‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 81 sur 122 · Née en 1010. moite en · texte numérisé non relu

Née en 1010. moite en

« Elle était assez grande et d'une taille admirable. L'embonpoint et ses avantages ne lui manquaient pas. Elle possédait ce genre d'attraits qu'on prisait si fort au dix-septième siècle, et qui, avec de belles mains, avait fait la réputation d'Anne d'Autriche. Les yeux étaient du bleu le plus tendre. Des cheveux d'un blond cendré de la dernière finesse, descendant en boucles abondantes, ornaient l'ovale gracieux de son visage et inondaient d'admirables épaules, très-découvertes selon la mode du temps. Voilà le fond d'une vraie beauté. Ajoutez-y un teint que sa blancheur et son éclat tempéré ont fait appeler un teint de perle '. »

Telle est la charmante créature à laquelle Leclerc dédia sa Virginie romaine. Certes, jamais œuvre littéraire ne se présenta sous de plus heureux auspices; grandeur, noblesse, esprit, beauté, tout conspirait en quelque sorte pour en rendre le succès plus éclatant. Et cependant on peut objecter que le choix de Leclerc ne fut pas précisément justifié par les événements, en ce sens que la duchesse de Longueville ne réalisa pas tout à fait dans la suite l'idéal d'une Virginie. Mais alors même que la vertu de cette aimable princesse aurait souffert des indiscrétions d'un immortel écrivain qui ne fut pas môme dans cette circonstance un homme d'honneur2, nous ne voyons pas que notre compatriote

1. Et ailleurs, à propos du portrait de lf""0dc Longueville, qui se trouve dans une galerie du Musée de Versailles : « ... C'est bien là M"* de Lone ville, .-ortie de l'adolescence, mais encore dans toute la fraîcheur de <( la première jeunesse, avec le doux et angéliqu i la coqu< tl

«commence à paraître à travers une uaïveté presque virginale, un teint a de lis et de i - dominent, de charmants yeux bleus que

« l'esprit anime déjà en attendant la passion, les plus tins cheveu* blonds « sur de belles épaules, an >v\u riche et modeste, et da personne

« le grand air à la Cois <'t l'aimable langueur que tout le monde lui attri- « bue... » ( /./.. p. I

2 L di : di La Rochefoucauld, l'auteur des Atari i

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se soit si fort trompé. Il ne s'était pas du moins abusé sur l'admirable caractère de sa protectrice qui, n'ayant goûté de l'amour que l'amertume, eut la force et le courage de dire adieu au monde dans tout l'éclat de sa beauté et d'ensevelir au Carmel les restes d'une passion qui ne fut si malheureuse , que parce qu'elle fut moins respectée par celui qui l'avait provoquée '.

Le cadre modeste de cette étude ne nous permet pas de nous étendre sur les fautes et le repentir de Mme de Longueviile. D'ailleurs, personne mieux que Michel Leclerc ne peut exposer les raisons qui lui firent préférer ce patronage à tout autre. Or, voici comment il s'exprime dans la préface de la Virginie romaine :

« Je sais fort bien, Madame, qu'être avoué de'

« vous, c'est l'être de tout le monde2. Tous les glorieux « avantages de la plus haute vertu3, tous les charmes « de l'esprit et toutes les grâces du corps ont fait en « vous une si parfaite et si heureuse alliance pour vous « rendre la plus grande merveille de notre siècle, que « quand bien même on ne serait pas, par raison, forcé « d'adorer vos sentiments, on serait obligé de les sui- « vre par inclination. Vous êtes aujourd'hui la divinité « tutélaire des Muses. C'est à vous qu'elles rendent « leurs hommages tous les jours, tant pour reconnaître « les bienfaits dont vous les comblez sans cesse, que « pour puiser dans votre esprit les vives lumières dont « vous êtes la véritable source... »

Ce que Leclerc ne pouvait pas dire, mais ce que l'on sut bientôt, c'est que sa pièce méritait non-seulement la protection de « la divinité tutélaire des Muses, »

1. Voir, l'ouvrage de Victor Cousin : la Duchesse de Longueviile.

2. M. Victor Cousin a reproduit dans son ouvrage, t. I, p. 21, cette partie de la préface de Michel Leclerc.

3. Cette préface est antérieure à la liaison de la duchesse de Longueviile avec La Rochefoucauld.

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mais encore r approbation de tous les hommes de goût. La Virginie rom une est, en effet, bien supérieure à

presque toutes les pièces de l'époque, à l'exception, bien entendu, de certaines de Corneille, qui ne souffrent aucune comparaison. Elle est d'autant plus remarquable qu'elle est l'œuvre d'un jeune homme de vingt-trois ans, et qu'elle a été composée dans des conditions les plus défavorables. Qu'on ne perde pas de vue, en effet, que Leclerc l'écrivit à Albi, c'est-à-dire loin de la scène, loin de tout modèle. Tout au plus connaissait il, pour les avoir lues, les œuvres de Corneille, de Rotrou et de quelques auteurs de cette époque. Quant au théâtre, il ne pouvait en avoir une idée, que par les essais dramatiques du collège des Jésuites d'Albi,.et encore faut- il se demander ce qu'étaient ces essais.

Néanmoins, la Virginie romaine révèle une entente complète de la scène; les situations y sont tracées d'une main ferme, les caractères très-bien étudiés et parfaitement rendus. Chose plus rare! quoique l'épisode de Virginie soit un des plus connus de l'histoire romaine, l'auteur en a su tirer un tel parti, l'intrigue est nouée avec tant d'art, l'intérêt se soutient si bien jusqu'au dénoûment, que l'on oublie que le sujet de la pièce est un des plus rabâchés de l'histoire ancienne. Ajoutons qu'au point de vue de la versification, l'œuvre de Leclerc est très-supérieure à la Porcie romaine de Boyer. On y trouve parfois comme des accents cornéliens, un souffle puissant, des images hardies qui donnent à penser que si l'auteur avait dirigé tous ses efforts vers le théâtre, il s'y serait créé un rôle secondaire très-honorable. Du reste, la Virginie romaine ayant été écrite à Albi, nous intéresse trop pour que nous n'en donnions pas ici une analyse sommaire.

Le décemvir Appius vient d'enlever Virginie dont la beauté a séduit tant de cœurs dans Koine. Depuis

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quelques jours, il essaie vainement de s'en faire aimer; la pudique romaine résiste à toutes ses flatteries et oppose le mépris le plus absolu à ses brûlantes déclarations. Le farouche Appius, auquel pourtant rien ne résiste, se sent vaincu par tant de vertu ; mais, comme il aime passionnément la belle captive, il demande les conseils de son fidèle ami Pison. Celui-ci l'exhorte à tenter un suprême effort ou bien à rendre la liberté à Virginie. En tous cas, il faut prendre sur l'heure une détermination quelconque, car le temps presse; le père de la victime, Virginius , qui est au camp , peut venir d'un moment à l'autre, et-que ne peut-on pas craindre d'un père ainsi outragé ?

Quand il saura l'affront qu'on fait à sa maison,

Que ne fcra-t-il pas pour en tirer raison .'

Cet esprit turbulent, qui n'aime que la guerre.

Viendra fondre en ce lieu plus vite qu'un tonnerre,

Et. pour mieux affranchir sa fille de tos mains,

Aigrira contre vous les esprits des Romains.

Ha îiYcoutent que trop les conseils de cet homme,

Et vous savez enfin que Rome est toujours Rome,

Qu'à cette hydre féconde en esprits factieux

Le plus aimable joug est souvent odieux...

Appius ne redoute pas Virginius. Au reste, il a donné l'ordre qu'on l'enchaînât, ainsi que Icile, l'amant de Virginie. Quant au peuple, il ne se soulèvera pas...

Le peuple m'aime encore et m'est toujours fidèle, Et, quand même il aurait ma perte pour objet, J'ai de quoi réprimer cet insolent projet. Tout relève aujourd'hui de mon pouvoir suprême, Et Rome de mes lois est esclave elle-mèinu. Mais, dussé-je enfin perdre et l'honneur et le jour Pour l'ingrate beauté qui cause mon amour, Je ne puis me résoudre à la perdre de vue, Et me plais à nourrir ce serpent qui me tue. Je ne veux la forcer, ni ne puis l'affranchir ; Par de plus doux moyens il me faut la fléchir :

A force de bienfaits, je veux vaincre sa haine.

Et me montrer plus doux, plus elle est inhumaine.

Je veux, eu - iuLagëanI lea maux qu'elle a soufferte,

Rendre sa prison douce et lui dorer

Je veux qu'en mon palais elle soit honor

Ou, pour mieux dire enfin, qu'elle y soit adorée.

On doit me l'amener : elle vient ; la voici.

Amour, inspire-moi. . .

Appius, à la vue de Virginie, oublie son rang, son orgueil, sa puissance, et se jette à ses genoux. Il la supplie, dans un discours plein de flamme, de se rendre enfin à ses désirs. Mais elle, l'œil étincelant, le rouge au front, écrase le décemvir de l'apostrophe suivante :

Moi ! moi ! je t'aimerais, tyran de ma patrie, Toi ! par qui ma maison voit sa gloire flétrie ! Toi ! qui de Rome entière as sucé tout le sang, Toi, qui veux me ravir ma naissance et mon rang, Après m'avoir traitée en esclave, en infâme, Tu t'efforces encore à corrompre mon âme !...

Veux-tu, dans mon esprit, passer pour véritable ?

Veux-tu même à mes yeux devenir agréai >le, "

Mériter mon estime et vaincre mes mépris ?

Faia <ans plus différer ce que je te prescris :

Dépouille sans tarder ce pouvoir tyrannique

Sous qui tombe et gémit la liberté publique ;

Car tu peux t'assurer que j'aimerais bien mieux

Un simple citoyen qu'un tyran glorieux.

Quitte ces vains faisceaux et tant d'indignes marques

De l'injuste pouvoir de nos derniers monarques,

Qui ne témoignent rien qu'un courage abattu,

Et marche a< mpàgné de ta seule vertu.

De tes soldats mutins réprime l'insolence,

Fais fleurir la vertu, protège l'innocence,

Honore le Sénat et respecte nos lois.

Rende au peuple romain sa franchise el Bes droits,

Si tu m'oses aimer, m tu veux que je t'aime : Autrement...

Le farouche décemvir se "relève pâle et tremblant,

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mais non découragé. Maintenant, il fait plus qu'aimer sa prisonnière, il l'admire. Tant de charmes unis à tant de noblesse le subjuguent; il donne l'ordre de rompre les fers de Virginie et de la garder à vue dans le palais. D'ailleurs, il croit avoir découvert un moyen sûr de se faire aimer, en faisant assassiner Icile, qui a le cœur et la foi de la fière Romaine.

Au deuxième acte se place une scène d'une grande beauté. Virginius, chargé de fers, est amené devant le décemvir qui l'accuse d'avoir conspiré contre le salut de la République et la vie des plus illustres citoyens de Rome. Le vieillard soutient, impassible, le poids de cette odieuse accusation, puis répond en ces termes :

Ta fourbe paraît trop; j'ai honte à m'en défendre,

Mais ta façon d'agir ne me doit plus surprendre.

Pour perdre l'innocent et l'accabler de maux,

Tu trouves aisément mille prétextes faux ;

Et, s'il s'agit enfin d'excuser ta malice,

Tu ne manques jamais d'adresse et d'artifice.

Peut-être qu'aussi bien tu fondes, à ce jour,

Sur ma captivité l'espoir de ton amour.

Je sais que, pour ternir l'éclat de ma famille,

Tu feins depuis longtemps d'être épris de ma fille,

Et je ne doute pas que ta brutalité

N'en veuille à sa vertu plutôt qu'à sa beauté.

Tu crois qu'entre tes mains moi-même je la livre

Par la peur de mourir et le désir de vivre.

Mais si, pour mon pays, j'affronte le trépas,

Pour sauver mon honneur, que n'oserai-je pas ?...

Cependant le bruit a transpiré dans Rome que Virginie allait être souillée et que son père était chargé de fers. Bientôt après, on apprend que Icile, prévenant les poignards des assassins, est venu se livrer à la colère d'Appius. Tous ces récits ravivent les haines et excitent dans tous les cœurs le désir de la vengeance. Pendant ce temps, Virginie, dans l'ignorance de ces événements, exhale ses plaintes dans le sein de Livie,

sa confidente. Elle n'espère plus pour elle, mais Rome du moins devrait sentir l'injure qu'on lui fait :

Le vice est triomphant et l'innocence expire,

La violence règne <>ù régnait la vertu,

L'impie est élevé, le jurte est abattu.

Dans Rome, on cherche en vain notre fameuse Rome :

La maîtresse du monde est l'esclave d'un homme,

Et nul de ses enfants n'ose la retirer

Du joug triste et pesant qui la fait soupirer !...

Livie cherche à rassurer son amie en lui annonçant que le peuple se prépare à une terrible vengeance. Une conspiration se forme contre les décemvirs, et le jour ne s'écoulera pas sans que les dieux n'aient puni les tyrans. Au même instant paraissent Virginius et Icile. Tous deux ont obtenu la faveur de dire un dernier adieu à Virginie. Le premier s'exalte à l'idée qu'il va mourir pour une noble cause :

La vie est un supplice à qui vit sans honneur, Et c'est dans la vertu que gît le vrai bonheur. Mourant pour sa défense, on est'digne d'envie, Et cette mort nous donne une immortelle vie !

Icile est calme et résigné. Il sait que la mort présidera à ses fiançailles, mais son amour est plus tort que la mort, et il donne d'avance à celle qu'il aime <it son dernier souffle et sa dernière pensée. Cette scène des adieux est vigoureusement écrite; elle est conforme jusqu'à la fin à la liante idée qu'on se faisait alors au théâtre du caractère romain. Aussi peut-on dire, qu'à ce point de vue, il y a un certain degré de parenté entre les héros de Leclerc et ceux do Corneille.

Après cette scène pathétique, on croit toucher au dénoûment; tout, du moins semble l'annoncer. Mais le poète parvient par une habile complication à retenir l'intérêt qui tombe; il fait intervenir Appius. Celui-ci

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a choisi le moment où l'émotion étreignait le cœur de ses victimes pour décider Virginie. La mort menace les deux êtres qu'elle aime le plus au monde ; or elle peut les sauver. N'est-il pas permis de croire qu'elle cédera enfin et qu'elle consentira à payer de son honneur la rançon des deux otages? Un moment même, le décemvir peut se vanter d'avoir réussi. Virginie demande à réfléchir. Mais ce qui réjouit si fort le tyran devrait le faire pâlir. La jeune Romaine se rappelle, en effet, les paroles de Livie; s'il était vrai que le peuple songeât à se venger, il serait prudent de gagner du temps pour permettre aux conjurés de se compter et de s'organiser. En attendant, elle s'arme d'un poignard et se laisse aller à l'espérance. Une voix mystérieuse semble lui révéler ce qui se passe à Rome. Le peuple est sur le mont Aventin et se prépare à envahir le palais d'Appius. Voici qu'on perçoit déjà un murmure lointain; c'est le peuple qui accourt; enfin, c'est l'honneur sauvé, c'est la vie!...

Hélas! avant que le peuple soit parvenu jusqu'aux prisonniers, Appius qui sait tout, n'aura-il pas perpétré son infâme attentat? Ne vient-il pas de donner l'ordre qu'on lui amenât Virginie ? Encore quelques pas et la noble et chaste Romaine tombera en son pouvoir. Mais Virginius se trouve sur le passage de sa fille et supplie les soldats de lui permettre de l'embrasser une dernière fois. Quel est le tigre qui résisterait à une semblable prière? Il s'avance donc et tandis qu'il serre Virginie dans ses bras, celle-ci lui montre la lame du poignard. Le vieillard comprend tout, et ramassant ses forces, il immole sa fille. Puis, tournant sa rage contre les soldats de l'escorte, il se fraye un chemin au milieu d'eux et court au devant du peuple, le poignard encore rouge du sang de sa fille.

Nous nous abstiendrons de porter un jugement sur cette pièce. Le plus équitable peut-être de tous les cri-

tiques du dix-septième siècle, le vertueux Pèlisson, l'a appréciée avec la justesse et la bonne foi dont il ne s'est jamais départi. Or, voici comment il s'exprime : « La Virginie romaine... ne laissa pas d'être applau- « die et de faire augurer que si Leclerc voulait con- « tinuer dans ce genre d'écrire, il mériterait une place « honorable dans le second rang des poètes qui tra- « vaillaient en ce temps-là pour le théâtre1. »

Du reste, le succès de cette tragédie ne fut pas contesté; il fut même si franc et si décisif, qu'on a peine à comprendre comment l'auteur a pu, à ce moment, concevoir l'idée de renoncer au théâtre. Cependant, nous le voyons déserter la lutte de ce côté et tourner les yeux vers le Palais, c'est-à-dire, vers un avenir aussi sombre que l'autre était riant. Quoi de plus contraire, en effet, aux libertés et aux caresses de la Muse, que les discussions froides et souvent terre-âterre du barreau? Ne semble-t-il pas, du moins, que ce soit là le dernier parti que doivent prendre ceux qui maudissent la tyrannie de la formule et frémissent à la seule pensée de faire de l'imagination l'humble servante de la raison? Comment, dès lors, expliquer une volte-face aussi contraire à tous les calculs toutes les prévisions? C'est ce que nous ne saurions faire; mais il y eut évidemment dans cette détermination un motif puissant qu'il serait intéressant de connaître.

Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, Leclerc parut avoir complètement rompu avec la poésie, et l'on a beau consulter les ouvrages <1«' Pèlisson <■! d'Olivet, on ne trouve aucune œuvre de lui, entre la représentation de la tragédie que nous venons d'analyser (1049) et la date de sa réception ■•'' L'Académie française (1662). Il faut donc en conclure ijuc notre

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