Préface de Y Iphigénie
sujet de rancune, beaucoup d'auteurs la provoquoraient au besoin , sûrs désormais de changer leur succès en triomphe éclatant.
Racine ne fut pas de cet avis, et ne pouvait pas l'être, parce qu'il nourrissait au fond du cœur une ambition trop grande et un amour trop immodéré de la gloire. Cette faiblesse que beaucoup de contemporains lui reconnaissent explique toutes les autres. Mais quel sujet de réflexions que celui-là : Racine jaloux des médiocrités! Ne dirait-on pas vraiment à voir cette frénésie dans la lutte que tous ces génies du dixseptième siècle craignaient la concurrence et n'avaient qu'une foi relative en leur supériorité? Racine persiflant Leclerc, imita Boileau qui ne fut tranquille que lorsqu'il eut fait interdire la Satire des Satires de Boursault où il se trouvait vigoureusement pris à partie1. Pendant que Louis XIV s'écrie : L'État c'est moi! Racine et Boileau de leur côté s'écrient : la poésie c'est nous ! L'expérience a condamné ces deux principes comme étant également dangereux, car si le premier conduit les États à la ruine, le second entraîne fatalement la décadence des belles-lettres. C'est, au contraire, dans la libre concurrence, c'est dans la mêlée littéraire, que les grands écrivains puisent nonseulement de fortes inspirations mais encore cette grâce et cette souplesse que procure l'habitude de la lutte. Est-ce donc régner que de régner sur la solitude? D'ailleurs, à quels signes reconnaîtra le vrai mérite si l'on supprime tout terme de comparaison, et quel est l'avenir réservé à l'esprit humain si l'on élimine impitoyablement tout ce qui \w porte ; l'empreinte du génie ?
C'est parce que nous croyons sincèrement au droit
1. On connaît l'arrêt du Parlement qne Boileau obtinl contre Boursault pour empêcher la représentation de la Satire des Satire». (Voir Histoire delà Censure théâtrale, par M. Ballays-DabotJ.
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du faible contre le fort, que nous ne craignons pas de donner ici une citation de Ylphigénie de Leclerc. Nous avouerons ingénuement qu'après avoir admiré Ylphigénie de Racine — la vraie, la seule, — nous avons trouvé dans la médiocrité de celle-ci quelque chose de bon et d'estimable : c'est le dénoûment de la pièce. Oronte rappelle l'enlèvement d'Iphigénie par Diane :
La princesse, seigneur, que conduisait Ulysse
Est à peine arrivée au lieu du sacrifice,
Vers le prochain bocage, et sur ces prés fleuris
Que la chaste Diane a si longtemps chéris,
Quand l'armée, accourue à ce triste spectacle
Qui devait satisfaire au désir de l'oracle,
Pour la laisser passer, s'est ouverte d'abord
Et par des cris plaintifs a déploré son sort.
Elle seule, constante, incapable de crainte,
Lorsque chacun la plaint, ne pousse aucune plainte,
Et trouve dans sa mort tant d'heur et tant d'appâts,
Que, pour l'aller chercher, elle marche à grands pas;
Aux Grecs, de rang en rang, adresse la parole
Et par ces mots hardis doucement les console :
« Xe pleurez pas, guerriers ; au fond, mon sort est doux
« Et doit être envié, puisque je meurs pour vous. »
Ce langage grossit le torrent de leurs larmes ;
Ils maudissent Hélène et le sort de leurs armes,
Et sont près d'accuser, malgré leur piété,
Diane d'injustice et d'inhumanité.
La princesse à l'autel va d'un pas magnanime,
S'approche de Calchas
D'un regard interdit le prêtre la contemple, Et sa tremblante main la couronne de fleurs Qu'en dépit de lui-même il baigne de ses pleurs. Elle monte à l'autel comme, en son char de gloire, Bellone triomphante après une victoire ; C'est là qu'elle paraît avec tous ses appâts. Tout le camp la salue ; elle appelle Calchas : <( Grand-prêtre, lui dit-elle, achevons ce mystère.
Je me livre en vos mains, victime volontaire ; « Diane veut mon sang : exécutez la loi, « Et donnons-lui tous deux ce qu'elle veut de moi ! » J'étais près de l'autel, où ma douleur mortelle M'avait presque réduit à mourir avant elle.
Lorsque, m'apercevant : « Oronte, au nom des dieux,
« Ne pleure pas, dit-elle, un sort si glorieux ;
« Songe que, par ma mort, j'apaise leur colère,
« Je conserve les Grecs, j'obéis à mon père;
« Que mon nom s'éternise, et que le coup est doux
« Qui, ne perdant que moi. vous va conserver tous.
« Oronte, je ne crains que la douleur d'Achille ;
« Mais dis-lui que je veux", pour mourir plus tranquille,
« Qu'il calme en ma faveur ses transports furieux,
« Qu'il chérisse mon père et se soumette aux dieux. »
Après ces paroles pleines de force et de résignation, le grand-prêtre s'avance pour consommer le sacrifice. Il prend le couteau sacré et l'élève au-dessus de sa tête :
n allait donc frapper la victime innocente, Lorsque, tout transporté de sa douleur cuisante, Achille fend la presse, et, courant à grands pas, L'ayant joint à l'autel, s'écrie : « Attends. Calchas! » A cette voix, pareille à l'éclat du tonnerre, Calchas laisse tomber le fer sacré par terre, Et. comme il le relève, outré de son transport, Achille de ses mains l'arrache avec effort, Du coup qu'il méditait le menace lui-même, Et, regardant le camp d'une fureur extrême, 11 s'offre à la défendre et seul et contre tous ; En vain elle s'efforce à calmer son courroux : Elle ne peut changer la glorieuse envie Qui le porte à tout perdre pour lui sauver la vie. Le camp à ce combat demeurait suspendu. Lorsqu'un nuage épais tout à coup répandu Enveloppe l'autel avecque la victime.
Achille, au désespoir, tonne, éclate, foudroyé, Croit que c'est Jupiter qui ravit cette proie, E51 Bel regards remplis de farouches éclairs. Semblent percer la nue et menacer les airs...
Bientôt l'on aperçoit la chaste Diane traversant l'espace sur un char porté par un nuage. Avant de disparaître, la déesse rassure l<is Grecs, ei surtout Achille, auquel elle promet de rendre un jour [phigénie, cognme
prix de ses exploits. Ce dènoûment, — un des trois
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dont a parlé Racine dans la préface de sa tragédie, — nous a paru digne d'un si grand sujet, par la noblesse des pensées comme par l'élévation du style : le récit est coloré, vif, entraînant, et soutient la lecture même après celui de Racine. C'est encore un mérite.
Ce ne fut pas la seule fois que Leclerc demanda ses inspirations à Euripide. En 1681, il donna au théâtre Oreste, qui n'était, au fond, que la seconde partie d'Iphigénie , c'est-à-dire Iphigénie dans la ïauride. Cette nouvelle pièce ne fut pas mieux reçue que la première. Cependant, comme le duc de Richelieu, dont Leclerc était l'intendant, l'admirait sans réserve, elle dut à ce puissant patronage d'être jouée devant le roi à Fontainebleau. On la rapporta à Paris un peu meurtrie et endommagée par l'accueil assez froid que lui avait fait la cour, et tomba définitivement après trois représentations, malgré le charme et le talent de la Champ mêlé.
Les Registres de La Grange, auxquels nous empruntons ces renseignements, nous apprennent encore que Leclerc, dégoûté probablement par ces derniers échecs du genre tragique, voulut s'essayer dans le genre comique. Le mercredi 12 février 1684 parut, à l'affiche du Théâtre-Français, le Docteur extravagant, nouvelle 'pièce de M. Leclerc. À cette époque, comme aujourd'hui, la presse était grande aux premières, et les mousquetaires, qui ne les dédaignaient pas, vinrent très-nombreux â celle-ci. On voulut les faire payer, mais ils s'y refusèrent, invoquant leur qualité de gens du roi. Cette prétention, repoussée par les sociétaires, occasionna du désordre ; on fit fermer le théâtre et on rendit l'argent. La pièce fut reprise le lendemain, mais sans grand succès, car elle n'eut pas plus de trois représentations '.