OO HISTOIRE LITTERAIRE DES GRECS
plus dorénavant regarde , ainsi qu'il l'avoit été dans les anciens temps , comme un vêtement fait pour orner les épaules d'un chrétien ; les études des philosophes ayant cessé , les controverses , que j'ai décrites , vinrent à propos pour occuper les lalens de tous les genres , si la naissance de ces controverses ne doit pas être elle-même regardée comme l'incident principal dans le tissu des causes qui effectuèrent la chute de la philosophie (1). Cependant, il ne faut point penser que la philosophie d'Aristote fût tombée aussi dans le discrédit ; ce fut au contraire sous sa direction, ou plutôt en faisant usage de ses subtilités logiques, qu'on soutint avec tant de chaleur les points en litige.
§ XL Du petit nombre d'écrivains de ce temps un peu remarquables.
La liste très-courte de ceux qui ont écrit dans les différens genres de littérature profane, et le caractère insignifiant de leurs écrits , desquels nous excepterons l'histoire prolixe et fleurie de Théophylacte Simocatte (2) , dispensent le critique de la tâche de relever des défauts. L'ouvrage dont je viens de parler, composé de 8 livres, fut écrit vers l'an 62S , et contient le récit des évé-
(1) Le laborieux Brucker manque ici de matière. Tome III.
(2) DomCeillier, t. VIII, 555.
nemens du règne de Maurice terminé en 602. On a critiqué l'affectation et l'allégorie du style. L'auteur a introduit dans la préface un dialogue , dans lequel la philosophie et l'histoire s'étant assises sous un plane, et la dernière ayant touché sa lyre, se plaignent de ce quelles ont été toutes deux négligées sous le tyran Phocas ; mais elles pensent quHéraclius ayant saisi le sceptre, une perspective plus heureuse se présente sous leurs yeux (1). Cependant elles furent frustrées dans leurs espérances , car dès- que Gibbon , ce grand historien, si habile critique, commence le règne d'Héraclius (2), il se plaint de la manière suivante : « Nous sommes maintenant forcés de quitter pour long-temps nos écrivains contemporains , et de descendre , si c'est le faire , de l'affectation de la rhétorique a la simplicité grossière des chroniques et des abrégés. » Le sort de la philosophie n'étoit pas plus heureux.
Si nous jetons les yeux sur les écrits plus nombreux qui ont pour sujets des matières ecclé-
(1) JBibliothecagrœca, 1. V, c. 5, t. VI.
(2) History of Gibbon, vol. IV, p. 5oo. Il y a eu deux éditions de la traduction de la Décadence de l'Empire romain, de Gibbon. La première a été donnée par Le Clerc de Septchênes, Cantwel et Boulard. La seconde qui est la même , revue seulement parGuizot, a paru , chez Maradan , en i5 volumes, dont le dernier fut publié en 1812. C'est celle-ci que nous citerons. Traduction de Gibbon , t. VIII.
siastiques , nous sommes peu dédommagés de la peine que nous avons prise; suivant un auteur que je cite avec plaisir (1), une éloquence ampoulée, une pompe et un éclat de style affectés, jetant une obscurité embarrassante sur les sujets qui étoient en eux-mêmes les plus clairs , formoient le plus haut point de perfection auquel le génie aspiroit. Ils recueilloient sans le moindre examen, les rapports les plus vulgaires concernant les événemens des anciens temps , et ils en composoient les vies de plusieurs saints ; compilations qu'on a définies avec vérité , « un amas de fables insipides et ridicules , dénuées souvent de la moindre apparence de probabilité , et de la teinture la plus légère d'éloquence. »
Je fais ici principalement allusion à l'ouvrage de Jean Moschus, intitulé le Pré spirituel, ou le Nouveau Paradis , écrit dans un style bas et barbare. L'auteur étoit un moine qui , au commencement du septième siècle , ayant visité les cellules des cénobites en Syrie et en Egypte , et ayant même voyagé dans l'Occident, entreprit de raconter les vies merveilleuses des reclus qu'il avoit vus , ou dont il avoit appris les austérités et les genres de vie singuliers. N'étant pas encore content de beaucoup de laits extraordinaires , Moschus y joignit beaucoup d'autres que nous devons nécessairement regarder comme fabuleux;
(1) Mosheim , Ecoles, hist. , vol. II , p. 167.
mais qui ont trouvé des lecteurs dans cette période et la suivante , à mesure que l'ignorance e'tendoit son voile ténébreux ; ce Pré lui-même devint bientôt un champ fécond , où les latins puisèrent eux-mêmes avec le plus grand empressement.
C'est une chose digne de remarque, comme un fait curieux dans l'histoire de l'homme, que, suivant que son intelligence se dégrade , il n'aime plus aucun récit, à moins que celui-ci ne soit défiguré par des contes de prodiges , du merveilleux, et les passages les plus contraires au goût et à la vérité. Mais n'oublions pas de rapporter que , pendant que Moschus donnoit son ouvrage, un autre moine, son contemporain, appelé Jean Climaque ( 1 ) , dans la vue de perfectionner la
(1) Voyez sur ces deux écrivains, Dupin, Bibliothèque, ecclésiastique , VIIe siècle. Voyez sur saint Jean Climaque, auteur de Y Echelle sainte ou du Paradis, la page 56g du 17e lome de Y Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques , de dom Ceillier, qui a vingttrois volumes, et dont Rondet a publié une table, de même qu'il en a donné une de YHistoire ecclésiastique de Fleury. Ceux qui publient des tables de ce genre rendent de grands services. La Bibliothèque britanniaue a commencé à paroître en janvier 1796. En 1801 , il en avoitparu trente-cinq volumes, dont quinze ^littérature , quinze de sciences et arts, et cinq d'agriculture. En l'an 9 ou 1 801 , il a paru un volume de table de ces trente-cinq premiers volumes. En 1806, il a paru un autre volume de table des cinq dernières années, ou
vie ascétique, présenta une suite de maximes dans un ouvrage qui eut une grande réputation, intitulé Climax y ou Echelle du Paradis , qui a formé le texte de beaucoup de scholies et même d'énormes commentaires.
Lorsque dés ouvrages , tels que le Pré spirituel, ne sont pas rejetés ( et on ne les écriroit pas si on craignoit qu'ils le fussent ) , ils forment un critérium d'après lequel nous pouvons régler sûrement nos opinions. Nous pouvons prononcer que fart de la critique étoit négligé, c'est-à-dire que les écrivains avoient cessé d'être gouvernés par les règles du bon sens ; et que les lecteurs préféroient les fictions extravagantes à la simple présentation de la réalité et de la vérité. Nous pouvons conclure du caractère de cet ouvrage populaire , et d'après d'autres symptômes qui ne peuvent nous tromper, que le ton général du goût des Grecs étoit alors extrêmement mauvais , et que s'il étoit encore un peu supérieur au goût
trente-cinq volumes suivans du même journal. Chaque année forme deux volumes. Chaque volume de table est divisé en trois tables, dont une pour chacune des trois divisions sus-énoncées. En tout, elle a quatre vo^ lûmes de tables raisonnées. La collection entière de la Bibliothèque britannique a cent quarante-quatre volumes- Elle a fini en 181 5. Elle étoit imprimée à Genève. Elle a été remplacée par la. Bibliothèque universelle des sciences , arts et belles-lettres , qui a commencé à paroître aussi à Genève en 1816.
de l'Occident, ce bonheur e'toit du aux dispositions d'un peuple naturellement vif et spirituel dont le sang n'avoit point ëte vicie' par un mélange grossier , et dont le langage e'toit encore pur.
§ XII. 8 e siècle. Iconoclasme.
Il ne s'étoit point écoulé plus de vingt ans du 8e siècle , qui avoient été troublés par des commotions continuelles , quand il parut que l'esprit de controverse , affo ibli par de longs débats , e'toit porté à se reposer, et peut-être à contempler même avec quelque remords les maux nombreux qu'il avoit attirés aveuglément sur la religion et l'empire. Mais un homme, qui avoit jusqu'alors passé sa vie dans le tumulte des camps et sur les champs de bataille , présenta une nouvelle question , ou plutôt donna une nouvelle importance à une qui n'avoit été encore que légèrement agitée. Ce guerrier fut Léon l'Isaurien (î) , qui monté sur le trône impérial en 716, fut le fondateur d'une nouvelle dynastie. Dans une assemblée de sénateurs et déveques, il déclara , et bientôt après il décréta , avec leur conr sentement, que la fabrication des images étoit un acte illicite, et que leur vénération étoit une idolâtrie. Léon avoit pu être justement révolté de l'abus du culte des images, et il prit la résolution
(i) Le Beau, t. XIÎÏ.
de le re'primer. Jaloux de la renommée théologique de ses prédécesseurs, et étant lui-même incapable de recherches abstraites , il choisit un sujet sur lequel l'esprit le plus illétré pouvoit raisonner d'une manière un peu plausible ; mais il paroît encore que les railleries et les reproches adressés contre cette pratique par les juifs et les disciples de Mahomet , avoient excité son indignation. Il résolut donc de signaler son règne par la suppression du culte des images (1).
Des scènes d'une extrême violence se propageant de la capitale aux provinces , il en résulta des excès qui pourroient surprendre un observateur calme, s'il ne savoit que la modération ne faisoit point une des parties constitutives du caractère grec ; et que des objets ayant moins d'analogie avec ses sentimens que les statues et les images des vénérables morts, leur avoient souvent inspiré le plus vif attachement. Ni les voies de persuasion, ni les châtimens les plus sévères, ne purent déterminer le peuple à obéir aux ordres de son prince. Lorsque le souverain commandoit qu'on enlevât l'image placée sur une croix chérie du peuple, l'homme qui entreprenoit cet ouvrage, étoit attaqué avec fureur, renversé violemment à terre , et mis en pièces par des femmes transportées de rage. Les arts eux-mêmes eurent quelque sujetde gémir de l'esprit de Ficonoclasme,
(1) Baronius., Annal. 726.
qui dans sa haine acharnée et dénuée de jugement , détruisoit beaucoup demonumenspre'cieuxpour le goût. Un second édit proscrivit l'existence aussibien que l'usage des images religieuses; et, dans tous les lieux dans lesquels il fut mis à exécution , elles furent démolies, ou une surface unie de plâtre fut répandue sur les murs.
Si Ton peut ajouter foi au récit d'un écrivain postérieur (i),la littérature elle-même, quel quo fût son degré de dégénération , eut aussi un grand sujet de désolation. Zonare, qui est cet historien, dit qu'il avoit été élevé un édifice royal , dans lequel étoient déposés beaucoup de volumes traitant de matières sacrées et profanes; enfin que depuis un temps reculé on avoit accordé le droit d'y demeurer à celui qui ayant prouvé sa supériorité dans les lettres, avoit le titre de docteur œcuménique. Ses associés étoient douze autres savans qui étoient entretenus aux frais du public; auxquels tous ceux qui étoient jaloux d'acquérir des connoissances se réunissoient ; enfin que les empereurs eux-mêmes consultoient dans les affaires d'état. Léon croyait que l'accomplissement de ses vues n'étoit plus incertain , s'il pouvoit obtenir le suffrage de ces hommes. Il leur exposoit donc ses desseins , et faisoit usage tant des caresses
(1) Zonarcts Annal., t. III. Sub Leone Isaur. — * Zonare étoit un moine grec qui écrivit dans le douzième siècle.
que des menaces. Mais aucun de ces moyens n'ayant pu vaincre leur résistance, il les renvoya, et ordonna que l'édifice fût entouré de bois sec , et qu'on y mît le feu. Ce monument royal fut ainsi consumé, de même que le riche trésor de trente mille volumes qu'il renfermoit.
Nous ne pouvons ajouter une entière foi à ce récit qui n'est appuyé d'aucun autre témoignage contemporain ; mais une autre autorité moins contestable (1) , nous force de regarder Léon comme un tyran ne pouvant souffrir de contradiction. Lorsqu'il éprouvoit quelque résistance , il ne connoissoit point de vengeance qui fût trop sévère , quelque vénération et quelques égards que l'objet de sa colère méritât pour son âge , sa piété, son savoir ou sa naissance. Les écoles consacrées à l'éducation furent fermées , et tous les moyens d'acquérir des connoissances , employés depuis le grand Constantin , furent détruits.
Lorsque les nouvelles des attaques hostiles contre les images arrivèrent en Italie , elles excitèrent des commotions dans ce pays ; les statues de l'empereur, qu'il étoit d'usage d'exposer aux regards du public , furent renversées avec mépris et traitées avec indignité , on leva aussi des armées qui se vantèrent même d'élire un autre
(1) Hist. Miscell. , 1. XXI. Inter rerum ital. script tores. Paul. Diac. Histor. Longobard. , 1. VI , c. 49? ibid.
empereur et de le porter en triomphe à Constantinople. C'étoit une vaine menace; mais comme les esprits des habitans de l'Italie étoient de jour en jour plus aigris contre le gouvernement de Byzance, ces procédés servirent à encourager le projet que les e'vèques de Rome avoient conçu de bonne heure et désiroient ardemment exécuter , d'implorer le secours des Francs, et de se délivrer de l'obéissance à une cour qui dorénavant ne pouvoit plus les protéger.
Cette ridicule contestation sur le culte des images se continua pendant les il\ années du règne de Léon ; et se perpétua même pendant le règne plus long de son fils Constantin V. 4près quelques courtes interruptions, elle se renouvela dans le siècle suivant , quoiqu'en 787 l'impératrice Irène , qui s'étoit déclarée l'amie des images , eût fait convoquer en leur, faveur le second synode orthodoxe de Nicée.
5 XIII. Foible état des connaissances.
Si le lecteur étoit curieux de parcourir quelques productions du siècle, comme des Specimina ou exemples de sa littérature , je serois porté à le renvoyer aux écrits que la controverse des images a fait naître (1). Quand l'esprit est le
(1) On peut trouver ces écrits, tant les latins que les grecs, dans les actes du septième concile.
plus anime , c'est alors qu'il fait des efforts plus vigoureux et plus énergiques ; et ce qu'il produit alors, peut être regarde' comme le juste critérium de ses facultés. Je n'anticiperai pas sur le jugement des autres; mais il doit m'étre permis de dire, que rien de ce qui fut écrit alors sur cette controverse ou sur tout autre sujet, ne peut soustraire le huitième siècle à la censure sévère qu'il a méritée par ce qui a été le résultat de ses travaux. Des homélies froides , ainsi qu'il a été remarqué, (1) des narrations insipides d'exploits de prétendus grands hommes , des disputes vaines et subtiles sur des sujets frivoles et triviaux , des déclamations véhémentes et emphatiques pour et contre l'érection du culte des images, des histoires composées sans méthode et sans jugement, tels furent les monumens des connoissances des Grecs dans ce siècle d'ignorance et d'illusions.
§ XIV. Saint Jean Damascène.
En même temps que saint Jean Damascène (2) , comme théologien et philosophe, enfin comme éloquent et homme de génie , éclaircissoit beaucoup de points de la doctrine chrétienne, et se distinguoit par son zèle à défendre les images, il
(1) Mosheim, VIIIe siècle, c. 1.
(2) Dom Ceillier, t. XVIII, p. no,
PENDANT LE MOYEN AGE. Zj.1
ne contribua pas peu à répandre du jour sur la philosophie d'Aristote, et à la propager. Né à Damas , pendant que cette ville étoit le principal siège de l'empire des Sarrasins, il avoit une place assez importante au service du calife; mais, comme il avoit de la prédilection pour la retraite , il s'établit dans une cellule près de Jérusalem , où il consacra son temps à l'étude. On a jugé que l'ouvrage composé sur les doctrines du Stagyrite, pour Finstructiondes plus ignorans, et d'une manière adaptée aux capacités ordinaires , étoit concis, clair, et renfermant bien des choses. Il excita beaucoup de personnes, tant en Grèce qu'en Syrie , à étudier cette philosophie ; et , d'après l'usage que l'auteur en a fait dans d'autres occasions, il a été regardé, sinon comme le premier , au moins comme un des premiers qui ont adopté la méthode philosophique en traitant les points delà croyance chrétienne, et qui ont greffe le péripatétisme sur la théologie. Aussi quelques-uns ont compté Damascène parmi les pères de la nombreuse famille des scolastiques , qui remplirent bientôt après toutes les écoles chrétiennes. Faire servir le génie d'Aristote aux intérêts d'une cause dont le simple caractère paroît avoir eu peu d'occasions propres à cette aide/a pu avoir été regardé comme un moyen aussi ingénieux que difficile ; mais je laisse aux autres à décider si cette cause devoit retirer plus d'avantages de cette tentative , quelle n'en avoit précé-
déminent retires de son alliance forcée avec le» théories de Platon ( 1 ) .
Il paroîtroit que le goût de Damascène pour l'étude de la science , et pour la marche de raisonnement prescrite par les règles d'Aristote , auroit dû donner de la solidité à son jugement, mettre un frein à son imagination , et le porter à examiner les faits et les opinions avec une critique circonspecte et sévère ; mais , en même temps qu'il est accusé par les uns d'une honteuse superstition et d'un excessif respect pour tout ce que les anciens pères avoient avancé, des hommes plus modérés ne peuvent au moins ne pas lui reprocher sa crédulité. <( Dans beaucoup de ses écrits , avoue avec candeur Baronius (2) , notre croyance est altérée, et on trouve un grand nombre d'idées fausses. » Lorsqu'on peut faire de pareils reproches à un écrivain qui est reconnu pour l'homme le plus savant de son temps , on n'a pas besoin d'autre preuve de la dégénération de ce siècle. Damascène mourut vers l'an «^5o.
Parmi le petit nombre d'écrivains byzantins qui ont vécu vers cette époque , et qui ont compilé des chroniques, les plus importans sont Georges Syncelle et son continuateur Théo-
(1) Dupïn, Biblioth. ecclës. , VIIIe siècle. — Cave, Historia litter. — Brucker, Histor. critica , t. III, p. 554. — Biblioth. grœca, 1. V, c. 5o, t. VIII.
(2) Annal, ad ann. 3i , n. 75.
PENDANT LE MOYEN AGE. Zp
phanes , dont le premier , commençant avec la création, ne va pas plus loin que Fan s85 Je notre ère chrétienne , et dont l'autre , partant de cette période, a continué l'ouvrage j usqu à l'an 8 1 3. Quant au style et à l'exactitude de la narration, ces chroniques , particulièrement celle de Théophanes, quoique méritant des éloges à quelques égards , ne s'élèvent pas beaucoup au-dessus des écrivains qui écrivoient au même temps dans l'Occident (1).
5 XV. Le neuvième siècle s'annonce comme plus favorable aux lettres.
D'après une comparaison faite avec soin entre l'Orient et l'Occident, on peut voir qu'on étoit menacé d'une déplorable ressemblance entre eux ; et lorsqu'un écrivain très-distingué (2), qui a passé ses jours à faire des recherches littéraires, n'hésite pas d'appeler barbare l'époque dont il va tracer l'histoire , il faut avouer que le tableau qu'il va mettre sous nos yeux n'offre rien de bien attrayant. Mais ce reproche doit être adressé au huitième siècle plutôt qu'au neuvième , car, indépendamment des preuves qui seront établies par des faits , le même auteur reconnoît que vers le
(1) Voyez Cuve, Historia litteraria , et Bîblipthecà grœca , 1. V, c. 4 ? t. VI.
(2) Brucker, Hist. crû. , t. III, p. 536.
milieu du cours du neuvième siècle il se répandit quelque lumière sur la littérature générale et sur la philosophie. On peut dire , je crois , que le neuvième siècle fut, à beaucoup d'égards, une époque se présentant sous de favorables auspices. Elle s'ouvrit clans l'Occident par les entreprises brillantes de Charlemagne. Quant à la partie de l'Orient, ainsi proprement appelé, où régnèrent les Abassides, et dans les autres parties de l'empire des Sarrasins, les sciences et les muses y prospérèrent dans une harmonie mutuelle. Nous allons voir s'élever à Byzance un homme jouissant d'une grande renommée , qui à la vérité occasiona beaucoup de troubles, mais qui aima les lettres et fut lui-même profondément savant, tandis que beaucoup d'autres remplirent le généreux office de communiquer aux écoles arabes les divers trésors de sciences dont ils étoient eux-mêmes enrichis.
§ XVI. Le patriarche Nicéphore*
Sous les princes foibles ou méchans qui occupèrent le trône pendant un grand nombre d'années du neuvième siècle , si le sort des lettres eût dépendu d'eux, il n'y auroit plus eu du tout de zèle pour les cultiver , et le flambeau des connoissances se seroit d'autant plus éteint. Mais il existoit des ecclésiastiques doués d'un meilleur esprit, protecteurs et amis des sciences. On distinguoit
principalement parmi eux Nicéphore,, patriarche de Constantinople (1). La nature, toujours bienveillante pour les Grecs , lui avoit accorde' plus que des lalens ordinaires , il les cultiva et les éleva au degré le plus haut dont ils étoient susceptibles. Il occupa des postes de confiance , fut promu au siège de Byzance; mais quand Léon l'Arménien renouvela la controverse des images , il résista courageusement à ses édits,et fut envoyé en exil. Un de ses principaux ouvrages est un Abrégé d'histoire, qui s'étend depuis la mort de Maurice, en 602 , jusqu'à l'an 769 , et qu'on peut lire comme une continuation de celui de Théôphylacte Simocatte. Un excellent juge (2) a prononcé que le style de Nicéphore n'avoit rien de superflu ni d'obscur ; que ses termes étoient bien choisis ; que sa composition générale n'étoit ni trop diffuse ni trop concise; enfin, qu'elle éîoit telle qu'on devoit l'attendre d'un savant dont le goût avoit été formé sur les meilleurs modèles. Il omet les faits récens , s'ils ne sont point appuyés de preuves ; il rapporte les anciens , lorsque leur vérité a été confirmée. Sa narration est agréable ; et s'il n7a pas laissé derrière lui beaucoup d'historiens ses prédécesseurs , il faut l'attribuer à une brièveté qui est incompatible avec plusieurs des beautés d'une élégante composition.
(i)'Dom Ceillier, t. XVIII.
{2) Photius, Biblioth. cod. 6Q. Voyez aussi Bibliotheca grceca, 1. V, c. 5 . t. VI.
Je trouve aussi , principalement clans les Annales ecclésiastiques , les noms d'autres hommes fameux par différentes connoissances , mais qui , s' étant engagés avec une nouvelle vigueur dans la controverse qu'on avoit fait revivre, y employèrent tous leurs talens , qui étoient le fruit d'une vie toute consacrée au travail. Le moine Théodore, appelé Studites , étoit à la tête de ceux-ci; et, quoique le çulle des images, ainsi que les principaux monumens du siècle l'attestent, put compter parmi ses défenseurs des savans très-distingués, The'odore les surpassa tous en zèle et en véhe'mence (1).
§ XVII. Tentative de Michel-le-Bègue.
Quand le trône fut occupé par Michel II , prince ayant des vices bas , qui haïssait non-seulement les connoissances , mais même le nom des lettres , cet empereur adopta le plan d'étouffer toutes les facultés de l'esprit dans leur germe , de peur que leur développement subit ne pût lui reprocher son ignorance. Zonare (2) rapporte que Michel étoit si ennemi des connoissances , qu'il ne pouvoit permettre à la jeunesse de s'instruire. 11 craignoit qu'elle ne tirât de son instruc-
(1) Dom Ceillier, t. XVIII. Voyez Baronius, Afin. , soecul. IX, passim. Biblioth. grœcar 1. V, c. 53, t. IX.
(1) Annal, in Michael.
PENDANT LE MOYEN ÂGE. [±r
lion des moyens efficaces de juger de la folie de ses actions, ou qu'en apprenant à lire, elle ne fut bientôt plus habile que son empereur; en effet, il e'toit si long à rassembler ses syllabes, que, tandis qu'il écrivoit les lettres de son propre nom, un autre auroit pu lire un volume.
5 XVIII. Bardas favorise la cause des lettres.
Je passe par-dessus le règne de Théophile , fds et successeur de Michel II , pour en venir à celui de Michel III. Aucun monstre plus vil et plus infâme n'a déshonoré la pourpre depuis les jours de Néron et d'Héliogabaie. Cependant, ce fut sous son règne que la lumière dont je parle commença à poindre. Pour n'être point troublé dans sa carrière de plaisir , Michel confia les rênes du gouvernement à son oncle Bardas (i), prince de peu de talens, et qui n'avoit pas de connoissances littéraires ; mais qui sentoit le prix des lettres, et devint leur prolecteur. On dit qu'il avoit remarqué combien la honteuse ignorance qui prévaloit, avoit été funeste aux intérêts de l'empire; et il voyoit avec peine l'éclat de la science qui entouroit le trône des califes. « La philosophie , dit Zonare (2), étoit négligée, et en quelque sorte tellement éteinte, qu on n'en vovoit
(1) Doui Ceillier, tomes XIX et XXIÎ.
(2) Annal , 1. TIT.
plus une étincelle : l'ignorance des empereurs avoit causé ce malheur. Bardas ouvrit des écoles pour tous les arts , nomma des professeurs , et régla leurs salaires , confiant la surintendance de ces établissemens au philosophe Léon. » Cet historien parle avec les plus grands éloges de ce même Léon, qui fut dans la suite évêque de Thessalonique, en vantant ses connoissances universelles , particulièrement sa grande habileté en astronomie et en mathématiques , qui avoit excité l'admiration des Arabes. Dans une lettre au feu empereur , le calife Almamon avoit demandé que Léon fût envoyé pendant quelque temps pour résider à sa cour , à Bagdad , où il auroit alors communiqué quelque partie de ses connoissances. Il avoit même exprimé le désir qu'il auroit eu de venir en personne à Byzance, si cela eût été compatible avec les soins du gouvernement. Il ajoutoit : « que ni la diversité de religion , ni celle des contrées ne vous porte à refuser de satisfaire à ma requête. Accordez ce que l'amitié feroit pour des amis. En retour , je vous offre cent pesant d:or, une alliance perpétuelle, et la paix. » Théophile refusa grossièrement cette demande, observant que les sciences, qui avoient répandu de l'éclat sur le nom romain , ne dévoient pas être communiquées aux Barbares.
Nous apprenons que les écoles fleurirent, et que la science releva encore une fois sa tête sous cet illustre Léon, qui propageoit et répandoit
avec zèle les connoissances dont son esprit étoit orné. Bardas inspiroit l'émulation par sa présence. Etendant même ses vues sur les tribunaux , il ne re'ussit pas moins à ranimer l'application nécessaire aux e'tudes de droit , qui avoient également été négligées. On ne peut refuser à Bardas les éloges dus à ses soins; mais ses ennemis disent que ce fut la seule louange qu'il mérita. Les autres parties de sa conduite lui ont attiré des reproches sévères.
§ XIX. Thotius.
En 958 , Ignace , patriarche de Constantinople , ayant été chassé de son siège par les machinations de Bardas, fut remplacé par Photius ( 1 ) , l'homme célèbre auquel j'ai fait allusion en parlant du plus grand personnage du siècle. Il étoit distingué par sa naissance, par les places qu'il avoit remplies à la cour impériale , mais encore plus par son érudition; et nous ne pouvons douter que c'étoit à son instigation que Bardas et bit devenu le protecteur des lettres. On dit qu'il n'y avoit point d'art ni de science que ce savant universel ne possédât. Il étoit sans rival parmi ses contemporains , et il n'étoit pas indigne de disputer la palme au plus savant des anciens.
(i) Voyez dom Ceillier, t. XIX, et la table de son Histoire, par Rondet.
PSous conviendrons aisément qu'il îvëtoii pas exempt d'ambition; mais on ne peut montrer qu'il ait volontairement sacrifie la liberté d'une vie laïque, prive'e et studieuse, à la place honorable qui fut pour lui une place pénible et pleine de tourmens. Il déclare lui-même dans sa correspondance, soit publique, soit particulière , la répugnance avec laquelle il s'étoit rendu au désir de ses amis. Il est bien reconnu qu'on ne peut avoir aucune confiance aux portraits qui sont faits par aucun parti , quand il est influencé , soit par les préjugés de l'amitié , soit par ceux de la haine. Suivant le portrait que les ennemis de Photius en font , il eut tous les vices qui font la honte de l'espèce humaine ; tandis que , suivant le portrait qu'en font ses amis , il possédoit toutes les vertus , que l'éducation avoit encore perfectionnées , et qui étoient embellies par la science. Il n'est pas de mon sujet d'exposer les détails de la controverse qui s'éleva alors, et dans laquelle la cour de Byzance , les patriarches des églises d'Orient , les prêtres , les moines , des hommes de tous les âges et de tous les rangs, des prélats dépendans de Rome, et à leur tête l'évêque de Rome lui-même , s'engagèrent avec l'animosité la plus violente. Je dirai uniquement qu'en 861 un synode, qui fut composé d'un grand nombre de membres , prononça a Constantinople^ine sentence formelle de déposition contre Ignace ; que le pape INicolas prit parti dans cette
querelle, en se prononçant avec le ton le plus haut de l'autorité ; qu'il annonça son opposition à Photius ; que clans un autre synode , après un nouvel examen de la cause et de la conduite de Photius , le pape le priva de toute dignité cléricale et sacerdotale -, que Photius , enhardi parce qu'il étoit fortement soutenu par son souverain , exposa aussi dans un autre synode les crimes de Nicolas , et le déposa à son tour, et qu'il forma une liste de charges contre toute l'Eglise latine; qu'en 867 , lors de l'avènement de Basile au trône impérial , Photius fut exilé, et Ignace replacé solennellement dans la chaire patriarcale ; que deux ans après, dans la vue, disoit-on, de terminer toutes les disputes, on convoqua à Constantinopleun concile appelé le huitième œcuménique, devant lequel le patriarche exilé fut sommé de comparoître. Après différentes citations , Photius se présenta dans la cinquième séance; et, se tenant dehout à la dernière place , il écouta en silence les questions les plus désagréables qui lui furent faites ; mais aucune autorité ne put le décider à répondre à la demande principale des délégués de Rome , qui étoit s'il vouloit se soumettre aux décrets de leur pontife ? Il se retira, Dans la septième séance , il entra de nouveau , appuyé sur une crosse : « Otez-lui la crosse , s'écria Marin , l'un des députés du pape ; c'est un emblème de la dignité pastorale , qui ne convient point à celui qui est un loup et non un
5â HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS >
berger. *> La crosse lui fui ôte'e. Après plusieurs questions, Photius exhorta les légats à se repentir de ce qu'ils avoient fait contre lui. Ils rejetèrent Favis avec indignation , et proposèrent d'autres mesures. i< Je n'ai pas de réponse à faire aux calomnies,» furent ses dernières paroles. On prononça, dans cette séance, des anathèmes contre lui et ses adhérens ( 1 ),
Le prélat , ainsi anathématisé , séparé de ses parens , de ses amis, de ses serviteurs et même privé de ses livres qui lui éi oient plus précieux que la vie, fut encore envoyé en exil. Voici comme il se plaint de l'enlèvement de ses livres, dans une lettre à l'empereur : « Cette dernière privation , genre de peine nouveau et inouï , fut inventé pour moi. » Cela se passa en l'an 870. On ne sait pas combien de temps dura cet exil ; mais après un petit nombre d'années , il recouvra la faveur de son prince, fut encore plus puissant dans le palais; on lui confia l'éducation des fils de Basile, et on dit même que, quoiqu'il eût toujours Ignace pour adversaire , il exerça quel- -ques-unes des fonctions de la cbarge patriarcale. N'étant pas encore satisfait de celte réparation d'honneur , Basile lui rendit le siège vacant à la mort d'Ignace, en 878; et, après plu-
(1) J'ai suivi dans ce récit les documens originaux tels qu'ils ont été copiés par Baronius, Annal, sacr. ? IX. .T'ai écrit aussf d'après les actes du huitième concile. Conciles, t. VI.
sieurs négociations curieuses avec le pape Jean VIII, il effectua sa réconciliation complète avec Rome. Ce pontife romain cassa la sentence du concile œcuménique , releva Photius de toutes les censures ecclésiastiques , et le reçut « comme évèque , comme frère et comme collègue » , sous quelques conditions cependant qui furent artificieusement éludées. Un synode byzantin, où assistèrent des légats romains , confirma ce jugement (1).
Le triomphe de Photius étoit complet, et quoique les successeurs de Jean VIII aient montré quelque envie de renouveler les hostilités , il ne fut pas beaucoup tourmenté jusqu'à l'an 886, époque où Léon monta sur le trône. Il avoit dirigé l'éducation de ce prince , et probablement il lui devoit le nom imposant de philosophe. Cependant il fut banni une seconde fois , sous le prétexte de beaucoup de crimes qu'on lui imputoit ; mais il doit nous être permis de penser que le vrai motif de ces grandes rigueurs étoit que l'empereur vouloit élever sur le siège patriarcal son propre frère Etienne , et que la présence du possesseur légitime étoit un obstacle aux désirs du prince. On ne sait pas d'une manière certaine combien d'années Photius survécut à ce dernier coup ; cependant il paroît qu'il mourut vers l'an 891.
(1) Buronius, Annal, sacr. , IX. Fleury, Hist* ecclcs. , v. XI , 111-4*.
Des trente années qui s'écoulèrent ainsi depuis sa première promotion aux dignités ecclésiastiques , celles du repos dont il jouit dans son exil auroient été les plus agréables pour lui , si son esprit , voué comme il Fétoit à l'élude , eût été moins attaché aux grandes places dans lesquelles il trouva si peu de tranquillité. A la vérité, dans le poste éminent où il fut élevé , il avoit l'occasion de montrer ses talens soit pour les intrigues des négociations , soit pour l'emploi des ressources ., soit pour le déploiement de son érudition. Cependant , ce n'est pas sans intérêt qu'on l'entend exposer lui-même sa propre situation, dans une lettre adressée au pape Nicolas , écrite au commencement de la controverse. On n'a rien composé de plus élégant. Il décrit avec les couleurs les plus agréables , et avec beaucoup de sensibilité , les scènes tranquilles à la jouissance desquelles il avoit été arraché forcément , lorsqu'il étoit entouré d'amis qui l'admiroient; que sa plus chère occupation étoit de surveiller les travaux de ses élèves, de répondre à leurs questions , et de contempler leurs progrès. Les uns s'appliquoient à résoudre des problèmes mathématiques; les autres découvroient les traces de la vérité par des déductions logiques ; d'autres enfin se livroient à l'étude sublime des célestes oracles par lesquels l'esprit pouvoit être formé à la piété. « Telle étoit, )> écrit Photius , <c ma société*, tels étoient ceux qui remplissoient ma maison; mais quel change-
menl î Je réfléchis avec douleur sur ce qui s'est passé , et mes yeux se remplissent de larmes ; car , avant que l'expérience m'eût même donné ses leçons, je savois bien quels soins , quelles difficultés , quels troubles et quelles sollicitudes environnoient la chaire patriarcale. »
Mais il semble que , dans aucune occasion , il ne sentit mieux lui-même la supériorité de ses lalens , que quand il parut au synode public avec une dignité silencieuse , sans qu'on le vît ému par les insultes accumulées dont il étoit accablé. Ses contemporains le louent de son immense savoir , mais ne lui accordent pas le mérite de la vertu ; les écrivains modernes parient moins de son caractère moral qu'ils ne sont frappés de ses défauts. Ils insistent beaucoup sur l'état extraordinaire de ses facultés intellectuelles. Voyez, disent-ils , son ouvrage intitulé la Bibliothèque, qui est un monument durable d'érudition, et vous y reconnoîtrez tout à la fois l'historien profond, le savant philologue, et le critique plein de sagacité. Les réponses , par lesquelles il résout beaucoup de difficultés qui lui furent proposées en différens temps , prouvent qu'il étoit profondément versé dans la jurisprudence de l'empire; et l'on remarque sa sagacité politique dans son Traité sur le devoir du prince. Ceux qui parcoureront ses lettres , seront convaincus qu'il savoit tout ce qu'on connoissoit alors de plus précieux en philosophie , en mathématiques , en médecine et en
théologie. Un écrivain (1), qui n'est pas favorable au patriarche , avoue cependant avec candeur « que Photius réunissoit tous les avantages nécessaires pour se distinguer d une manière éminente dans la carrière littéraire , des dispositions naturelles , du talent , de l'énergie , de l'application , de la richesse qui lui procuroit les moyens d'acquérir des livres , et par-dessus tout , une soif insatiable de renommée , pour la satisfaction de laquelle toutes ses nuits étoient souvent consacrées à l'étude. »
§ XX. Principaux ouvrages de Photius.
Photius composa son Mjriobïblon ou sa Bibliothèque , sur la demande de son frère Tarasius, pendant qu'il étoit lui-même laïque, et, à ce qu'il paroît, durant son ambassade à la cour de Bagdad. Lorsque les savans examinent cet ouvrage, ils ne savent ce qu'ils doivent admirer le plus , de la sagacité de l'esprit de son auteur, de la solidité de son jugement, de la persévérance de son application, ou de la variété de ses lectures. Tarasius l'avoit prié de faire le compte des livres qu'il avoit lus. Photius les passe en revue, jusqu'au nombre de deux cent quatre-vingts, théologiens, commentateurs , philosophes, historiens, orateurs, médecins, grammairiens, sans aucune
(i) Nicetas, in vitâ Ign. , Conc. , t. Y»
méthode régulière , suivant que sa mémoire ou l'association du moment paroissent les avoir présentés à son esprit. Il donne quelque idée du mérite de ces auteurs. Il expose le sujet et le plan de chaque ouvrage , ainsi que les matières dont il traite en général; il en apprécie le style et le caractère , et donne , dans des extraits plus ou moins longs , ceux des passages qui méritent le plus d'être remarqués. Le jugement qu'il prononce est toujours donné avec liberté et candeur, et on peut dire qu'il montre une grande connoissance des sujets traités , quoiqu'il ait été quelquefois regardé comme trop sévère. On reconnoît certainement dans cette bibliothèque un défaut d'ordre ; et à mesure que Photius avance , son plan paroît avoir tant de variété > que plusieurs savans ont présumé que le tout n'avoit pas été écrit par lui. Au commencement de son examen , il expose en général en peu de mots le sujet de l'ouvrage, et il établit son opinion; mais il rend bientôt un compte plus complet , et quand il approche de la fin , ses extraits deviennent beaucoup plus nombreux. Mais à mesure qu'il avance dans cet ouvrage , on s'aperçoit que son exactitude est visiblement diminuée; tandis que sa main travaille , son esprit cherche du repos ; Photius transcrit avec fidélité , mais il produit peu d'idées qu'on puisse regarder comme lui appartenant.
D'après l'omission des ouvrages de beaucoup d'auteurs , qu'il avoit certainement lus , il paroît
probable que sa Bibliothèque n'est qu'une partie'd'une compilation plus étendue , que Photius avoit exécutée ou au moins projetée dans un autre temps. Cependant, même dans son état présent , elle est un riche trésor , renfermant ce qu'il y a de plus curieux dans beaucoup de sciences ; et ayant sauvé de l'oubli la mémoire d'auteurs dont les écrits ont péri en totalité ou en partie ; enfin , ayant conservé de ces mêmes auteurs des fragmens qu'on ne pourroit trouver ailleurs. Qu'il me soit aussi permis de remarquer que le livre de Photius est le modèle d'après lequel les journaux critiques ont été formés ; on sait combien ces ouvrages, publiés dans les temps modernes et écrits dans toutes les langues, ont contribué aux progrès des lettres et à répandre l'instruction et le goût.
En lisant la liste des 280 écrivains qui ont fixé l'attention de Photius ( 1 ) , nous voyons avec regret que beaucoup d'entre eux, et notamment ceux qui, à beaucoup d'égards, étoient les plus précieux, ont été entièrement perdus, ou n'existent que dans les extraits qu'il a heureusement faits de leurs ouvrages. Comme les Grecs continuoient encore d'être un peuple studieux et savant, il n'est point aisé d'expliquer cette perle, si ce n'est en présumant que , comme la Bibliothèque de Photius, ainsi que beaucoup de cornai) Voyez Biblioth. grœca , l.-V, cl 38 , t. IX.
pilations modernes, procuroient aux paresseux un moyen facile d'acquérir des connoissances , ils ne se donnoient point la peine de faire des lectures plus fatigantes. D'après le caractère de quelques ouvrages qui nous sont parvenus , approchant plus d'être complets , quoiqu'ils paroissent tous avoir e'te' lus entiers par Photius , on peut, je crois , véritablement dire que les copistes , chez les Grecs , n'étoient pas toujours employés d'une manière plus utile que chez les Latins.
Indépendamment de sa Bibliothèque, Photius a laissé quelques autres ouvrages que les savans parcourent avec plaisir , particulièrement son Nomocanon , ou sa Collection de lois ecclésiastiques et impériales , rédigées avec méthode et avec une précision admirable , et des E pitres , au nombre de deux cent cinquante , écrites en différentes occasions et à différentes personnes. Ces épîtres ou lettres, suivant que le sujet le permet, montrent la délicatesse de son goût, la vivacité de son esprit , l'étendue de ses connoissances, la flexibilité de ses talens, et sa force de tête. Comme ilavoit été élevé de l'état xle laïque sur la chaire patriarcale, on auroit pu présumer qu'il manquoit du genre de connoissances qui convenoit à sa place; mais il est évident qu'il n'en étoit pas dénué, ce qui prouve, ou qu'il avoit toujours aspiré à cette dignité, ou que le goût de son siècle l'avoit porté a joindre les connoissances théo logiques à toutes celles qu'il possédoit. On a
cru qu'il n'avoit pas de goût pour la poésie , d'après le silence qu'il garde à ce sujet ; mais si l'on jette les yeux sur le portrait qu'un e'crivain contemporain t'ait de lui ( 1 ) , il paroît que cet art agréable avoit été l'objet de son attention , de même que tous les autres genres de la belle littérature (2).
Le temps où ce savant patriarche a vc'cu, a été nommé le siècle de Photius , pour honorer ses talens , ou peut-être d'après les violentes controverses qu'il occasiona; et nous pouvons présumer que son exemple , ainsi que les instructions qu il communiqua avec franchise , doivent avoir excité une ardeur d'émulation littéraire parmi un grand nombre de personnes , quoique peu de noms nous aient été transmis. Les dernières années du neuvième siècle furent donc une ère d'un augure favorable, et il paroissoit qu'on alioit voir de meilleurs jours.
Basile régnoit avec justice , son esprit avoit de la vigueur , ses vues étoient modérées , et l'administration des finances ainsi que des lois étoit admirable. On oublia l'action atroce qui l'avoit porté sur le trône. Lorsque le trésor fut rempli , l'ar-
(1) Nice ta s , in vitâ Ignatii.
(2) Sur les écrits de Photius et sur sou caractère) voyez Cave, Historia litter. ; Dupin , Bibliotlu eccle's.; Brucker-, Histor. philosoph. , t. III , et particulièrement Biblioth. grœca, t. IX.
PENDANT LE MOYEN AGE. 6l
gent qui pouvoit avoir été épargné, après avoir satisfait les besoins les plus imporlans , fut employé à embellir la capitale et les provinces, ainsi qu'à réparer , orner , et même construire des églises. Comme les lois avoient été négligées, une révision de la jurisprudence de Justinien dans toutes ses parties, devint nécessaire; et on rédi^ gea un plan que son fils et son petit-fils perfectionnèrent et mirent à fin sous le litre de Basiliques. Basile n'étoit pas savant, mais il connoissoit le prix de la science ; et lorsqu'il fut réconcilié avec Photius , il lui confia l'éducation de ses fils.
Léon , l'un de ses fils , que l'on a honoré du titre de philosophe ou de sage, hérita du trône. On ne pourroit dire aisément d'après quels événemens de son règne, ou d'après quels progrès faits par lui dans la sagesse, il a mérité ce litre , si l'on ne sa voit pas d'après quels légers fondemens, ou d'après quels motifs peu satisfaisans on accorde souvent de pareilles distinctions aux princes. A la vérité , les historiens sont assez prodigues de louanges à son égard ; ils le représentent comme un admirateur de tous les genres de sciences , a et particulièrement de cette science secrète , qui , d'après des enchantemens , devine les événemens futurs. » Ils disent aussi que Léon éloit versé dans la connoissance du mouvement des étoiles et de leur influence (i). Tel éloit le genre
(1) Annal, script. Zonaras, Cedrenus, etc
de sa philosophie. On lui attribue en outre des prédictions, qui révéloient en style de prophétie les destinées de l'empire de Byzance. Les ouvrages publie's ou non publies, qui ont e'te' écrits par lui ou sous son nom, forment un mélange de discours , de sermons , d'épigrammes , de préceptes moraux , d'énigmes ou de mots mystiques , de constitutions , etde sujets de tactique , dont sa Namachica est le traité le plus important (1). Un empereur qui étoit ainsi prodigue des fruits de sa plume , et dont les sermons étoient adaptés à un si grand nombre de fêtes de l'année, a pu aisément être honoré du nom de sage. Mais il est reconnu que Léon fut un protecteur zélé des connoissances, et c'est assez que les princes aspirent à ce genre de mérite. Il vit onze années du dixième siècle.
§ XXI. Dixième siècle. Constantin Porphyrogenète.
Constantin Porphyrogenète (2) , fils de Léon, monta sur le trône après beaucoup d'années de minorité et de dépendance. Etant d'un caractère studieux et aimant la retraite , il consacra une grande partie de son temps aux recherches scien-
(1) Cave, Hist. litter.-, Baronius, sub an. 91 1; Brucker, t. III; Biblioth. grœca, t. VI.
(2) Ceillier, t. XIX; Le Beau , t. XIII.
lifiques et aux arts libéraux. Son caractère a été tracé favorablement de la manière suivante ( i ) : « Il servoit Dieu avec piété ; son goût pour les lettres est prouvé par ses différons écrits, qui à la vérité ne sont pas polis conformément aux règles delà composition oratoire, mais qui contiennent beaucoup de beautés. L'élégie qu'il a écrite sur la mort de sa mère , prouve qu'il n'avoit pas négligé lart de la versification. La philosophie aussi, qui a voit été peu cultivée , fixa son attention ; et , en nommant des maîtres convenables, il donna une nouvelle vie à la cause générale de la science. » Mais l'histoire éioit l'étude qui lui plaisoit le plus , tandis que dans l'adversité il se délassoit dans ses heures solitaires , en peignant et en donnant des encouragemens aux arts mécaniques. Son désir de ranimer la vigueur intellectuelle des Grecs , qui s'étoit amortie faute d'exercice , mérite les plus grands éloges ; et les mesures qu'il employa étoient bien adaptées à la fin qu'il se proposoit. Il attira beaucoup de savans à sa cour , fit faire avec soin des recherches de ceux des anciens auteurs qui, malgré les travaux récens de Photius , couroient le risque de se perdre. Il devint luimême auteur , et écrivit avec un respect filial la vie de son grand-père Basile , dans laquelle il a tracé ce qui lui paroissoit être une image parfaite de la royauté. Si la protection et les récompenses
(i) Zonar. ; Annal. t. III.
ne suffisoient pas, il espéroit, par son propre exemple , assurer aux lettres un concours plus général de talens. Pour l'avantage et la satisfaction des curieux , il employa des personnes à faire des extraits de ceux des ouvrages qui ëtoient les plus rares , extraits qui étoient expose's à l'inspection publique.
Les sources avec lesquelles cette compilation fut formée, étoient principalement historiques , et les extraits concernant le gouvernement et la morale, furent distribués en 85 chapitres. Il n'y en a que deux qu'on possède actuellement. Il est observé dans la préface (1), que Constantin, dont l'esprit étoit sensible à tout ce qui étoit beau, et qui exécutoit avec facilité tout ce qu'il concevoit , connoissant l'avantage de son plan pour le public , avoit ordonné qu'on rassemblât les meilleurs ouvrages; mais que n'ignorant pas en même temps combien il seroit difficile à beaucoup de personnes de les lire , il avoit voulu qu'on fît un choix des meilleurs passages. Il avoit pensé qu'on y feroit alors plus d'attention , et que l'esprit en recevroit une impression plus forte. On ajoute dans cette préface, que tout ce qui , dans le genre de l'histoire , pouvoit être regardé comme plus important, avoit trouvé place dans l'ouvrage. L'ordre des choses n'y est point troublé , parce que leur juste distribution sous des chapitres con-
( 1) Biblioth. grœca, 1. V , c. 5 , t. VI.
venables les présente sous un point de vue plus réuni. Mais il est à regretter, ainsi que je l'ai observé par rapport à la Bibliothèque de Photius , que , comme par ce moyen on pouvoit se procurer sans travail une connoissance superficielle , cette nouvelle compilation , encourageant la paresse, ait fait tellement négliger les vraies sources, que beaucoup d'ouvrages précieux aient cessé d'être lus , ayant été entièrement perdus.
Dans la première ambassade à Constantin ople , dont fut chargé, en l'an 94@? Liutprand, ensuite évêque de Crémone , et qui avoit été envoyée par Bérenger roi d'Italie , Liutprand , qui en rend compte lui-même ( 1 ) , donne quelques détails de ce qu'il vit dans la cité impériale , et de ses entrevues avec Gonstantin. Mais rien n'est moins intéressant; et à en juger par les objets puérils qui furent mis sous ses yeux, je suis porté à croire , que cet ambassadeur ne parût guère aux Grecs qu'un barbare , à qui on devoit plutôt présenter les jouissances des sens que celles de l'esprit. Il garde entièrement le silence sur les lettres ; et l'empereur, dont elles étoient l'objet de prédilection , ne lui en dit pas un mot. A la vérité , Liutprand connoissoit peu la langue grecque , mais il avoit une grande idée de ses propres talens , et il n'hésite pas de rapporter ce que lui dit Bérenger
(1) Liutprand, Histor. 9 I. VI, inter. rerum Italie. Scriptores , t. II. On le nomme indifféremment Liutprand ou Luitprand.
lorsque ce prince lui confia celte mission : «Celui qui, presque dans son berceau, a si facilement conquis la langue latine, sera bientôt maître de la langue grecque. » Nous reviendrons à Liutprand pour parler de sa seconde ambassade.
Ni les e'tudes de Constantin, pour lesquelles il a eïe' accuse' de négliger les soins importans de l'empire, ni sa sollicitude pour faire faire à ses sujets des progrès dans les lettres , ne furent couronnés de beaucoup de succès. Pour instruire son fils Romain dans la pratique du gouvernement, il écrivit sur sa théorie un Traité qui fut suivi des Themata , ouvrage extrêmement important , qui existe encore. Dans ce dernier, les provinces de l'empire sont décrites , telles qu'elles étoient alors composées , pendant qu'il présente une description des différens peuples, de leur origine, de leurs antiquités. Dans le précédent ouvrage il avoit parlé des autres nations , de leurs mœurs, de leurs institutions, ainsi que de leurs forces militaires*, il exposoit aussi comment elles pouvoient aider l'état comme alliées, ou lui nuire comme ennemies. Le désir qu'il avoit de la prospérité de son empire n'étoit point encore satisfait: eii conséquence, ii ordonna que l'on formât deux autre» ouvrages, l'un sur l'art vétérinaire, qui comprît tout ce qu'on avoit publié jusqu'alors de meilleur sur ce sujet, et l'autre sur l'agriculture, composé sur un pareil plan (1). Tels furent les louables
(1) Biblioth. grœca , utanle
travaux de Constantin; mais le siècle lui-même lit peu. Aucun nom d'écrivain philosophique ne nous a été transmis , quoique l'attention ait été excitée par quelques rhétoriciens et grammairiens. Peu de poètes composèrent des poésies qui ne méritassent d'être méprisées. On trouve dans la liste des historiens byzantins , des écrivains qui ne sont pas entièrement dénués de mérite ; car celui qui préserve les faits de l'oubli , a toujours quelque droit à des éloges.
§ XXIIL Siméon Métaphraste.
Quelques-uns ont révoqué en doute si Siméon, distingué par le nom de Métaphraste ( 1 ) , mérite ces éloges ; mais son ouvrage au moins présente les sujets sur lesquels se portoit alors l'attention des hommes les plus savans. Siméon étoit né de parens nobles , doué de talens supérieurs , et versé dans la belle littérature. Il fut élevé d'abord par Léon , et ensuite par Constantin , aux premières dignités de l'état. Excité par les conseils d'un anachorète qu'il rencontra par hasard ? il entreprit d'écrire la vie de Théoctista , saint grec; et ensuite , dans les intervalles des affaires , ayant 7 par ordre de Constantin, étendu son plan d'àgiographie , il le suivit jusque dans les épo-
(1) Il est nommé Siméon dans l'ouvrage de Ceillier, t. XIX.
ques les plus reculées de l'histoire de l'église* V rassembla avec soin les vies qui avoient été compilées, il en retoucha quelques-unes, en même temps qu'il conserva et publia dans leur état original , celles qui méritoient , par leur élégance , d'être lues. Toutes les fois qu'elles ne sont pas bien écrites , il a recours à sa propre plume , rédigeant , corrigeant , polissant , suivant qu'il le trouve plus convenable ; on a prétendu même que quelquefois, quand les matériaux étoient rares , il suppléoit à leur défaut par les trésors de sa propre imagination. Il forma ainsi un volume de 1 22 vies. Cet ouvrage, sous le rapport du style, ne déplaît pas au savant , mais il a plutôt l'air d'un panégyrique que d'une histoire. On ne doit pas néanmoins le rendre responsable de beaucoup de légendes fausses et incroyables , que d'autres écrivains, profitant eux-mêmes de la réputation de Métaphraste , ajoutèrent dans la suite à sa compilation. Il existe encore quelques autres traités religieux de Métaphraste, ainsi que des annales d'histoire (1).
§ XXIV. Suidas.
11 faut avouer que le Lexique de Suidas, qu'on croit avoir vécu dans le même siècle , est beau-
(i) Cave, Hist. littér.; Dupin, Biblioth. ecclés. ; Bibliotheca grœca, t. VI.
coup plus précieux pour les savans. C'est un ouvrage en partie historique, et en partie donnant des explications , ou , comme on l'a quelquefois appelé , c'est un trésor de connoissances variées , dans lequel, outre l'explication de beaucoup de termes curieux, on donne, comme dans la Bibliothèque de Photius , des détails sur des historiens, des poètes, des orateurs, et d'autres écrivains, avec des extraits étendus de leurs ouvrages. Comme beaucoup de ces écrits n'existent plus , je n'ai pas besoin de répéter que cette circonstance augmente beaucoup le mérite du Lexique. Mais les critiques se plaignent , et non sans raison , de négligences , d'omissions , et d'un manque visible de patience dans les recherches, s'ils ne reprochent pas même à cet auteur de manquer d'une critique saine et judicieuse dans le choix et l'arrangement de matériaux compliqués (1). Au surplus, on ne peut être surpris de ce que, quand le goût s'est évanoui , les qualités qui en sont la suite , aient aussi disparu. Quoique nous devions être reconnoissans de ce que le Lexique de Suidas et la Bibliothèque de Photius nous ont conservé des fragmens d'ouvrages qui ont péri dans le naufrage général , il me semble que le caractère même de ces compilations et de beaucoup d'autres semblables ouvrages qui paroissent de nos jours , prouve le déclin de la lit-
(1) Bibliotheca grœca, 1. V . c. 4° ? t« IX»
térature. Lorsque les lettres fleurissent réellement 7 les hommes tirent davantage de leur propre fonds, et ils donnent des ouvrages originaux. Lorsque l'esprit des écrivains est affoibli , et que le génie n'existe plus , ils ont recours à des compilations , et vivent , pour ainsi dire , sur les travaux de leurs prédécesseurs.
L'ouvrage intitulé Etymologicon magnum , a été attribué au même Suidas, mais sans une autorité suffisante, quoiqu'il ait pu être composé à la même époque que le Lexique. Ij'Etjmologicon magnum est un ouvrage extrêmement utile à ceux qui étudient le grec; c'est un riche répertoire d'observations sur la grammaire et l'étymologie de la langue. On peut y remarquer beaucoup de conjectures hasardées dans cette dernière partie (1) ; mais l'ouvrage lui-même prouve combien les Grecs, même à cette époque, avoient soin de conserver la pureté de leur langue si admirée.
J'ai , jusqu'à ce moment , omis de parler de Stobée , mais je dois le rappeler ici , comme ayant donné un ouvrage analogue à la Bibliothèque de Photius et au Lexique de Suidas. Stobée est incontestablement d'une époque plus ancienne , puisqu'il en est fait mention dans Photius. A la vérité , je ne sais ni ce qu'il étoit , ni quand il a fleuri. Néanmoins le mérite de l'ouvrage de Sto-
(i) Biblioth. grœca, 1. V, c. 40, t. X.
bëe a donné de la célébrité à son nom. C'est une anthologie en quatre livres contenant \ sur cliffé— rens points de morale et de philosophie naturelle, des extraits de près de 5oo poètes et prosateurs (1). Aussi, quoique l'ouvrage ne soit pas complet , ce qui nous en reste est-il d'un grand prix. En même temps qu'il conserve des fragmens , il montre , lorsque les ouvrages sont entièrement perdus , quelles étoient les doctrines de différens sages sur beaucoup de sujets intéressans. Il montre en outre combien les Grecs furem savans et laborieux à toutes les époques. Il nous force d'admirer leur fécondité, et de gémir de la paresse des copistes, ainsi que des dévastations de la barbarie et des ravages du temps , en contemplant combien les fragmens ou ouvrages qui nous restent des Grecs, sont comparativement en petit nombre. J'aurai une autre occasion de parler d'Athénée.
Constantin Porphyrogenète mourut en 959 ; et parmi ses successeurs, légitimes héritiers ou usurpateurs du trône, nous cherchons vainement un prince qui ait été curieux d'être loué pour ses connoissances ou disposé à encourager la culture des sciences et des lettres. Voici ce qu'on rapporte de Basile II , qui fut l'un des petits-fils de Constantin, et dont le règne s'étendit au-delà du dixième siècle (2). « Que ce prince n'estimoit
(1) Bibtioth. grœca, 1. V, c. 00 , t. VIII. (a) Zonar. , Annal. , 1. III.
7 a HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
pas les savans r et regardoit la science même comme un attirail inutile. Dans le choix de ses ministres et de ses secrétaires il n'avoit aucun égard ni à la naissance ni aux talens ; et ses depêches ëtoient dictées dans les premiers termes qui s'offroient, sans qu'on fît aucune attention au style. » Une éducation vicieuse , qui ne put détruire son cournge, avoit éteint son esprit, et la mémoire de son savant mais foible aïeul , souvent rappelée et célébrée par la bouche des flatteurs, avoit pu encourager un mépris réel ou affecté des connoissances et des arts.
J XXV. Ambassade de Liutprand.
Sous le règne de Nicéphore Phocas , entre les années 96.3 et 969, Liutprand fut envoyé une seconde fois à la cour de Byzance, par Othon , empereur d'Occident. Le récit de son premier voyage étant dénué de détails intéressans, j'avois espéré que le second seroit plus utile , puisqu'on devoit présumer que Pambassadeur , mieux versé dans la langue , seroit curieux d'examiner l'état de la littérature grecque , de le comparer avec l'état de celle de l'Occident, et enfin d'enrichir son journal d'observations précieuses. Mais on ne trouve rien , quoiqu'il donne lui-même un récit détaillé des positions où il se trouva et de ce qu'il eut occasion de voir. (1) Sa réception et son trai-
{i)Legatio Liutprand. ad Nie. Phocam, inter rerum Italie» Scriptores> t. II.
tement à Constantinople furent très-humilians. Dans les diverses entrevues qu'il eut avec Nicéphore, ses courtisans, et d'autres personnes, on ne sait ce qui est le plus à blâmer , des réflexions insultantes et de la bouffonnerie des Grecs , ou des réponses insolentes de l'ambassadeur. Le portrait qu'il fait de l'empereur est celui du monstre le plus infâme. Sa description des mœurs, des habillemens, des fêtes, des processions , des amusemens des Grecs, n'est plus agréable à aucun égard. Son pinceau est toujours trempé dans la fange , et il est évident que la main qui le tient est guidée par l'irritation et le ressentiment. Pendant une résidence de plus de cent jours chez le peuple le plus savant et le plus poli , le barbare évêque de Crémone ne put remarquer rien qui ne méritât sa censure ou son mépris. Quand enfin il eut la permission de revenir, il prend congé de la cité impériale , en la peignant par le choix des épithètes suivantes : « Cette cité , autrefois si riche et si florissante , est , dit-il , maintenant réduite à la famine, parjure, menteuse, trompeuse , rapace , gloutonne , avare et vaine. )) Ensuite dans son propre latin élégant il ajoute : a Après un voyage de 5o jours, asinando , ambulando , equitando , jejunando , sitiendo, suspirando , flendo y gemendo , je parvins à Naupacte. »
§.XXVL Onzième siècle. Etat de V empire
grec.
Si le lecteur connoît bien le tissu de l'histoire de l'empire, et particulièrement le caractère des princes qui ont rempli le trône , il sentira que la littérature devoit peu attendre; et si dans quelques momens plus favorables, il paroît un petit nombre d'hommes d'un savoir extraordinaire , il les regardera comme il verroit quelque phénomène rare, ou quelque événement accidentel extraordinaire. La puissance de l'empire étoit affbiblie chaque jour par les attaques des ennemis étrangers , en même temps qu'elle étoit consumée par la discorde intérieure 5 les conspirations séditieuses et les révolutions violentes qui ébranlèrent le trône de Constantinople , et furent suivies des chutes et des élévations soudaines des compétiteurs successifs qui se disputoient la souveraineté. Après la mort, arrivée en 1028, de Constantin X, qui, avec son frère Basile, avoit joui du titre d'Auguste pendant plus de 80 ans , on vit une malheureuse période de 28 ans, pendant laquelle les Grecs, ravalés au-dessous du niveau ordinaire de la servitude , furent transférés et donnés comme un vil troupeau , par le choix ou le caractère de deux femmes méprisables , filles de ce même Constantin. En même temps que de pareils événemens , suivis , suivant l'usage , de
commotions intestines, privoient de force et de consistance , ils détruisoient l'ordre public , rendoient tout précaire; abattant le courage et l'activité de la nation, ils éteignoient le feu du génie , et décourageoient les efforts de ceux qui auroient eu l'ambition de se distinguer dans la carrière littéraire (i).
La dynastie macédonienne ou basilienne , expira avec Théodora; et celle des Comnène lui succéda dans la personne d'Isaac Comnène, en 1057; mais après un peu moins de deux ans, Isaac se retira dans un monastère , avec la réputation d'un prince non savant, mais ami des lettres et de ceux qui les cultivoient. (2) Les quatre successeurs immédiats d'Isaac ne furent pas de la famille de Comnène. Parmi eux , Constantin Ducas est représenté comme un prince dénué de talens , mais se consacrant à des études nobles et honorables. Plein d'admiration pour les efforts heureux de quelques hommes savans , on l'entendit s'écrier, « que, suivant lui, la couronne de la science étoit préférable à la couronne de l'empire (5). » Son fils Michel , prince foible et méprisable^ se flatta lui-même qu'il étoit digne de l'obtenir , en fréquentant l'école du grand philo-
(1) Mosheim , Histoire eccZés., 2 e v. ? XIe siècle,
(2) Zonare « Annales , t. III.
(3) Ibid.
j6 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
sophe Psellus. «Là, dit Fhistorien ( i ) , occupe d'exercices puérils,' il se livra à l'étude des lettres ; tantôt il apprenoit les règles de la grammaire, construisoit des vers , et comparent des idiomes; tantôt il faisoit des déclamations de rhétorique et essayoit d'e'crire l'histoire. D'autres fois il se préparoit gravement à suivre les leçons morales de philosophie. Mais il étoit entièrement incapable de faire aucun progrès; et, pendant que ce savant impérial perdoit ainsi son temps , l'état étoit négligé, le peuple opprimé, et les provinces envahies. » Lorsqu'un rival se présenta , le foible empereur , sans faire beaucoup de résistance , déposa les marques de la royauté et se fit moine. On ne pouvoit s'attendre à voir fleurir les lettres sous un protecteur si foible et si avili , ou parmi les changemens tumultueux et les troubles continuels qui troublèrent le trône et le gouvernement. L'état de l'empire d'Occident , aux périodes de son déclin le plus rapide, ne fut jamais plus déplorablement malheureux que letoit alors et que l'a été celui de Byzance en approchant de sa décadence et de sa chute. En effet , quelques-uns des princes n'éprouvèrent pendant un grand nombre d'années de leurs règnes qu'une suite égale de désastres , pendant que le sceptre étoit arraché aux mains des autres par le meurtre, par la privation de la vue, ou, lorsque la
(1) Zonare, Annales, t. III.
compassion avoit plus d'influence , par un emprisonnement dans un couvent ( 1 ) .
Dans les couvens de l'Orient , qui furent toujours plus nombreux que ceux de l'Occident, et où l'ambition déchue pouvoit jouir du repos , on trouvoit parmi des personnes indolentes , mais sincèrement pieuses , des hommes doue's de différens goûts littéraires, qui avoient pris en horreur les troubles et les cruautés de leur siècle, ou qui étoient attire's par la perspective d'un loisir studieux et l'occasion d'avoir des livres et des maîtres. Le platonisme s'étoit réfugie' dans ces asiles ; et là les théories les plus extraordinaires , qui s'accordent si bien avec le goût asiatique , trouvoient un aliment convenable. De telles recherches pouvoient être ou n'être pas innocentes ; néanmoins , d'après le grand nombre d'hommes de tous genres et de tous caractères , qui e'toient accumulés dans les cloîtres , on rapporte que non-seulement on y entretenoit assidûment les controverses théologiques, mais qu'encore on encourageoit à s'y livrer à beaucoup de querelles civiles qui contribuoient à déchirer l'empire. Cependant la science y avoit aussi un grand nombre de partisans ; leurs rangs continuoient à fournir des ministres capables, qui ornèrent les sièges épiscopaux de l'église d'Orient. Suivant
(1) Voyez sur ces temps, Annal, script. Cedrenus, Zonare.
n 8 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
Zonare (1) , on éleva alors sur le siège de Byzance Xiphilin , qui éloit versé dans tous les genres de connoissances. Il avoit rempli une place importante dans le sénat; il l'abandonna volontairement , et, se rasant la tête, il embrassa la vie solitaire dans les monastères du mont Olympe, où, après beaucoup d'années, il fut regardé comme méritant de la dignité de patriarche. Avant lui, cette place éminente avoit été occupée par Michel Cérularius , prélat d'une grande érudition , mais qui avoit trop de ressemblance avec son prédécesseur Pbolius , et qui , comme lui , par amour pour la dispute, ou poussé par une indigne ambition ennemie du repos, renouvela sans provocation la contestation avec l'église d'Occident, sur des points comparativement peu importans.
$ XXVII. Michel Psellus.
J'ai déjà fait mention du philosophe Psellus, qui fut le maître de Michel VII. Psellus est reconnu pour avoir été le principal ornement littéraire du siècle, et on le nomma généralement le Prince des philosophes. Il étoit né à Constantinople , descendoit d'une ancienne famille patricienne , et fat employé dans de grandes places par beau-
(1) Annal. -, t. III. Xiphilin, l'abréviateur de l'histoire de Dion Cassais 5 restée imparfaite, étoit le neveu du patriarche dont il ya être parlé.
coup de princes successifs , qui le consultèrent souvent sur des intrigues de cour et sur des affaires d'état difficiles. Cependant, après la mort de son élève, ou plutôt après son abdication, il éprouva le sort commun des courtisans , fut dépouillé de tous ses honneurs , et condamné à se retirer dans une cellule.
Un critique profond (1) observe que celui qui aura lu les ouvrages de Michel Psellus , qui sont remplis de science , distingués par un style abondant, parla sagacité, l'invention et la profondeur, nhésitera pas de prononcer que , de même qu'il a surpassé ses contemporains par la multiplicité de ses ouvrages , il leur étoit supérieur à tous autres égards. Il ajoute que la nature , voulant montrer quelles étoient ses forces réelles, paroît F avoir formé lors de la décadence de la littérature grecque. Nous possédons une description (2) du triste état de la littérature et des progrès quelle fit ensuite, lorsqu'il commença à entrer dans les écoles et à s'élever. « Depuis le premier Basile, les meilleures études avoient été négligées , mais non entièrement éteintes. Elles reprirent ensuite de la vie, excitées par le zèle de beaucoup d 'hommes capables qui parurent. Ces hommes, méprisant la discipline mal entendue d'après laquelle leurs prédécesseurs avoient consumé leur temps dans
(1) Brucker, Histor. philos. , t. III.
(1) Anne Comnène, Alexiad. , I. V.
des poursuites naines et frivoles ( ce qui avoit fait tomber dans le mépris les vraies connoissances et les belles-lettres ) , adoptèrent avec une ferme résolution la méthode convenable de recevoir et de communiquer l'instruction. Lorsque Jean , appelé l' Italien , arriva à Byzance , on secoua l'ancienne torpeur , et beaucoup s'engagèrent dans la carrière littéraire avec une ardeur prodigieuse. Les disputes publiques devinrent à la mode ; et, comme Jean enseignoit l'art de la logique, il eut chaque jour à lutter vigoureusement contre ces sophistes qui étoient jaloux de batailler, et qui avoient toujours quelque nouvel argument à proposer. Il se réunit alors à l'école de Psellus , ce savant célèbre, qui étoit parvenu au degré le plus élevé de sagesse et d'érudition , non pas tant par le secours des maîtres , chez lesquels il étoit allé rarement , que par sa propre capacité et son admirable sagacité. Parfaitement versé dans tout ce que la Grèce enseignoit , il avoit ajouté à ce fonds de connoissances tout ce qu'on apprenoit dans les écoles de l'Orient; et il avoit ainsi obtenu la réputation d'être l'homme le plus savant qui existât de son temps. » Cet homme si instruit , qui paroît n'avoir en grande partie dû qu'à lui-même ce qu'il savoit , ralluma une ardeur générale dans l'esprit public. On lui conféra un nouveau titre, celui de Prince des philosophes. Les jeunes gens de Constantinople se portèrent en foule à ses leçons , et la route des honneurs civils lui fut
PENDANT LE MOYEN AGE. 8l
ouverte. Nous avons vu qu'il compta parmi ses disciples l'empereur Michel VII , et l'exemple du prince, ainsi qu'on peut le supposer, lut suivi par beaucoup de courtisans. Néanmoins Psellus n'échappa point aux reproches à cet égard. Il paroît qu'il avoit adopte' la maxime de Platon, qu'on ne peut bien gouverner sans le secours de la philosophie ; en conséquence , avec l'orgueil que l'idée de la supe'riorite' de sa sagesse lui inspiroit, concluant que tout ce qui sortoitde ses lèvres méritoit le nom de philosophie, lorsqu'il découvrit que Michel e'toit entièrement dénué de taîens , il l'amusa avec les puérilités dont j'ai déjà parlé, et lui laissa négliger le soin de l'état. Le cri général étoit le suivant : a Notre empereur, trompé et occupé d'objets frivoles par le Prince des philosophes, entraîne tous ses sujets à leur ruine. » La renommée de Psellus commença à décliner, et Jean l'Italien, qui étoit alors son rival, se trouva à même de profiter de cette circonstance.
Le passage suivant est curieux (1). « L'Italien parvint alors à se faire admirer , et ses efforts furent couronnés par les applaudissemens nonseulement de la multitude, mais encore des nobles , de l'empereur Michel et de ses frères. A la vérité , ils ne refusoient point à Psellus la palme de la science , et la plus haute place dans leur estime; mais ils étoient charmés d'entendre l'Ita-
(1) Ahœiad. , K V.
lien , et ils avoient recours à lui dans leurs disputes de logique. Tous les membres de la famille impériale étoient voués au culte des lettres , et leur appui donnoit de la confiance au rival de Psellus. Jean disputa contre lui; et, lorsqu'avec la facilité et la vélocité de l'aigle l'homme supérieur eut brisé l'un après l'autre les filets méprisables dans lesquels on avoit voulu l'envelopper, et eut échappé ainsi aux artifices captieux de Jean , ce sophiste le regarda avec des yeux pleins de fureur. L'agitation de ses membres, et ses clameurs bruyantes montrèrent la jalousie dont il étoit animé , et le chagrin que lui causa sa défaite. J'ai dit quel fut dans la suite le sort de Psellus ; Jean l'Italien succéda à ses honneurs non-seulement comme enseignant, mais encore en recevant le titre de Prince des philosophes , quoiqu'il fût inférieur à Psellus en science et en talens littéraires ( 1 ) .
Parmi les ouvrages de Psellus , qui sont nombreux , tant en prose qu'en vers , et qui traitent de sujets variés (2) , j'en remarque un « sur l'art de faire de l'or » ( 7npi %puo-o7ro/etç ) , adressé au patriarche Michel Gérularius. Voici le jugement d'un savant critique (3) sur le style général de
(1) Hist. philos. , Brucker, t. III.
(2) Voyez Diatriba, Léo Allât, in Biblioth. grec. ? t. V,p. 14.
(3) AUatius, ibid.
Psellus : (( Nul Grec , soit dans ce siècle , soit dans le suivant , n'a eu plus de sagacité dans l'invention, ainsi que plus de jugement dans l'ordre et la disposition, enfin n'a e'crit avec plus d'éloquence , ou n'a fait des recherches plus profondes sur chaque sujet. Il n'y a, dit le même critique Allatius , aucune science qu'il n'ait éclaircie par des notes , ou essayé heureusement d'abréger, ou de rehausser par quelque méthode perfectionnée. ))
Ce siècle ajouta deux historiens de plus à la liste de la Byzantine, savoir, Cédrénuset Jean Scylitzès. Le premier compila un abrégé d'histoire, depuis le commencement du monde jusqu'au temps d'Isaac Comnène, ouvrage entièrement extrait d'autres auteurs : aussi lui a-t-on appliqué la fable de la corneille parée des plumes du paon. Le second écrivit l'histoire des événemens passés dans l 'Orient , depuis l'année on jusqu'au règne d'Alexis Comnène, en 108 3 (1). Quant à ces historiens et autres dont les ouvrages forment le recueil de la Byzantine, je peux ajouter à ce qui a été ci-devant observé , que , si on les compare aux autres écrivains » latins contemporains, leur style est plus pur , et l'ordre qu'ils suivent plus exact ; mais que nous y remarquons partout presque autant de crédulité et de manque de discernement critique. Nous pouvons donc porter
(1) Biblioth. grœca, l. V, c. 5, t. VI.
avec sûreté un jugement sur le caractère du siècle. Aucun écrivain, quel que soit son propre penchant, ne hasardera le re'cit de vaines fables et de faits sans fondemens , à moins qu'il ne sache bien que ses lecteurs sont assez ignorans ou superstitieux pour les admettre promptement et sans hésiter.
§ XXVIII. Alexis Comnène.
En 1 08 1 5 Alexis Comnène , le second des quatre neveux survivans d'Isaac fondateur de la dynastie, fut revêtu de la pourpre. Ce prince avoit été doué par la nature des qualités les plus heureuses. 11 avoit été élevé à l'école de l'obéissance et de l'adversité , et il avoit recueilli tous les avantages d'une éducation libérale. Sa vie nous a été transmise par la plume d'une fille qu'il chérissoit tendrement. Elle doit donc être lue avec une réserve circonspecte. Comme elle été aussi écrite par d'autres auteurs (1) , qui lui donnent moins de louanges et présentent peut-être plus de vérités , Alexis , certainement, ne mérite pas d'aussi grands éloges que ceux qui lui sont donnés par sa fille; mais son règne de trente- sept ans, quoique obscurci quelquefois par des malheurs et des défaites , fut un règne glorieux , si on le compare avec beaucoup d'autres.
(1) Voyez Zonar. , Annal , t. III.
Il étoit vraisemblable que l'ardeur générale qu'on ressentoit alors pour acque'rir des connoissances , particulièrement à la cour et dans les hauts cercles de la société, augmenteroit plutôt qu'elle ne diminuèrent à une e'poque où le trône e'toit rempli par un prince mieux en ëlat d'appre'cier le mérite , quoique moins dispose' à encourager les sophistes. On rapporte qu' Alexis cultiva les lettres, mais non avec ce zèle que beaucoup de personnes paroissoient espérer de trouver. Néanmoins il donna de l'avancement à des savans ; et lorsque le siège patriarcal de Byzance fut vacant , il le donna à un prélat « qui e'toit versé dès sa jeunesse dans la discipline des lettres sacrées et profanes. » Il fit construire et dota des asiles pour les orphelins, pour les infirmes, ainsi que^pour les gens âgés ; et , ce qui montre combien peu ses prédécesseurs , malgré leur ostentation d'attachement à ce qui étoit appelé philosophie , avoient consulté les véritables intérêts de leurs sujets , il ouvrit des écoles de grammaire , où les maîtres eurent un traitement fixe , et où les enfans des pauvres furent instruits et nourris. Dans quelques occasions, il paroît avoir voulu acquérir la réputation que posséda si bien le grand Justinien, d'être un controversiste théologien; car Zonare rapporte ( 1 ) , qu'Alexis passa une fois plusieurs mois dans le voisinage de Philippopolis 5
(1) Voyez Zonar. , Annal. , t. III.
disputant avec les manichéens, ou, comme on les appeloit , avec les hérétiques paulitiens , dont il ramena un grand nombre à la foi orthodoxe.
Les deux personnages qui ornèrent particulièrement la cour d'Alexis, et qui firent honneur au siècle , furent Anne Comnène , sa fille aînée et la plus chérie , et son mari Nicéphore Bryenne. Le pouvoir de ce dernier fut grand. L'administration principale des lois , et celle intérieure du palais , furent confiées à ses soins. Il excella aussi dans différens genres de littérature , « tandis que son épouse , douée richement par la nature , et possédant les finesses attiques de sa langue , suivait la même carrière avec une ardeur qui ne faisoit que s'accroître , et osoit même pénétrer dans les profondeurs des méditations les plus abstraites. Elle passoit son temps avec ses livres ou dans la société des savans (1).» Dans une ville qui n'étoit point dénuée de goût , des caractères aussi élevés dévoient naturellement exciter l'admiration ; et , comme le penchant particulier d'Alexis étant toujours visible, de son côté l'impératrice Irène ne déguisoit pas ses vues ; le soupçon général étoit que l'empereur pourroit être déterminé , soit par la tendressse , soit par des prières , à priver de la pourpre l'héritier légitime, et à en investir Bryenne et Anne. Si la pourpre lui eût été réellement offerte , nous avons beaucoup de motifs de croire
(1) Voyez Zonar. , Annal., t. III.
que la philosophie d'Anne Comnène n'auroit pas résiste' à cette tentation séduisante.
§ XXIX. Première croisade.
Ce lut sous ce règne , et vers la fin de ce onzième siècle, que l'Occident commença la première croisade ; entreprise qui , comme on l'a remarque' , avoit été conçue quelques anne'es auparavant par l'esprit ambitieux de Grégoire VII , rendue populaire par les pre'dications de Pierre l'Ermite, et enfin mûrie par Urbain II, dans le concile de Clermont, en 1096. L'Orient vit avec e'tonnement la vaste inondation d'hommes qui se re'pandoit sur ses provinces , tandis qu'on rapporte que les habitans de Byzance avoient présage' cet événement , d'après une nuée prodigieuse de sauterelles, qui étoit tombée sur le pays l'année précédente (1 ). Des mesures marquées par la témérité, et non tempérées par la prudence, auroient pu mettre en danger le trône, et nous avons lieu d'admirer la politique supérieure d'Alexis , dans ses communications et sa conduite avec une multitude croissant et s'avançant comme les flots de la mer, irascible, insolente et puissante, dont sa capitale fut entourée pendant plusieurs mois. Cependant les écrivains latins ne virent dans cette politique qu'un tissu de perfidie et de desseins hostiles.
(1) Zonar. , Annal. , t. III.
88 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES CxRECS
Pendant que ces nombreux milliers d'homme* de tous les rangs et de toutes sortes de nations \ étoient retenus sur les côtes occidentales du Bosphore, on peut demander si aucun d'eux étoit disposé^ soit par la curiosité' , soit par d'autres motifs, à s'enquérir de î'ëtat des lettres et des arts libéraux , chez un peuple dont ils avoient entendu citer les talens ainsi que les connoissances, et dont ils étoient forces, maigre' leurs préjugées, de reconnoître la supe'riorite' , en voyant même involontairement beaucoup d'objets exposes à leurs regards. Mais quoique la magnificence delà cour byzantine, ou la splendeur des palais, aient pu quelquefois attirer leur attention , cependant occupe's de piller, ou de se livrer à leurs plaisirs, ou d'accomplir leurs grands desseins, ils auroient été peu disposés à entrer dans les e'coles et les bibliothèques, ou à balancer le me'rite des historiens, des philosophes et des poètes. D'ailleurs ils n'avoient aucune connoissance de la langue grecque; et si dans leur |§J$>pre patrie ils négligeoient entièrement les trésors de la littérature latine, lorsqu'ils avoient des moyens plus aisés d'en jouir, il étoit peu probable que la Grèce leur donnât subitement du goût , et leur inspirât une curiosité plus louable. Le lecteur se ressouviendra de ce que j'ai dit plus haut du savant Liutprand , évêque de Crémone (1).
(1) Liutprand est fortement critiqué dans le premier
Alexis a pu n'être pas fort afflige, en apprenant que des armées entières ( si l'on peut donner ce nom à un mélange aussi bizarre d'hommes , de femmes, de moines, de prêtres, d'enfans) avoient péri ; et que, quoique les vrais soldats ayant à leur tête des commandans renommés , eussent avancé et fait des conquêtes , un petit nombre et peutêtre même pas un d'eux reviendroit pour fatiguer sa patience par leur insolence , ou mettre l'état en danger par leur ambition. Il écoutoit avec indifférence les récits de leurs désastres ou de leurs victoires; et quand Jérusalem fut prise, en 1099, il avoit encore dix-huit ans à régner.
§ XXX. Douzième siècle. Jean Comnène.
La tentative impie de l'impératrice Irène , de mettre le diadème impérial sur les têtes de sa fille Anne et de Nicéphore Bryenne , ne cessa qu'avec la vie d'Alexis. «Nicéphore, disoit-elle , possède une grande éloquence , et est particulièrement propre aux affaires. Il est d'ailleurs habile dans les arts libéraux; en même temps que ceux-ci forment l'esprit à la vertu, ils deviennent extrêmement utiles quand il faut gouverner l'état en temps de paix , ou le défendre en temps de guerre. » Il reste peu de doute sur ceux qui rédi-
volume de la Bibliotheca hispana vêtus de Nicolas Antonio 9 qui a paru en 1788 à Madrid.
Note du traducteur,
gèrent celte adresse ; et lorsque Alexis , qu'on ne pouvoit extourner de suivre la justice, fut mort, et que son fils Jean Comnène, l'héritier légiïime, fut assis sur le trône , il ne se passa point douze mois avant .qu'il fût formé une conspiration pour transférer le gouvernement à sa sœur Anne Comnène. Elle échoua par les craintes , l'indolence , ou peut-être les justes scrupules de son mari , qui , suivant l'historien ( i ) , dormait pendant qu'il auroit dû être à la tête des conspirateurs. Anne le lui reprocha avec dureté, en s'écriant que la nature s'étoit trompée dans les sexes, et avoit donné à Bryenne l'âme d'une femme. Jean eut la magnanimité de pardonner cet acte flagrant de trahison ; et INicéphore continua de jouir de sa confiance.
L'amhition de cette princesse philosophe , qui s'avilissoit ainsi par la trahison , ne fait pas d'honneur aux arts libéraux qu'elle faisoit profession d'aimer (2) , et qui , suivant qu'elle avoit appris à sa mère à le dire , « ont le pouvoir de former l'esprit à la vertu. » Rien ne nous autorise à conclure, que leur influence eût été plus avantageuse
(1) Nicetas Choniat. mJoan. Comnen.
(2) Les fautes de quelques-uns de ceux qui cultivent les lettres ne peuvent faire de tort aux lettres, ni aux gens de lettres en général; de même que les fautes de quelques-uns des ministres de la religion et de la justice ne peuvent faire de tort à la religion ou à la justice , ni à leurs ministres. Les fautes sont personnelles. Au-
aux intérêts du gouvernement, s'il lui avoit e'té permis de régner ; mais l'histoire nous apprend que, pendant une période de 25 ans, l'administration de Jean Comnène fut distingue'e par beaucoup de vertus et par une grande renommée militaire ; nous pouvons donc en conclure que ses maximes furent tirées dune source moins trompeuse que les écoles de disputes sophistiques. On peut croire cependant qu'il avoit médité, et non sur des sujets frivoles , d'après une certaine mesure de gouvernement , dont il n'y avoit qu'un philosophe qui pût former le projet dans une société si considérable et si vicieuse; il abolit Ja peine de mort , et « pendant son règne , il n'y eut pas un seul individu qui fut mis à mort ou puni corporellement. » Il modéra également la magnificence dispendieuse de la cour , et donnant lui-même l'exemple , il essaya une louable réforme dans les mœurs publiques et privées du peuple. Nous n'apprenons pas jusqu'à quel point il a cultivé ou protégé les lettres ; mais d'après les goûts de la cour byzantine pendant sa minorité , et la noble tendance de son propre es-
cune classe ou corporation n'est solidaire de chaque individu qui en fait partie ; aucun peuple n'est responsable des fautes de quelques factieux puissans ou de ses gouvernans. Les Français gémissoient sous l'oppression, quand Robespierre et Bonaparte commetloient d'horribles crimes.
Noie du traducteur.
prit , lorsqu'il tint les rênes du gouvernement , nous pouvons être certains qu'il ne négligea dans aucun temps ce qui étoit le plus favorable aux intérêts de la science.
Il nous sera peut-être permis de ge'mir de ce que l'amour de la gloire militaire fût un des traits dominans de son caractère. Il passa sa vie dans les camps, ou occupé de préparatifs guerriers. (( Il restoit chez lui , dit l'historien , uniquement pour être vu par ses sujets et pour se récréer par des représentations théâtrales, tandis que les soldats visitoient leurs familles , rafraîchissoient leurs chevaux et aigui soient leurs armes pour combattre. » Lorsqu'il fut blessé par une flèche empoisonnée, dans une vallée écartée de la Cilicie, il donna ses dernières instructions , près de l'agonie de la mort. Parmi beaucoup d'excellentes réflexions qu'il fit dans celte occasion , il dit ce qui suit : « L'Orient et l'Occident m'ont vu sous les armes : leurs peuples ont senti le poids de nos attaques. Ma vie s'est passée non dans les palais, mais sous des tentes , car mon désir a toujours été de respirer l'air libre des cieux. J'ai déjà vu deux fois cette terre ( 1 ) qui est maintenant couverte par mon camp. »
Mais quoique Jean Comnène ait été guerrier, son gouvernement fut si fort et si respecté , qu'après la première année il ne fut trou-
(1) Nicetas , Annal, in Joan. Gouinen.
blé par aucune conspiration ni aucune révolte. Ainsi , on n'auroit pu choisir une période plus heureuse pour cultiver les lettres et les arts de la paix. S'il étoit permis de passer sans profiter , le mal devroit être attribué à la longue durée des causes qui avoient agi long-temps; mais, tant sur ce sujet que dans beaucoup d'autres occasions , nous devons regretter que nous ayons si peu de renseignemens qui puissent nous instruire. On nous décrit , jusqu'à satiété , les affaires militaires , heureuses ou malheureuses, les querelles domestiques, les incidens de mauvais augure ou frivoles; mais les progrès ou la rétrogradation de l'esprit humain, les développemens des facultés intellectuelles, l'état de la société, les additions faites au trésor de la science , les noms des auteurs, le caractère de leurs ouvrages, n'occupent guère que quelques lignes en passant (1); souvent même il n'en est fait aucune mention. Quand il en est parié, le jugement que nous sommes disposés à en former, ne repose que sur l'idée comparative que nous avons de l'écrivain qui est
(1) De Thou est , je crois, le premier qui ait parlé des écrivains dans l'histoire. Voltaire, Gaillard, Robertson , Hume, etc. etc., ont inséré dans leurs ouvrages historiques plusieurs passages relatifs à l'histoire îles mœurs et des progrès de l'esprit humain. Mais il me semble que le docteur Henry, dans son Histoire d' Angleterre y est le premier qui ait présenté, d'une manière complète , le tableau de tout ce qui peut intéresser dans
entre nos mains , et dont les passages sont si secs et si stériles, que nous ne pouvons nous empêcher de les blâmer.
Si la controverse formée par Michel Ce'rularius avec l'église latine, sur certains points lies aux anciens rites et à l'ancienne discipline , fomenta l'animosité , elle excita un esprit de recherche et donna de l'emploi aux talens. En même temps, les supérieurs ecclésiastiques, particulièrement les patriarches de Constantinople , montrèrent beaucoup de zèle pour augmenter les connoissances et encourager le mérite, de peur que l'indifférence ou la paresse ne privassent leur église d'hommes propres à défendre leur cause. Sous ce point de vue , on peut dire que toutes les erreurs qui, à différentes époques, ont troublé et divisé la foi des chrétiens , ont exercé jusqu'à un certain degré , une influence salutaire , en aiguillonnant l'activité de l'esprit.
un exposé historique. Il est le seul qui parle de l'état des lettres, des arts, du commerce, des lois, de la constitution, de la langue, des usages, etc. Toutes ces parties ne sont point aussi bien traitées l'une que l'autre ; mais il ouvrit la carrière, et Hume l'a honoré de son suffrage. L'histoire du docteur Henry a été traduite par Boulard et Cantwel. Laborum ùonscientia , laborum certarnerces nunquam eripienda.
Note du traducteur.
PENDANT LE MOYEN AGE. g5
§ XXXI. Jean Zonare.
La première partie de ce douzième siècle peut se glorifier de quelques historiens. Jean Zonare , que j'ai souvent cite , eut une place à la cour ; mais ayant perdu sa femme et ses enfans , il se retira dans un couvent. Comme il y jouissoit de loisir, et comme on savoit qu'il possëdoit des talens, les moines le pressèrent souvent d'entreprendre quelque composition historique. Ils insistèrent sur ce qu'ils imaginoient être les de'fauts des historiens , particulièrement des plus modernes , en indiquant ce qu'il falloit avoir soin de faire, et ce qu'il falloit éviter. Passant du fond des choses au style, ils firent l'observation suivante : « Dans ces compositions , il se trouve quelquefois des passages qui sont si mal e'crits , et même tellement dëfigure's par des phrases triviales et barbares, que les hommes de goût ne veulent pas les lire (1). »
Les moines avoient quelque goût , et un discernement critique. Zonare e'couta leurs avis ; et en même temps , pour occuper les nombreuses heures de loisir qui lui restoient , il compila ses annales de l'histoire depuis les temps les plus anciens jusqu'à la mort d'Alexis Gomnène, en 1018.
La brièveté inse'parable d'un pareil compen-
(1) Annal. , t. I.
g6 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
dium , a occasioné beaucoup d'omissions dans son récit * mais nous lui avons de grandes obligations pour nombre de détails qui sont inse're's dans la dernière partie de ses annales, et qu'on ne pourroit trouver ailleurs. Sentant , à ce qu'il paroît, que son ouvrage et son style avoient besoin de quelque apologie, il s'exprime ainsi :«Si toutes les parties de mes annales ne sont point aussi bien e'crites qu'elles devroient l'être, le lecteur doit être indulgent. Peut-être que dans ma retraite je n'ai pas eu tous les ouvrages nécessaires. Peutêtre que les auteurs de ces ouvrages n'ont pas e'té d'accord dans leurs récits des mêmes êve'nemens, récits que conséquemment j'ai du omettre pour éviter la prolixité. Qu'on ne blâme point ma narration, parce qu'elle n'est pas toujours du même style. Obligé d'emprunter des autres , j'ai pris le leur; quand j'ai ajouté quelque chose à ce qu'ils disoient, j'ai désiré imiter l'écrivain que je copiois , afin de conserver quelque uniformité (i). )) Il est encore l'auteur d'autres ouvrages (2).
§ XXXII. Nicéphore Brjenne.
J'ai déjà parlé du caractère et des talens littéraires de Nicéphore Bryenne (5). Lorsque ses
(1) Annal, , t. I.
(2) Voyez Biblioth. grœca ,1. V, c. (\i , t. X.
(3) Voyez aussi dora Ceillier, tomes XXI , XXIII : Le Beau , t. XIX.
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importantes occupations lui laissèrent quelque loisir , il fut jaloux de suivre sa carrière favorite, celle qui conduit à la renommée. Vers Tan 1 137, il accompagna son maître dans la Syrie.' Etant revenu dans un état infirme de santé' , il mourut peu après , laissant une Histoire des affaires de Bfzance , depuis le commencement de la dynastie des Comnène jusqu'au règne d'Alexis , qui monta sur le trône en 1 08 1 . Il est vraisemblable qu'il s'étoit propose' d'e'crire aussi les événemens de ce règne, dans lequel il avoit joué un grand rôle; et ce qui donne beaucoup de poids à cette conjecture , c?est qu'il avoit entrepris particulièrement cet ouvrage à la requête de l'impératrice Irène. A qui pouvoit-elle confier plus sûrement le soin de sa réputation et le récit des faits d'une vie active et variée , qu'à celui dont elle s'étoit efforcée ardemment et avec la plus grande sollicitude ,' de récompenser le mérite par une couronne ? il étoit d'ailleurs particulièrement attaché à Alexis , son beau-père, son patron, son protecteur et son ami. Nous devons donc regretter qu'il n'ait pas exécuté cet ouvrage; car d'après ce que nous connoissons de ses talens , nous avons lieu de croire que son histoire du règne d'Alexis auroit été la partie la plus précieuse du recueil des historiens byzantins. Nous voyons dans Nicéphore un écrivain qui avoit été chargé des intérêts de l'empire et qui avoit commandé des armées.
§ XXXIII. Anne Comnène.
Son épouse, Anne Comnène (1), entreprit et finit l'ouvrage que son mari n' avoit pas eu le temps d'exécuter. Après la tentative qu'elle avoit faite pour enlever à son frère la couronne et la vie, quoique la clémence de Jean Comnène eût pardonné le crime , sa prudence exigeoit qu'il se mît en garde contre les machinations futures de cette princesse. Néanmoins , elle paroît avoir résidé près de la cour, ou partageant les faveurs et la prospérité de Bryenne , ou s'efforçant de modeler son style sur l'élégance attique, ou enfin , se livrant à ses goûts, tantôt en lisant, tantôt en conversant avec les savans. Mais lorsque son époux , dont la grande renommée étoit sa sauvegarde, n'exista plus, Anne se retira de la scène publique , et cherchant à soulager et adoucir ses malheurs dans une retraite littéraire , elle écrivit l'Alexiade ou l'histoire du règne de son père, en quinze livres. On a fait beaucoup d'éloges de cet ouvrage qui est tout à la fois diffus et élégant ; mais l'éloge a été aussi accompagné de critiques. Quoique le caractère de fille réclame l'indulgence , naturellement il inspire aussi quelque défiance; elle avoit les moyens cFêtre exactement informée , et elle déclare expressément , que sa plume a été guidée par l'impartiale vérité. Lors-
(i) Ceillier, t. XXI; Le Beau , t. XVIII, p. U\.
que je lus l'Alexiade , il y a quelques années , elle me parut trop travaillée pour mériter la confiance. Il me sembla qu'une affectation de savoir, en même temps qu'elle détruisoit cette simplicité7 de narration qui seule peut plaire , trahissoit la vanité d'un auteur immodérément occupé de faire parade de ses talens. On ne peut Lien distinguer et reconnoître le véritable caractère d'Alexis , dans un catalogue confus de vertus ; et le ton perpétuel d'apologie et de panégyrique force le lecteur à s'arrêter , pour lire le récit des autres écrivains qui ne peuvent être dominés par une pareille partialité. Le résultat d'un tel examen ne peut être entièrement favorable, quoiqu'un juge équitable doive être également sur ses gardes , et se défier aussi des récits haineux des croisés et de leurs écrivains.
§ XXXIV. Manuel Comnène,
A la mort de Jean Comnène , arrivée en 1 1 45 , Manuel, son second fils^ que son père en mourant recommanda à l'armée, monta sur le trône. Son long règne de 57 ans, rempli de vicissitudes, d'entreprises militaires contre les Sarrasins, les chrétiens, et les nations barbares habitant au delà du Danube, présente à l'annaliste (1) des sujets d'un grand intérêt, mais peu de traits qui aient quelque rapport à la littérature .
(1) Nicetas Choniat. in Manuel.
§ XXXV. Seconde croisade.
Vers Fan 1 1 47 > Constantinople vit d'autres armées de croise's , plus redoutables par leur discipline que les premières , entourer ses murs , la première sous le commandement de l'empereur Conrad III , et la seconde sous Louis VII , roi de France. Les mêmes accusations de malveillance , de ruse et de perfidie , qui avoient été portées contre Alexis , furent reproduites de nouveau contre le petit-fils , avec une violence encore plus grande. Les Grecs admettent ces accusations. Voici ce que dit Nicétas (i) : « Il n'y a point de ruse et de méchanceté , que l'empereur n'ait lui-même imaginée ou fait pratiquer contre eux. » Mais après avoir décrit l'aspect inquiétant et redoutable de l'expédition qui étoit accompagnée de femmes dans l'habit indécent d'hommes , et dont les soldats, couverts de fer, paroissoient avoir soif de sang; il exprime ainsi quelle étoit la politique générale des mesures : c< Qu'épouvantées par les souffrances de leurs pères, de nouvelles armées ne troublent plus les provinces de l'empire. » En effet , une leçon terriblement salutaire fut bientôt reçue. L'armée de Conrad périt dans les défilés du mont Taurus ; et Louis, après avoir visité Jérusalem et vu ses troupes
(i) Nicetas Chômât, in Manuel.
s'anéantir par les différens accidens de la guerre , revint en France.
Il falloit beaucoup d'adresse pour ménager ces fiers ou féroces envahisseurs , dont les profonds casuistes, dans une occasion solennelle, avoient eu l'audace de proposer de s'emparer de Constantinople , comme le seul moyen qui pût assurer le succès de l'expédition. « La guerre sainte dans laquelle nous sommes engagés ( observe l'évêque de Langres au roi de France ) est juste ; il est donc juste que nous adoptions les moyens les plus propres à la faire réussir. » Les vils Grecs leur étoient supérieurs en stratagèmes; et nous trouvons un autre évêque dont les traits représentent bien le caractère général de la nation. (( Lorsque l'armée allemande, dit l'historien (1), fut dans le voisinage de Philippopolis , il n'arriva aucun des désordres que l'on craignoit. L'évêque de la province , homme éloquent, versé dans tous les genres de connoissances , et très-séduisant dans la conversation, gagna l'oreille de Conrad. Ce prince étoit fier et avoit alors l'esprit exalté ; mais il fut entraîné et fasciné par l'éloquence douce et enchanteresse de Michel, qui, pensant une chose et en disant une autre, prenoit, comme un autre Protée , toutes les formes de l'amitié , de sorte que Conrad se soumit à toutes ses idées , accepta ses invitations , s'assit à sa table, et prit de sa main la coupe de confraternité. Bientôt après,
(1) Nicetas, Annal, in Manuel.
lorsqu'il s'éleva entre les deux armées une querelle qui menaçoit de l'effusion du sang, la rage de Conrad fut apaisée par la voix de l'évêque, et la tranquillité fut rétablie. » Mais nous e.n sommes encore à former des conjectures sur la manière dont le langage plein de douceur de l'évêque a pu être transmis par le gosier rauque de l'interprète allemand.
§ XXXVI. Manuel passionné pour la controverse.
Manuel étoit lui-même naturellement éloquent , il écrivoit ses lettres avec beaucoup de pureté; il composa des Traités religieux à l'imitation de ses prédécesseurs ,. et déclama quelquefois publiquement sur des sujets de religion. Il n'évitoit pas les points ayant du rapport avec des mystères , élevoit des doutes et proposoit des questions, dont il demandoit la solution dans les assemblées de savans. On blâma très -fortement sa curiosité hardie et son opiniâtre attachement à ses propres interprétations qu'il préferoit à l'autorité des anciennes décisions. Néanmoins, dans quelques occasions il se rangea du côté de l'orthodoxie 7 lorsque ses antagonistes , qui étoient des hommes très-distingués , furent privés de leurs emplois. Parmi les édits doctrinaux que le théologien impérial rendit , on abrogea un anathème qu'un ancien usage avoit prononcé contre le dieu de Mahomet. Manuel avoit assez de
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jugement pour découvrir un blasphème daus l'anathème; et il ajouta en outre, que c'e'toit choquer ceux des Sarrasins qui pouvoient être disposée à embrasser la religion chrétienne. Le patriarche et les autres prélats restèrent fermes. Cependant il fut rendu un décret supérieur en éloquence à tout ce qu'on avoit vu. Il fut proposé à l'acceptation des évêques. Ils continuèrent toujours de s'y opposer 5 et lorsqu'on leur commanda, avec un grand sentiment d'indignation , de se rendre au palais , le savant Eustathe, évêque de Thessalonique, signala son zèle. L'empereur, qui étoît près de sa fin , étoit trop malade pour les recevoir ; mais son secrétaire fut chargé de leur signifier son royal plaisir. Il le fit en prenant un grand ton d'autorité. Eustathe levant un pan de son vêtement épiscopal , s'écria : « Je serois bien fou et peu digne de porter cet habillement, si je consentois à dire que l'être grossier imaginé par ( Mahomet ) ce prédicateur de toute sorte d'obscénités et de scélératesses , étoit le Dieu que j'adore. » Cette hardie déclaration rendit les prélats interdits , ils gardèrent le silence; et le secrétaire, sans dire un seul mot, reporta la réponse à son souverain. Il importe peu de savoir quelle fut l'issue de cette contestation. Manuel exprima une grande colère , mais quelque temps après , il consentit que son décret fût rédigé dans des termes moins susceptibles d'objection (1). Ses astrolo-
(1) Nicetas, Annal, m Manuel.
gués lui avoient promis des années glorieuses ; mais sentant la vanité de leurs prédictions, il demanda un habillement de moine , et le substituant au vêtement impérial, il expira en l'année 1 180.
§ XXXVII. Eustathe, commentateur d'Homère-
Eustathe, e'vêque de Thessalonique, fut le célèbre commentateur de l'Iliade et de l'Odyssée d'Homère. INous possédons ce Commentaire en trois vol. in-fol. ; et on l'a élégamment nommé Kêpaç a^ct^iictç , la Corne d'abondance. Son auteur est représenté comme doué de vertu , de science , d'éloquence , versé dans les détails et dans la pratique des affaires, ayant un aspect si vénérable , et parlant avec tant de force , que sa présence commandoit le respect et qu'on se soumettoit irrésistiblement à ses paroles. Lorsque Thessalonique fût prise par une armée sicilienne et traitée avec une cruauté inouïe, Eustathe interposa l'influence de son éloquence en faveur de ses citoyens et adoucit la fureur d'un conquérant sauvage. Dans l'introduction de son Commentaire, il parle avec beaucoup de modestie de l'entreprise qu'il avoit formée , dit-il , de rassembler une variété de documens , non pour les savans, qui n'en avoient pas besoin, mais pour l'usage des jeunes gens , ne fût-ce que pour rappeler à leur souvenir ce qu'ils avoient précédemment appris. (( C'est ainsi , ajoute-t-il , que j'ai rangé dans un ordre convenable , ce qui m'a
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semblé le plus utile , ne prenant pas tout ce que les autres interprètes du poète ont e'crit (ce qui auroit e'te' un travail infini et sans utilité'); mais disposant mes matériaux de manière que chaque lecteur pût trouver ce qui étoit le plus agréable à son goût. » En effet, on ne peut guère trouver une maxime philosophique, politique ou morale, qui tirée de la riche mine des poèmes d'Homère , comme Eustathe le vouloit dans sa passion pour ce divin poète , n'ait pas été insérée dans ce qui a été appelé la Corne d'abondance (1).
Pendant que notre admiration est excitée par un ouvrage si étendu , si riche dans les détails , si complet dans toutes les parties, entremêlé d'observations et de passages tirés des critiques , des philologues , des poètes et des historiens , nous ne pouvons que contempler avec plaisir l'enthousiasme par lequel l'auteur fut excité à former cette entreprise laborieuse, et qui le soutint pendant son exécution. Il prouve en même temps que le poète , dont les travaux immortels avoient été vivement décriés par les apologistes chrétiens, parce que ces travaux se trouvoient intimement liés aux intérêts du paganisme , étoit alors jugé comme il devoit l'être. On ne pouvoit plus redouter qu'on crût aux fables, aux dieux et aux exploits du paganisme ; et ce Com-
(i) Bibliotheca grœca , 1. II, c. 3, t. L
mentaire volumineux fournit une preuve satisfaisante de l'ardeur avec laquelle Homère étoit lu. Que cependant cet ouvrage d'Eustathe ait été écrit dans le douzième siècle par un archevêque , qui , comme nous l'avons vu , n'étoit pas dénué de zèle pour la cause de l'orthodoxie , et qui étoit célèbre pour sa piété , c'est une particularité faisant honneur au goût des Grecs , et présentant un fait de l'histoire littéraire, sur lequel je me plais singulièrement à m'arrêter.
§ XXXVIII. Athénée.
Ce que dit Eustathe nous prouve qu'il avoit sous les yeux beaucoup de commentaires de son poète favori. D'après l'admiration qu'on a eue pour Homère dans tous les temps , on ne peut douter qu'il eût été alors beaucoup écrit sur ses ouvrages , mais peu de ce qui est plus ancien que le Commentaire d'Eustathe ou que ce qu'il nous a conservé , est parvenu jusqu'à nous (1). Il doit beaucoup au Dipnosophiste , ou banquet d'Athénée; comme c'est de ce dernier ouvrage que nous avons tiré nos principales connoissances sur la vie privée des Grecs , il convient d'en dire ici ce qui peut être regardé comme nécessaire. Cet écrivain paroît avoir vécu dès le commencement du troisième siècle de notre ère. Choisissant pour
(i) Voyez Le Beau, t. XX, p. 90; Schœll , Histoire de la littérature grecque , t. I, p. 16.
son modèle le Symposion ^ ou banquet de Platon, Athénée assemble à la table d'un riche Romain un nombre de savans, qu'il suppose répandre beaucoup d'érudition sur toutes les parties du repas. Le but déclaré de l'auteur est de donner à ses contemporains des détails sur les antiquités relatives aux repas de leurs ancêtres, ce qu'il fait dans la forme convenable et animée du dialogue. On y trouve des discours pleins d'esprit et d'urbanité , sur les mets et les liqueurs , avec des recherches sur toutes sortes de sujets , remplies d'érudition et de choses curieuses , en même temps qu'on y expose les opinions des auteurs avec des citations de leurs ouvrages. Cela forme la partie la plus intéressante du dialogue. A la vérité on a observé qu'une si grande partie de la vie est médiatement ou immédiatement liée avec les repas , qu'il ne faut point beaucoup d'esprit pour amener et offrir beaucoup de détails curieux et instructifs. D'après le plus grand nombre des extraits , il paroît qu'Athénée connoissoit plus particulièrement les poètes comiques et les auteurs de pièces de théâtre (1). Cependant son ouvrage , dans l'état où nous le possédons , est très-imparfait ; mais heureusement on en a formé de bonne heure un abrégé très-étendu. Il nous a été transmis entier; Eustathe lui-même en a fait usage en composant son Commentaire.
(1) Biblioth. grœca, 1. IV , c. 20 , t. III,
Que le fonds de la littérature grecque e'toit riche alors ! en effet , quoique d'innombrables originaux aient péri , cependant Athénée , Stobée , Photius, Suidas et d'autres, ont conservé des fragmens qui présentent des esquisses assez parfaites des talens de leurs auteurs , et qui , de même que des pierres précieuses , ont acquis du prix par leur rareté.
5 XXXIX. Jean Tzetzes.
Vers le temps d'Eustathe, deux autres critiques, qui étoient frères , Isaac et Jean Tzetzes , mais particulièrement le dernier , suivirent la même carrière littéraire, sinon avec tout le succès de l'archevêque de Thessalonique , au moins avec une réputation assez honorable tant pour eux que pour leur siècle. Jean (1), que son éducation avoit mis en état de cultiver les différentes branches de la littérature agréable et savante , nous est connu comme poëte, grammairien , scoliaste de la Théogonie d'Hésiode , commentateur de l'obscure production de Lycophron intitulée Cassandre , et par des notes allégoriques sur Homère. Mais son principal ouvrage intitulé Chiliades , est rempli de différentes remarques instructives sur l'histoire, les fables, ainsi que la philosophie , et écrit dans un genre particulier de vers ( si on peut lui donner le nom de vers) dans
(1) Voyez Histoire de la littérature grecque, par Schœll. t. I, p. 17-345.
lequel , sans avoir égard à la quantité , on observe seulement de mettre un nombre fixe de syllabes. J'ai déjà remarqué précédemment , par rapport à tous ces scoliastes et commentateurs, quels que soient leur siècle et leur pays , qu'à moins que leurs contemporains ne leur aient demandé ce genre d'ouvrages, ils se sont soumis à un travail sec et peu attrayant. Un siècle de scoliastes est un siècle de lecteurs.
5 XL. Evénemens de la fin du douzième siècle.
Après la mort de Manuel , arrivée en 1 1 80 , le reste du douzième siècle forma une période de révolution, de calamité et d' effusion de sang , sous son fils Alexis, sous Andronic, le meurtrier de ce fils et l'usurpateur de son trône, sous Isaac l'Ange, qui punit ce dernier tyran, et lui succéda , et enfin sous Alexis l'Ange , son frère , par lequel Isaac fut détrôné en 1175. Lorsqu'on ne faisoit point périr un ennemi , dont on redoutoit le retour à la puissance, on étoit alors dans l'usage barbare, qui a duré long-temps , de le priver de la vue.
Sous le règne dlsaac l'Ange , lorsque Jérusalem fut reprise par le puissant Saladin, Frédéric Barberousse, ouvrant la troisième croisade, traversa Constantinople pour se rendre en Palestine. Dans l'année suivante , en 1190, deux autres armées , dont une étoit commandée par Philippe- Auguste , roi de France , et l'autre par Richard
Cœur-de-Lion , roi d'Angleterre y aimant mieux se fier à la mer qu'à la perfidie de la cour de Byzance, s'embarquèrent en différens ports, et dans le printemps de Fan 1191, rejoignirent l'arme'e assiégeante devant les murs de Ptolémaïs.
Tous les lecteurs commissent bien , tant les jalousies qui divisèrent bientôt les princes quand Philippe revint en France , que les exploits héroïques de Richard dans la Palestine. Tous les lecteurs savent e'galement qu'une croisade qui avoit épuisé l'Allemagne , la France , ainsi que l'Angleterre, et les avoit privées de leurs trésors et de leurs meilleurs guerriers , n'aboutit qu'à la prise de la seule cité de Ptolémaïs, tandis que Jérusalem et tous les fruits des précédentes victoires , à un petit nombre près d'exceptions , furent irrévocablement perdus.
§ XLI. Treizième siècle.
Les défenseurs occidentaux de la croix avoient en général traversé jusqu'ici la capitale de l'Orient; comme leur passage avoit été rapide , et comme les circonstances qui accompagnoient et souvent fatiguoient leur marche , ne leur permettoient guère de faire attention qu'aux intérêts immédiats de la guerre, nous pouvons être portés à excuser, si nous ne le sommes point à justifier, leur mépris apparent de la littérature et des talens des Grecs ; mais ces guerriers sauvages montreront-
ils la même insensibilité, la même ignorance et la même barbarie, lorsqu'une suite surprenante d'événemens amènera un établissement plus permanent , et les forcera d'observer les productions précieuses ou curieuses de la littérature ou des arts ?
§ XLII. Prise de Constantinople par les Latins.
Une bande de nobles français alliés à la république de Venise , avoit pris la croix, à la tête d'une armée qui n'étoit point redoutable par le nombre ; mais au lieu de se diriger vers la Palestine, ces guerriers firent directement voile vers Constantinople , dans le dessein de remettre Isaac l'Ange sur le trône. Ce prince avoit imploré leur secours contre la violence de son frère Alexis , qui, comme je l'ai déjà dit, avoit usurpé l'empire. Les Français ou les Latins parurent devant la ville dans l'été de 1 200. Après la première attaque, qui fut vigoureusement repoussée , l'usurpateur se retira lâchement dans la Thrace; et Isaac , qui fut retiré de son cachot, à des conditions dures que son fds avoit précédemment stipulées , fut replacé sur le trône conjointement avec lui. Les portes de Constantinople furent ouvertes aux Latins, et ils purent voir librement les palais, les églises avec leurs ornemens splendides et somptueux. Ils passèrent l'hiver suivant clans le fau-
bourg de Galata ; mais cela devint funeste à l'empire. Soit par un dessein me'chamment formé , soit par un zèle mal entendu , une grande portion de la ville, dans une de ses régions les plus populeuses, fut réduite en cendres ; alors le peuple, qui étoit devenu furieux , demanda un chef plus capable de gouverner. Ils en trouvèrent un dans un prince de la maison de Ducas , qui se nommoit aussi Alexis. Ce chef versa le sang du jeune empereur , que son père suivit bientôt dans la tombe. Alors la guerre recommença , et la ville fut assiégée de nouveau.
Elle fut prise d'assaut, et souffrit toutes les horreurs du pillage et de la dévastation. Le Latin qui donne le récit de cet événement, et qui y étoit présent (i), observe que, depuis la création, jamais on ne s'empara d'une proie aussi riche ; et l'historien grec (2) , qui fut témoin oculaire de la catastrophe , décrit les malheurs que ses
(1) Geoffroy Villehardouin., maréchal de Champagne, qui fut de l'expédition, et qui en a laissé un récit dans l'idiome grossierde son siècle et de son pays. Note deBerington. Voy. l'extrait de l'Histoire de Villehardouin, et des Mémoires de Joinville,dans le 1" volume de l'un des ouvrages les plus instructifs et les plus agréables qui existent, savoir, les Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , dus au marquis de Paulmy et à Constant d'Orville. Note du traducteur.
(2) Nicétas de Chone, en Phrygie , sénateur et secrétaire principal à la cour byzantine, auteur des Annales de son temps. 1
concitoyens et lui ont endures. En comparant ces récits , nous voyons que la rapacité' , la licence et le sacrilège , qui sont exténués par l'un , sont aggravés par l'autre. Pour insulter au malheur de Constantinople, les mœurs, les habillemens, les usages des Grecs, furent tournés en ridicule dans des pièces bouffonnes ; et on exposa dans les rues des plumes , des écritoires et du papier, comme étant les armes ignobles et les instrumens méprisables d'une race d'étudians et de copistes. De son côté , l'historien grec reproche aux conquérans l'ignorance la plus grossière; mais, dans le torrent de ses invectives et de ses lamentations , il ne sent pas qu'aucune des épithètes que sa langue si riche pouvoit fournir , n'auroit été assez forte pour exprimer la conduite efféminée et lâche de ses compatriotes , lorsque quatre cent mille hommes , habitant cette cité , et en état de porter les armes , avoient été vaincus par une poignée de guerriers latins.
Quand ces guerriers approchèrent pour la première fois de cette cité souveraine , on rapporte qu'ils regardèrent avec admiration cette capitale de l'Orient , élevée sur ses sept collines et dominant sur les continens de l'Europe et de l'Asie. Ce fut avec un sentiment de crainte qu'ils contemplèrent sa longue chaîne de boulevards, avec ses remparts élevés couverts de soldats et de spectateurs. Les dômes et les clochers de cinq cents palais et églises , frappèrent en même temps
leurs regards. Lorsqu'ils entrèrent, la magnificence des objets intérieurs ne fit pas moins d'impression sur eux.Depuis très-long-temps on avoit recueilli et conservé avec soin , dans ce sie'ge de l'empire, les plus nobles monumens du goût. Beaucoup de ces effets précieux furent détruits par le feu ? mais la plus grande partie périt par l'avarice de ces conquérans insensibles; et nous ne pouvons que reconnoître la justice des plaintes et des invectives de l'historien byzantin. Il mentionne et décrit , peut-être avec beaucoup trop de phrases de rhétorique, mais en même temps avec beaucoup de sentiment , plusieurs statues d'un travail exquis et parfait, qui furent fondues pour en faire de la monnoie propre à payer les troupes , ou détruites par pure extravagance. On a cité (î) les expressions pleines de chaleur de l'écrivain, pour prouver que dans le treizième siècle il y avoit des Grecs qui avoient du goût pour les beaux-arts, et qui ressentoient une admiration enthousiaste de leur beauté.
§ XLI1I. Monumens d'art détruits.
Les principaux monumens d'art , dont il parle comme ayant été détruits, sont :i°les vainqueurs
(i) Voyez Harris, Philological inquiries , troisième partie, p. 3n-3i2. La plus grande partie de cet ouvrage a été traduite par Boulard , et a paru en un volume in-ia, à Paris, chez Lottin, vers 1785, sous le titre d'Histoire littéraire du moyen âge.
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à la course de char, jetés en bronze ] se tenant debout sur leurs chars et tournant autour du but ; 2° le sphynx et le crocodile , qui avoient probablement été transportés d'Egypte; 3° la louve allaitant Romulus et Rémus, sujet également agréable aux anciens et aux nouveaux Romains, qui peut être le même ouvrage auquel Virgile est présumé faire allusion en décrivant le bouclier d'Enée (i); 4° un aigle tenant et déchirant un serpent avec ses serres , ouvrage que les Byzantins n'attribuoient point à un artiste humain , mais au pouvoir magique du philosophe Apollonius , qui effectua par ce talisman la délivrance de la ville de pareils reptiles venimeux; 5° un âne et son conducteur, deux sculptures apportées d'Actium \ et qu'Auguste y avoit fait exécuter et placer , pour rappeler un présage verbal qui avoit semblé prédire sa victoire ; 6° une statue équestre de Bellérophon et de Pégase; 70 un obélisque de bronze élevé et carré, dont les côtés étoient ornés de sujets champêtres et pittoresques en relief, d'oiseaux chantans, de laboureurs travaillant ou jouant de la flûte, de brebis bêlant , d'agneaux sautant , de vues de la mer et de scènes de pêche , d'Amours nus \ riant , jouant et s'agaçant l'un l'autre avec des pommes ; sur le sommet duquel obélisque étoit placée une figure de femme tournant au plus léger souffle du vent , et appelée,
(1) Mneid.\ VIII ,633.
par cette raison, la suivante] du vent; 8° Paris et le berger phrygien présentant à Vénus la pomme d'or ; 90 Hélène , décrite par Nicétas comme pourvue de tous les charmes de la grâce et de la beauté , mais qui ne pût « adoucir ces hommes féroces et ayant un cœur de fer » ; 1 o° un Hercule , fait par Lysippe , d'une telle grandeur, que son pouce étoit égal au milieu du corps d'un homme 9 et sa jambe à la stature d'un individu ordinaire ; il avoit la poitrine ample , les épaules larges , les membres forts , des muscles prononcés , les cheveux bouclés , enfin l'air d'un demi-dieu qui commande. Sans avoir son arc, son carquois , sa peau de lion redoutable même en airain , il étoit assis sur un panier d'osier , sa jambe et son bras droit étendus , son genou gauche plié et soutenant son coude , sa tête appuyée sur sa main gauche , avec une contenance pensive et exprimant l'indignation. « Cependant cet Hercule , tel qu'il vient d'être tracé , cet Hercule même ne fut point épargné par ces hommes ! » 1 1 ° une statue colossale de Junon , érigée dans le forum de Constantinople ; 1 2° une Minerve aussi colossale ayant trente pieds de hauteur, et représentant, avec un art admirable, les attributs et le caractère delà déesse, « moulée avec tant de perfection, que ses lèvres paroissoient parler quand le spectateur la fixoit ; les veines étoient visibles , et le corps , dans les endroits où il n'étoit point couvert par une robe flottante , étoit
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modelé avec beaucoup de délicatesse et avoit l'air vivant et anime'. >i Cependant je dois remarquer que cette dernière statue fut mise en pièces après le premier siège , par une troupe de citoyens ivres, qui avoient bizarrement conclu, d'après la position des yeux et la main droite tournée vers le camp latin , qu'elle invitoit l'ennemi à entrer dans les murs. L'historien termine cette description par la réflexion suivante- : -tt-^Ainsi , ce peuple , dénué de raison , ne pouvoit supporter que l'image du courage et delà sagesse restât, même en bronze, dans l'enceinte de sa ville (1).» On ne dit point quel fut le sort de beaucoup des bibliothèques de Byzance. Le papier ou le parchemin ne présentoient point de tentation à
(1) J'ai copié ces extraits de Nicétas d'après des traductions, quelquefois d'après l'anglais de Gibbon (vol. V, p. 171 ), quelquefois d'après les Philological inquiries d'Harris , p. 111. Voyez Histoire littéraire du moyen âge , d'Harris. Je n'avois point alors le texte original de Nicétas. J'a-urois pu en tirer beaucoup d'autres passages curieux. Le président Cousin, qui a donné en quatre volumes in-4° la traduction des Historiens de l'église, a donné en six volumes in-4° la traduction des Historiens de l'empire grec. On y trouve celle de Nicétas dans le cinquième volume ; celle de Procope dans les premier et deuxième volumes; celle d'Anne Comnène dans le quatrième; celle de Nicéphore Bryenne César dans le troisième ; celles de Nicéphore et de Simocatte dans le troisième; et, enfin celle de Pachymère dans le sixième.