Registres de La Gvamjr
Condamné par ces épreuves successives, peu dis] d'ailleurs à lutter, Leclerc renonça définitivement au théâtre et chercha, non plus à travailler pour les autres, mais pour lui. C'est dans ce but et pour occuper les loisirs de sa vieillesse, qu'il se livra avec ardeur à l'étude des auteurs anciens et modernes. Le moment était favorable ; de toutes parts, on voyait éclore des maîtres dans l'art d'écrire et de penser ; les théâtres, les académies, les salons, redisaient les noms, déjà célèbres, d'une pléiade de poètes et de prosateurs. On s'essayait, dans presque tous les genres, avec un suc égal. Les grands seigneurs eux-mêmes écrivaient avec autant d'aisance et de naturel qu'ils en mettaient à parler; les ministres, les hommes d'État, les généraux, les financiers, les magistrats, les avocats, trouvaient toujours assez de loisirs pour sacrifier aux Muses : tel composait un poëme, tel autre tournait un madrigal ; celui-ci s'adonnait à l'histoire, celui-là à la philosophie. Certes, il y avait là de quoi attirer l'attention d'un penseur et solliciter l'imagination d'un poète.
Leclerc était l'un et l'autre ; mais à la différence de ceux qui se livraient avec tant d'ardeur à la recherche du beau dans tous les genres, il n'avait pas d'illusions. ou plutôt il les avait perdues toutes. L'expérience l'avait rendu quelque peu sceptique, et le souvenir encore cuisant de ses derniers insuccès au théâtre pesait trop lourdement sur son cœur et sur son esprit, pour qu'il n'apportât pas à cette étude une certaine mélancolie et comme une espèce d'arrière -pen* D'ailleurs, entretenu dès sa jeunesse dans le cuit l'amour de l'antique, très-versé dans la connaissance des tragiques grecs qui ne lui avaient cependant ; porté bonheur, l'apteur do la Virginie romaine et à'Iphigénie était très-disposé à mettre au-dessus do tout les chefs-d'œuvre de Kome et d'Athènes, d'autant
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qu'il trouvait peut-être un âpre plaisir à se dire que ceux-là mêmes qui l'avaient traité de médiocre étaient bien petits lorsqu'il les comparait aux puissants génies de l'antiquité.
Dans ces pérégrinations à travers les chefs-d'œuvre de tous les siècles, dans ce long travail de comparaison, Leclerc avait fait une ample provision de notes précieuses, de riches trouvailles, qu'il se proposait d'exposer dans un ouvrage intitulé : Conformité des poètes grecs, latins, italiens et français. Il y aurait prouvé que la plupart des poètes ne sont que des traducteurs les uns des autres, et que telle pensée sublime, noble, délicate, gracieuse, faisant nos délices, ayant toutes les apparences de l'originalité, se trouve la plupart du temps, en entier ou en partie, dans une œuvre quelconque- de l'antiquité. Au fond, cette thèse n'était pas nouvelle ; longtemps avant Leclerc en avait proclamé le « nihil novi sub sole. » Néanmoins, elle méritait d'être développée, car sous la forme paradoxale qu'elle revêt, se cachent plus d'une observation piquante et plus d'un argument redoutable.
C'est Pélisson qui nous révèle, dans son Histoire de l'Académie, le plan et le but de cet ouvrage que notre compatriote avait déjà commencé lorsque la mort vint le surprendre le 8 décembre 1691. Le manuscrit fut égaré, mais l'illustre êvêque d'Avranches, Huet, ami et confident de Leclerc, put donner plus tard à Pélisson des renseignements exacts et précis sur l'œuvre laissée inachevée. Voici, en effet, ce que nous lisons dans Y Histoire de V Académie : « Leclerc avait entrepris « un ouvrage assez singulier sous le titre de Confor- « mité des poètes grecs, latins, italiens et français. « Son dessein était de montrer que la plupart des poè- « tes ne sont que des traducteurs les uns des autres, et « que tel qui croit produire de son chef ne fait propre- « prement que se ressouvenir de ce qu'il a lu... Feu
« M. Huet, de qui je tiens ce projet de M. Leclerc, avait « là-dessus une idée qui mériterait d'être approfondie. « Il prétendait que tout ce qui fut jamais écrit, depuis « que le monde est monde, pourrait tenir dans neuf ou « dix in-folios, si chaque chose n'avait été dite qu'une « fois. Il en exemptait les détails de l'histoire ; c'est « matière sans bornes ; mais a cela prés, il y mettait « absolument toutes les sciences, tous les beaux-arts. « Un homme donc, à L'âge de trente ans pourrait, si « cela était, savoir tout ce que les autres hommes ont « déjà pensé. Au lieu que le nombre des livres s'étant « multiplié à l'infini (car il y a plus de trois cent mille « volumes connus en Europe), l'homme qui jusqu'à « l'âge de cent ans n'aura fait que lire, peut à peine « se flatter d'avoir lu. »
Huet va peut-être un peu loin, mais son opinion en pareille matière vaut bien la peine qu'on la cite. Leclerc n'agrandissait pas le débat au-delà de la poésie, et à ce point de vue, il était le précurseur de tous ceux qui soutinrent plus tard contre Perrault la supériorité des anciens sur les modernes. Nous l'avons dit, la mort ne lui permit pas d'achever cette œuvre de sa vieillesse. Peut-être doit-on l'en féliciter. Un pareil livre n'eût pas manqué de susciter bien des disputes et des colères, et Leclerc n'était pas t'ait pour la lutte. Bon, sensible, modeste, le moindre choc l'éprouvait; comment eût-il résisté, lui qu'une niaiserie de Santeuil atteignait si profondément I II s'éteignit du moins dans la paix et le silence. Ses ennemis s'étaient radoucis, d'au avaient disparu de la scène littéraire : Furetière était mort; on n'entendait plus parler de Coras; Santeuil, sur le conseil de Bossùet, s'était décidé, paraît-il, à mettre un peu d'eau dans son vin: Boileau ne taisait plus de satires, et lui même ne taisait pins de ira. dies ce qui «lovait satisfaire Racine. Cependant, i mois avant sa mort, il lut encore dans uni de
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l'Académie des fragments d'un nouveau chant de la Jérusalem; ce détail mérite d'être relevé, car il prouve que plus de vingt ans après la chute des cinq premiers livres, notre compatriote n'avait pas renoncé à toute idée de traduire le poëme du Tasse. On ne dit pas ce que Boileau pensa de cette lecture, mais nous savons cependant par le Mercure qu'elle fut fort bien reçue. On lit, en effet, dans le numéro de septembre 1691, le passage suivant : « M. Leclerc qui a donné au pu- « blic, il y a déjà longtemps, la traduction des cinq « premiers chants de la Jérusalem, lut environ vingt « strophes d'un de ceux qu'il n'a point encore fait irn- « primer et l'on y trouve ce feu agréable qu'on voit « répandu dans tout ce qui est de lui. »
On ne peut s'empêcher de remarquer la coïncidence qui fît de cette lecture une espèce de protestation contre un des arrêts les plus injustes de Boileau. Qui sait si ce jour-là, le contempteur du Tasse n'aurait pas acheté bien cher le droit d'effacer quatre vers de la satire neuvième? Cette supposition n'est pas invraisemblable surtout après le passage de Pélisson cité plus haut.
Leclerc avait beaucoup d'amis dans le monde littéraire qui faisaient le plus grand cas de son talent aimable et modeste. Toureil, qui lui succéda à l'Académie française, fut l'interprète et l'écho de ces sympathies lorsqu'il rappela en termes éloquents la perte « de cet homme nourri dans la familiarité des Muses « *et vieilli dans le sein des sciences , qui sut faire « parler notre langue à ce poète par qui l'Italie mo- « derne ose disputer d'enthousiasme avec l'ancienne. « Vous le regrettez encore, ajouta-t-il; à quoi bon « jeter des fleurs sur son tombeau? vos regrets seuls « immortalisent! »
Arrêtons-nous à cette dernière pensée pour résumer cette étude. Oui, c'est à l'Académie que Leclerc a dû de ne pas mourir tout entier, c'est-à-dire de sauver au
moins son nom de l'oubli. Il est certains contacts, certains milieux qui recommandent plus sûrement à la postérité que les ouvrages les plus remarquables. A ce point de vue, notre compatriote a été plus favorisé que la plupart de ses collègues antérieurs ou postérieurs, car s'il suffit d'avoir été un des Quarante pour être immortel, ce ne sont pas les Quarante du règne de Louis le Grand qui seront les premiers oubliés. Sans doute, on parlera longtemps encore de Leclerc comme d'un auteur médiocre, et toujours sur la foi des satires et des épigrammes. Mais en admettant même que cette médiocrité soit justifiée, que de considérations ne pourrait-on pas faire valoir pour l'atténuer! La médiocrité est chose relative qui varie singulièrement avec les temps et les lieux. Qu'on ne perde pas de vue que notre compatriote avait pour concurrents au théâtre Corneille, Molière et Racine, et que ses coUègw l'Académie française s'appelaient La Fontaine, Fichier, Boileau et Bossuet. Nous ne citons que ceux-là qui suffiraient à eux seuls pour illustrer un siècle. En tous cas, si le nom de Michel Leclerc se trouve un peu perdu au milieu de notre panthéon littéraire qui contient tant de gloires, il mérite du moins de briller au premier rang parmi nos célébrités locales, et c'est â titre que nous lui avons consacré cette étude.