CHAPITRE VII
Du sermon considéré comme moyen d'instruction ; caractère populaire du sermon au moyen âge. — Saint Bernard et ses prédications contre les hérétiques albigeois. — Saint Dominique. — Genre oratoire des prédicateurs: effets dramatiques; mise en scène. — Olivier Maillard vient deux fois à Albi; on lui donne des douceurs; origine de cette coutume. — La Réforme. — Le P. Edmond Auger; les Albigeois, charmés par sa parole, supplient l'évêque Rodolphe de placer les Jésuites à la tête de renseignement communal. — Le P. Quintin; le P. de la Koche-Flavin. — Le Mystère; dans quelles circonstances il a été joué à Albi. — Les troupes de campagne du dix-septième siècle: la troupe du duc d'Épernon. — Molière à Bordeaux avec Madeleine Béjart ; il y joue la Tltêbaïde. — Entrée du comte d'Aubijoux à Albi. — Les consuls appellent la troupe du duc d'Épernon. — Quittance de 500 livres signée par Dnfreene, Berthelot et Rebelhon. — Raisons qui nous font croire que Molière se trouvait dans cette troupe.
De tous les moyens usités au moyen âge pour répandre l'instruction, il n'y en eût pas de plus goûté, de plus efficace, de plus populaire que le sermon. C'était, si l'on veut, une instruction à part, plutôt morale que littéraire, mais à laquelle cependant il serait imprudent d'assigner des limites. La religion quoi qu'on en dise, touche à toutes les questions par quelque point ; à cette époque, elle les dominait toutes. Le prédicateur n'était pas seulement le ministre de Dieu ; il était encore le savant et le littérateur par excellence1. Par
1. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à prendre au hasard un 'sermon d'un grand prédicateur du moyen âge. Après les Pères, les auteurs le plus fré-
son influence morale, il était au-dessus de la société civile; par sa science, il courbait le front des superbes et charmait l'oreille des pauvres. La terreur ou la pitié, la colère ou la clémence obéissaient à sa voix ; les passions humaines venaient se briser à ses pieds comme les vagues de la mer sur le rocher du rivage; l'épée elle-même si vaillante, si forte, si insolente parfois, n'osait se mesurer avec la parole de Dieu, cet autre glaive qui avait conquis le monde ancien et avait fait reculer les Barbares.
D'ailleurs, rien de tel que de prêcher à des convertis. La foi robuste, inaltérable du moyen âge avait cela de particulier, qu'elle approuvait d'avance toutes les audaces et qu'elle excusait toutes les libertés de langage. Ces hommes taillés en hercules, exubérants de vie, que tout semblait prédisposer aux révoltes de la chair, qui unissaient souvent les instincts sanguinaires du fauve à la générosité du lion, devenaient subitement des agneaux sous l'œil fascinateur du prêtre. Devant cette adhésion formelle des consciences, cette soumission aveugle, cette abdication de l'orgueil, que ne pouvaient faire un apôtre convaincu, une âme enthousiaste, un orateur de talent! Si l'on tient compte, en outre, de l'immensité de l'auditoire, de ce courant fébrile qui s'établit dans les foules, on conviendra que jamais la parole humaine n'a été -conviée à pareille fête et que jamais aussi elle n'a pu mieux mesurer l'étendue de son pouvoir et de sa responsahiliiô.
Il reste des témoignages éclatants decette puissance: Pierre l'Ermite, le pape Urbain II, saint Bernard, saint Dominique, saint Vincent Ferrier, et plus tard Olivier Maillard, Edmond Auger, étaient de grands agitateurs
quemment citée Boni : Sénèque, Ovide, Lucain, Prudence, Clau-
dicii. Virgile surtout, que Barthélémy de Cluny appelle optimuê, doctùnmus- poetorwm. (Vcyei Lecoy de la Marche, Prèêieattmrt <lu trweiéme
.siècle.)
de foules. Chaque époque de notre histoire politique ou religieuse se reflète dans leurs sermons comme dans an miroir fidèle et si l'on veut avoir le dernier mot de tous les mouvements populaires, ou se faire une idée exacte de la société au moyen âge, il faut se résigner à fouiller ces immenses in-folio qui contiennent la parole refroidie de ces orateurs, tout comme on fouille les laves du Vésuve pour y retrouver la trace des villes disparues et le secret de l'existence humaine dans les temps antiques.
La foi seule n'explique pas entièrement le succès des prédicateurs. Il faut ajouter aussi cet amour instinctif de la parole, de la pompe du langage, qui a de tout temps caractérisé notre race. Le Français du moyen âge est encore ce Gaulois qui faisait dire à Caton l'Ancien traversant la Cisalpine et la Narbonnaise : « Il excelle à se bien battre et à parler avec esprit. » Et Joachim du Bellay avait raison de rappeler la fable de l'Hercule gallique, « tirant les peuples après lui, par leurs « oreilles, avecques une chaîne attachée à sa langue. » .
En consultant nos archives communales, on s'aperçoit à chaque page que le sermon a été une source ardemment recherchée d'émotions et d'entraînements ' Depuis que saint Bernard a obtenu cet étonnant résultat de ramener par un mouvement d'éloquence admirable les hérétiques albigeois à la foi romaine'2; depuis
1. Dans notre pays, la prédication était obligatoire au moins tous les dimanches et toutes les fêtes. Au treizième siècle, les conciles de Béziers et d'Albi (1255) imposent cette règle aux pasteurs. (Voyez Labbe, t. XI. pp. 725 et 726.)
2. Ce fait est consigné dans la Vie de saint Bernard. C'est en 1147. la veille de Saint- Pierre, que le grand prédicateur arriva à Albi. Le légat y était déjà depuis trois jours, tâchant d'oublier la triste réception qu'on lui avait faite, car les Albigeois s'étaient portés au-devant de lui montés sur des ânes et battant le tambour. Saint Bernard fut, au contraire, reçu avec toutes les marques du plus profond respect : « Le jour de Saint- Pierre, il prêcha dans la cathédrale, et il s'y trouva tant de monde, que cette église ne pouvait le contenir. Le saint parla ainsi à ce peuple : « J'étais venu
que saint Dominique apparaissant dans sa robe aux nobles et élégantes draperies a séduit tant de cœurs par la chaleur de sa parole et le jeu de sa physionomie1; depuis que Les Inquisiteurs animés d'un zèle dévorant, ont prodigué jusque dans nés plus petites bourgades les témoignages de leur dévouement à la foi romaine ; il semble que le sermon intimement mêlé au drame de notre histoire locale ait obtenu, pour ainsi dire, le droit de cité et qu'il soit destiné par la force même des choses à prendre une place à part dans les actes de la communauté.
Sans doute, ce n'est pas là un fait isolé et sans exemple dans l'histoire des villes au moyen cage. Au contraire, on constate partout un empressement extraordinaire autour des chaires chrétiennes. Mai-, qui est vraiment singulier ici, c'est de voir nos consul>
« pour éemer, mais j'ai trouvé le champ rempli d'une mauvaise q cependant, comme roue tous montrer l'une et
« l'autre semence, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir. » Il commença par le sacrement de l'autel, et parcourut ainsi tous les points con- - I • x] "-a sur chacun ce que les hérétique- enseignaient et ce que la foi exige des fidèles. Il demanda ensuite à ses auditeurs quelle des deux .'ne- ils voulaient choisir; ils répondirent tous unanimement qu'ils détestaient l'erreur et reconnaissaient avec joie la parole de Dieu et la vérité catholique. « Faites donc pénitence, reprit saint Bernard, vous « qui avez été infectés de l'hérésie, et soumettei-vous a l'Eglise; levez au « ciel la main droite pour marque de votre retour. » Tous, généralement, la levèrent, et le saint finit son sermon. >• ( Vtta tancti Bernard*, 1. III. «•. 6. — Geoffroi d'Auxerre, Epi ffigtmn d* Ia
t. III. p. 746.)