‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 38 sur 122 · Lyon. 1593, et Paris · texte numérisé non relu

Lyon. 1593, et Paris

times dans les villes, les seconds menaçaient de ruiner le pays qui tirait sa principale ressource de la culture du figuier. La panique et la désolation étaient si grandes que le nouvel évêque comprit qu'il devait intervenir pour donner des consolations d'abord, et pour tâcher de conjurer le mal ensuite. Appelant donc à son aide tous ses souvenirs , toutes les notes qu'il avait recueillies au cours de ses études, Leblanc se proposa de faire un historique succinct de tous les fléaux de même nature qui avaient désolé l'humanité , en indiquant les moyens employés dans tous les siècles pour les combattre. C'était assurément une entreprise hardie que de traiter un pareil sujet, et qui eût fait peut-être reculer tout autre que le jeune évêque de Vence. Mais les travaux toujours si pénibles de l'érudition ne l'épouvantaient nullement, et le succès de son livre lui prouva qu'il ne s'était point abusé sur ses forces.

Dès les premières pages on est quelque peu ébahi par le récit des ravages exercés dans tous les temps et ous les pays par les rongeurs ou les carnassiers de toute sorte. Tous ces monstres, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, sont passés en revue avec un brio toujours croissant d'érudition originale et pittoresque. Jamais on ne se serait douté que la terre eût été affligée par tant de myriades de sauterelles, de frelons, de lièvres, de lapins, de passereaux, de perdrix, de souris, de serpents et de lions. Et cependant il faut se rendre, car Leblanc cite aussitôt à la marge les auteurs dans lesquels il a puisé les faits qu'il raconta.

Il va sans dire que les loups ont une place à part dans cette galerie zoologique ; et certes, ce n'est pas la moins intéressante. Que de pays nous traversons pour suivre ces fauves dans leurs pérégrinations à travers le monde! Que de moyens ingénieux pour les mettre en faite, les tenir en échec ou les détruire! Pline, Strabon, Pausanias, Denys d'Halicarnasse (nous

en passons prudemment), tous les historiens, naturalistes, géographes de l'antiquité ou du moyen âge, viennent témoigner dans ce curieux procès intenté aux bêtes malfaisantes. Leblanc étudie ensuite les vermisseaux et en profite pour faire une dissertation sur la douceur de la figue. Pour donner une idée de cet ouvrage, nous allons reproduire le passage suivant qui, mieux que toute analyse, fait comprendre le genre et le style de l'auteur.

« Pline a dit que les figues sont nutritives et propres à fortifier la personne. Aussi les lutteurs se nourrissaient anciennement de figues ; mais Pythagoras maître juré entre les lutteurs fut le premier qui les accoutuma à la chair... Et aucuns ont écrit que la figue a été la première et plus ancienne viande des Athéniens, de laquelle ils vivaient au commencement comme les Arcades du gland : et à cette occasion, ils l'ont appelée irpsTspbc, qui est à dire principauté, comme étant leur première et principale viande. Ht non sans cause, un ancien poëte grec (Hipponax), a préféré la figue à l'or pour l'entretien et la nourriture de la famille. Voire encore les Grecs l'ont appelée sacrée, non-seulement à cause du lieu où elle naquit premièrement,, mais à cause qu'elle était la marque et le symbole de la vie pure, tranquille et douce; voilà pourquoi ils ont appelés zO. fjxik les maîtres de la vie pure et paisible... Le figuier a reconnu lui-môme la douceur de son fruit en la parole de Jonathan que nous avons en la Sainte Ecriture, lorsque les arbres se voulaient constituer un roi qui leur commandât, et qu'ils prièrent le figuier de venir et d'accepter le royaume sur eux, auxquels il répondit : « Puis-je délaisser ma douceur?... » Ce fruit était eu tel prix à Athènes, que Les Athéniens tirent une loi contre ceux qui le dérobaient, par laquelle ils étaient punissables de mort

« comme le racontent Athenœus et Fcestus; et les « accusateurs de tels larrons furent appelés syco- « pliantes, lequel mot a été depuis communiqué aux « calomniateurs. »

Près de deux cents ans après l'apparition des fléaux qui inspirèrent à Guillaume Leblanc l'idée d'écrire ce livre, un loup fameux, connu dans l'histoire, sous le nom de Bête du Gëvaudan, épouvantait la France. A cette occasion, Mercier de Saint-Léger fit paraître dans les Mémoires de Trévoux une étude sur les Discours à mes diocésains. « Ce titre, disait-il, ne paraît « présenter rien de fort intéressant, mais bien différent « de la plupart de ceux qu'on publie aujourd'hui, l'ou- « vrage renferme plus de choses qu'il n'en promet. » La conclusion de cette étude est à retenir, car elle signale mieux que nous ne saurions le faire, les qualités comme les défauts de ce livre qui est malheureusement écrit comme tous ceux d'alors, dans un goût qui n'est plus celui de notre temps : « Ce que j'en ai « dit est plus que suffisant pour faire apprécier, et « pour forcer les critiques les plus difficiles à convenir « que si M. Leblanc ne fut guère éclairé du flambeau « de la critique, au moins était-il fort érudit, et sa- « irait-il bien tirer parti de son érudition dont on peut « encore profiter '. »

Nous ne nous étendons pas davantage sur l'œuvre littéraire de Guillaume Leblanc. Sans doute, il resterait encore beaucoup à dire à son sujet2, mais ce que

1. Mémoires pour servir à V histoire de Franee de Trévoux , novembre

2. Discours des parricide*. C"e?t le titre d*un ouvrage que fit paraître en 160'ï un autre neveu de l'évêque de Vence. (Lyon, in-8°.) L'auteur y fait une étude très-approfondie des diverses législations chrétiennes et païennes sur le parricide, le fratricide, l'uxoricide, etc. Il examine ensuite au point de vue théologique certains cas particuliers dont la solution est très-délicate. Le principal caractère de cet ouvrage est également une érudition étonnante.

l'on vient de lire suffît pour attirer l'attention sur cette physionomie complexe, une des plus marquantes du seizième siècle, et qui mérite certainement d'être mise en relief dans une étude spéciale.

Les biographies que nous venons d'esquisser nous ont fait perdre de vue l'école de Sainte-Gemme. Mais écrire la vie des prélats célèbres qui en sont sortis, n'était-ce pas retracer, mieux que d'après des documents froids et incolores, l'histoire de cet établissement qui ne survécut pas, d'ailleurs, à la gloire de ses écoliers les plus distingués?

Les malheurs des temps, les préoccupations des évêques d'Albi devenus à la fin du seizième siècle gouverneurs militaires de notre pays, expliquent très-bien l'acte de cession que le cardinal Strozzi négocia en 1563 avec la ville. Certains pourront s'étonner qu'un évêque ait ainsi consenti à se priver d'un collège où il recrutait les prêtres de son diocèse. Mais on peut dire à sa décharge que l'esprit à cette époque n'était précisément pas à la scolastique. Les huguenots et les catholiques étaient en présence; les discussions thé* (logiques se vidaient sur les champs de bataille au lieu de se vider dans les écoles, et l'on comprendra mieux par la suite qu'un prélat bouillant et belliqueux comme Strozzi ait préféré enrôler des hommes d'armes donnant de grands coups d'épée, que de timides et pacifiques clercs se battant à coup de mineures ou de majeures et ne connaissant d'autre arsenal que la Somme <!«' saint Thomas ou la Logique d'Aristote.

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