‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 9 sur 122 · Tôt ades sopley et azor · texte numérisé non relu

Tôt ades sopley et azor

Al pays on ma domn'estai

Chanso vai t'en a la ruelhor,

E àT 1 qu'enT clam merce, sïl plai, etc. (Rayxouard.)

2. Dans une de ses poésies, Pierre Vidal, le fameux amant de la Louve de Pana ut 1er, énumère tous les chevaliers courageux et courtois qu'il connaît de par le monde. Voici ce qu'il dit du seigneur du Castelviel et de ses chevaliers :

Et al Castelvieilh fon Albertz Us cavayers mot coratjos Et entor lui d'autres baros A totz bes far francs et arditz

Azêmar sortait-il du château ou d'un*.' de es maisons obscures, construites en terre el en bois qui subsistent encore aujourd'hui? L'une et l'autre de ces hypothèses sont admissibles. Dans une tenson entre Rambaud et Perdigon, notre compatriote est traité <hi seigneur par ses deux interlocuteurs, soit qu'il fût à cette époque âgé ou déjà célèbre, soit qu'il fût réellement de sang noble. Cette question est en somme peu intéressante. Ce «pie l'on désire surtout connaître, <•' la vie d'Azémar, et à ce point de vue, nous avons dos documents suffisants, on n'a de lui que cinq pi»'' mais ses amours, ses joies, ses tristesses et même ses opinions politiques, — le mot n'est pas trop Tort, comme on s'en convaincra tout à l'heure, — y sont imprimés en caractères si apparents, qu'avec la courte biographie déjà citée, on peut facilement reconstituer sa vie tout entière.

Tour d'abi >rd, Azêmar apparaît naturellement comme un galant aimable, un beau diseur, un amoureux fin el délicat. Dans une canso traduite en vers franc par M. deRochegude1, nous pouvons suivre d'assez ; la nature de ses sentiments à l'égarddes dames. Pour peu que l'on ait parcouru les poésies des troubadours. on verra combien celle-ci est mesurée, respectueuse et de bonne compagnie. L'amour, ce roi-dieu% comme L'appelle uotre compatriote, revêl ici une tunique pins ample que dans la [dupait des pièces du même genre où l<-s troubadours semblent s'être donné le mot pour 1" déshabiller tout à l'ait. Ici. du moins, tout est dans l'ordre, car si la p»-ns<v trahi! une vive passion, la forme ne cesse d'être courtoise, honnête el corn

1. Notre devoir esl <!<• mentionner i<-i la plaoe î rillai patriote, l'amiral de Rochegude, devrait occuper parmi les romanistes <|ui ont l< itribué au commencemenl lever les monu-

ments de notre langue nationale. D'antre- ont eu un nom plus brillant qui I nioin^ aile lui.

Azémar nous apprend qu'il est prisonnier dans une riche seigneurie — pure métaphore, — et qu'il s'était promis de ne plus chanter, malgré les fleurs et les tièdes caresses du printemps :

Ya d'ogan pel tcns florit.

2si per la sasou d'abril

No fera mon cant auzir, etc. b

Il a fallu céder cependant à l'injonction du roi-dieu, et voici la chanson que l'élégante traduction de M. de Rochegude rend parfaitement, moins pourtant le nombre et l'harmonie du rhythme roman :

Aux chanson? j'avais dit adieu Quoique la saison soit nouvelle.

Mais il faut obéir à celle Qui plaît au monde ainsi qu'à Dieu !

Elle m'a mis dans sa seigneurie; De son fief dépend mon avoir, Et je n'ai plus d'autre vouloir Que d'être son serf pour la vie !

Désormais mon sort sera doux, Elle m'a promis sa tendresse :

Depuis ce moment je la presse De m'appeler à ses genoux.

Xon pas que mon amour prétende En un seul jour tout obtenir :

Ce qui peut lui mieux convenir Voilà ce que je lui demande.

Saisi, dans ses fers arrêté, Je trouve la charge légère.

Et cette prison m'est trop chère Pour réclamer ma liberté.

1. Cette canso ainsi que trois antres sont dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fonds français S."H). Ce manuscrit contient en tête de la première canso un portrait d' Azémar; ce n'est pas une exception, car tous îes troubadours sont peints également dans une gracieuse vignette comportant la première lettre du vers. — Bastero. dans la Cm*ca provençale, et Crescimbcni, dans le commentaire de sa Poesia Voglar. citent les chansons d' Azémar le Negré et d'Albertaz Cailla comme se trouvant au Vatican dans le manuscrit n° 320-1.

42 LES troubXdours.

Content d'être Bien -an- partage, Heureux de vii loi,

Si je puis dire : elle est à moi !

Les envieux mourront de rage.

Pour nourrir cet espoir flatteur, Je n'ai ]>a- d'assez longs

Et par de constants sacrifices Je dois mériter ce bonheur.

Mais puisque une main secourable Fait l'aumône au pauvre passant.

Pourquoi ma dame à son amant Serait-elle moins secourable .'

Vos yeux pleins de cette candeur Qui malgré soi force a se rendre M'ont frappé d'un regard si tendre, Qu'il a pénétré dan- mon cœur.

Je mourais -an- votre assistance, Douce beauté, c'en était fait :

Mai- j'ai reçu votre billet Et je conserve votre espérance.

Qu'une autre soit et bonne et belle, Je n'en connais point bous les cieux Qui ne changeât de mieux en mieux En ■ Lssanl pour modèle !

Sans connaître la réponse de la châtelaine à qui s'adressait cette touchante canso , on peut affirmer hardiment qu'un si gracieux langage méritait un sourire, un ruban, ou pour le moins, un autre billet.

L'âme tendre et chevaleresque d'Azémar vient de se révéler dans sa gracieuse et naïve simplicité. Un autre côté «le son caractère va s- montrer dans La tenson suivante ' où il a pour interlocuteurs deux trgubadours célèbres, Rambaudel Pewligon. La question est de savoir lequel est préférable de trois barons

1. La tenson étail une pièce en dialogue dana laquelle ordinairement deux interlocuteurs défendaient tour à tour et par couplets de m re et en rimes semblables leur opinion contradictoire sur dir< questions d'amour, de chevalerie, de m< jres Raynouard :

Troubadours, \>. 186.)

dont l'un est généreux mais orgueilleux, l'autre est modeste et traite magnifiquement, le dernier enfin est moins libéral, mais sait manier la lance et ne craint pas le danger. Perdigon préfère le premier et Rambaud le second. Quant à Azémar, il se déclare hautement pour le chevalier courageux, habile à manier la lance ; et comme la discussion s'envenime, il reproche à Perdigon d'avoir choisi en jongleur avide qui ne désire que l'argent. Puis, faisant une brusque allusion à la situation politique du Midi, il s'écrie : « Que Ram- « baud défende ceux de France, car en toute chose « il a la foi en ce qu'ils disent '. » Ce dernier trait n'échappera à personne. En disant ce qu'il pense sur « ceux de France , » Azémar indique le parti qu'il a embrassé. De plus, il exprime son opinion dans un tournoi littéraire, devant un auditoire nombreux. choisi, et ce simple mot qui dans toute autre circonstance n'aurait pas eu grande signification, en prend ici une d'exceptionnellement grave. En effet, la guerre sévit de tous côtés, déjà peut-être les croisés ont fait des progrès; aussi devant les malheurs de la patrie méridionale, a-t-il paru bon au poëte d'élever le débat et de le porter sur un terrain plus grand, plus noble, plus digne de lui et de ses auditeurs.

Ainsi, nous savons maintenant que Azémar était Albigeois de cœur et d'âme, non pas peut-être clans lé sens religieux, mais tout au moins dans le sens politique du mot.

Voilà pourquoi, d'après lui, un troubadour patriote devait préférer à tout autre un chevalier courageux, habile à manier la lance. En vérité , il s'agit bien de festins, de costumes et de chevaliers généreux; la cause méridionale est presque perdue ; le meilleur

<( En Raimbautx mantega sel? de Fransa « Car nias erei a totz lor cossiriers. »

chevalier est celui qui ne tremble pas devant l'ennemi

et qui repousse l'invasion « de ceux de France, » de ces perfides barons qui cachent leur ambition sous un prétexte religieux. Tel est, croyons-nous, le sens exact de ces deux vers.

Patriote, Azémar le fut jusqu'à la fin. Au milieu de l'effondrement de toutes ses espérances, de la perte de toutes ses affections, il garda l'âme fière. Au lieu d'aller saluer les vainqueurs, il honora les vaincus. Albi, sa ville natale, venait de tomber au pouvoir de Simon de Montfort, il partir; le comte de Toulouse était dépossédé, c'est auprès de lui qu'il se retira1. Pour si dépouillé que fût le noble comte, il lui restait encore assez de biens pour faire des largesses à ses amis, aux poètes en particulier. On peur rester prince par le cœur, alors qu'on ne l'est plus par la puissance; et le bon Raymond VI prouva dans la prospérité, comme dans le malheur, qu'il était digne d'être le premier de son peuple. Sans doute, il perdit une partie de ses domaines, mais il conserva toutes les vertus. toutes les qualités chevaleresques de sa race.

De Toulouse en Aragon, la distance est moins grande qu'on ne le pense, surtoul pour d<is poètes.. Au delà des Pyrénées, on parlait alors la même langue qu'en deçà. Les belles espagnoles entendaient les mêmes poésies que les belles du Languedoc ei «le la Provence ; Pierre' d'Aragon lui-même, ne savait trop ce qui l'honorait le plus d'être roi ou troubadour. D'ailleurs* on étail sûr de ne pas trouver en Espagne « ceux (Je France -, ei c'était bien quelque chose pour un cœur aigri par les spectacles de l'invasion. Azémar se retira donc à la cour de Pierre d'Aragon

1. « i; f'.ien honral entre las bonas gêna, per 1<> rei Peire d'Aragon e H per !" <•■ per aquel que fon dezerctat, <iu"il donet ma

. . (Manuscrit de la Bibliothèque nationale : ; français, 864.)

où il reçut un accueil chaleureux. Une causa nous rappelle cette circonstance de sa vie; elle est dédiée à l'infant de Castille :

Ghanzos, l'enfant me Balada De Castilla, qu'eu enten C'om no'l val de son joven"1

Il est probable que le séjour que notre compatriote fit à la cour d'Aragon lui fournit l'occasion de composer plus d'une poésie. Nous l'avons dit, Don Pedro était troubadour, et les occasions ne devaient point manquer dans ce pays classique de la sérénade. Au reste, il ne nous déplaît pas de nous représenter Azémar et son royal protecteur allant à la brune, soupirer tous deux sous le balcon des belles espagnoles. De pareilles compromissions ne sont pas invraisemblables ; car, si l'on avait demandé à Pierre d'Aragon laquelle des deux couronnes valait le plus, il eût peutêtre donné la préférence à cette couronne poétique, qui ne subit d'autres orages que ceux du cœur, et que les soucis de l'amour peuvent seuls effeuiller

Cependant, pour si délicieux qu'aient été les jours passés en Espagne, Azémar ne paraît pas y avoir trouvé un remède contre la tristesse. Dans une pièce, la dernière probablement qu'il ait composée, il souhaite de vivre encore autant de temps qu'il a vécu pour réparer par de bonnes œuvres le mal qu'il a fait, et ses derniers accents sont une invocation à la miséricorde divine. C'est, du reste, dans ces sentiments que la plupart de ces pauvres poètes finirent une vie pleine de rêves brillants et d'images trompeuses. Quand ils eurent vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir, ils se prirent à regretter que la vieillesse fût

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