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époque, nous font assister à un pillage anticipé des despouilles romaines '.
A ce point de vue donc, l'école d'Albi est en progrès. L'est-elle au point de vue de la discipline? L'article suivant laissera peut-être beaucoup d'incrédules, car il contient dans ses flancs tout un arsenal de dispositions draconiennes.
Item, les susdits escoliers seront tenus de se montrer obéissants à leur dict maître régent, et, au cas qu'ils se monstre ront proterves et rebelles, le dict maître régent en pourra faire plaincte aux dict s Messieurs les Consuls pour les en faire punir et
COURRIGER PAR JUSTICE.
Cet article contient toute la pensée de la communauté sur les écoles. Quand nous parlions de vigilance, c'est surveillance active, continue, que nous aurions dû dire. En effet, les consuls attachent un si grand prix à la discipline, qu'ils s'en constituent les suprêmes gardiens. Tout méfait, toute infraction au règlement, toute insubordination que l'autorité du maître aura été. impuissante à réprimer, seront soumis à leur appréciation, et il n'est pas d'écolier si rebelle soit-il, qui n'ait lieu de craindre les jugements de cette haute juridiction. Tel qui a affronté sans la moindre frayeur les réprimandes ou les coups de férule du magister, sent son courage défaillir lorsqu'il s'agit de comparaître devant les premiers magistrats de la cité. Ceux-ci ont prévu, dans leur sagesse, qu'il en serait ainsi, et voilà pourquoi ils n'ont pas dédaigné de descendre à tous ces petits détails de la vie scolaire.
1. Ce qui achève de montrer l'ardeur avec laquelle on copie les anciens, c'est la manie adoptée par les lettres de l'époque de latiniser leur nom patronymique. Presque tous nos récents albigeois, à commencer par Lapidarius, sont des Bavants en us; Qucrculanus(Duqucsnel), Thuilus (Teulié), Oampanos (Deschamps), Burgensis (Bourgeois), etc., etc. On connaît les gorges chaudes de Rabelais à ce sujet.
D'ailleurs, s'il est juste de reconnaître que la discipline présentait alors plus d'aspérités que celle de nos jours, il ne serait pas prudent d'affirmer que les écoliers fussent moins ardents, moins impétueux que ceux d'aujourd'hui. Tout, au contraire, les tempéraments précoces du moyen âge produisaient des révoltes soudaines qui poussaient l'enfant à des extrémités autrement redoutables que les bouderies bénignes de nos écoliers modernes. Le moyen âge avait le défaut de ses qualités; il avait une foi exagérée dans la force musculaire; s'il trouvait honorable d'être savant, il se vantait volontiers d'être robuste. Or, pour réduire ces révoltes, parfois terribles, ce n'était pas trop que de compter à la fois et sur la férule du régent et sur l'autorité des consuls. Il paraît même que l'argument violent était encore en honneur après le moyen âge, car Rabelais, qui voulait atteindre les abus de son temps, proteste contre les châtiments corporels infligés à l'enfance : Si ne désistez fouetter ces enfants, dit Pantagruel, je m'en retourne. Il va sans dire que les consuls d'Albi ne descendaient pas à ces détails, et qu'ils ne connaissaient que des rebellions que n'avait pu réduire la férule. Heureusement pour eux, ils n'étaient que des juges du second degré.
Telle est la discipline des écoles d'Albi. Qu'on ne se hâte pas trop cependant de crier à la tyrannie. Une des grandes bizarreries, ou plutôt une des grandes sagesses du moyen âge, consiste à placer une liberté qui semble excessive à côté d'une mesure coërcitive au premier chef. C'est ainsi que l'écolier fustigé n'est pas plutôt humilié qu'il est aussitôt relevé par les institutions, les privilèges, les immunités dont on l'entoure. On vient de le voir frappé de verges : on va le voir maintenant indépendant. En effet, à peine assis sur les bancs de l'école, le voilà appelé à veiller à intérêts, â les discuter, à les régler, dans une asso-
dation dont il est le membre né, et qui a pour but de maintenir les antiques prérogatives et traditions de l'école :
Art. 20 : Item, les confréries de Sainte-Katherine et Saint-Nicolas accoustumées aux dicts scoliers en la dicte cite sej*ont entretenues, en payant chascun huit deniers pour les dictes deux confréries tant seulement.
Le moyen âge est tout entier dans cette institution des confréries. Il est, avant tout, décentralisateur et soucieux des privilèges particuliers. Au fond, il n'a pas de préjugés; s'il pose avec force et autorité les questions de principe, il comprend que la liberté est nécessaire, et que, si l'esprit vivifie, la lettre tue* Aussi, faisant la part en toutes choses, il place le remède à côté du mal, l'antidote à côté du poison. Voilà pourquoi les écoliers se groupaient dans une association 'à un âge où, de nos jours, on leur nie toute espèce de compétence en quoi que ce soit.
Ces confréries scolaires n'existent plus en France. Notre indifférence est même si grande en matière d'histoire, que personne ne cherchera jamais à les faire revivre. Cependant, l'Angleterre et l'Allemagne les ont conservées, et nous ne sachons pas que ces deux nations, qui passent à bon droit pour être douées du sens pratique, aient songé à s'en débarrasser.
Puisque nous en sommes à parler des privilèges et immunités des écoliers d'Albi, nous pouvons bien dire un mot de leurs vacances. L'article 17 du Règlement fixe les diverses époques et la durée de ce qu'on appelait alors les vacations :
Les vacations aux dictes scoles annuellement seront comme ci-après : c'est de quinze jours au temps des vendanges, trois jours à la feste Sainte-Katherine, trois jours à la Saint-lSicolas et la veille de S' Thomas, Vapostre, jusques au lendemain après
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les Roy s, de la veille des Rameaux jusqv.es au lundi de Quasimodo, sans atUtrement les faire plus longues oa en préjudice des scoliers ; réservé les f estes solempnelles .
Il ne nous reste plus qu'à jeter un dernier coup d'œil sur l'intérieur des écoles, à dire quelques mots de la vie matérielle qu'y menaient maîtres et disciples. Les enfants d'Albi n'étaient point seuls à recevoir l'enseignement de nos écoles. Il en venait de tous les points du diocèse et même des diocèses voisins. Ceux-là étaient soumis à un régime particulier. Ainsi, un article enjoint aux écoliers étrangers de <l<Vlarer leur domicile, les noms, prénoms et surnoms de leurs parents. Les habitants qui les hébergent sont astreints aux mêmes formalités. Il est vrai que les écoliers qui ne veulent point loger à l'hôtel du Lion d'Or ou des Trois Rois, ou chez les bourgeois du voisinage, ont un moyen plus simple d'éviter toute espèce d'ennuis, c'est de loger à l'école. Les régents sont généralement des gens économes, rangés ; le plus souvent même, ils ont assez de linge. Ils peuvent dont recevoir chez eux un certain nombre d'écoliers1. Ce dernier détail achève de donner à nos maîtres d'école du moyen âge une physionomie particulière qui tient à la fois du pédagogue et de l'hôtelier.
On sait qu'ils remplissaient la première de ces deux fonctions avec honneur, nous ne voulons pas rechercher comment ils remplissaient la seconde. Sans doute, il devait arriver souvent qu'une trop chaleureuse
1. Un détail curieux sar l'intérieur de ri de la communauté mentionnent l'achat d'une farinière (jnaict) et d'un grand chaudron pour le service de M' Vaissdère. principal régent du collège (série CC. 272). Plus tard, nous voyonj qu'il fat remis à M' André let, également principal, liait draps de li: ; prime du
pays; quatre de toile grossière, quatre nappes de douze palme* viettes, toile prime, et douze Benriettes de t..ii.' grossière. (Ibid., 2
argumentation apportait un certain retard dans le service, peut-être même quelques modifications dans la qualité ou la quantité des plats; mais à quoi bon augmenter les griefs que de tout temps les écoliers se sont crus en droit de formuler contre leurs maîtres. Il est agréable au contraire de penser que les régents albigeois faisaient en tout preuve de logique, et qu'ils n'oubliaient pas que l'homme est composé d'un corps et d'une âme.
Du reste, les écoliers d'alors ne pouvaient avoir de grandes prétentions. Ils étaient pauvres pour la plupart et devaient s'industrier pour rendre leur vie plus commode et leurs études plus fructueuses. Plus d'un passait ses heures de loisir ou ses jours de vacance à grosso ver les actes d'un notaire, à copier les conclusions d'un avocat, à mettre au net les sermons d'un chanoine. Certains se faisaient relieurs, et on peut constater plusieurs fois dans nos archives qu'un élève de l'école d'Albi a relié les registres de la communauté.
Ce sont là des détails qui appartiennent à la vie pratique et que nous nous voyons dans la nécessité d'écourter. Nous le regrettons, cependant, car ils ne manquent pas d'un certain charme pittoresque. Certes, les écoliers d'alors, n'étaient point habitués aux installations luxueuses de nos lycées ou de nos collèges. La plupart d'entre eux vivaient de privations et avaient beaucoup de peine à terminer leurs études malgré leur esprit d'ordre et leur amour du travail. Qu'on se rappelle Sixte-Quint, simple écolier, allant écrire le soir sous le porche d'une église pour profiter de la lueur vacillante d'une lampe. Évidemment, tous n'en étaient pas là, mais tous, sans exception, auraient envié les douceurs et les facilités de nos régimes pédagogiques où rien ne ressemble ni de près, ni de loin, à l'austère discipline et au douloureux labeur des écoliers du moyen âge.
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Telle était l'école communale d'Albi depuis sa fondation jusqu'en 1563, époque où elle fusionna avec l'école de Sainte-Gemme appartenant à l'évê'que. Son œuvre pour être effacée par le temps n'en a pas moins été considérable. Peut-être arrivera-t-il que ceux qui mesurent tout au résultat, se demanderont quels sont les hommes célèbres qui en sont sortis, ce que ces mêmes hommes ont fait de grand, d'utile, pour leur patrie ou tout au moins pour leur pays natal?
L'époque dont nous cherchons à retracer la vie intellectuelle est déjà bien loin de nous, et les documents qui pourraient éclairer sur ce point font complètement défaut. C'est à peine s'il est permis de supposer que certains de nos compatriotes qui se sont faits un nom dans les lettres, les sciences, la magistrature, avaient commencé leurs études dans ces écoles, et que, Azémar le Négré, Albertaz Cailla, Guilhem Hue, Hugues de Lescure, tous ces galants troubadours dont nous avons esquissé ailleurs l'aimable physionomie, y avaient murmuré leurs premières chansons d'amour. Il est un nom cependant qui mérite d'être relevé, et qui, quoique fort oublié de nos jours, n'en a pas moins brillé parmi les plus glorieux du seizième siècle.
Pierre Gilles, en latin Gi/llius, naquit à Albi en 1490. Au dire de ses biographes, il s'adonna de bonne heure à l'étude du grec et du latin, en même temps qu'à celle des géographes et naturalistes de l'antiquité et plus particulièrement d'Aristote, d'Elien et de Pline. On remarquera tout d'abord que Gilles a été élevé à Albi, par conséquent à notre école communale, et que c'est là qu'il a puisé cet ardent amour dos géographes et de l'antiquité. Une fois ses études achevées, notre compatriote comme tous les hommes supérieurs do son temps, alla quérir fortune. Désireux de Taire lui-même les observations signalées par l<is maîtres, il visita les bords de la Méditerranée et de l'Adriatique, s'oc-
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cupant plus spécialement d'étudier la nature et les habitudes des poissons. C'était là un voyage long et pénible, mais la science est une merveilleuse sirène pour ceux qui se laissent aller à son amour. Gilles, soutenu par cet amour oublia peines et fatigues; après avoir séjourné quelque temps à Venise où il fut amicalement reçu par Baïf, un des chefs de la Pléiade Ronsardisante , qui était notre ambassadeur dans cette ville, il revint en France avec un ample bagage de notes et d'observations. Son ami et illustre protecteur, le cardinal d'Armagnac, qui faisait peutêtre ses études au collège de Sainte-Gemme, pendant que lui, Gilles, les faisait à l'école communale, lui offrit une hospitalité princière et le poussa vivement à consigner dans un ouvrage le résultat de ses observations. C'est alors que Gilles fît paraître son livre : De ci et natura animalium. Peu de temps après, François Ier l'envoya dans le Levant en mission scientifique. Ce voyage qui fut plein de péripéties, nous montre notre compatriote sous un aspect original et vraiment inattendu. Au cours de ses excursions, il se trouve un jour sans ressources dans un pays de mécréants. Que fait-il? Il s'enrôle pour vivre dans les troupes de Soliman. Il écrit en même temps à ses nombreux amis de France qui durent bien rire en apprenant cette métamorphose d'un savant chrétien devenu par la force des choses le défenseur du Coran. Gilles reçut enfin l'argent qu'il avait demandé, racheta son congé et regagna la France. Mais toutes ces épreuves jointes aux excès de travail avaient affaibli sa santé. Il rejoignit son ami le cardinal d'Armagnac, alors ambassadeur à Rome et c'est là qu'il mourut en 1555, à l'âge de soixante-cinq ans. On a de lui plusieurs ouvrages qui eurent de son temps une immense vogue : De Bosphoro Tliraccio, Lyon 1561; De Topographia Constantinopoleos et de illius antiquitatibus; Elephanti
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descriptio, missa ad R. cardinalem Armaigncbcum,
Lyon, 15(32. Mais son principal ouvrage est la traduction de Y Histoire des animaux d'Elien, Lyon, 1533'. Cette énumération serait incomplète si nous ne citions encore sa Traduction du Commentaire de Théodoret, ëvêque de Cyr, sur les douze petits prophètes (1533 . Cet ouvrage, dédié à Georges d'Armagnac, alors évoque de Rodez, contient une préface très-intéressante. On y lit en particulier que la traduction de Théodoret a été faite pour le chapitre de Rodez.
Rabelais, qui se moquait de tout le monde, et en particulier des savants de son temps, n'a pas oublié notre compatriote. Pantagruel, son héros, qui a le don de tout faire et de tout voir, sonde les abîmes de la mer. Il y aperçoit Aristote examinant les poissons, une lanterne à la main « et suivi de cinq cents autres gens aussi de loisir. » Pantagruel ajoute : « Entre iceux, j'y avi Pierre Gilles, lequel tenait un urinai en main, considérant en profonde contemplation l'urine de ces "X poissons^. »
Ce qui amuse le plus dans cet amusant passage, c'est que l'épicurien qui L'a écrit, ne se doutait pas qu'il contribuait à immortaliser le nom de Pierre Gilles, et que d'autres se plairaient à voir dans ces lignes iro-
1. Ce ne sont pas les seules œuvre- de notre compatriote. On]
■ ■ OraHanes dua-. adressées à Charles Quint pour lui conseillei François V r en 111 erté; d'aï I re au roi (VA
pour l'engager à renoncer au titre de roi de France, Lu ingrate pour Pierre Gilles, Conrad Gesner passe pour on des fondateurs de la science Ecologique, parce qu'il a traduit les d'Élien. Cette réputation esl juste, mais il convient aussi de faire la part de chacun. L'Histoire de* animaux d'Élien avait été déjà traduite par Gilles, < iesner reconnaît lui-même dans la préface qu'il n'a apporté que de lég modifications à la version de notre compatriote; c'est donc à lui que l'honneur d"it fii revenir. Cependant, Gesner continuera à Être loué de sa traduction com] euvree d'Blien, et Pierre Gilles à être oublié,
de rappeler l'éternel « nie vo§ n>>n vobi*. »>