‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 76 sur 122 · Boyer était alors âgé de soixante-dix-sept ans · texte numérisé non relu

Boyer était alors âgé de soixante-dix-sept ans

OZIAS

Cet ordre est-il pour nous ?

JUDITH

Il n'excepte personne.

OZIAS

Mais, contre l'ennemi, ce coup qu'on doit tenter, Ce dessein étonnant, qui doit l'exécuter /

JUDITH

Moi.

OZIAS

Vous !

JUDITH

Plus l'entreprise est hardie et nouvelle, Plus ma foi s'affermit, quand ma raison chancelle !...

On sait le reste. Malgré les tendres prières de Misaôl qui l'aime, Judith se rend au camp d'Holopherne, parée avec art et resplendissante de beauté. A sa vue, le général des Assyriens sent une passion irrésistible s'emparer de son cœur ; il aimera la belle juive et s'en fera aimer. Tel est le projet qu'il caresse dès la première entrevue et que Judith entretient par d'habiles câlineries. Cependant Misaêl ne peut contenir la jalousie qui le dévore; il se rend au camp des Assyriens pour surveiller les actes de Judith. Là, il lui reproche de se livrer corps et âme à un infidèle, et de céder ainsi à un vain orgueil plutôt qu'à un amour sincère. C'est la scène maîtresse de cette tragédie, celle qui souleva longtemps des tonnerres d'applaudissements. Nous la reproduisons en partie :

MISAI'.L.

Votre beauté triomphe. Holopherne est à vous. Et quelque nom qu'il prenne, on d'amant on d'époux, Vous cédez aux api-âts d*un vainqueur qui roui aime. Un conquérant paré de la grandeur suprême,

Environné de gloire, a tenté votre cœur.

JUDITH

Quoi ! voulez-vous, toujours plein de votre douleur, Juger de mes desseins par la seule apparence ? Ah I s'il m'était permis de rompre le silence...

MISAEL.

Hé ! que me diriez-vous qui pût vous excuser ? Au camp des ennemis venir vous exposer, A natter un tyran indignement descendre, Allumer un amour qui peut tout entreprendre, Sur vous seule assembler ce que l'art imposteur A de plus sûr pour plaire et s'emparer d'un cœur ! Ne rougissez-vous point de l'indigne artifice?...

JUDITH

Et pourquoi, Misaël, faut-il que j'en rougisse?

Si, par de tels discours, Holophorne trompé,

Des soins de son amour paraît plus occupé

Que des soins de son camp et de ceux de sa gloire ?

N'est-ce rien que d'avoir arrêté sa victoire,

Et d'avoir trouvé l'art d'enchaîner sa valeur?

MISAEL.

Mais osez-vous si loin pousser cet art flatteur, Jusqu'à vouloir risquer l'honneur et l'innocence Dans un festin profane où règne la licence, Où le dérèglement devient souvent fureur, Et fait évanouir la honte et la pudeur ? Quand Judith se verra, sous une riche tente, Du chef des Assyriens maîtresse et triomphante, Au milieu des honneurs, des concerts, des plaisirs, L'objet de mille vœux et de mille soupirs, Le spectacle et l'amour de toute l'assemblée, N'en sera-t-elle point éblouie et troublée?

JUDITH

Quand on forme un dessein aussi grand que le mien, Sous les ordres du Ciel, on n'appréhende rien ; On se met au-dessus de l'humaine faiblesse.

MISAEL.

Dans les moindres périls, j'ai vu votre sagesse Trembler, et dans le fonds d'un séjour écarté, Loin des yeux des mortels, chercher sa sûreté.

Cette vertu modeste, et qui fut si timide. Est devenue enfin orgueilleu-e, intrépide.

JUDITH

Avec un peu de temps, vous en jugerez mieux.

Une suivante vient annoncer que le festin est préparé et qu'on n'attend plus que Judith. Misaël devient ironique :

... A cet ordre, il est temps de se rendre. Vous balancez ?... Allez étaler promptement A cette table inique un objet si charmant ; Et moi, je vous verrai dans cette grande fête Triompher lâchement d'une indigne conquête.

JUDITH

Non, non, épargnez- vous ce spectacle odieux !

MISAEL.

Quelque ennui, quelque horreur, qu'il en coûte à mes yeux, Je veux développer cet étrange mystère...

JUDITH

Votre fureur s'augmente, et je plains votre erreur... On m'attend, et j'y cours avec trop de lenteur.

MISAEL.

Allez ! je vous suivrai; j'ai même impatiente.

JUDITH

Voyez tout. Loin de craindre ici votre présence, J'aime à vous voir toujours curieux et jalons : Ma gloire avait besoin d'un témoin comme vous !

Il nous reste à raconter comment cette pièce qui eut pendanl quelque temps un succès énorme, finit par tomber sous les sifflets du parterre. Aussi bien, grâce ;i L'immortelle êpigramme «1»' Racine, l'échec de Judith appartient à l'histoire du théâtre au dix-septième siècle.

CLAUDE BOYER DE i/ ACADEMIE FRANÇAISE. 273

C'est le vendredi, 4 mars 1695, que la nouvelle et dernière tragédie de Boyer fut jouée pour la première fois au Théâtre -Français. Il faut remonter bien haut pour trouver l'exemple d'un succès pareil. On ne parla bientôt plus à la ville comme à la cour que des beautés de Judith, et l'enthousiasme fut si grand que Boileau et Racine en pâlirent de fureur '. Malheureusement la saison n'était pas propice ; les fêtes de Pâques étaient proches, et on ne put donner que huit représentations avant la Semaine-Sainte. Néanmoins, la presse fut si grande pour assister à la huitième représentation qui fut donnée le 18 mars, que Boyer toucha pour ce jour de clôture seulement et pour sa part de bénéfices, la somme alors très-considérable de 206 livres 14 sols.

Le bruit étourdissant qu'avait fait Judith, se calma naturellement un peu pendant les vacances de Pâques2. L'auteur, qui était un homme de ressources crut que le moment était venu de faire imprimer sa pièce. Les esprits étaient frappés, il fallait les maintenir dans ces bonnes dispositions. Malheureusement, cette tactique produisit des résultats contraires et Boyer en fut pour sa peine. Que ne songeait-il plus tôt à ses ennemis atterrés et confondus par un triomphe aussi éclatant ! Imprimer la pièce en pleines représentations, n'était-ce pas la livrer à leurs attaques? Or, que ne peut-on pas dire et faire contre une œuvre jugée d'avance détestable et qui a contre elle des hommes tels que Boileau et Racine?

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