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Histoire des journaux

mathématiciens. Malheureusement, la hardiesse de ses projets commençait à lui valoir certaines jalousies qui ne manquèrent pas de le desservir en haut lieu. Lorsqu'il se présenta devant le chancelier Séguier pour demander l'autorisation de paraître, celui-ci la lui refusa sous prétexte que le Journal ecclésiastique n'était pas différent du Journal des Savants (1680).

Repoussé de ce côté, l'abbé de La Roque se tourna d'un autre. Malgré les comédies de Molière, les médecins n'avaient rien perdu de leur autorité, ou pour mieux dire, de leur nécessité. Baffoués au théâtre, livrés à la risée du public le plus spirituel de la terre, ils se vengeaient de toutes ces avanies en laissant mourir leur détracteur sur la scène, et en administrant de plus fort à leurs clients les recettes du fameux Purgon. C'était une basse vengeance, si l'on veut, mais le moyen de s'y soustraire? Ces considérations, fort justes; d'ailleurs, dans tous les temps, ne contribuèrent pas peu à décider l'abbé de La Roque à publier une nouvelle feuille périodique, intitulée : Les journaux de médecine, ou les observations des plus fameux médecins , chirurgiens ou anatomistes de l'Europe, tirés des journaux étrangers ou des mémoires particuliers (Paris, 1683, in-12).

Tout d'abord, on fit à cette publication l'accueil qu'elle méritait. Camusat constate lui-même clans son Histoire des journaux « qu'elle contient une di- « versité agréable de faits également surprenants et « curieux de découvertes utiles et de remèdes effî- « caces. Il serait seulement à désirer que l'auteur « l'eût continué plus longtemps.... etc. » Mais il était écrit que l'abbé de La Roque ne devait point fonder une œuvre durable. Le malheur voulut qu'il trouvât sur son chemin un certain Bleguy, publiant déjà un journal de médecine et fort jaloux de sa priorité, qui équivalait pour lui à un monopole. Bleguy fit à

La Roque une guerre si meurtrière , que celui-ci fut obligé en dernière analyse de vider la place. Sur ces entrefaites, le privilège du Journal des Savants expira (1687), et le pauvre abbé dut recourir à de nouveaux expédients. C'est alors qu'il commença les Mémoires sur Y Histoire ecclésiastique (1690), entreprise vaste et ruineuse qu'il ne put pousser au-delà du premier volume, mais qui, par ses proportions, comme par son ordonnance, laisse une haute idée du talent de l'auteur, et justifie le jugement que Junker prononça sur lui : Virum in orbe erudito celeberrimum. Ce dernier échec dut lui être particulièrement sensible, car il ne tarda pas à mourir, sans avoir pu achever une œuvre qui n'eût pas manqué d'intérêt pour nous : Histoire dit Languedoc, tiré des pièces et chartes du trésor de Sa Majesté, des registres de la chambre des comptes, etc.

On sait par le témoignage de Camusat que la bienveillance était le fonds du caractère de notre compatriote. Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'il n'ait jamais eu d'ennemis. Les protestants, Bayle, en particulier, Itruve, tous les journalistes de Leipzig, aiguisèrent pour lui leurs flèches les plus acérées. Camusat lui reproche de s'être montré trop catholique et d'avoir voulu faire ainsi la cour à Louis XIV. Quant à Bleguy, nous n'osons rapporter ici les termes dont il se servit pour le combattre. C'est à peine si certains journalistes de nos jours se permettraient de pareilles licences.

En somme, l'abbé de La Roque mérite une place a part parmi les premiers journalistes français. Nonseulement il assista de très-près à toutes les luttes littéraires du dix-septième siècle, mais encore il dut être vivement sollicité d'y prendre part comme directeur du Journal des Savants. Ses faveurs furent certainement recherchées par les écrivains de génie qui com-

mençaient à comprendre l'influence de la presse sur le succès des œuvres nouvelles. Et cependant, ce n'est pas en cela qu'il excite l'intérêt et pique la curiosité. C'est surtout comme journaliste qu'on se plaît à le considérer, car en lui on croit reconnaître le caractère et les allures d'une race particulière d'écrivains fort connus de nos jours qui excellent dans ce genre particulier tenant le milieu entre le livre et l'article qui s'épanouit dans nos revues. A ce point de vue, ne semble-t-il pas que l'abbé de La Roque est un des fondateurs, un des initiateurs, de ces publications périodiques auxquelles on a laissé prendre une si grande importance qu'elles finissent par juger sans appel en matière de bon goût? Le Journal des Savants avait été créé du moins pour cela, et, s'il ne réalisa pas à cet égard tous les désirs de Colbert, nous savons que la faute en est à notre compatriote, qui fut avant tout un critique bienveillant... Que la terre lui soit légère !

A cette même époque, deux Albigeois faisaient parler d'eux dans le monde des théâtres, des salons, de la cour, un peu partout. Claude Boyer et Michel Leclerc étaient allés, eux aussi, au devant de la gloire et de la fortune et avaient cru saisir l'une et l'autre en s'embarquant dans cette galère des lettres qui en réalité les porta bien jusqu'à l'Académie, mais jamais aux îles fortunées qu'ils rêvaient. Nous allons essayer de raconter leur voyage sur cette mer agitée, perfide, semée d'êcueils, mais que les poètes aiment tout comme le matelot aime l'Océan qui le porte et le berce avant de l'engloutir.

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