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CHAPITRE XII

UN SALON LITTERAIRE A ALBI AU XVIIe SIECLE LES CHEVALIERS DE LA BONNE FOI

Antoinette Salvan de Salies; sa naissance, sa famille, son veuvage précoce Son goût pour les lettres. — Son salon devient le rendez-vous de tous les beaux esprits du pays. — Éléments divers qui composent la société albigeoise. Le clergé; la noblesse de robe et d'épée; la bourgeoisie. — Antoinette de Salies écrit au Mercure gala/nt ; ses relations épistoiaires avec Donnean de Visé, de Vertron et l'abbé de La Roque. — Elle fait paraître la Comtesse d'Issembourg. Le Projet d'une nouvelle .secte de philosophie en faveur des daines. Plusieurs femmes célèbres adhèrent au projet. — Antoinette de Sajiés poète. Elle est reçue à l'Académie Itleriinitl de Padoue. Sa lettre de remerciement. — Les chevaliers et les chevalières de la Bonne- Fin. Statuts de la chevalerie. — Témoignage île Julien de Héricourt. — Ce qu'il faut penser d'Antoinette de Sali-'- comme écrivain.

Nous venons de suivre les premiers pas et la fortune tourmentée de deux compatriotes que la vocation poétique avait de bonne heure lancés dans une société à jamais célèbre; nous avons vu également la place modeste mais honorable qu'ils y ont occupée malgré les intrigues et les coteries. Retournons maintenant, pour n'en plus sortir, à la cité natale, à cette petite ville perdue au fond de la province , et si éloignée des clartés éblouissantes de Paris et de Versailles que nous nous demandons malgré nous si nous n'allons pas trouver un désert morne et silencieux. Un salon littéraire à

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Albi au dix-septième siècle! c'est-à-dire au moment

où l'esprit français s'est en quelque sorte fixé à la cour, où talent, noblesse, grâce et génie, tout en un mot, gravite autour du Roi-Soleil! N'est-ce point une illusion, un rêve? Et si le titre de ce chapitre n'est pas menteur, quelle est donc la fée qui a pu produire une telle merveille ?

Antoinette Salvan de Salies1 était tout simplement une femme d'un esprit supérieur qui sut, malgré des difficultés sans nombre, exercer une influence consi» l'arable non-seulement à Albi, mais encore dans une sphère qui s'élargit chaque jour et embrassa bientôt toute la province. Ce n'est pas assurément un des côtés les moins curieux de notre histoire littéraire locale que de voir une femme que les devoirs et les nécessités de la famille retiennent au fond du Languedoc, parvenir à se faire un nom célèbre parmi les femmes de son siècle et occuper le monde brillant d'alors de ses travaux, de ses projets, de son salon et de ses amis. Et cependant nous n'exagérons rien. Ce n'est, en effet, ni dans les souvenirs ni dans les documents conservés à Albi que nous suivons la trace de cette influence. Nous la trouvons au contraire dans les lettres, les publications et les Mémoires du temps; nous la trouvons surtout dans le journal de la cour et des beaux esprits, dans le Mercure galant, où le nom d'Antoinette parait si souvent entouré d'éloges flatteurs et délicats; dans le Journal des Savants, dirigé par l'abbé de ha Roque qui n'est pas un inconnu pour nous; nous La trouvons enfin dans le Parnasse français de Titon du Tillot. e1

1. Un registre provenant de L'ancienne paroisse de Saint-Salvi contient l'acte de baptême d'Antoinette Salvan de Salies. Noua le reproduisorj entier avec -"ii orthograpne : « Le mesme jour (27 novembre 1639) :. « baptisée Anthonete de Salvan. fflhie «le Estyenede Salvan, juge royal « en la ville d'Alby, et «le damoessele Anne de Teyaier, sa famé: parin, « maître J cuier, grand pèr : marine, dama

« Anthonete Damiel, ' isayeule paternelle. — Taurine, vicaire. »

dans la Nouvelle Pandore de Vertron1, historiographe du roi, qui no craint pas d'écrire :

« La docte Saliez se présente à Vertron Quand pour des vers il cherche une Muse divine; Et lorsque pour modèle il cherche une héroïne La vertu lui présente aussitôt Maintenon2. »

Certes, on comprend à merveille que Vertron, historiographe du roi, épuise pour Mme de Maintenon toutes les ressources de la flatterie la plus raffinée. Mais on comprend moins cet enthousiasme lorsqu'il s'agit « de la docte Saliez, » si l'auteur de ce quatrain a obéi à la même pensée. Sans vouloir, en effet, établir le moindre parallèle entre ces deux femmes si différentes sous tant de rapports, il est bien permis de faire remarquer que l'une est au comble des honneurs et de la puissance, reine de France moins le titre, tandis que l'autre n'est en réalité qu'une provinciale qui n'a jamais paru à la cour et qui n'a jamais été mêlée à aucune intrigue politique , à aucune coterie littéraire. C'est là un contraste frappant et qui s'impose en quelque sorte.

Au surplus, ce contraste s'accentue bien davantage lorsqu'on étudie de plus près l'existence modeste et pour ainsi dire retirée que mène Antoinette Salvan de Salies. S'est-on jamais demandé ce que seraient deve-

1. Claude Guyonnet de Vertron. historiographe du roi Louis XIV. auteur de la Nouvelle Pandore ou les Femmes illustres du siècle de Louis h- Grand (1698); du Nouveau Panthéon et du Parallèle de Louis le Grand, etc.

2. Antoinette de Salies lui répondit par le madrigal suivant :

« Tout écrit aujourd'hui, tout parle de mon mi . Des meilleurs auteurs jusqu'à moi :

Mais tout cède. Vertron, au succès de ton zèle- Ton l'a ntli éon. ton Parallèle,

Montrent à l'univers ce monarque pieux.

Plus grand que tous les rois, plus grand que tous les dieux :

Et tant de vérités qu'à peine on pourrait croire.

Se prouvent aisément dans ta fidèle histoire. »

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nues les femmes les plus célèbres du dix-septième siècle, Mràe de Sévigné, Mme de Lafayette, Mme de Sablé et tant d'autres encore, si au lieu d'être à la cour, dans ce milieu aimable, charmant, spirituel, entraînant, où leur génie trouvait toujours un nouvel aliment et se rajeunissait sans cesse, elles eussent habité quelque coin obscur et écarté de la Bretagne ou du Langudoc, uniquement occupées des soins de la famille, mêlées à une société presque indifférente aux choses de l'esprit et sur laquelle la vie matérielle et pratique exerce un empire souverain? Peut-être y Teussions-nous perdu les chefs-d'œuvre qu'on admire tant aujourd'hui. En tout cas, n'est-il pas permis de croire qu'il manquerait au recueil de leurs lettres ou à leurs Mémoires plus d'une page exquise, plus d'une pensée immortelle?

Or, telle fut la destinée d'Antoinette de Salies que, merveilleusement douée sous le rapport des qualités d'esprit et de coeur qui d'ordinaire assurent aux femmes les succès les plus retentissants et les plus mérités, elle se vit contrainte de développer sur une scène très-secondaire les qualités aimables qu'elle avait à un si haut degré, et de passer les plus belles années de sa vie dans l'accomplissement des austères devoirs de la famille. On l'avait mariée de bonne heure à Antoine de Fonvieille, seigneur de Salies, mais ci union ne fut pas de longue durée. Très-jeune encore, Antoinette resta veuve avec deux enfants à L'éducation desquels elle se consacra avec une intelligence et un dévouement vraiment admirables. Connu»' imites les femmes supérieures, elle avait le cœur encore plus grand que l'esprit et le sentimenl maternel primait en elle tous les autres. Il lui eût été. sans doute, facile «le passer à de secondes noces, mais ni les charmes du monde, ni l'-s plus tendres discours, ne purent altérer la grande ei pure notion qu'elle avaii du devoir. D'ail-

leurs, elle avait adopté de bonne heure une règle de conduite qui tout en lui permettant de fréquenter la société où sa grâce et son esprit étaient vivement recherchés, la mettait à l'abri de toutes les surprises et de toutes les séductions. Lorsque l'éducation de ses enfants lui laissait quelques loisirs, elle se livrait avec ardeur â l'étude des auteurs anciens et modernes, et c'est dans ce tête-à-tête avec les plus grands génies, qu'elle trouvait avec les plus pures jouissances, les meilleures armes, contre l'ennui, la tristesse et les défaillances !. Une piété douce, aimable, modérée, achevait de donner à sa physionomie un caractère de gravité qui commandait le respect sans effacer toutefois ce que la coquetterie la plus innocente offre d'attrayant dans une femme jeune, jolie et spirituelle. Ajoutons, enfin, que telle elle était en réalité, telle elle apparaîtra dans ses œuvres, d'une humeur facile et enjouée, toujours vive et souriante, donnant le moins possible dans les travers de son siècle, et prête à se moquer de tout ce qui est ridicule, à commencer par les Précieuses dont elle a une horreur insurmontable.

Qui ne reconnaîtra à ce dernier trait la ressemblance frappante qui existe entre Antoinette Salvan de Salies et les femmes les plus distinguées du dixseptième siècle ? Presque toutes avaient été élevées par leurs mères dans le culte de la préciosité, dans l'admiration des sentiments fades et énervants de Clé-

1. Elle écrit à Mme 3a Trésoricre de Piellat, à Avignon : « Afin que

« vous n'ignoriez rien de ce qui me regarde, je vou< dirai, Madame, que je « passe ma vie dans un petit coin du monde très favorisé du ciel et de la « nature où Ton respire un air tempéré, où les gens ont de l'esprit et de « la politesse, et où la joie et les plaisirs régnent dans tous les cœurs « excepté dans le mien. Il est vrai que j'ai pour mon soulagement, la « liberté et l'indépendance dont les plaisirs sont si vantés, et qui ne me « servent que pour écrire autant qu'il me plaît en prose et en vers... » (Mercure galant, octobre, 1681, p. 27.)

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lie et de Cyrus. Que de fois elles avaient entendu parler avec émotion du pays du Tendre! Que de fois elles avaient feuilleté pendant leur jeunesse ces volumineux romans où les beaux esprits d'alors puisaient le sujet de leurs plus graves discours comme de leurs plus tendres déclarations! Mais, grâc Dieu, Molière avait été compris, et de l'engouement des mères et des aïeules pour ce fatras, il n'était resté aux filles qu'un souvenir joyeux qui avait encore le don de faire sourire Mme de Sêvigné dans son extrême vieillesse.

Nous ne saurions trop insister sur ce point, car avant d'entrer dans le salon d'Antoinette, il est bon de savoir qu'on n'y trouvera rien de faux, d'exagéré, de prétentieux. Ce n'est pas une ruelle où la maîtresse de céans reçoit à son petit lever les beaux esprits qui lui viennent faire la cour; ce n'est pas non plus une succursale de l'ancien hôtel de Rambouillet comme il y en avait tant en province, où les Cathos et les Madelon roucoulaient avec les Mascarilles de l'endroit. Non; il s'agit d'un salon d'après et non d'avant les Précieuses ridicules; d'une société qui recherche avant tout le délassement dans la causerie fine, vivo. alerte, simple et naturelle. On n'y emploie la périphrase que lorsque le mot effarouche le bon goût ou choque les oreilles ; les figures ampoulées, les phrases sonores et creuses, les déclamations sentimentales, les soupirs, les attendrissements, les pleurs, les exti amoureuses, en un mot, tout ce qui constituait l'ai nal littéraire et galant des alcôvistes, n'y obtient qu'un succès de ridicule. Enfin, c'est assez faire L'él< de la maison, que de dire qu'elle est impitoyablement fermée à quiconque paraît ignorer que Le bon sons est la source intarissable de l'esprit.

Tels sont les résultats qu'Antoinette obtint après beaucoup d'efforts et de patience. Obligée de renoncer

à la cour, au grand monde, elle s'attacha â reproduire dans un cadre restreint la copie presque fidèle des mœurs élégantes qu'elle n'avait jamais pu étudier, mais que son merveilleux instinct lui faisait deviner.

Aussi bien, les éléments auxquels elle s'adressa pour mener à bonne fin son entreprise, durent opposer tout d'abord quelque résistance, parce qu'un des défauts dominants de la province consiste à n'aborder qu'avec beaucoup de réserve les réformes ou les innovations. Mais ce moment d'hésitation une fois passé, tous ces éléments se groupèrent comme d'eux-mêmes et ne tardèrent pas à former un ensemble remarquable devant lequel tombèrent les attaques des jaloux et la critique des sots.

Quoi qu'on en ait pu dire ou penser, la ville d'Albi comptait assez d'hommes distingués dans la noblesse, le clergé et la bourgeoisie pour constituer une société d'élite. A commencer par le cierge, que n'est-on en droit d'attendre de nos archevêques, qui, à partir du dix-septième siècle jusqu'à la Révolution, furent tous non-seulement de très grands seigneurs, mais encore des esprits très distingués? Pour ne parler que de ceux qui fréquentèrent le salon d'Antoinette, nous citerons Mgf de Serroni qui était un des prédicateurs les plus goûtés de son temps, très en faveur à la cour où il occupait la charge de premier aumônier d'Anne d'Autriche ; Msr de la Berchère, également très savant, très disert et surtout très grand seigneur ' ; Msr de Nesmond, orateur plein d'éclat, écrivain élégant, qui fut choisi par L'Académie française pendant qu'il

1. Voici ce qu'écrivait sur ce prélat le consul albigeois Martinon. député à l'Assemblée des États-Généraux de la province, qui se tenaient à Nimes : « Monseigneur d'Albi se distingue en tout ce qu'il fait et ses discours le « font admirer de tout le monde; il fait une grande dépense et Ba table « est la meilleure des États; il donne ce soir à dîner à Son Eminence, et « il y a opéra après le dîner, n

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occupait le siégo d'Albi, pour remplacer Fléchier; enfin Mr de Castries qui n'était inférieur à aucun de

illustres prélats sous le rapport des qualités du cœur et de l'esprit '.

Après ces grands noms, nous pourrions citer des ecclésiastiques occupant de hautes fonctions dans le diocèse, et parmi eux, certains qui étaient destinés aux honneurs de l'épiscopat : Le chanoine Trapas, le collectionneur infatigable que Ton sait : l'abbé Paulet, l'intrépide traducteur en vers latins de l'épopée de Chapelain. Celui-ci, homme d'esprit et de piété, mais surtout d'esprit, se vengeait de n'avoir pas obtenu un canonicat de Msr du Lude par des pièces satiriques à l'emporte pièce, qu'il lisait sous le manteau de la cheminée avec un art exquis et une pantomime fort amusante. L'auteur de la Description naïve et sensible de Sainte-Cécile a consacré un souvenir à son tombeau :

I l'est dans cette chapelle Qu'est la dépouiUe mortelle l>a sayant et pieux Pau' Grand ornement de cette église, Dont l'estime nous favorise Sur un aussi digne sujet.

Plus bas, le même auteur ajoute : « Mais quoique ses cendres soient là en dépôt, ses vertus et l'exemple de sa piété le font et le feront encore vivre bien avant dans les siècles à venir où elles perpêtueronl son nom2.» L'abbé Paulet ne s'est pas essayé que dans l'épopée, il a abordé tous les genres mais sans rien laisser dé

1. Tous ces prélats furent en très-grande relation avec Antoinette 'le -. qui, dans plusieurs circoi leur mérite en ;

2. Description naïve et sensible de Sainte-Cécile d'Albi, ]»ar If. de

>nade, arocat an Parlement de Toulouse. (Annuaire du département

du Tarn, 1857.)

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durable. On est à se demander si sa traduction de la Pucelle a été jamais imprimée; en revanche, il existe beaucoup de copies de ses poésies badines.

Citons encore parmi les ecclésiastiques de distinction qui durent briller dans le salon d'Antoinette de Salies, l'abbé Decamp, vicaire général de Msr de Serroni, évêque nommé de Pamiers;. l'abbé de Lescure, vicaire général de Mgr de la Berchère, docteur en Sorbonne, mort évêque de Luçon ; l'abbé Quiqueran de Beaujeu, vicaire général de Mgr de Castries, successivement évêque d'Eleusis et de Mirepoix ; l'abbé de Panât, prévôt de Saint- Salvy, évêque d'Eurie1; puis enfin tous ces pieux chanoines dont Boissonade qui les avait vus disait « qu'ils ressemblaient autant de prélats par leur dignité et leur gravité2, » ce qui ne nuisait en rien à leur esprit et à leur belle humeur.

La noblesse se divisait en deux catégories : la noblesse de robe et la noblesse d'épée. La première occupait de hautes charges au Parlement de Toulouse, et quelques-uns de ses représentants s'en acquittaient avec honneur, témoins les d'Aussaguel de Lasbordes, les de Clary, les de Nupces, les de Ciron. Tous ces savants jurisconsultes venaient passer leurs vacations au pays natal où ils retrouvaient leur famille et leurs amis. La seconde catégorie de la noblesse était composée des plus vieilles familles de l'Albigeois et de celles qui étaient sorties de la bourgeoisie par l'anoblissement. La plupart des enfants de cette dernière catégorie avaient coudoyé sur les bancs des écoles publiques les enfants du peuple, auxquels ils avaient disputé les succès et les couronnes. Certains avaient pris le parti des armes, et rapportaient de la cour ou

1. Voir aux documents l'épitaphe qu'il composa pour Antoinette Sa! van de Salies. Moreri, dans son Dictionnaire, le qualifie û/h-onwic de beaucoup d'esprit.

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