CHAPITRE XI
Leclerc va avec Boyer à Paris. — Il est reçu à l'hôtel de Rambouillet. — La duchesse de Longueville prend sous son patronage la Virginie romaine; succès de cette pièce. — Leclerc abandonne le théâtre et se fait recevoir avocat au Parlement de Paris. — Il est reçu à l'Académie française. — Il fait paraître sa traduction de la Jérusalem délivrée. — Boileau et la satire neuvième. Le Clinquant du Tasse. — Les ennemis de Leclerc : Santeuil, Coras, Furetière. — Jj Iphigênîe. — Attaques de Racine. — Oreste et le Docteur extravagant. — Leclerc travaille à un ouvrage sur la conformité des poè'tes grecs, latins, italiens et français. La mort le surprend. Ce qu'il faut penser de son œuvre.
Michel Leclerc ne ressemble en rien à Claude Boyer ; c'est tout au plus si l'on peut faire remarquer qu'il eut comme lui des débuts brillants et faciles. Mais la comparaison s'arrête là. L'auteur de Judith essuya de nombreux revers, sans douter un instant ni de ses œuvres ni de lui-même; l'auteur de la Virginie romaine, modeste jusqu'à l'excès, doux, timide, se défia de ses forces au moment même où les applaudissements les plus chaleureux accueillaient son coup d'essai. Le premier finit par réussir après vingt échecs consécutifs ; le second abandonna le théâtre lorsque tout semblait devoir l'y retenir. Était-ce modestie? Était-ce froideur? Ce qu'il y a de sûr, c'est que Leclerc fut de très-bonne heure infidèle à la poésie dont il n'avait pourtant pas à se plaindre et qui se vengea, d'ailleurs, par de cruelles représailles. La poésie est une maîtresse jalouse qui exige avant tout un culte fervent et assidu; ce n'est qu'à cette condition, —
et encore ! — qu'on peut enfin obtenir d'elle quelques sourires, comme le prouve l'exemple de Boyer. Leclerc ne le comprit pas ou ne voulut pas le comprendre. Peut-être aussi fut-il effrayé de l'énormité de cette tâche. Quoi qu'il en soit, les enivrements d'un premier triomphe laissèrent peu de trace dans son esprit qui se tourna bientôt vers l'étude plus aride, mais aussi moins décevante du Droit.
Avant de le suivre dans sa nouvelle carrière, il esl bon de raconter en détail ses débuts au théâtre de l'hôtel de Bourgogne et dans la société parisienne. Nous l'avons vu partir d'Albi, emportant pour toute fortune sa Virginie romaine. Comment parvint-il à faire jouer cette pièce et quels furent ses premiers protecteurs ?
Comme son ami Boyer, Leclerc fut accueilli au salon de Rambouillet, et bien que nous nous soyons souvent demandé sans trouver une réponse plausible, par quels moyens ces deux jeunes provinciaux avaient si vite obtenu leurs entrées dans cette société d'élite, nous les voyons tous deux au nombre des gens d'esprit les plus avancés dans les bonnes grâces de Julie d'Angennes et des grandes dames qui l'entourent. Tout autre que nous expliquerait peut-être cette fortune extraordinaire par l'audace et l'outrecuidance si souvent reprochées aux hommes du Midi. Mais cette explication a plusieurs défauts donl l<i moindr< sûrement celui de nous
déplaire. Nous préférons croire, par exemple, que nos doux compatriotes avai&fri dans leur poche de bonnes lettres de recommandation pour quelque grand seigneur ou quelque poëte en renom. L'évêque d'Albi de ce temps, MP Daillon «lu Lude, appartenait à une des plus illustres familles de France : son père, duc et pair, avait fourni ane brillante carrière militaire; son frère, grand maître de l'artillerie avait pour femme
te même duchesse du Lude dont Mm« de Sèvigné fait
de l'académie française. 2K7
un si spirituel tableau dans une de ses lettres. ( >n peut doue supposer que Boyer et Leclerc profitèrent d'une recommandation de ce prélat. Au surplus, ce n'était
pas la première fois qu'on voyait des méridionaux dans le salon de Rambouillet : La Calprenède, Maynard,
Bourzeïs, Scudéry, et tant d'autres encore, étaient ou des Gascons ou des Provençaux. On pourrait dire en dernière analyse que l'esprit n'a pas de pays, et personne n'a jamais contesté que nos deux compatriotes n'en fussent largement/pourvus.
Ainsi , la fortune littéraire de Leclerc eut la même origine que celle de Boyer ; tous deux durent leur succès à la bienveillante protection de Julie d'Angennes et des beaux esprits qui tenaient cour plénière dans son hôtel. Cependant si le point de départ est le même, bien différentes sont les conséquences. En effet , pendant que Boyer s'attache â obtenir les faveurs de la marquise de Rambouillet, Leclerc jette les yeux sur une princesse de sang royal aussi célèbre par son esprit que par sa beauté, dont les aventures romanesques ont été retracées par un des plus grands écrivains de ce siècle. Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville ', avait fait de bonne heure son entrée dans le salon de Rambouillet avec son frère le grand Condé, qui y venait parfois, entre deux victoires, applaudir Corneille ou soupirer aux genoux de Mllc du Vigean. Ce fut donc dans cette fameuse chambre bleue, si souvent décrite par les romanciers et poètes du dix-huitième siècle, que Leclerc vit pour la première fois sa protectrice. Or, s'il faut en croire les mémoires du temps, la duchesse de Longueville [avait tout ce qu'il faut pour inspirer les poètes et leur porter bonheur. Qu'on en juge par le remarquable portrait qu'en a fait Victor Cousin : '