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Pélisson, Histoire de V Académie française

Racine, mais au moins les piqûres envenimées d'une foule de moucherons littéraires comme Furetière, Coras et Santeuil qui le poursuivirent avec d'autant plus d'acharnement qu'il ne se défendait pas.

Avant d'entrer dans l'historique de ces querelles, il est bon de remarquer que Leclerc avait aux yeux de la coterie puissante dont Boileau était le directeur, ce qu'on nous permettra d'appeler un rire rédhîbitoire. Comme Boyer, comme tant d'autres, il devait sa fortune littéraire à l'influence du salon de Rambouillet et aux alcù cistes qui le fréquentaient. On sait ce que cette origine rapporta d'attaques à certains talents élevésde cette époque. L'auteur delà Yirgine roma ne pouvait échapper à la destinée commune ' ; il eut même sa large part d'épigrammes et d'injures. Furetière ne lui pardonna jamais d'avoir voté son expulsion de l'Académie, lors de la fameuse affaire du Dictionnaire; Santeuil jalousait son talent pour la versification latine, et Coras qui pour vivre, mendiait la collaboration à toutes les œuvres, se vanta de lui avoir donné une centaine de vers, pour ïlphigénie. Michel Leclerc eut la générosité de le reconnaître dans la préface de cet ouvrage, ce qui a fait dire à lV-lisson qu'il poussait la modestie jusqu'à l'humilité. « Et la « preuve de cette humilité, ajoute cet écrivain, c'est

1. Leclerc était très-connu pour entretenir des relations intimes avec Chapelain et les autre- alcâvistes. Il était pensionnaire du roi, et recevait de tempe à antn bert, comme le prouve la lettn

vante, adressée pat Chapelain au ,Lrran<l ministre : « ... Quant à nos Français, ceux que j'ai engagés au travail par v<>s <>r<lp heureusement pour les éloges en prose et l'une et l'autre lan-

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de M. «lu Perrier. J'aurai, dans | grand poème latin de huit

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partieulièrement L'attention : J'aurai, dan» peu dt jours. un< mie fran d'un jeune homms apprit- Racine, qu'il m'a apport,'-, ,t ,ji/'il repolit tur mes avis. I it la guêrison à\ S

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de i/àcàdémie française. 290

« qu'il avoue que Coras, misérable poète dont le nom « n'est connu que par la satire, lui avait fourni envi- « ron une centaine de vers qui sont épars çà et là dans « le corps de sa pièce. »

On avouera que c'eût été miracle si dans de pareilles conditions, Leclerc avait échappé à la satire. Il en fallait moins assurément, pour s'attirer le courroux du justicier du Parnasse qui, le fouet à la main, chassait du temple des Muses tous les prétendus voleurs. Seulement, Boileau était si pressé d'accomplir cette œuvre, qu'il frappa à droite et à gauche sans trop y regarder ; de là, certaines erreurs qu'on lui a si justement reprochées. Mais la plus grossière de toutes, celle que l'on a le plus de peine à comprendre lorsque l'on a admiré les trésors de finesse et de bon sens épars dans les Satires et Y Art poétique, c'est sans contredit l'opinion émise sur le Tasse dans la satire neuvième. Or, c'est au sujet de Leclerc que Boileau formula ce singulier jugement qui a si fort égayé les romantiques de 1830. Ce détail est trop intéressant pour qu'il ne trouve pas ici sa place ; il a peut-être aussi sa valeur au point de vue critique , car on peut se demander si l'illustre satirique aurait été aussi loin, s'il avait eu devant lui un autre poète que Leclerc. L'envie de nuire à un poète qu'il n'aimait pas, n'entra-t-elle pour rien dans la détermination de Boileau? D'autres apprécieront. Nous nous bornons à exposer les faits.

Depuis que* Michel Leclerc avait été reçu à l'Académie française , son idée fixe avait été de se rendre digne de cette haute distinction. Au théâtre, il n'y pensait plus ou ne voulait plus y penser; c'était donc vers un autre objectif qu'il devait tourner ses yeux. Le Tasse, avec son génie plein de contrastes, également puissant lorsqu'il s'élève au sublime ou qu'il descend aux détails de la vie réelle, tour à tour majestueux et ironique, tendre et bouffon, Le Tasse, disons-nous,

avait depuis longtemps séduit l'esprit chercheur et légèrement paradoxal de notre compatriote. Il y avait mieux encore; on connaissait peu ou mal les œuvres du poète italien, et c'était une tentative presque hardie ou tout au moins honorable, que de porter dans la poésie française la magnifique épopée de la Jérusalem délivrée. Sans doute l'essai avait été déjà fait depuis longtemps1; mais comme il n'avait pas réussi, le champ restait libre. Peut-être la nouvelle traduction aurait-elle une meilleure fortune? Ce fut donc pour sonder les intentions du public lettré que Leclerc se décida, en 1667, à faire imprimer les cinq premi<r> livres, avec texte en regard2.

Habent sua fata libella A peine le nouveau livre était-il sorti de l'imprimerie que Boileau fit paraître sa satire neuvième. On y lisait :

Tous les jours, à la cour, un sot de qualité

Peut juger de travers avec impunité,

A Malherbe, à Racan, préférer Théophile,

Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.

C'était condamner deux fois pour une l'œuvre de Leclerc; une première- fois, — cela va sans dire, — parce que la traduction était 'détestable ; la seconde, parce qu'en admettant qu'elle fût bonne , le modèle était mauvais. Notre compatriote ne pouvait sortir de ce dilemme. Malheureusement pour lui, Boileau, — toute question personnelle à part, — n'était pas seul à penser de la sorte. On était fatigué des comédies italiennes et espagnoles, comme de toutes les produc-

1. D'après les recherches bibliographiquc> h- s plu- il est difficile de porter à plus de cinq le nombre des traductions en vers fraiu; :

tuait m faites avant 1667.

2. Cette édition était trèMoignée; <>n y voyait dea ligures de Chauveau très-bien exécutées. La Virginie romaine était également précédée d'une gravure très-fine représentant le dénoùment de la pièce.

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tions étrangères qui avaient envahi le théâtre français. Il se préparait même une terrible réaction de laquelle devait sortir la fameuse discussion sur les anciens et les modernes qui souleva plus tard , au sein de l'Académie et au dehors, de si grosses tempêtes. Dès ce moment donc , l'antiquité ralliait de nombreux partisans, au nombre desquels il faut compter presque tous les plus beaux génies du siècle de Louis XIV. Aussi pardonnerait-on facilement à un écrivain ordinaire de juger Le Tasse d'après le goût et l'esprit du temps. Mais y songe-t-on ? Il s'agit de Boileau, le dispensateur des lauriers poétiques , le défenseur du beau, le chevalier de la vérté , le juge infaillible, l'homme de goût par excellence, l'ennemi acharné des auteurs médiocres, l'exécuteur des rimailleurs de bas étage, l'oracle du Parnasse! Or, employer le mot de clinquant pour caractériser le style du Tasse, c'était dépasser les bornes, et Ton comprend à merveille que devant ce faux pas de l'impitoyable justicier, les romantiques aient poussé des cris de triomphe. Sans remonter aussi près de nous, le dix-huitième siècle ne donna pas son adhésion à un arrêt aussi contraire à la vérité, et Boileau lui-même, si nous en croyons Pélisson, rétracta en partie cette monstrueuse hérésie. Voici, en effet, ce qu'on lit dans Y Histoire de V Académie : On interrogeait Boileau pour savoir s'il avait changé d'avis sur le poète italien : «J'en ai si peu changé que, relisant der- « nièrement Le Tasse, je fus très-fâché de ne m'être « pas expliqué un peu au long sur ce sujet dans quel- « qu'une de mes réflexions sur Longin. J'aurais com- « mencè par avouer que le Tasse a été un génie su- « Mime, étendu, heureusement né à la poésie et h la « grande poésie. Mais ensuite venant à l'usage qu'il a « fait de ses talents, f aurais montré que le bon sens « n'est pas ce qui domine en lui. Que dans la plupart

« des narrations, il s'attache bien moins au néces- « sairequ'à l'agréable; que ses descriptions sont pr<

« que toujours chargées d'ornements superflus ;

« qu'il est plein d'images fleuries , de tons affectés, « de pointes et de pensées frivoles qui, loin de pou- « voir convenir à la Jérusalem, pouvaient à peine « trouver place dans son Aminte. Or, conclut M. Des- « préaux, tout cela opposé à la sagesse, à la gravité, « à la majesté de Virgile, qu'est-ce autre chose que « du clinquant opposé à de l'or • ? »

Comme on le voit, la rétractation a coûté, mais enfin elle y est. Ici, nous ne reconnaissons plus, tant il s'est fait petit, l'insolent critique de la satire IXe; on voit clairement qu'il a conscience de s'être fourvoyé et l'explication du clinquant prouve, — ce que nul nra jamais mis en doute, — que Boileau avait infiniment d'esprit et qu'il savait au besoin se tirer d'un mauvais pas avec beaucoup d'aisance. Quoi qu'il en soit, la traduction de la Jérusalem délivrée échoua complètement et Boileau y contribua pour sa part. Quant à l'envie qu'il avait de nuire à Leclerc, personne ne s'y trompa, et quand plus tard il fera dans le Lutrin la description de cette lutte homérique entre les chanoines de la Sainte-Chapelle, il écrira ces vers qui montrent qu'il avait la mémoire fidèle toutes les fois qu'il s'agissait de ses ennemis :

Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre :

L'un tient le Noeud (V Amour, l'autre en sai>it la Montre ;

L'un prend le Benl Jonaê qu'on ait vu re

L'antre, un TtU96 /ru n<;ois , n naissant ouhli,'-.

Avec la satire neuvième nous entrons d'emblée dans l'ère de persécution. Jusque-là, Leclerc n'avait connu que les roses de la profession littéraire ; il avait

1. Histoire de V Ara 'h'in'o jr,ni -a fa . t. II. p. L'77. L'. Lutrin, eh. V.

éprouvé le plaisir si rare do s'entendre applaudir dans la Virginie romaine; il n'avait eu que la peine de

déranger pour entrer à l'Académie ; le moment était venu pour lui d'en sentir les épines.

Lorsque le lion , après s'être repu du sang et de la chair de sa victime, quitte la place et cherche quelque endroit écarté pour savourer paisiblement les douceurs du sommeil, Ton voit accourir bientôt tout ce qu'il y a d'affamé dans les environs, . les loups, les hyènes, les vautours, et tous ces carnassiers, se précipitant avec rage sur ces restes informes, se régalent gloutonnement de ce que le- roi du désert a 'dédaigné ou n'a pu achever. C'est ainsi que l'on vit accourir, après Boileau, tous les déclassés, tous les poètereaux au ventre affamé, aux dents longues, que comptait le groupe littéraire d'alors. Voici Santeuil, le moins médiocre, mais le plus détestable de la bande. On sait pourquoi il détestait Leclerc; ce qu'on ignore peutêtre, c'est qu'il ne trouva rien de mieux à reprocher à son concurrent en poésie latine que d'être un vil traducteur.

On avouera qu'en pareille bouche le reproche est pour le moins curieux : Santeuil n'ayant pas assez de dédain pour un auteur qui essaie de faire passer dans la langue française les beautés de la langue italienne! Mais que faisait-il lui-même dans ses hymnes religieuses, sinon imiter le plus possible l'élégance, la pureté, le nombre des poètes latins, et quel serait donc son mérite s'il n'avait approché de très-près, et, pour ainsi dire, copié à s'y méprendre, la manière et le rythme de Virgile ou d'Horace? A ce point de vue, n'aurait-on pas pu lui lancer l'épithète de plagiaire? Leclerc ne le -fit pas , mais au dire de Pélisson , il fut très7sensible au dédain et au mépris de Santeuil auquel il aurait pu rendre l'un et l'autre avec usure. Peut-être aussi crut-il qu'il était de sa dignité de ne

pas répondre. Santeuil, que Boileau comparait au diable1, était un intrépide buveur, et rien ne saurait donner une idée de la méchanceté de sa langue, lorsqu'il se trouvait dans un état que les Muses même païennes n'eussent pu contempler sans une certaine horreur. Ne nous arrêtons pas davantage à cette expression de vil traducteur proférée peut-être entre deux hoquets et qui n'aurait pas dû atteindre notre compatriote tant elle est ridicule dans la bouche de Santeuil.

Nous n'avons pas fini, d'ailleurs, d'enregistrer Les attaques et les injures. Voici Furetière qui désire lui aussi prendre part au carnage et pour cause. Parmi tous ceux qui connaissaient l'histoire du Dictionnaire, nul n'était mieux renseigné que Leclerc. 11 faisait partie avec Furetière et l'abbé Lachambre de la d<''l<'>gation chargée de retirer, au nom de l'Académie française, les manuscrits du Dictionnaire qui avaient été confiés aux soins et à l'honorabilité bien éprouvée de Mézerai. Or, Furetière sut si bien s'y prendre que les fameux manuscrits disparurent. Leclerc eût pu faire une déposition accablante, mais mû par un reste de pitié, il passa sous silence une foule de détails qui eussent perdu à jamais son collègue. Hélas ! il se trompait étrangement en supposant un voleur capable de reconnaissance, et cette naïveté a lieu de nous surprendre chez un avocat au Parlement. Dans les Couches de l'Académie, comme dans les Facturas, Fuiv-

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