CHAPITRE IX
État des esprits au commencement du dix-ccptiènie siècle. — Succès des Jésuites dans renseignement; traité de la ville d'Albi avec la Compagnie de Jésus. — L'évêque Delbène II. M.& Daillon du Lude, protecteurs du nouveau collège. — Rapport du conseiller de Froidour. — Nombre des écoliers au dix-septième siècle. — Etat de la société albigeoise; les érudits et les écrivains locaux : le chanoine Ira pas. Antoinette de Salies, l'abbé Paulet. — Les PP. Delbrun et Tanière, professeurs au collège. — M*='r de Serroni et M** Legoux de la Bcrchèrc. — Les deux frères de Ciron et l'abbé de La Roque.
La fondation du collège d'Albi, en 1623, fut le plus grand acte consulaire du dix-septième siècle. Au point de vue financier surtout, c'était un coup hardi pour une petite ville de province dont le budget était si modeste, les charges si considérables, et les ressources si restreintes. Mais on avait depuis trop longtemps sous les yeux le spectacle des lacunes des anciens règlements, pour qu'on ne se décidât pas enfin à prendre un parti énergique. Tous ces régents du moyen âge et de la Renaissance qui arrivaient chaque année avec un nouveau programme, avaient introduit de telles fluctuations dans l'enseignement communal, que les réformes s'imposaient d'elles-mêmes. D'un autre côté, les esprits les plus sérieux, désabusés par une cruelle expérience des luttes [politiques ou religieuses, revenaient avec bonheur aux études littéraires ou philosophiques; les
fils dos bourgeois repeuplaient les Universités, ot tel gentilhomme qui avait passé la moitié do sa vie à guerroyer pour le Papo ou pour Calvin, maintenant rentré dans son manoir, reprenait machinalement le
livre qu'il avait laissé pour courir à la bataille; de sort»' que l'on vit alors ce que l'on voit général» nient après toutes les boucheries humaines, la lassitude générale produisant ce calme plat si favorable aux grands efforts intellectuels, la raison aspirant à i saisir son empire, à proclamer sa supériorité sur la force brutale, à gouverner pacifiquement là où les plus illustres capitaines et les plus fins diplomates avaient piteusement échoué.
Le mouvement de la Renaissance, quoique arrêté dès son principe par les guerres de religion, avait néanmoins laissé des traces durables. Si les réformes signalées alors ne furent pas réalisées par l'Université, elles le furent, en partie, du moins, par les Jésuites qui débutèrent dans renseignement avec l'éclat que l'on sait et qui ne tardèrent pas à se faire une réputation à part comme éducateurs de la jeunesse française. C'est vainement que le Parlement et l'Université conjurèrent leur perte; toutes les colères, toutes les jalousies se brisèrent contre le courant qui portait vers les réformateurs, vers ceux qui s'afl'ranchissant au besoin dé la vieille routine, tentaient d'appliquer à l'éducation une sorte de méthode expérimentale plus conforme aux besoins des esprits et aux progrès de la science. Dès le commencement du dix-septième siècle, les Jésuites dirigeaient indépendamment du collège de Clermont, les collèges de Toulouse, du Puy, d'Audi, d'Agen, Rodez, Périgueux, Bordeaux, Limoges, Tournon, Âubenas, Béziers, Lyon, Dijon, La Flèche, i Tous ces établissements très-florissants constituaient comme autant de preuves éclatantes de la supériorité de la nouvelle méthode, en même temps qu'ils témoi-
gnaient du zèle et du talent des nouveaux maîtres.
Aussi, la communauté albigeoise ne s'y était-elle pas trompée. Depuis que le P. Edmond Auger était apparu dans la chaire de Sainte-Cécile, elle n'avait pas perdu de vue cette Compagnie alors à son débat, mais préludant déjà par des succès fameux à cette grande réputation de science dont elle n'a jamais été dépossédée. C'est dans les premiers mois de l'année 1623 que les consuls commencèrent leurs démarches auprès du P. Jacquinot, provincial de Toulouse. Ils avaient dans cette ville un conseil et un appui d'un grand secours dans la personne du premier président du Parlement, Le Mazuyer, très-dévoué à la Compagnie de Jésus et à la cause de l'instruction, et qui ne demandait pour agir qu'une délibération en règle du conseil communal. Cette délibération lui fut apportée par les consuls Lebrun et Gorsse, et dès ce jour les négociations suivirent un cours rapide. Le célèbre P. Arnoux vint à Albi pour s'entendre sur les conditions du traité. La ville donnait 4,000 livres aux Jésuites qui s'engageaient à professer trois classes de grammaire, les humanités, la rhétorique et la philosophie. Pour faire face à ces dépenses Msr Delbène offrait 1,200 livres de rente et certains bénéfices qui pourraient devenir vacants. En joignant à cette somme les 600 livres de la prébende préceptoriale payées par le chapitre de Sainte-Cécile, on voit que le clergé contribuait pour une moitié à peu près à la fondation du collège. La ville devait solder le reste.
Ce fut le 19 mai 1623, dans la grande salle de l'évêché, que ce traité fut solennellement conclu, en présence de Msr Delbène, Jean de Goudroux et Jean de Frégeville, chanoines de la cathédrale; du P. Jacquinot, provincial, assisté des PP. Arnoux et Forcand, ce dernier recteur du collège de Toulouse; de Louis Salvan, Sébastien Boyer, Jean Salvi, François Gazai-
gnes, consuls, assistés de Me Jacques de Ginolhac, docteur en droit et juge temporel; Jérôme de Rességuier, docteur, lieutenant principal de la cour royale; Géraud Lebrun, receveur des tailles; Jean Servientis, Jean Vène, docteurs avocats, et d'un grand nombre d'habitants « tous réunis en assemblée générale. » Ce traité conclu « sous le bon plaisir du roi et du rêvérendissime Père général de ladite Compagnie de Jésus, » commençait par l'expostion suivante : « Depuis plusieurs années les habitants de la présente ville d'Alby, capitale du diocèse, ayant grandement désiré d'établir en icelle ville un collège dos Pères de la Compagnie de Jésus pour le bien de la religion catholique, apostolique et romaine, pour le service de Sa Majesté et pour les plus grands fruits que la chose publique en reçoit, tant pour l'instruction de la jeunesse et bonnes lettres, saintes mœurs et piété chrétienne que pour un plus grand ornement, plusieurs proficts, et généralement pour l'ayde et consolation que ladite ville et tout le diocèse avec les pays circonvoisins en recevra, pour ces cau-
- ■< est supplié Msr le révérendissime Alphonse
Delbène, évoque, conseiller du Roy en ses conseils d'État et privé, de vouloir non-seulement donner son consentement, mais encore par son authorité et ses libérales faveurs ayder le diocèse et la ville en vue d'une entreprise si sainte, si utile et si honorable; à quoy mon dit Seigneur Be portant d'une vivo et paternelle affection aurait exhorté les habitants et la communauté de poursuivre une si sainte œuvre avec offre d'en être le premier principal promoteur et protecteur '.... »
Parmi les clauses stipulées, on remarque que les Jésuites s'engagent à ne pas prendre de pensionnai-: