‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 6 sur 122 · Laferriêre ; Histoire du Droit français, t. V. p. 3ô · texte numérisé non relu

Laferriêre ; Histoire du Droit français, t. V. p. 3ô

longtemps occupé cette partie de la Gaule pour ne pas y laisser une trace indélébile de son passage aussi bien dans les mœurs que dans la législation et lo langage. Voilà pourquoi la langue que le peuple parle est un mélange de celtique et de latin, avec cette nuance que le latin y a une part prépondérante. Dans certaines villes, la loi romaine subsiste en entier ; dans d'autres, elle est légèrement modifiée, dans toutes, elle inspire le législateur. Les mœurs tiennent des deux peuples avec les améliorations apportées par le christianisme; pour tout dire, il y a eu fusion de races. Sans doute, cette fusion a été lente; il a fallu des siècles pour la produire, mais les différences de nature et de tempérament se sont adoucies, puis effacées, et dès le cinquième siècle on commence à voir grandir une race particulière et distincte que l'histoire appellera la race g allô- romaine (1).

Comme on le voit, nous retraçons en ce moment une époque de gestation ; la langue romane, qui est celle du peuple, est encore rude et informe; la langue latine, qui est celle des savants, des prêtres et des moines, commence à dégénérer. Il ne' faut donc rien attendre, au point de vue littéraire, de cette première phase. Au contraire, celle qui suivra sera trôs-fécondo; elle comptera ses artistes, ses poètes, ses orateurs, ses philosophes. Après l'arrêt momentané occasionné par l'invasion des Sarrasins d'Espagne, lo Midi reprendra sa marche ascensionnello vers le progrès, et nous assisterons dès le onzième siècle à L'épanouissement de son génie.

Entre tous les historiens, Dom Vaissete et Fauriel sont ceux qui ont fait revivre avec le plus do vérité la grandeur do notre civilisation méridionale. Il ressort do leurs ouvrages que, pendant la première moitié du

1. Voir les pretnierd livres de VHiitoire du Languedo ■ de Dom Vaiesete

moyen âge, Toulouse et Marseille ont été les capitales de l'Europe civilisée. Pendant que le reste du continent semble enveloppé d'une nuit épaisse, le Midi de la France entretient avec amour le flambeau des lettres et des arts. De la Méditerranée à la Loire, les peuples se meuvent dans une grande et belle clarté qui n'est pas, si l'on veut, la civilisation moderne, mais qui en est comme l'aurore, et qui, en tous cas, contraste avec l'obscurité qui règne partout ailleurs. Encore une fuis, nous ne précisons pas parce que ce fait n'est plus aujourd'hui contesté, et que nous aurions trop à faire si nous voulions citer les milliers de preuves qui l'établissent.

On a donné plusieurs explications de cet épanouissement précoce. En nommant tout à l'heure la double influence romaine et chrétienne, nous avons donné la plus sérieuse; mais nous admettons bien, avec certains historiens, que le peu d'extension que prit dans notre pays le système féodal favorisa beaucoup le progrès. Dans nos villes de fondation romaine , la commune, en assurant les franchises civiles et politiques, suscita l'initiative privée. Quelques beaux côtés qu'ait eus la féodalité ', on ne peut nier qu'elle n'ait été, avant tout, le règne de la force. Or, il est vrai, absolument vrai, que la liberté est faite pour les peuples, qu'elle est aussi nécessaire à leur développement moral que l'air et le soleil sont nécessaires au développement du corps. Il n'est donc pas inutile de constater que les peuples de notre Midi jouirent d'une plus grande somme de liberté que les autres. Cette liberté, ils n'eurent pas à la conquérir, comme ailleurs, par la révolte et l'effusion du sang; elle était inscrite dans leur législation inspirée du Droit romain,

1. M. Henri Tainc, dans son ouvrage sur les Origine* de la France contemporaine,B admirablement développé les bons et les mauvais côtés de la féodalité. (Voyez eh. I. de Y Ancien régime.)

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consacrée par une Large pratique et conservée avec an soin jaloux.

Rien n'est plus instructif, plus séduisant que l'étude de notre histoire méridionale aux onzième et douzième siècles, et nous regrettons que notre tâche ne nous permette pas de nous y arrêter. Quel charme n'éprouvet-on pas à feuilleter les pages qui redisent les épisodes les plus fameux de ces temps, et qui retracent à nos yeux surpris le tableau de cette civilisation brillante et féconde? De la Méditerranée à la Loire, du pays des oliviers aux gorges noires et profondes du Rouergue et des Cévennes, nous assistons à une merveilleuse efflorescence des sentiments les plus délicats du cœur humain. On peut la suivre aisément, car elle ne s'étend pas dans de grandes proportions et semble s'être assignée peur limites les frontières mêmes de notre pays. C'est ainsi que sur les bords de la Méditerranée, où le soleil est plus radieux, le climat plus modéré, cette efflorescence s'accentue dans toute sa sève et vigueur, tandis qu'elle est plus pauvre à •mesure que l'on se dirige vers les hauts pays. C'est surtout dans les plaines ensoleillées de la Provence et du Languedoc que la civilisation donne ses grandes fêtes. Là, ce sont tous les jours de nouveaux progrès, de nouvelles conquêtes intellectuelles; ce sont aussi de nouveaux spectacles et de nouvelles surprises, car l'esprit méridional est essentiellement inventif et sa fantaisie capricieuse s'exerce sur mille sujets différents; enfin la chevalerie s.' mêle à la fête, apportant avec elle ses régies d'amour et de courtoisie.

Ce n'est pas tout. 11 aurait manqué quelque ch< ces siècles glorieux si la poésie n'était venue les illustrer à jamais. Qu'est-ce, en vérité, que le réveil printanier, si les vallées et les montagnes, les prairies et les bois ne retentissaient «le chants et d'harmonie 1 La poésie eut donc sa part dans cet immense réveil moral.

L'on vit surgir bientôt, et comme par enchantement, la

joyeuse phalange des troubadours, des jongleurs et des ménétriers qui, dans une langue souple, nombreuse, colorée, célébrèrent avec enthousiasme les

grandeurs de notre patrie méridionale.

La première croisade vit l'apogée de cette civilisation. On sait le luxe et le faste qu'y étala le laineux Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse. Dans cette grande assemblée des chrétiens de l'( accident, nos pères n'eurent pas de peine à se distinguer entre tous par la séduction de leurs manières, la souplesse de leur esprit, la beauté de leur langage, la richesse de leurs costumes et l'élégance de leurs mœurs. Ils n'en furent d'ailleurs que plus jalousés. Si Ton prend les récits de la première croisade faits par les chroniqueurs du Nord, on ne tarde pas à y trouver les preuves irrécusables d'une antipathie profonde contre les Méridionaux. Le comte de Toulouse joue toujours un rôle assez louche dans les entreprises des croisés; la plupart des combinaisons échouent par sa faute; on accuse à chaque instant son orgueil ; on émet des doutes sur la sincérité et la droiture de ses intentions; on va même jusqu'à dire qu'il pactise avec les Sarrasins.

La vérité, c'est que nos pères étaient alors détestés pour les raisons qui nous les font admirer aujourd'hui et que la brutale féodalité du Nord ne put voir sans envie et sans colère l'aimable et brillante civilisation du Midi. Qui l'eût dit? C'est en Terre-Sainte, auprès du Saint-Sépulcre, pendant cette première croisade inspirée par la foi la plus pure et la plus sincère, que l'on peut voir s'en préparer une autre qui n'aura, certes, ni la même origine ni le même but, mais dans laquelle entreront, au contraire, les calculs les moins avouables et les plus mesquins. Pour nous, du moins, nous n'hésitons pas un seul instant à faire remonter à

la première rencontre des chevaliers du Nord et du Midi les haines et les jalousies qui, conservées de père en fils, eurent pour dénouement la croisade contre les albigeois. Les barons du Nord avaient besoin d'une revanche, et comme ils ne pouvaient se battre à armes les, ils opposèrent â l'ascendant de la grâce et du génie, la supériorité de la force brutale.

Les querelles religieuses ne doivent point aveugler L'historien au point de lui faire nier la part des intérêts et des ambitions dans cette guerre qui fut certainement entreprise par le plus grand nombre pour terrasser l'hérésie, mais qui fut aussi pour beaucoup une occasion longtemps désirée de guerroyer à l'aise sous le manteau de la foi. Les croisés qui prirent pan à cette campagne dans un but religieux, se battirent aux sièges de Carcassonne et de Béziers et regagnèrent leurs foyers; mais les barons du Nord, Simon de Montfort le premier, n'eurent garde d'oublier les fiefs dont ils convoitaient depuis longtemps la possession. L'œuvre de Dieu fut courte, l'œuvre des hommes demanda plus de temps. Quatre cent trente-quatre fiefs furent distribués par Simon de Montfort, maître du pays, aux barons de France et aux chevaliers qui l'avaient accompagné.

Pour être juste, il faut convenir que les populations méridionales avaient dégénéré. Sans doute, elles soutinrent vaillamment les premiers chocs de l'invasion, mais elles n'avaient plus le courage long et patient des races primitives. Depuis Longtemps déjà, l'esprit avait corrompu la chair, et, ici comme ailleurs, la civilisation avait conduit à la décadence. Le sentiment religieux s'était affaibli considérablement dans les masses, et il semble que les souvenirs corrompus de la Rome impériale B'étaient ravivés dans toutes les mémoires. On dit aussi que les Arabes, Longtemps maîtres de l'Espagne, avaient apporté dans notre pays de

nombreux éléments de corruption intellectuelle et morale. D'un autre côté, Marseille et plusieurs autres villes des bords de la Méditerranée entretenaient des relations fréquentes avec l'Afrique, ce qui explique comment le manichéisme, qui fut au fond le père de l'albigéisme ', nous vint de ces plages lointaines.

Quoi qu'il en soit, la décadence était visible. Les systèmes philosophiques et théologiques qu'elle fit naître eurent d'autant moins de peine à se glisser au cœur de la société méridionale, que les mœurs depuis longtemps relâchées et l'abus immodéré des jouissances y avaient pratiqué une brèche plus large. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à prendre au hasard les poésies des troubadours de la dernière partie du douzième siècle et du commencement du treizième. Les mots, les idées, les figures, semblent s'y jouer de l'honnêteté, de la pudeur et de la vertu. Ce ne sont plus que

1. Il serait superflu d'insister ainsi sur le fonds de l'hérésie; les ouvrages les plus complets ont été faits sur cette matière qui est désormais épuisée. Voici en abrégé la théorie albigeoise au point de vue doctrinal : le baptême est inutile. — Il ne faut point bâtir d'églises. — Le corps et le sang de Jésus-Christ ne sont pas présenta dans l'Eucharistie. — Le sacrifice de la messe est une invention humaine. — Les prières et les aumônes ne profitent en rien aux morts. — On n'est pas obligé de rendre compte de sa foi. — Les prêtres n'ont pas le droit de lier et de délier. — Le Christ né à Bethléem et crucifié était un être mauvais; le bon Christ n'est pas venu en corps sur la terre, mais en esprit dans le corps de saint Paul. etc.

Au point de vue social, l'hérésie était dangereuse et immorale. En supposant même que les accusations de l'abbé de Vaux-Cernay soient toutes mensongères (ce qui est inadmissible), il n'en reste pas moins établi que les albigeois se basaient sur la coexistence et l'égalité des deux principes du bien et du mal. Partagée entre ces deux influences, l'âme humaine flottait au hasard de ses inspirations, fatalement attirée vers l'une ou vers l'autre. Comme on le voit, c'est la théorie de l'irresponsabilité humaine. Ce seul principe suffirait pour faire de l'albigéisme une doctrine anti-sociale au premier chef.

M. Schmid, professeur à la Faculté de théologie et au séminaire protestant de Strasbourg, n'a point nié ces doctrines dans son Histoire de la secte des Cathares ou Albigeois. On ne peut que lui reprocher de ne pâ^ en avoir montré les conséquences. M. Dulaurier de l'Institut a. dans un récent travail, comblé cette lacune.

brûlantes déclarations, pressantes invites à l'adultère. Et cela se dit et se fait publiquement, avec éclat, avec ostentation, sans que personne songe à crier au scandale et à l'immoralité1.

Un troubadour de l'ancienne école, qui avait vieilli dans les pratiques honnêtes de la galanterie, s'écriait avec indignation : « J'ai vu le temps où un cordonnet, « un anneau, un gant, payaient un amant des térnoi- « gnages, des protestations d'amour, des couplets et « des vers amoureux de toute une année. Aujourd'hui, « tout est perdu si l'on n'obtient pas sur le champ ce « qu'on veut ; dans cet heureux temps qui n'est plus, « on aimait mieux espérer le bien suprême que de « l'obtenir. » (Hugues Brunet, de Rodez.) C'était peine perdue, car les femmes étaient les premières à provoquer les désordres et à excuser les audaces.

Aux jours de sagesse et d'honneur, les cours d'amour avaient rendu des arrêts comme ceux-ci : La vertu seule rend digne de l'amour. Personne ne peut avoir deux amours. Celui-là ne sait point aimer que la soif insatiable des voluptés possède, etc. Ces cours d'amour qui avaient été l'orgueil de la Provence, et où les princesses, les plus grandes dames de nos contrées, venaient fixer les règles du bon goût, des convenac et de la galanterie, ne tardèrent pas à abandonner la jurisprudence des premiers juges. A la fin du douzième siècle, des femmes du plus haut rang y rendaient publiquement et sans vergogne des arrêts d'une moralité dont rougiraient tes plus dépravées; les notions les plus simples d'honneur, de dignité, y furent bientôt interprétées d'une façon outrageante pour Le bon sons. pour Les mœurs, jusqu'au jour où on Les viola ouvertement.

„ Contraste singulier! Dans le Nord, La chevalerie

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