‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 70 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CLAUDE BOYER DE L'ACADEMIE FRANÇAISE ET LES COTERIES LITTÉRAIRES DU GRAND SIÈCLE

Boileau et ses victimes. Attitude de la critique moderne. — Départ de Claude Boyer et de Michel Leclerc pour Paris. Claude Boyer est accueilli à l'hôtel de Rambouillet. Succès de sa première tragédie : la Porcie romaine. — Chapelain et les alcôvistes. Boileau et la réaction. Boyer est entraîné dans la chute des alcôcistes. — La Sœur généreuse, Aristodénie. Frédéric, Tigrane, Cïotilde, le Jeune Marina, etc. — Les Amours de Jupiter et de Sêmélé, pièce à machines. Boyer est élu membre de l'Académie française. Chapelain l'inscrit sur la liste des pensionnaires du roi. Le Comte d'Essex; Agamemnon et Artaxeree. L'anecdote de Parménon. Le théâtre de Saint-C'yr : Jephté et Judith. Succès de cette dernière pièce. La scène des mouchoir» racontée par Lesage. Attaques des coteries contre la pièce. — L'épisode de la Champmélé. — Boyer abandonne le théâtre. Sa mort. Les jugements qu'ont porté sur lui divers écrivains. — Ce qu'il faut penser des attaques de Boileau et de Racine.

Un travail assurément fort intéressant à faire, serait d'analyser les oeuvres du dix-septième siècle ridiculisées par Boileau, et par ce seul fait, tombées dans le plus profond oubli. Non-seulement, on pourrait s'assurer par ce travail, qu'il n'y a aucune méprise dans le jugement delà postérité à leur égard, mais on risquerait aussi, après un sérieux examen, de trouver plus d'une perle parmi toutes ces vieilles défroques littéraires. Tout en convenant, en effet, que Boileau, ce grand législateur du Parnasse français, a fait preuve d'un goût et d'un discernement admirables, et qu'il a contribué plus que personne à bannir de notre langue les sentiments faux ou exagérés, nous ne nous soumettons pas cependant en aveugle à son autorité, parce que nous sommes de ceux qui pensent que tous ses jugements ne sont pas exempts d'un certain esprit de coterie. On

est bien revenu, d'ailleurs, de cette opinion naguère indiscutable, que Boileau était infaillible en matière de goût. La critique moderne a infirmé avec éclat quelques-uns de ses arrêts réputés inattaquables et prouvé d'une manière péremptoire, que si l'abbé Cottin et d'autres encore méritaient d'être fustigés par la satire, il n'en était pas de même de tous.

Avec ces critiques, nous estimons que le plus grand crime de quelques-uns de ces malheureux poètes a été de naître à une époque qui s'appelle le siècle de Louis XIV, c'est-à-dire dans la période la plus brillante de l'esprit français ; d'avoir eu pour rivaux des Corneille et des Racine, et surtout de n'avoir eu que du talent alors qu'il fallait avoir du génie pour trouver grâce auprès de la satire. A nos yeux donc, Boileau ne paraît pas avoir assez tenu compte de l'immense distance qui sépare le talent du génie, et de cette autre distance également fort grande qui sépare le talent de la médiocrité. Or, à ce point de vue, la preuve a été faite contre lui. Quinault a été réhabilité, Saint- Amand a été vengé, et tout n'a pas été dit à ce sujet'. C'est dans ces livres, précieux à plus d'un titre, que nous avons puisé le fond du système que nous allons soutenir. Sans doute, nous n'avons pas. la prétention d'aboutir au même résultat : prouver que Claude Boyer a été lui aussi une victime. L'entreprise est trop délicate et demande une autre autorité que la nôtre. Néanmoins, nous voulons présenter pour notre compatriote, ce que nous appelerons des circonstances atténuantes, et sauver momentanément de l'oubli,

1. Voir Philarete Chasle.s : la France au di.r-s jdicmc siècle; — Études gUT qiulquvx rietiuies de JJoilcau. — Voir également une curieuse étude de Vitu sur Cyrano de Bergera<-, la Littérature indépendante >t les érrirai/is ouidi/s de m. Victor Fournel, et, plus récemmenl encore, une étude but

Boursault, par M. Saint -Kené Taillandier. (Itmie d<s lh u.r - Mond, s, novembre 1878.)

quelques-uns de ces vers qui lui avaient valu l'honneur de siéger à l'Académie française parmi les illustrations du grand siècle. Peut-être qu'après avoir lu cette défense, on s'expliquera mieux pourquoi nous l'avons commencée. En tous cas, c'est rester dans notre sujet que d'esquisser ici la vie et les œuvres d'un poète qui, pour avoir mérité les censures de Boileau, n'en est pas moins une de nos célébrités locales.

Claude Boyer naquit à Albi en 1618, c'est-à-dire, cinq ans avant l'arrivée des Jésuites dans notre ville. Il fut élevé dans notre collège où, grâce à la vive impulsion des nouveaux maîtres, la rhétorique florissait d'un éclat inaccoutumé. C'est probablement à ce développement des études, à la connaissance plus approfondie des auteurs latins et des tragiques grecs, qu'il dut de ressentir de bonne heure ce qu'un de ses plus grands ennemis devait appeler un jour Y influence secrète. Nous ignorons à quelle époque se manifesta chez lui la vocation littéraire ; tout ce que nous savons, c'est qu'un beau jour il partit d'Albi, en compagnie de Michel Leclerc dont nous aurons occasion de parler plus loin et qui se sentait lui aussi inspiré par la muse.

Claude Boyer avait vingt-sept ans ; Michel Leclerc n'en avait que vingt-trois. Ce départ de jeunes gens allant affronter dans la capitale les chances de la fortune littéraire fut certainement l'événement du jour dans notre cité. Le fait était assez rare, en effet, et méritait bien qu'on en parlât. Les sages durent hausser les épaules et considérer ce voyage comme une équipée ; les plus fous durent se croire raisonnables après une pareille extravagance. Les deux jeunes poètes n'en exécutèrent pas moins leur projet. Ils ne voulurent prendre conseil que de leurs rêves et de leurs illusions. Nous nous trompons, ils étaient munis du viatique le plus rassurant, d'un' trésor sans égal, d'un talisman précieux, avec lequel ils espéraient bien s'ouvrir tous

les chemins et forcer toutes les portes : tous deux avaient en poche une tragédie! Aussi nous semble-t-il les voir relisant en route ce précieux manuscrit, cause de tant d'espoirs, se consultant réciproquement sur les points délicats, modifiant ici un mot, là une rime, apportant enfin la dernière main à l'œuvre de leur jeunesse, de leur foi et de leur premier amour. Boyer voyageait avec la Porcie romaine, Leclerc avec la Virginie romaine, deux sœurs jumelles, nées sous le ciel albigeois, qu'il s'agissait de présenter et de faire admettre dans une société d'élite, polie, brillante, prétentieuse, raffinée même, puisant encore à ce moment les règles du goût dans les romans de M,le de Scudéry et dans les salons de l'hôtel de Rambouillet1.

C'était en 1645, c'est-à-dire, à la veille du grand mouvement littéraire. Boileau, Racine, La Fontaine, Molière, n'avaient point encore paru ou restaient inconnus, et rien n'avait fait pressentir l'immense réforme qui allait s'accomplir, si ce n'est les sublimes accents du Cid et de Polyeucte. L'hôtel de Rambouillet était donc à l'apogée de son influence. La belle et poétique Julie d'Angennes y trônait, entourée comme une divinité dans un nuage d'encens que brûlaient à ses pieds Voiture, Balzac, Ménage, Chapelain, voire même le grand Corneille. Nul n'était réputé poète, s'il n'avait obteuu les faveurs de ce nouveau Parnasse où l'on décernait à chacun selon son mérite vrai ou faux, le talent, la renommée et la gloire. Évidemment, Boyer n'ignorait pas l'influence du salon de Rambouillet, car ses premières démarches, à Paris, eurent pour but de

1. Furetière noua apprend, dans un de Bea Fhctumt oomtre V Âoadèmie^ que Claude Boyer arriva à Paria avec le titre d'abbé el le grade de bachelier en théologie; il ajoute même qu'il prêcha Bana succès dans quelques églises <!<• la capitale. < !e qui est certain, c'esl que notre compatriote paraissait médiocrement tenir à son titre d'abbé, quoiqu'il l'eûl réellement. <>n comprend, en eiïet, que ce titre fût gênant pour un auteur dramatique.

s'y faire admettre. Le succès dépassa ses espérances. Non-seulement, il fut admis dans le cénacle, mais la divinité du lieu, accepta la dédicace de la Porcie romaine. Nous avons relu avec soin la préface de cette tragédie, ainsi que le sonnet dédié à la marquise de Rambouillet, et nous n'étonnerons personne en disant que chaque ligne contient un sentiment d'admiration et de reconnaissance ' .

Pour bien comprendre la joie de notre compatriote après un tel succès, il faut se mettre un moment à sa place, vivre comme lui dans les incertitudes, les angoisses qui précèdent une présentation de laquelle dépendent l'avenir, la fortune, la gloire peut-être d'un jeune poëte. Que va-t-il devenir si l'oracle qu'il consulte se prononce contre lui, si la personnification vivante de la poésie lui refuse son patronage, si les beaux esprits qui composent sa cour et régnent sans conteste sur le théâtre, lui tournent le dos en riant aux éclats? Ces épreuves terribles furent épargnées à Boyer, qui obtint même plus qu'il n'avait osé espérer. Aussi se laisse-t-il aller aux plus vifs sentiments de la reconnaissance dans le sonnet placé en tète de son œuvre :

Si j'ai fait à Porcie un monument de gloire Plus respecté du temps que le marbre et l'airain ;

Si je m'osais vanter d'avoir su de ma main Par des traits immortels ranimer son histoire, Vous, devant qui l'oubli n'a point d'ombre assez noire Pour pouvoir obscurcir l'honneur du sang romain 2 ;

1. L'abbé Boileau, dans sa réponse au discours de l'abbé Genest, successeur de Boyer à l'Académie française, a fait allusion à cette circonstance de la vie de notre compatriote. Voici comment il s'exprime : « ... Dans ses « tendres années, il (Boyer) trouva l'appui d'une noble famille, dont le « nom nous sera toujours cher, qui sembla l'adopter, parce que tous les « gens d'esprit paraissaient naturellement en être... »

2. La marquise de Rambouillet était la petite-fille du marquis de Pisani, Jean de Vivonne, et de Julia Savelli.

Qui retracez en vous, d'un pinceau plus qu'humain, De vos divins aïeux l'adorable mémoire; Si vous parlez pour elle, à quel comble d'honneur Doit élever Porcic un si rare bonheur ?

Et que pourrait contre elle entreprendre l'envie .' Aussi, pour .«'assurer un immortel renom, Elle veut moins devoir cette seconde vie Au bruit de sa vertu qu'au bruit de votre nom !

La Porcie romaine fut donc représentée à l'hôtel de Bourgogne dans d'excellentes conditions, et si nous en croyons l'abbé Genest, qui succéda à Boyer à l'Académie française , cette pièce « enleva tout Paris. » Nous ne l'analyserons pas; mais comme elle est le premier essai de notre compatriote, nous devons en indiquer le sujet.

Brutus et Cassius sont dans les plaines de Pharsale à la veille de livrer combat aux triumvirs. Brutus, qui n'a pas craint d'assassiner César, et dont la suprême ambition est de délivrer Rome des tyrans, dût-il faire couler des flots de sang et mourir à la tâche, Brutus, le sombre et farouche républicain, sent son courage faiblir lorsqu'il voit à côté de lui sa jeune femme Portia ou Porcie1, modèle de vertu, de noblesse et de grâce. Il veut l'éloigner du champ de bataille, lui épargner la vue du sang, et, en cas de défaite, la préserver des outrages des vainqueurs; mais elle, fîère, impassible, résiste à toutes les prières de son époux et veut affronter avec lui les dangers de la lutte. N'est-elle pas la fille de ce Caton d'Utique qui

Sut se. soustraire au destin qui fit succomber Rome, Er. malgré l'ennemi qui crut l'avoir vaincu, Mourir Libre et Romain, comme il avait vécu. Ainsi mourut Caton. ainsi mourra Porcie ;

Et, si jamais César me tenait asservie,

1. On avait alors l'habitude, au théâtre, de franciser tous les noms de L'histoire ancienne.

J'irais chercher la mort par cent chemins divers. M m juste désespoir triompherait des fers: On me verrait péril par mon propre esclavage, Et, faisant de ma chaîne un effroyable usage, Changer heureusement, par un illustre effort. L'instrument de ma honte en celui de ma mort !

Brutus cède à d'aussi nobles accents et donne l'ordre d'attaquer l'armée des triumvirs. Mais le destin contraire se joue des efforts héroïques des républicains; au moment même où l'armée d'Octave va être écrasée, les dieux se servent d'un confident de Brutus pour changer ce triomphe en déroute. Ce confident vient annoncer traîtreusement à Porcie que Brutus a trouvé la mort dans la mêlée. Cette fatale nouvelle parvient jusqu'aux oreilles de Cassius, qui accourt et qui la recueille des lèvres mêmes de Porcie. Cassius, succombant sous le poids de la douleur et voyant .ses espérances trahies, ne veut point survivre à son compagnon de haine et de vengeance, et se fait poignarder par des esclaves.

Cependant, Brutus luttait avec succès et poussait devant lui l'armée ennemie , lorsque le bruit de la mort de Cassius se répand dans les rangs de ses solbats. Dès ce moment les républicains perdent tout le terrain qu'ils avaient conquis et bientôt commence la déroute. Après avoir longtemps cherché la mort, Brutus se rend auprès de Porcie, qui résiste encore une fois à toutes ses prières. N'est-ce pas elle qui a occasionné la défaite des républicains en communiquant à Cassius la fausse nouvelle de la mort de son époux? Elle voit dans ce fait l'aveugle destinée qui se prononce contre elle et son parti. Brutus insiste :

Votre père est vengé, mais Rome ne Test pas...

Pour vous, qui méritez un destin plus heureux, Portez, portez à Rome un cœur si généreux,

Présentez-lui le Paner que je verse pour elle, Reprochez-lui ma mort et l'ardeur de mon zèle; Faites enfin pour moi ce qu'Antoine, autrefois, Fit pour venger C ï ar et soutenir ses droits. S'il arma les Romains contre leur propre gloire, Armez-les maintenant pool leur propre victoire...

Moi ! moi ! que j'aille à Rome, à Rome l'infidèle,

Qui fit si peu pour vous, qui fîtes tant pour elle ;

A Rome, qui se plaît à nous voir succomber,

Qui couronne la main qui nous a fait tomber !

Moi. seigneur, j'y verrais ces illustres images,

Du zèle des Calon les sacrés tém<

Par de chétives mains tomber de ees hauts lieux,

Et des tyrans placés où furent mes aïeux !

J'y verrais triompher leur détestable haine.

J'y verrais mettre aux fers la fortune romaine,

Je m'y verrais moi-même en état de servir,

J'irais m'offrir aux mains qui veulent m'asservir !...

Car, enfin, pensez-vous qu'avec les seules larmes

Je puis>e rétablir la gloire de nos armes.'

Nos malheurs sont trop grands, et, pour borner leur cours,

Une femme, seigneur, est un faible secours.

Puisque Brute a péri, tout doit périr ensemble ;

Je ne puis éviter le sort qui nous assemble.

Et quel sort puis-jc attendre et plus noble et plus doux

Que l'éclatant honneur de mourir avec vous .'...

Après cette scène, qui ne manque pas d'une certaine grandeur, l'on voit paraître Octave qui débite une lon- ([uo tirade sur la générosité et la modération dont les vainqueurs doivent faire preuve dans la victoire. Mais le triumvir n'aura pas lieu de mettre en pratique ces belles maximes. Porcie n'aura qu'une crainte jusqu'au dernier soupir, c'est de tomber vivante entre les mains de l'héritier de César et de lui devoir la vie. La tragédie finit, à la manière antique, par le récit de la mort de Porcie.

On sait comment cette pièce fut accueillie el nous aurions vraiment mauvaise grâce à nous montrer plus difficile que le public de cette époque. Toutefois, il nous sera bien permis de dire que la Porcie romaine

nous paraît avoir été traitée trop généreusement. Rien n'y révèle, du moins, une touche supérieure, car à part quelques beaux vers qu'on rencontre çà et là, on se demande ce qui put exciter de si nombreux applaudissements. Boyer a mieux fait que cela, même lorsqu'il n'a pas réussi. Constatons néanmoins le succès de cette tragédie qui ouvrit à son auteur la porte de tous les salons littéraires, et lui valut l'amitié et l'estime de tous les beaux esprits de ce temps. Chapelain qui était le grand dispensateur des lauriers poétiques — et des pensions aussi, — lui fît un accueil des plus chaleureux; il écrivit même à ce sujet un éloge de la pièce. Plus tard, il ne craignait pas de dire que Boyer « est un poète de théâtre qui ne le cède qu'au seul Corneille en cette profession* . » L'auteur de la Pucelle passait pour un critique supérieur en même temps qu'un rigoriste renforcé ; aussi le plus petit éloge de lui était-il de nature à combler les vœux d'un jeune débutant.

Malheureusement, l'avenir n'était pas du côté de' Chapelain, et Boyer eut le tort de ne pas le comprendre. Nous ne lui en ferons pas un crime; la reconnaissance le liait à la fortune littéraire de tous ceux qui de près ou de loin tenaient au salon de Rambouillet. C'était de là qu'était sorti son succès, bien plus que du théâtre de l'hôtel de Bourgogne, et un honnête homme, fùt-il poète, ne peut perdre le souvenir de tels bienfaits. Aussi, le jeune auteur de la Porcie romaine fut-il bientôt signalé comme le protégé de Chapelain et de tous les autres alcôvistes, dont le crédit commençait à baisser. Les nouvelles tragédies qu'il pré-

1. Chapelain, Liste des gens de lettres. Xous relevons à l'article Boyer l'étonnante assertion qui suit : ... Ses vers ne se sentent point du vice de son pays ! Quel est donc le vice que l'auteur de la Pucelle prête si généreusement à notre pays ? Est-ce qu'il se serait imaginé, par hasard, que les compatriotes de Boyer étaient des sauvages.7...

sente 1 sont loin d'avoir le succès de la première, et si le public les applaudit, elles sont soumises par les jaloux à de minutieux examens. Or, ce ne sont pas toujours les applaudissements de la foule qu'un auteur recherche ; il vise plus haut, il veut aussi gagner les suffrages des esprits éclairés, des connaisseurs, des poètes, des littérateurs. Cette suprême consolation fut presque toujours refusée à notre compatriote. Pour tout dire aussi, il n'avait pas que des jaloux ; il avait encore et surtout de terribles ennemis. Il eût pu facilement se débarrasser des premiers ; il ne pouvait que subir le génie des seconds.

Ces ennemis acharnés, on les connaît déjà. Ce sont ces quatre amis qui se réunissent de temps en temps dans une maison de la rue du Vieux-Colombier, pour se communiquer leurs essais, ou pour lire le livre qui vient de paraître. Molière, Boileau, Racine et Lafontaine, n'aiment pas Chapelain ; ils le détestent même à ce point, que si l'un d'eux vient à commettre quelque faute contre les règles de la poésie, on lui inflige en punition la lecture des vers de la Pucelle. C'est II- ileau qui est chargé d'exécuter les victimes. Et d'abord, à tout seigneur, tout honneur': Chapelain fut le premier visé : Satires, épigrammes, tombèrent sur lui dru comme grêle, et s'il n'en fut pas écrasé, c'est qu'à défaut de génie, il avait la faveur de Colbert. Beaucoup réfléchirent qu'en attaquant le viotix poète, ils se fermaient pour longtemps le chemin des pensions royales, et cette considération était de nature à rete-

1. La Sœur généreuse (1040), la Générosité d'Alexandre (1647). Aristoâème (1047). Frédéric (16*9), ClotUde (1669), Frédéric (1669), Thjranc (1660), la Mort de Démétriu* (1660), PoHcrite (1662), etc.. etc. — Voir

aux documents les jugement^ que, dans si Muse historique, Loret port' ces pièces et sur d'autres du même auteur. Les récita rimes de Loret,

connue ceux de Robinet, faits au jour le j<mr et sur l'impression du moment, ont une valeur qu'il convient d'apprécier.

nir tous ceux, — ils étaient assez nombreux, — qui croyaient davantage à la puissance de L'intrigue qu'au prestige de leur talent. Certes , Boileau ne dédaignait ni la flatterie ni les pensions :

Grand roi. cesse de vaincre ou je cesse d'écrire !

mais il était si convaincu de sa supériorité, qu'il ne désespérait pas, la jeunesse aidant, de triompher un jour ou l'autre de ses vieux adversaires. Aussi ne désarma-t-il pas. Après la satire, vint l'épigramme :

Maudit soit l'auteur dur dont l'âpre et rude verve, Tenaillant le cerveau, rima malgré Minerve, Et, de son lourd marteau martelant le bon sens, A fait de méchants vers douze fois douze cents.

De son côté, Molière avait commencé sa croisade contre le parti littéraire dont le salon de Rambouillet était le quartier-général. Ménage raconte qu'en sortant de la représentation des Précieuses ridicules, il dit à Chapelain : « Monsieur, nous approuvions, vous « et moi, toutes les sottises qui viennent d'être criti-

« quées si finement et avec tant de bon sens il

« nous faudra brûler ce que nous avons adoré et « adorer ce que nous avons brûlé '. »

Ainsi la déroute des alcôvistes était un fait accompli. Comme on le pense bien, Boyer fut exécuté comme les autres. Nous ne citerons pas toutes les attaques dont il fut l'objet; nous nous contenterons de reproduire le passage de Y Art 'poétique qui le vise plus particulièrement, ainsi que l'épigramme de Furetière. Après cela, on ne pouvait rien lui dire de plus méchant :

On peut avec honneur remplir les seconds rangs ; Mais, dans l"art dangereux de rimer et d'écrire, Il n'est pas de degrés du médiocre au pire. Qui dit froid écrivain dit détestable auteur : Boyer est à Pineliêne égal pour le lecteur*.

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