Voir la Correspondance de Racine
2. Judith fut jouée à Versailles, mais arec moins de succès qu'à Paris. Nous lisons, en effet, dans le Journal de Dangeau : « Samedi 11» mars 1G95. « — Monseigneur courut le loup le matin, et revint à Versailles tout droit. « sans repasser à Marly, où les princesses demeurèrent à jouer toute Taprès- « midi, et n'arrivèrent ici que pour la comédie, qui est une pièce nouvelle « faite par Boyer; on l'appelle Judith. Elle a eu beaucoup d'applaudi— .- « ments à Paris et moins à la Cour. » {Journal de Dangeau, t. V.)
274 CLAUDE BOYER DE l'A€ADEMIE FRANÇAISE.
Judith fut donc soigneusement épluchée, et un écrivain anonyme en lit à la hâte une critique trèsviolente qui fut répandue à profusion dans Paris. Entretien sur le théâtre au sujet de Judith, tel était le titre de ce factom plus remarquable par la méchanceté qui s'y étalait à chaque ligne que par le fond ei la forme. De tous les griefs qu'on y développait, il n'en est pas un seul qui n'eût aujourd'hui le don de faire sourire même les plus sévères. L'unité de temps, l'unité de lieu, sont autant de prescriptions méconnues, pour ne pas dire oubliées, et qui dorment leur dernier sommeil avec le reste du bagage classique. Mais il n'en était pas de même alors, <it Boyer eut le tort ''■norme de ne pas répondre au libelle. Ce ne fut que plus tard, dans la préface de Judith qu'il entreprit de se justifier. « S'il fallait s'en tenir, disait-il, à cette « parfaite unité qu'on me demande, on aurait à repro- « cher ce défaut à presque tous les ouvrages de « théâtre. Si M. de Corneille se fut imposé cette règle, « que serait devenue cette belle scène que Rodrigue « fait avec Chimène quand il va latrouver chez elle L'argument était péremptoire ; ce n'était pas le dernier. Qui le croirait? on attaquait l'esprit iii<*'in<> de la tragédie en ce qu'elle était religieuse et peu propre à être jouée sur la scène. Boyer répliqua : « Nous avons un illustre exemple dans Polyeuete. » Peut-être aurait-il cité Esther, si Racine n'avait été un de ses plus fougueux ennemis '.
1. On connaît l'ëpigràmme que RI Racine sur la tragé 1 î « - de Boyer :
« A -a ./// //'///. Boyer, par aventure, Était assis près d'un riche caissier; Bien aise était, car le bon financier S'attendrissait et pleurait irê.
n Bon gré troua Bais, lui «lit le vieux rimeur : <i Le beau vous touche, et d'humeur
(i A vous saisir pour mu- baliverne. • Lors, le richard, eu larmoyant, lui «lit :
pleure, hélas I «le ce pauvre Bolopherne, Si méchamment mis à mort par Judith
Comme on le voit, tous ces griefs n'étaient pas au fond très sérieux et dissimulaient mal l'envie de nuire. Néanmoins, ils eurent assez de force pour ruiner la pièce. L'opinion, suprise et décontenancée, se reprocha insensiblement de s'être laissée trop aller à l'enthousiasme en faveur d'un poète contre lequel elle s'était si souvent prononcée. On avait oublié déjà la leçon de Pader d'Assezan, jeune gascon.
Ce fut dans ces conditions que la Comédie française reprit les représentations de Judith. Mais, là encore, toutes les dispositions avaient été prises pour amener une déroute complète. Le public une fois ébranlé, la claque dévouée à Boileau et à Racine avait occupé le parterre : la place était prise. Les hostilités éclatèrent à la troisième et quatrième représentations. On hua, on siffla avec un acharnement inouï. La belle Champmêlé, qui avait été si fort applaudie avant Pâques, ne comprenait rien à ce changement. N'y tenant plus, elle s'avança jusques sur le devant la scène et ne craignit pas d'apostropher le parterre : « Messieurs, dit— « elle, nous sommes surpris que vous receviez aujour- « d'hui si mal une pièce que vous avez applaudie pen- « dant le Carême. » C'est alors que Racine lui fit la fameuse réponse : « Les sifflets étaient à Versailles, « aux sermons de l'abbé Boileau. ' »
Le Sage a longuement raconté dans une lettre de sa Valise trouvée le succès des premières représentations de Judith. C'est un document qui a son intérêt, malgré que l'immortel auteur de Gil Blas s'y montre peu favorable à Boyer.
« La Judith de M. l'abbé Boyer fut représentée par « de fameux acteurs et occupa la scène pendant tout
1. Certains historiens disent simplement que ce fut un spectateur du parterre qui lit cette réponse à la Champmêlé. La plupart nomment Racine, et de ce nombre les frères Parfait. ÇBRgtaire dicThéâtre-Français.)
un Carême. La Cour et la ville y couraient en foule, et principalement les femmes, qui la trouvèrent je ne sais pourquoi, fort intéressante , y mirent la presse. C'était tous les jours une si grande affluence de femmes de toutes sortes de condition-, qu'on ne savait où les placer. Les hommes furent obligés de leur céder le théâtre, et de se tenir debout dans les coulisses. Quelle fureur! Imaginez-vous deux < femmes assises sur des banquettes, où Ton ne voit ordinairement que des hommes, et tenant des mouchoirs étalés sur leurs genoux, pour essuyer leurs veux dans les endroits touchants. Je me souviens surtout qu'il y avait au quatrième acte une scène où elles fondaient en pleurs1, et qui, à cause de cela, fut appelée la scène des mouchoirs. Le parterre, où il y a toujours des rieurs, au lieu de pleurer ; elles, s'égayait à leurs dépens. Pour moi, je ne prenais plaisir qu'à observer Hauteur, auprès de qui je me trouvais quelque fois à l'amphithéâtre. Enivré du succès de sa Judith, il allait là mendier dos louanges, comme font tous les auteurs en pareil cas, il n'avait pas peu d'occupation à répondre aux compliments qu'on lui faisait. — « Monsieur l'abbé, lui disait l'un, voilà ce qui s'appelle une pièce sublime et pathétique. » — « Vous devez être bien content lui disait l'autre, d'avoir produit un si bel ouvr. aussi vous voyez tous les spectateurs dans l'admiration. » — « Je leur en donnerai bien d'autres, » répondait modestement le gascon, sur 1«- ton de son pays; « je tiens le public à présent que je sais son goût. » — Boyer se donnait ainsi Les violons, et
vraiment Paris n'abandonnait pas sa pièce 2 »
Après Judith, Boyer renonça définitivement au
1. i ne entre Judith et Misaël, que nous avons reproduite plus
baa -'. La Foliée trouvé* .
théâtre , sans toutefois dire adieu à la poésie. Il consacra les dernières inspirations de sa muse à la religion qui devait le couvrir de son aile et le rassurer aux approches de la mort. Ce fut sous l'empire de ces méditations calmes et sereines de la dernière heure, qu'il écrivit le seul ouvrage en prose que l'on ait de lui : Caractères des prédicateurs, des prétendait! s aux dignités ecclésiastiques, de rame délicate, de Vamour profane, de l'amour saint. Il fît aussi h l'Académie quelques lectures qui prouvèrent que malgré son grand âge, il n'avait pas perdu le feu et l'enthousiasme des jeunes années. Il mourut à Paris, le 22 juillet 1698.
On rencontre rarement dans notre histoire littéraire une existence plus longue, plus tourmentée que celle que nous venons d'esquisser. Depuis la Porcie Romaine jusques à Judith, c'est-à-dire pendant plus de cinquante ans, Boyer a suivi une route, semée d'obstacles et d'embûches. Mais rien n'a pu le rebuter, ni les pamphlets, ni les épigrammes, ni les satires; rien n'a pu vaincre l'obstination de son caractère, ni les verges de Boileau, ni l'aigreur de Racine, ni les insultes de Furetière. A tous les traits dont on l'accable, il répond par une nouvelle tragédie -bonne ou mauvaise, mais que ses ennemis trouvent d'avance détestable. N'importe ; il sort de toutes ces épreuves, le sourire sur les lèvres et le ton narquois, sans que sa belle humeur, pas plus, du reste, que sa fécondité, en soient contrariées. On sait, cependant, contre quels ennemis il avait à se parer. Furetière lui dit tout ce qu'il put imaginer de plus blessant, jusqu'à l'accuser de s'être mis à genoux devant des acteurs et des actrices pour faire jouer ses pièces1. Or, pendant que tous les autres aca-
1. Furetière attaqua Boyer non-seulement dans ses Ihctums contre Messieurs de V Académie française, mais aussi dans d'autres écrits satiri-
dêmiciens courbent le front et se laissent traiter de même, seul, Boyer riposte, entrelardant son adversaire d'épigrammes acérées et prouvant par la qu'il savait au besoin parler avec avantage la lani: ue des satiriques. D'ailleurs, partout où il y a un bon m placer, une plaisanterie à dire ou à faire, on est suide rencontrer l'auteur à! Agamemnon. Ce u* ju'il soit méchant, Loin de là; une espèce de scepticisme aimable lui avait fait prendre en douceur tout ce que ses ennemis lui reprochaient avec tant de rigueur. Enfin, pour ne rien oublier, la fortune n'était pas de ses amies, et, s'il n'alla pas finir ses jours à L'hôpital, il dut cette insigne faveur au vieux Chapelain, qui eut l'esprit, avant de mourir, d'inscrire tous ses disciples et amis sur le registre des pensionnaires du Roi.
Ht maintenant veut-on connaître l'opinion des contemporains sur Boyer? Voici d'abord le grave Polisson, qui rend hommage à son humeur constante : « Il (Boyer) « était d'Albi; l'aimable vivacitéde sa province
que-, et en particulier dans les Couches de l'Académie, poème allégorique et burlesque où ton.-- les académiciens Sont tournés en ridicule. 1; désigné sous les trait- de Sisyphe et sous le nom assez transparent Laboyer. 11 est condamné à souffrir perpétuellement devant ><■■; yeux la représentation de YAndromdqve de Racine. Il grince qu'on lui a arraché le- dente et Les ongles, dont il se serrait pour m
1. Nous ne citerons i<'i qu'une épigramme. Furetiê mie, traita, dans un de « onfrères d'ignorants.
Voici la réponse de Boyer :
« C'e-t prudemment que notre Académie, Dan- bou affermie,
A banni Furetière et l'a mi- hors di
N'aurait-' 1 >• • '
Au milieu de tant d ign<
Disons enfin que. avant de mourir. Furetière donna un blanc-signe au curé de Saint-Bustache, peux réparer tout le mal qu'il avait commis, dans Fbctumti contre certai aiciens. .\ toul pécheur miséricorde;
mais c'était une bien mauraise langue que ce Furetière !
CLAUDE BOYER DE i/acaDEMIE FRANÇAISE. 271)
« no s'est point démentie en lui jusques à l'âge de qua- « tre-vingts ans. Si de jeunes auteurs allaient pour le « consulter, ils le trouvaient toujours prêt à leur don- « ner ses avis, la seule chose qu'il eût à donner '. » Un des plus savants annotateurs de Boileau, de Saint-Marc, atténue de la manière suivante l'épithète de médiocre que l'irascible critique avait accolée au nom de Boyer : « Cet auteur avait beaucoup d'esprit; et ses différente « ouvrages sont animés d'un feu qui ne fut point « affaibli par l'âge. » L'abbé Boileau nous en a laissé un portrait fort séduisant : « Homme franc, cordial, « bon critique, sans être rigoureux, qui découvrait « les beautés, excusait les fautes, faisait grâce aux « autres et souffrait qu'on lui fit justice. Indulgent « et docile, d'un esprit facile et laborieux, malgré son « feu modéré... Il a décrit les passions, sans en être « troublé, cherchant la bien séance dans ses ouvrages, « l'ayant toujours observée dans ses mœurs2. »
Le grand Corneille faisait de Boyer un cas tout particulier, comme le prouve une lettre que M. Victor Fournel a insérée dans un chapitre de ses Contemporains de Molière*. Ménage dit quelque part : « M. Boyer était
2. Réponse de l'abbé Boileau à l'abbé Genest, >uccesseur de Boyer à l'Académie française. — Boursault, dans la fameuse Satire des satires, dont Boileau fit interdire la représentation parce qu'il y était flagellé avec infiniment d'esprit, fait dire à Emilie :
« Boyer. vous le connais^ez peu.
Boyer. quand il compose est toujours tout en feu;
I >ana -e> moindres discours, on voit ce feu qui brille. Et dans les vers qu'il fait le salpêtre pétille. Quand d'un crime parfois il exprime l'horreur,
La fureur poétique e-t la moindre fureur.
S'il faut peindre Bellone au milieu du carnage,
Sun Pégase bondit et sa Muse fait rag :
II sait camper, résoudre, assaillir, enrayer,
Et dans ses ver.- pompeux étaler tout Boyer », etc.
{Satire des satires, scène VT.)