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CHAPITRE VII

L'Imprimerie et la Réforme ; leur influence sur les écoles. — Les librairea ; les chroniqueurs communaux. — L'abbé de Mouret, secrétaire du cardinal Strozzi. — Bdit d'Orléans; procès avec le chapitre. — La guerre civile ; charges de la communauté ; lettre des consuls à l'évêque Julien de Médicis ; état des esprits dans la ville d'Albi. — Prédications du P. Edmond Auger. — L'évêque Alphonse Delbène Ier; ses opinions; ses écrits. — La Ligue le tient éloigné du siège épiscopal. — Décadence des écoles. — Marian Langlois, régent. — Programmes d'études pour l'année 1G07. — Négociations avec les Jésuites. — Antoine Rossignol. — Fin de l'enseignement communal. — Les testaments consulaires.

Lorsque l'école communale d'Albi fusionna, en 1563, avec l'école de Sainte-Gemme, deux immenses révolutions s'étaient opérées : la découverte de l'imprimerie et la Réforme religieuse.

De ces deux révolutions dont le Nord fut le foyer, la ville d'Albi comprit l'une sans trop en profiter et souffrit l'autre sans trop la comprendre ; mais elle garda de toutes deux des traces si profondes qu'il nous est impossible de ne pas nous y arrêter. Nous allons donc étudier l'influence qu'elles exercèrent sur l'enseignement de nos écoles.

Oh sait avec quelles difficultés les maîtres et les écoliers du moyen âge se procuraient les auteurs nécessaires à leurs études. Il arrivait très-souvent qu'une école n'avait qu'un seul exemplaire qui servait à la dictée commune sur laquelle se faisaient les explications

et autres exercices. De là un surcroît de travail et une perte de temps considérables. Mais on s'estimait trèsheureux de pouvoir connaître les classiques même à ces conditions. Les écoliers les plus favorisés étaient ceux qui, leurs études terminées, étaient autorisés à copier leur livre de prédilection. Les aspirants poètes emportaient une copie des œuvres de Virgile et d'Horace ; ceux qui se destinaient au barreau ou à la magistrature, les plaidoyers de Cicéron; chacun sollicitait l'honneur de conserver, autant comme un souvenir d'école que comme un enseignement dans la vie, un de ces écrits échappés presque par miracle à l'ignorance, au pillage ou aux incendies des siècles barbares.

C'est dans les cloîtres qu'il fallut aller chercher les épaves de l'esprit humain. De là sortirent, en effet, lorsque des jours meilleurs furent venus, les doctes ouvrages et les sublimes leçons légués par l'antiquité grecque et latine. Toutes ces richesses avaient été entassées dans les abbayes comme dans autant d'arches saintes, qui portaient à travers les déluges d'ignorance des sièles barbares l'immortel aliment de l'esprit humain.

La ville d'Albi, pour les raisons que l'on connaît déjà, fut de bonne heure soumise à l'influence cléricale, c'est-à-dire à la plus bienfaisante pour les lettres. Les religieux de l'abbaye de Saint-Salvi, comme ceux des autres couvents qui s'établirent plus tard chez nous, n'avaient aucune raison particulière de se soustraire aux travaux de copistes recommandés et môme obligatoires partout ailleurs au moyen âge. Tantôt, c'est le prêtre Perpétue qui transcrit une collection de canons, tantôt un autre qui copie des sujets historiques et scientifiques; puis, c'est Bernard de Castanet qui fait exécuter à Albi un magnifique missel avec miniatures. On pourrait multiplier les preuves; mais celles-là suf-

lisent pour établir que depuis les temps mérovingiens au moins , il y a eu dans notre cité des copistes trèsversés dans l'art de la calligraphie et de l'enluminure.

Il est donc probable que dès le principe les manuscrits à l'usage des écoles sortirent de nos couvents. Toutefois, il est bon de remarquer que ces travaux, si simples en apparence, étaient payés fort cher et qu'il fallait même solliciter longtemps avant de pouvoir les obtenir.

Les manuscrits exempts de fautes et réputés classiques étaient, en effet, fort rares et presque inaccessibles aux bourses modestes. D'ailleurs, on vient de le voir, un seul suffisait à la rigueur, parce que les écoliers étaient habitués de bonne heure à lire les leçons et à suivre les cours sur les copies que les maîtres dictaient à l'avance1. De cette nécessité même dans laquelle on se trouvait alors de transcrire les œuvres des anciens, naquit une foule d'industries dont on retrouve la trace jusque dans les comptes de la communauté albigeoise. C'est ainsi que dans un des chapitres précédents, on a pu constater que les registres de nos archives avaient été plusieurs fois reliés par des écoliers.

La découverte de l'imprimerie ruina ces petites industries en même temps qu'elle épargna aux maîtres et aux disciples un temps précieux. Les manuscrits tombèrent bientôt en défaveur ; au seizième siècle, les livres imprimés, sans abonder encore dans notre pays, étaient assez répandus. Ce fut naturellement le point de départ d'une nouvelle ère pour l'enseignement. Les programmes scolaires furent considérablement augmentés par suite de l'adjonction de certaines sciences comme l'histoire naturelle, les mathématiques, la

1. Les maîtres avaient toujours un certain nombre de livres. Une foie les consuls accordent une indemnité à un régent qui, admis au concours, demandait à aller les prendre.

géographie, que l'on ignorait ou que l'on connaissait imparfaitement dans les petites écoles. La langue grecque, qui faisait les délices de quelques érudits, fut étudiée un peu partout. Déjà, on l'a vue figurer dans le programme de 1543, et on sait notamment que Pierre Gilles en avait fait sa langue de prédilection.

Un fait qui a bien son importance, c'est l'arrivée des premiers libraires dans notre ville. Le cadastre de 1525 porte le nom de Philippe Donnadieu, libraire .au Puech-Amadenc, quartier des écoles. A la même époque, Fardelet, libraire d'Aurillac, avait une succursale à Albi. En 1535, il est question à diverses reprises dans les actes de la communauté d'un certain Ricart, libraire. Quelques années après, c'est lui qui relie les registres consulaires avec un art parfait, comme il est facile de s'en convaincre par les cartons qui portent ses initiales au milieu d'arabesques délicatement dessinées. Un peu plus tard, Pierre de Samoz et Pierrot de Saint-Amour exercent la même profession. Sans croire qu'aucun d'eux ait fait fortune dans notre petite cité, il est permis de penser qu'ils n'y mouraient pas de faim. Le temps est, en effet, aux études fiévreuses, surtout aux études théologique<. Avant d'en venir aux mains, catholiques et huguenots semblent vouloir aiguiser leurs arguments, sauf à aiguiser ensuite leurs épées. Les livres de la nouvelle religion réformée sont activement répandus dans tout le pays, en attendant que les évangélistes viennent les commenter et les expliquer. La révolte n'est encore que dans les esprits; elle sera bientôt dans la rue1.

1. « Tous les marchands et bourgeois étant parents et alliés qui faisoient « état de safran, pastel et autres marchandises, et qui à cette oc»;. « alloient en Flandres demeurer en plusieurs villes, même en Anvers, au « retour apportoient de là quantité de livres hérétiques étant peints et « surdorés, comme de Bibles, vieux et nouveau Testament, pseaumes de

S'il faut en croire nos annales communales, c'est surtout en 1560 que les huguenots devinrent entreprenants. Le bon chroniqueur le constate avec regret. Comme un de ses prédécesseurs, il estime que les événements sont assez graves, assez solennels pour être racontés dans la langue des dieux :

« Jamais n'y eut si grande occasion D'enregistrer les cas ou faictz nouveaux... Comme à présent, de la sédition Despuys deux ans qu'on faict les hugonneaux, Nous avons veu grande guerre civile !... »

Un peu plus loin il s'échauffe â la vue des progrès de la sédition :

« Ce grand malheur venu soudainement Comme un torrent par tous pais de France, Partout passant n'a laissé seulement Un vilaigeot ou n'ayt dressé sa lance... »

Cette chronique est curieuse à consulter à plus d'un titre. On y constate en maints endroits la touche d'un esprit fin et cultivé, connaissant à fond les hommes et les choses du temps, parlant avec facilité la langue poétique. On se demande même si elle n'émane pas d'un des deux secrétaires du cardinal Strozzi, de Mouret en particulier, dont Fauteur anonyme déjà cité nous a laissé un portrait si séduisant : « Le cardinal avoit deux « pages, surtout d'heureuse mémoire M. de Mouret, « alors jeune homme qui signait pour luy tous actes, « car le Sr cardinal avoit les doigts de la main droite

« Marot et de Bèze, livres de prières, chansons spirituelles et autres tels « livres, tous sentant le fagot... A la vérité, on auroit veu noircir cette « pauvre Ville Blanche, si Dieu n'en eût eu pitié... » (Relation des troubles et guerres civiles advenues dans le diocèze d'Alby, de 15G1 à 1(387. — Revue du département du Tarn, 1878.)

accrochés qu'à peine pouvoit-il signer. M. de Fabry estoit son secrétaire français; et ledit Sr de Mou-

ret écrivoit fort bien en toute façon de lettre

financière et italienne et avoit en luy de belles qualités : il jouoit bien du luth et de l'espinette, bon musicien , avoit belle voix, alloit bien à cheval et m'a eu dit luy-même, avant qu'il mourust, avoir fait deux mille postes. Il avoit fort bel bel esprit fort ingénieux et bon poète françois, homme doux et paisible. Monseigneur le comte d'Aubijoux le voulut pour maître de ses enfants, luy donnant cent écus de gages par an, car il estoit bien instruit es lettres latines et aux histoires sacrées etprophanes; estant la, il fut fait prêtre et doyen de Burlat, de là, grand prévôt de Saint-Salvy, et après, grand archidiacre de Sainte- Cécile et protonotaire du Saint-Siège. Allant en 1600 au grand jubilé de Rome, il en revint avec M. de Bonsy, qui estoit grand aumosnier de la Reyne, et M. de Mouret, aumosnier pour quartier, tellement qu'ils revinrent d'Italie accompagnant ladite Reyne Marie de Médicis , et M. de Mouret servoit son quartier, lorsque nostre bon Roy Louis le Juste nacquit, et pendant que la Reyne estoit en travail d'enfant, il se mit à genoux et fit faire de mesrne aux serviteurs pour prier Dieu et implorer son assistance '. »

Il est possible que Fabry ou Mouret aient travaillé à cette chronique, qui n'est pas en tout cas l'œuvre d'un poëte de circonstance, mais plutôt celle d'un poëte récidiviste , commettant souvent des vers et les faisant même avec cette aisance que l'habitude seule peut donner. Malheureusement, cet exemple n'est pas suivi et on doit le regretter. À partir de cette époque, nos

1. Relation des trouble* d fuerret ririhs miven%e» dans Je êioeètê V Alhy. idem.

registres consulaires ne contiennent plus aucun de ces vers, rudes et barbares à la vérité, mais saupoudrés de sel gaulois et d'une saveur toute particulière.

Aussi bien le temps est proche où la poésie sera négligée comme la prose. Parmi tous les malheurs provoqués par la guerre civile, on peut mettre en première ligne l'arrêt momentané de ce merveilleux essor intellectuel qui avait signalé les débuts de la Renaissance. De toutes parts on abandonna les livres pour courir aux armes. A ce point de vue, la Réforme fut désastreuse pour nos écoles.

Nos pères étaient sincèrement attachés à la foi romaine. Obligés de veiller sans cesse à la défense de leur ville et de solder pendant de longues années des compagnies d'hommes d'armes, les consuls se ruinèrent presque à cette besogne et durent porter sur d'autres points leur inquiète sollicitude. Enfin, le désaroi dans leurs finances fut bientôt si grand qu'ils songèrent, pour se débarrasser d'un poids désormais trop lourd, à réunir l'école communale à l'école de Sainte- Gemme (1563).

Justement, les États d'Orléans venaient de rendre un édit aux termes duquel les cathédrales étaient tenues de pourvoir à l'entretien d'une école. C'est sur cette ordonnance que les consuls basèrent leurs négociations auprès du cardinal Strozzi , alors évêque d'Albi, lequel ne demandait pas mieux, d'ailleurs, que de céder à la ville le collège de Sainte-Gemme, à la condition, toutefois, qu'à partir de ce moment il en serait complètement déchargé (19 juin 1563). Il donna même cent écus d'or pour faire des réparations urgentes. Ce marché parut tout d'abord avantageux et on l'accepta ; mais on ne tarda pas à regretter de l'avoir conclu. L'école de Sainte-Gemme fournit, en effet, un matériel assez considérable et quelques petits revenus; mais restait toujours la grosse question d'entretien que

les finances municipales de plus en plus embarrassées, ne pouvaient parvenir à résoudre.

Il est vrai que le traité ne visait pas le chapitre, lequel pouvait être à tout moment mis en demeure de se conformer aux prescriptons de l'édit d'Orléans , c'est-à-dire d'affecter les revenus d'une prébende à l'entretien de l'école. Sans doute, on pouvait objecter que le cardinal Strozzi, en renonçant à la propriété du collège de Sainte-Gemme, avait fait une libéralité dont il fallait tenir compte. Mais outre que le temps n'était pas précisément aux concessions, la communauté et le chapitre étaient deux vieux ennemis qui ne s'épargnaient pas. Depuis des siècles, et à tout propos, d'un côté comme de l'autre, on avait échangé tant de cartels, on s'était traîné devant tant de juridictions, qu'il était devenu presque impossible aux deux parties d'arriver à une transaction quelconque. Interprétant l'édit d'Orléans à la lettre et dans son sens le plus rigoureux, les consuls sommèrent le chapitre d'avoir à payer à la ville les revenus de la prébende préceptoriale. Les chanoines ne firent pas attendre longtemps leur réponse : ils refusèrent de s'exécuter. Alors commença un long procès dont il serait trop long de raconter les incidents car il dura plus de quarante ans. C'était la durée moyenne de beaucoup de procès à cette époque, et la longueur de celui-ci n'eût étonné personne , si des raisons particulières n'en avaient fait vivement désirer la solution. En effet, la prébende refusée, c'était, par les temps mauvais que l'on traversait, l'avenir des écoles compromis, L'éclat de l'enseignement amoindri, peut-être môme l'interruption prochaine des cours. Mais comment parer à ces dangers? Les finances sont dans un état déplorable, la guerre civile désole le pays et l'on commence à désespérer de voir la fin de ces calamités , tant il y a de divisions et de haines dans le cœur des hommes de

ce temps. En attendant, ce sont tous les jours de nouvelles dépenses et le chiffre des dettes de la communauté grossit à vue d'œil '.

Pour bien comprendre les soucis et les charges de la ville à cette époque, il faut avoir parcouru les archives année par année. Non-seulement on y lit le récit des difficultés qu'il y avait à assurer le service des écoles et le recrutement des professeurs, mais encore l'expression Adèle des sentiments et des aspirations de nos pères pendant la crise religieuse et politique que traversait la France. Nous l'avons dit, la Réforme n'avait pas poussé de profondes racines dans notre sol. Si nous ajoutons foi à certains manuscrits2, les conversions au luthéranisme furent peu nombreuses dans notre ville. Quelques nobles, poussés par l'instinct belliqueux , un certain nombre de bourgeois qui avaient étudié à Toulouse sous Coras, des prêtres qui par leur ignorance ou leur inconduite avaient beaucoup à se reprocher, se lancèrent dans le mouvement ; la masse du peuple était restée indifférente aux prêches des ministres protestants. Mais cette indifférence se changea bientôt en hostilité flagrante lorsque les catholiques et les huguenots en vinrent aux mains. Les Albigeois ne virent, en effet, qu'une chose : c'est que par suite de

1. On peut résumer en quelques lignes les divers incidents de ce procès. Un premier arrêt du Parlement de Toulouse, du 2 octobre 1563, avait condamné le chapitre à payer aux consuls les revenus d'une prébende. Il fut momentanément exécuté. C'est, du moins, ce que semble prouver la nomination, comme régent des écoles, de Jean Dufrain. docteur de l'Université de Cahors, dans une assemblée où siègent l'évêque, le chapitre et les consuls (octobre 1564). Mais le lendemain même, le chapitre soulève d'autres difficultés. Il veut payer les revenus de la prébende en nature au lieu de les payer en espèces. Arrêts du Parlement, lettres royales se succèdent jusqu'en 1608, époque où le procès est définitivement vidé. Le chapitre s'exécute alors et paie régulièrement entre les mains du trésorier de la ville la somme de 600 livres indiquée par l'arrêt du Parlement de Toulouse. (V. Archives communales, série G G.)

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