empruntons toujours au règlement de 1543 :
Art. 8. — Item ledict maistre principal régent sera tenu toutz les jours et ordinairement de lisre auxdictes scholes en théologie ou sainte script ure, et en philosophie y le poète en art oratoire en poètes et art d'honeste humanité et le grammairien, les principes et rudiments gramrâaticaulx et autres libres de grammaire; esquels il sera tenu par lectures ordinaires, et deux foys le jour pour le moyngs, instruire les enfants grammairiens.
Art. 9. — Item, ledict maistre régent sera tenu lire au caresme et jusques à la Penthecouste la grammaire en grec; c'est les introductions de Clenard d>' Gaze ou d'aultre grammairien grec, en faisant une lecture chascun jour sans en prendre, pour raison de ce, plus gran salaire.
Art. 15. — Item, sera tenu deux fois Van ledict maistre régent, par ung de ses disciples tel qu'il voira, tenir conclusions publiques pour exerciter les scoliers aux disputations, en Vung des couvents dudict Albi; tel qu'il sera advisé par les susdicts Messieurs consuls d'Albi, et pareillement faire continuer disputations particulières aux susdites scoles despuys le commencement du caresme jusques à la Penthecouste, de quinze en quinze jours.
Art. 16. — Item, les grammairiens tiendront norme aux susdictes scoles pour apprendre leur latin et en icelluy se exerciter, et en oultre de quinze en quinze jours, après la Saint-Luc , leur bayller des êpistres en vulgaire, 'pour après par lesdicts grammairiens et aultres scoliers estre transduits en latin pour plus avant les exerciter à leur grammaire latine.
On calomnie si souvent le passé, que nous sommes bien aise de mettre sous les yeux de nos lecteurs ces preuves irrécusables du goût et de l'intelligence qu'apportaient nos pères dans les questions d'enseignement. Le règlement de 1543 constitue un programme d'études aussi sérieux que varié. Il suffirait d'y ajouter bien peu de chose pour le rendre égal ou même supérieur à la plupart de nos programmes scolaires. Sans doute, les sciences expérimentales ont pris, de nos jours, un développement inouï, et la Physique d'Aristote, qu'on enseignait dans les écoles du moyen âge, n'a d'autre valeur que d'avoir été écrite il y a plus de deux mille au s ; mais par contre , l'étude des auteurs latins et grecs était poussée beaucoup plus loin qu'aujourd'hui. Or, l'on sait bien quelque chose, lorsque l'on possède la pure substance des livres de l'antiquité, et pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire les écrivains du quinzième et du seizième siècle, Montaigne, en particulier. C'est assurément beaucoup que de traduire à livre ouvert Aristote et Plutarque, Cicéron et Quintillien, surtout
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si Ton tient pour juste le précepte : Nil nom sub sole, et s'il reste établi qu'il n'est guère de pensée si gracieuse, si sublime soit-elle, qui ne se trouve en totalité ou en partie dans les auteurs grecs et latins. A-t-on mieux dit que l'antiquité sur les plus graves problèmes qui aient jamais attiré l'attention des hommes? Au point de vue philosophique, en particulier, pouvonsnous bien revendiquer comme nôtres aucun des systèmes qui se produisent de nos jours? Ne sont-ils pas tous plus ou moins renouvelés des anciennes écoles, et ne dirait-on pas, à voir cette impuissance, que l'esprit humain, dans ses plus hautes spéculations, décrit un cercle au lieu d'avancer? Aussi, faut-il rabattre de nos prétentions à ce sujet, et doit-on convenir que pour les sciences les plus nobles, les plus élevées, nos pères nous valaient.
On a reproché aux hommes du moyen âge de trop penser d'après les modèles antiques, de manquer d'originalité. Ceux qui lisent les in-folio de cette époque restent effrayés de leur colossale érudition, mais se plaignent de n'y trouver aucune idée neuve. Ce ne sont toujours que citations ou réminiscences classiques. Il est vrai que ce grief est fondé, quoiqu'on puisse le mettre à la charge du temps, beaucoup plus qu'à celle des hommes. Au fond, que manquait-il à ces savauîs qui pâlissaient sur Aristote et Cicéron? Une seule chose : une langue originale1. A peine commençaitelle à se façonner dans les rudes mains de Montaigne, d'Henri Etienne, de Rabelais, de du Bellay et d'autres. V'anmoins, qu'on veuille se souvenir que si la langue française a pu passer depuis pour la plus claire, la plus philosophique de toutes, c'est assurément parce qu'elle a eu pour parrains des hommes comme ceux
1. « En nostre langage, je trouve assea d'estaffe, mais un peu traite de « façon... » (Montaigne, Essais, t. V. liv. III. ch. v.)
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que nous venons de citer, lesquels s'inspirant aux sources antiques, ne balbutiaient les premières phrases françaises qu'aidés des plus grands génies d'Athènes et de Rome.
Un article surtout frappe l'attention dans le règlement; c'est l'exercice oral ou conclusions 'publiques 'pour exer citer les scoliers aux dis put ai ions.
Deux fois par an , les consuls provoquaient ces joutes oratoires auxquelles les notables de la ville, les juristes, les prêtres, les religieux, les parents étaient priés d'assister. Et comme il fallait un vaste local pour contenir cet imposant auditoire, un couvent mettait sa salle capitulaire à la disposition de la communauté. C'est là qu'un écolier désigné d'avance par le régent devait répondre aux diverses questions qu'on lui posait ; ses réponses examinées et pesées avec soin , indiquaient aux consuls le degré et la force de l'enseignement.
Il y avait encore d'autres disputations tous les quinze jours, depuis le commencement du Carême jusqu'à la Pentecôte; mais celles-là se tenaient dans les écoles et sans apparat. Les écoliers des classes supérieures s'y disputaient les palmes de l'éloquence et de la poésie.
Nous signalons ce fait comme très-important, car il indique, ainsi que nous le disions plus haut, que la pédagogie du moyen âge avait en grande estime l'art de la parole. Or, le discours ne devait pas être chose facile à une époque où la vogue était aux arguments en Barroco, Baralypton, et où la forme ne devait jamais rien céder à la pensée. De plus, la plupart du temps, ces thèses étaient soutenues en latin, et ce n'était pas une mince difficulté que d'exposer un système hérissé d'arguments inextricables dans une langue qui n'était pas la langue maternelle. Toutefois, vers la fin du quinzième siècle, le français fut moins
dédaigné; il devint même, peu à peu, la langue des lettrés. Alors, on commença à négliger le roman ou patois, et, un peu plus tard, les écoliers, devenus consuls à leur tour, 'firent rédiger les actes de la communauté en français. Il va sans dire que le français qu'on parle à cette époque a une forte saveur latine. I »n s'aperçoit bientôt, en le lisant, que le manifeste des Ronsardisants répondait à un désir général, et qu'il dut trouver d'autant moins de résistance qu'il correspondait mieux aux sentiments de tous les lettrés. Aussi, peut-on dire que Joachim du Bellay prêchait à des convertis, au moins en ce qui concerne les Albigeois, lorsqu'il s'écriait : « Là donques, François, marchez courageusement vers ceste superbe cite romaine, et des serves despouilles d'elle (comme vous avez fait plus d'une fois) ornez vos temples et autels. Ne craignez plus ces oyes criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui, soubs ombre de bonne foy, vous surprennent tout nuds contants la rençon du Cajiitole; donnez en ceste Grèce menteresse et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallogrecs. Pillez-moi sans conscience les sacrez trésors de ce temple delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles ni ses flesches rebouchées. Vous souvienne de vosti-t' ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant les peuples après lui, pur leurs oreilles, avecques une chaîne attachée d sa langue*. » nu a pu voir dans le Règlement de 1543 que Les consuls albigeois no se gênaient pas pour faire de nombreux emprunts au latin. Los expressions tenir norme, s 'e.rerri 1er , Le mu » t de république employé dans Le sens de commune, bien d'autres encore qui reviennent à chaque instant dans Les titres de cette