CHAPITRE II
Caractères de la poésie romane. — Influence de certains troubadours qui viennent chanter en Albigeois. — Azémar le Xegré. — Albertaz Cailla. — Guillaume Hue. — Guillaume Évesque. — Hugues de Lescure. — Guillaume d'Hautpoul. — Leur vie; leurs chansons. — La croisade et les troubadours. — La poésie romane et ses destinées.
Rien n'achève de peindre la frivolité et la grâce des siècles que nous venons d'esquisser comme les poésies des troubadours. Il semble, à les feuilleter, qu'il n'y a jamais eu sur terre que des femmes à aimer, et qu'on a décidément bien tort de penser à autre chose. L'amour, la chanson, les festins, les tournois, voilà ce qu'il faut à ces étonnants poètes qui vivent, d'ailleurs, en véritables papillons, sans cesse à la recherche de quelque nouvelle beauté. A les suivre, on parcourrait le Languedoc, la Provence, l'Espagne, l'Italie, on franchirait même les mers, on les trouverait en Palestine ou à Oonstantinople, et partout ce seraient les mêmes hommes séduisants, fantasques, insouciants, prodigues quoique besogneux, désireux déplaire, plus prompts à oublier, toujours insatiables, jamais rassasiés. On a conservé des fragments de poésie de plus de cinq cents d'entre eux qui attestent tous le même esprit flottant, les mêmes indécisions, les mêmes inquiétudes. L'éternel sujet de leur tristesse comme de leur joie, c'est l'amour qu'ils chantent le jour et la nuit, à l'aubade comme à la sérénade, en s' accompagnant de la viole. Sans doute, la chanson
d'amour n'est pas toujours de mode, et parfois l'on
entend les violents éclats de la sirvente ou les fougueux appels aux armes; parfois, aussi, le poète laisse là les refrains galants, les joyeux devis, pour célébrer la guerre sainte et La gloire des cieux; mais peu à peu, la fureur des combats s'évanouit devant les charmes de la femme et la canso reprend son empire. Ln paix renaît bientôt dans ces cœurs sensibles, enthousiastes, et comme les horreurs ou les fatigues de la guerre engendrent vite le dégoût, les troubadours sont bien aises de reparaître dans la grande salle du manoir où les soirées sont si divertissantes, où les dames semblent plus belles et plus aimables,
Notre pays avait été profondément remué par les accents de la muse romane. Sur les confins de l'Albigeois, le vicomte Jourdain de Saint-Antonin avait chanté la comtesse de Penne '. Le célèbre Raymond de Miravals remplit le midi de l'Europe du bruit de son aventure avec la belle albigeoise 2 et de ses amours avec Azalaïs de Lombers, femme du comte Bernard de Boissezon. Arnaud de Marveil, celui-là même que Pétrarque appelle « il men fâmotoo Amdldo, » murmurait ses plus délicieuses chansons aux genoux d'Adélaïde de Burlats, femme de Roger II, vicomte d'Albi n de Béziers 3. C'est peut-être vers le château de nos s< îgneurs que s'envolait sa pensée, lorsque dans un élan de tendresse passionnée, il s'écriait : <• Sa; je tourne mes prières et mes adorations vers le pays que ma bien^aimée babite Chanson, va vers La
1. « E avia nom Raimon .Jordan, la domnaera appellada la rescomta de « T' na. L'amor de lar dos a fo ses tota mesura, tant Be volgreu île l e Pus « a l'autre, o (Biographie des poètes provençaux ; manuscrits de la Biblothèqùe nationale, a" 654, 666; Raynouard, i
-. » B bJ enamourel d'nna joren domna gentil d'Albigesque avia nom « ma domna Aimengarda. Bella en c corteaa e avinens <-• enaeignada <• « gens parlans. d (îbid.)
(3) lbid.
plus parfaite des femmes et dis-lui que j'implore sa merci, si toutefois elle daigne me l'accorder, etc. ' »
Nous passons sous silence un certain nombre d'autres troubadours qui vinrent demander aux châtelaines de notre pays les joies et les inspirations de l'amour. Il suffit, d'ailleurs, de .nommer Jourdain, Raymond de Miravals et Arnaud de Marveil pour expliquer la vocation littéraire de certains de nos compatriotes.
Azémar le Negrè est le premier qui figure sur la liste des troubadours albigeois. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale donne quelques détails sur sa vie. Par lui, nous apprenons qu'il était fort civil, beau parleur (cortes hom fo e gens parlans), et qu'il fut particulièrement recherché par les grands seigneurs et souverains du Midi qui le comblèrent de présents et de faveurs. Il était né au Castelviel, cette partie haute de la ville d'Albi qui a conservé jusque dans ces derniers temps une forte empreinte de son antique origine. C'est là qu'une tribu errante de Gaulois ou des colons romains édifièrent les premières habitations ; c'est là que le christianisme fit ses premières conquêtes; c'est sur cet angle de terre battu par les flots du Tarn, que réside vraiment la pierre fondamentale de notre cité, terre sacrée, qui renferme la cendre des aïeux et le secret de leur foi, de leurs espérances, de leurs amours à travers de longs siècles 2.