BENJAMIN AUBERT DU MAURIER
fut dénoncé comme ayant pris pan au même complot On ne manqua pas de conseiller au roi l'arrestation d*Ânbery; mais le roi qui « le cognoîssoit nourri de la main de H. Duplessis , » déclara « quil n'avoit poinct appris avec Iny à estre instrument do meschanceté (1) , 9 et non seulement il refusa de l'impliquer dans cette affaire» mais, pour lui donner un témoignage de sa confiance, il le chargea d'aller à Saumur demander à Duplessis le parti qu'il convenait de prendre à l'égard du duc de Bouillon. Il était impossible de lui confier une mission plus délicate* Duplessis fit au roi» par écrit, une sage réponse : il recommanda d'instruire l'afiaire , de recueillir des preuves avant de condamner un personnage aussi considérable , et de procéder à son égard avec la réserve commandée par les circonstances. Hais cet avis ne fut pas écouté.
Du premier mois de Tannée 1 599 aux derniers de l'année 1604, nous n'avons aucun échange de lettres entre Duplessis et du Maurier. A la date du 24 septembre 1604, Duplessis demande quelques nouvelles des affaires de la cour (2) ; il s'intéresse au retour en grâce du duc de Bouillon. Mais de la part* du roi, comme de la part du duc , on foit des propositions d'accommodement qui sont jugées inacceptables. Après de longs délais, an mois de mars de l'année 1606, Sully donne a da Maurier la commission d'aller trouver le duc de Bouillon et de lui proposer de nouveaux
(1) Eo racontant ce fait en ces termes, page 417 de ses Mimairei, Mad. Duplesnis donne au sieur Du Maurier le titre de secrétaire de M. de Bouillon. Il Tarait été, mais il ne Tétait plus.
[2] Mémoiret cl CorrttponéQna , t. x , p, 9.
BENJAMIN AUBERY DU ttAUEIEB. 39
arrangements : il ne fat pas plos heureux dans cette négociation que La Tremouille» La Noue et les autres envoyés de Henri (i); la réconciliation n'eût lieu que sous les murs de Sedan , lorsque le roi vint mettre le siège devant cette ville où le duc de Bouillon s'était fortifié.
Sept lettres de Duplessis à du Haurier, du 29 juin 1607 au 24 novembre 1609 (2), ne nous font rien connaître d'important. Il faut qu'il y ait eu , vers cette époque 9 quelque refroidissement entre les deux amis, ou bien que les fonctions confiées à du Haurier ne lui aient pas permis de continuer ses intimes confidences avec un homme que tant de gens s'efforçaient de perdre dans V esprit du roi. Ce qui nous ferait admettre la supposition d'un désaccord , d'une rupture , c'est que la première lettre adressée à Duplessis par du Maurier, après un silence d'environ trois années, n*est plus écrite sur le même ton que celles d'autrefois : du Maurier appelle Duplessis Monseigneur ; il ne lui parle pas avec liberté, avec abandon, mais avec une gravité sententieuse, presque pédante; il ne lui demande plus des ordres, mais lui donne presque des conseils : et comment sont-ils accueillis par Duplessis? assez mal. Ils ne s'entendent plus , ils usent Tun à l'égard de l'autre de réticences calculées , ils dissertent longuement sur a situation des esprits, sur les circonstances, sur la conduite qu'il faut tenir , comme des gens qui ne marchent plus dans la même voie et qui ont besoin de se
(1) Lettre de Du Maurier à Duplessis. Mémoires et Correspondance , t. X , p. 165.
(2) Ibid., p. 206, 208, 211, 214, 259, 365, 438.
30 BENJAMIN ACBERT DU ttAUBlER.
justifier réciproqneineDt (I). L*on des deux, en ethi, ▼il toujours dans son château de Saumur, retiré des affaires, n*ayant plus même, depuis la mort d*Henri IV, aucun rapport avec la cour, et ne s*occupant que de veiller sur les intérêts de l'église , du parti dont il est vraiment le tuteur et le chef. L'autre a témoigné moins de rancune aux vétérans du parti de la Ligue, et, sans faire le sacrifice de ses croyances , il n*a pas heurté celles de la secte dominante ; il vit à la cour , y remplit une charge où l'on fait état de son aptitude et de son expérience : c'est un homme en crédit, qui a plus de désirs que de regrets. Voilà des positions bien difiérentes (3). II est vraisemblable que Duplessis et Aubery se brouillèrent tont-à-fait, en 1613, à l'occasion de l'ambassade de Hollande.
Alliée du prince d'Orange, le comte Maurice , qui était en guerre avec les Espagnols et les Flamands , la cour de France entretenait dans son armée quelques
(1) Mémoifet «f Corrttpondane$ , t. xi , p. 388 et 389.
(2j Dans ses Mémoirei conumani Ustiti ef Us ouvragetde plusieun modernes^ h Tarticle Benjamin Àuherjf, Ch. Aocillon tappOM que Duplessis- Il ornay eut pour correspoodaola deux ou trois Du Maurm ou Du Moritr, mais il n'allègue aucune preure A Tappui d*une telle hypothèse. Si elle était fondée , il y aurait de notables ioexacUtudes dans notre notire biographique ; mais it faut remarquer que Ch. Ancillon ne possédait qu*une partie de U correspondance de DupIeH>i8 , et qu'il ne pouvait suppléer par d'autres docunenls à TinsufOsanoe dos renseignements qui lui étaient fournis p^r ces Mémoirtt incomplets , sur la vie de Beo» jamin Aubery. Il nous semble que la dernière édition des papiers de Duplessis ne laisse pas subsister la distinction établie par Ch. Anciilon entre le secrétaire du duc de Bouillon , Benjamin Aubery et M. du Manrter, conseiller d'état. 11 serait possible, toutefois ,
3ue les dernières des lettres dont nous Tenons de parler, celles ont Tauteur donne i Duplessis le titre de Ifonaei^neur, ne fussent pas de notre Benjamin Aubery du lUarier, mais do qaelqa'nn des siens.
BENJAMIN AUBERT DD MAUaiEa. 51
compagnies de cavalerie, et s'intéressait vivement an succès de ses armes. Dans les autres états de TEurope , on avait la paix. Aussi la noblesse de France, d'Angleterre, d* Allemagne, d*Ita!ie, s*était-elle donné rendez-vous sur le champ de bataille où le prince Maurice et le marquis de Spinola , général des armées d'Espagne , se livraient de grands combats et donnaient des leçons de stratégie aux plus habiles capitaines. La ville de la Haye était pleine de gentilshommes français qui, n*ayant pu s'accoutumer au repos des armes, étaient venus prendre du service sous les drapeaux de Maurice : le représentant de la France près de ce prince était admis dans tous ses conseils , et prenait part à la conduite de ses affaires. Villeroy ne pouvait donc appeler à ce poste difficile qu'un homme doué d*un esprit supérieur. Or il s'agissait de donner un successeur à H. de ReCFuge , qui demandait son rappel. Aertsens , représentant des Etats à Paris, recommandait vivement le sieur de Yillarnould , gendre de Duplessis-Mornay (1); celui-ci, ne demandant rien pour lui-même, laissait volontiers conduire cette intrigue dans l'intérêt de son gendre (2). Mais » d'autre part. Benjamin Aubery réclamait cette ambassade de Hollande, et Ton avait coutume de confier ces sortes d^emplois à des hommes éprouvés , qui avaient fait leur noviciat diplomatique dans le cabinet du roi. A son grand dépit, Aertsens eut le dessous dans cette aflaire; de Yillarnould , son candidat , fut écarté, et du Maurier partit pour la Hollande , avec le titre
(1) Mémoires et Corretpondance , t. xii , p. 123. (3) Ibid. , p. 139.
32 BENJAMIN lOBEET DU MACEIER.
d'ambassadeur» au mois de mai de l'année 1613. Il était rendu à la Haye le 2 juin.
Aertsens ne tarda pas i l'aller rejoindre. C'était un homme plus adroit qu'honnête , qui avait peu de crédit, mais dont on redoutait les secrètes entreprises* Ayant fut savoir i la reine-mère qu'il retournait en Hollande pour prendre soin de sa santé et de ses aflbires parti* culières» il reçut , à son départ, suivant Tusage , un présent considérable , un service de vermeil de la valeur de quinze mille livres. Comme on était fort aise d'être délivré d'un tel fourbe, même à ce prix, on écrivit aussitôt de Paris à la Haye , pour annoncer son départ et pour inviter les Etats à lui désigner un successeur. Aubery fut chargé de faire cette demande. Mais Aertsens n'avait pas eu l'intention de quitter son emploi ; il avait simplement voulu se faire donner le présent d'adieu, et, comme l'audace ne lu manquait pas , il jura qu'il avait pris congé de la rcine-mére en lui annonçant un prochain retour, et prétendit faire passer pour des imposteurs les ministres et les ambassadeurs de France. Mais ces débats ne se terminèrent pas i son avantage. Une lettre de la reine-mère vint confirmer les dires d' Aubery, et celui-ci dénonça , le 13 novembre 1613, en pleine assemblée des Etats , les honteuses manœuvres de cet agent diplomatique , qui avait poussé le mépris des convenances jusqu'à séduire i prix d'argent le secrétaire de l'ambassade firançaise , et avait obtenu par ce moyen la communication des papiers les plus importants. Aertsens eut pour successeur, dans sa charge , le baron de Languerac ( f 1 .
(l) Mémotrei pour servir à l'htstotrede Hollande , pu Louis Aubtfy, p. 380 et suir.
BENJAMIN AIIBERT DU MAUAÎER. 55
Il se promit bien alors de perdre an homme qui l'arait si peu ménagé. Il était bien vn du prince Haarice, dont il avait servi la cause durant les troubles» et les parents et les amis que ce prince avait à la conr dé France faisaient courir de méchants bmits sur le compte de du Maurier. Celui-ci , qui avait été admis dans rintimité de Louise de Coligny, princesse d'Orange , eut plus d'une fois besoin de sa protection , et elle ne lui manqua pas (I). Parmi les témoignages d'estime qu'il reçut de cette princesse, il en est un que nous ne pouvons oublier. En Tannée 1614, une fille naquit à du Maurier; Louise de Coligny voulut être la marraine de cet enfant , qui eut pour parrains MM. Us Etati'Généraux , représentés au baptême par Olden deBarneveldt(2l.
Les Etats avaient fort à cœur d'être en de bons termes avec l'ambassadeur français : ce n'était pas seulement , à leurs yeux , le représentant d'une puissance amie , c'était encore le personnage le plus considérable de tous les résidents étrangers. Outre les gages de sa charge et les pensions qu'il avait de la cour, Aubery touchait encore vingt-quatre mille livres par an , comme intendant des finances françaises en HoUande. On lui faisait de grande honneurs , et les princes eux-mêmes n'avaient pas son train : a Les hyvers , la Baye étoit toute pleine de seigneurs et de gentilshommes françois qui ne manquoient pas , pour honorer le roy en la personne de son ministre , de l'ac-
f 1) Mémoires pour servir à l'Histoire de HoUande , p. 388 •t491. ^
(2) Ibid., p. 198.
S4 BCNIAIIIN ICBERY DC HACâlBB.
compagner à raadience de MM. les Etats-Géaéravx , quand il y alloit ; et comme on n'ent pa fournir asaes de caresses pour deux ou trois cens gentilshommes et officiers qui s*y trouvoient quelques-fois , l'ambassadeur alloit à pied à la tète de cette belle troupe, et son carosse suiroit tout Tuide. Si cette ambassade étoit honorable , aussi obligeoit-elle i de grandes dépenses» car il falloit souvent régaler cette nombreuse noblesse ; mais on étoit bien payé pour cela (i). s H arriva même à du Maurier, en Tannée 161 5» de traiter plusieurs fois Philippe de Nassau • prince d*Orange » et la princesse sa femme. Par la réception qu*il leur fit » il se concilia leurs bonnes grâces , et comme il était mal servi prés de la reine-mère par ceux des courtisans qui convoitaient son emploi et par ceux qui poursuivalent en lui Tancien secrétaire du duc de Bouillon , les autres le calviniste refroidi , il lui fut très-utile d*avoir mérité raliection de Philippe de Nassau (2).
Si , comme on le voit, la maison d'Aubery était fréquentée par les princes , par les plus hauts dignitaires des Provinces-Unies , elle était aussi le lieu de rendei- TOUS des plus doctes personnages. Quand Grotina venait à la Haye » il n'oubliait pas d'aller saluer Tarnbassadeur du roi de France , et lui rendre les honneurs dus à son rang , tandis que celui-ci se montrait fort jaloux d*étre compté parmi les familiers de l'ilhistre syndic de Rotterdam. Les relations de Grotina et d*Aubery commencèrent dès Tannée 1614 : elles furent bientôt très-intimes. Dans la collection des
(1) Mémo ru pour •tmr d Vhiitoirt de HoHtmde, p. 192. [2] Ibtd.. p. 206.
BENJAMIN AOBERT DU VAVRIER. 35
Leiires de Grotius , on D*en lit pas moins de quatrevingt-sept adressées au sieur du Haurier. La première de ces lettres, qui porte la date du 5 juin 1614, a pour objet la mort d'on des enfants de du Maurier ; dans la seconde , qui est extrêmement curieuse , Grqtius répond longuement à son ami , qui lui avait demandé de lui tracer le plan des études que doit faire un ambassadeur. Cette correspondance ne peut manquer d'avoir pour nous beaucoup d*intérét : nous y voyons qu'ea Tannée 1615, les afibires des Provinces-Unies, si graves qu'elles fussent, occupaient moins du Maurier et Grotius lui-même que les tristes nouvelles reçues de France.
En effet, il y avait alors, en France, de grands tumultes. Mécontents de voir la cour incliner vers l'Espagne , et d'ailleurs très-jaloux de recouvrer des privilèges qu'ils s'étaient laissés ravir sous le règne précédent, les princes et les ducs venaient de former, dans l'état, un parti redoutable, et sollicitaient au dehors, surtout dans les pays protestants , des troupes et des armes. Ayant appris que des officiers de l'armée hollandaise se disposaient à franchir la frontière, pour aller prendre du service sous les drapeaux des princes confédérés, et que des navires chargés d'armes étaient dirigés vers les côtes de France , Aubery fit arrêter les officiers et saisir les vaisseaux. Du c&té des princes étaient ses co-religionnaires , ses amis , ses protecteurs ; du cAté de la reine-mère , étaient les gens dont il redoutait le crédit, dont il condamnait les tendances réactionnaires et desquels il ne pouvait attendre aucun bon service ; mais il était ambassadeur de la cour de France , et il s'agissait de protéger l'état contre des
36 BE?IJAMIN ACBERT DO MAURIER.
entreprises factieuses : il n*hésita pas à remplir son devoir. Les agitateurs lui gardèrent rancune de cette conduite : durant les troubles, ils euToyèrent quelques pillards dans un château qu*il possédait A la Fontaine- Dangé.prèsChàtellerauIt, et ce domaine fut dévasté (f). La reine-mère et le roi lui écrivirent à ce sujet et eurent à cœur de réparer, autant que faire se pouvait, par une compensation pécuniaire » le dommage qu'il avait éprouvé (2). Philippe d'Orange prit sa défense auprès des seigneurs protestants. Le prince Maurice» jaloux de lui témoigner hautement son estime , voulut être parrain d*un de ses 61s (3) , et quand , après la conclusion du traité de Loudun , il écrivit à Villeroy pour le féliciter d'avoir apaisé les troubles , il s'exprima dans ces termes au sujet d*Aubery :
€ Monsieur,
c A moD retour de Zëlaode, sur rinvitalion faite par M. du Maarier, ambassadeur du Roj, pour le rétablissement des officiers des troupes françoises en leurs rbarges , j*aj tenu la maio à ce qu'il y ait été pourveu au contentement de Leurs Majeslez , Heisieurs les Etats en ayant pris la résolution , dont Tarte sera exécuté. Au reste, je me suis grandement réjoui que les troubles du royaume ayent été si hûreusemenl appaisez. . . Quoy que le bon soin et deroir que ledit sieur Ambassadeur a rendu pour s'acquitter dignement des commanderoeols de la Reyne parlent asseï d'eux-mêmes , si dois- je rendre ce témoignage A ces cornportements qu'ils ont été tels que l^urs Majesici en ont été loya* If ment et utilement servies, sans qu'il ait donné aucun juste
(1) Mémotrtt pour lerrir d VBùtoirê d9 Hollande , p. 209.
(2) Ibid.. p. 2l0etsuiv.
(H: Ibid.. p. 241.
BENJAMIN ACBEBT DC MAVRIER. 57
sujet de plainte à qui que ce soit , ayant conduit avec honneur, modestie et respect , toutes ses actions qui nous sont bien connues : ce que je vous dis pour certaine assurance. Que sUl avoit été fait d'autres rapports pour lui nuire ^ on y auroit fait grand tort à son intégrité et bonne discrétion^ Messieurs les Etats et nous tous étant pleinement satisfaits do ses procédures en Tégard de tous , et croyons que Leurs Majestez ne pourroient user par deçà du ministère d'aucun autre qui leur fût plus utile et fidèle , ny plus agréable à cette République (1}. »
Darant les années 1616 et 1617, Aubery s'employa constamment auprès des Etats à maintenir leurs bons rapports avec la France , et il y réussit au gré des deux cours. II obtînt alors un congé de trois mois, et fit un voyage en France. C'est à Toccasion de ce Toyage que Grotius lui écrivait le 24 novembre 1616 : « Quoique votre présence à la Haye nous soit bien utile, et me soit particulièrement fort agréable , je ne m'opposerai pas à votre départ : je sais que là bas TOUS serez assez Français pour rester l'ami des Hollandais ; bien mieux , que vous y serez d'autant plus Français que vous vous montrerez mieux disposé pour la Hollande, d En retournant à son poste, Aubery passa par Sanmur et vit Duplessis-Mornay, dont il avait sans doute à cœur de reconquérir l'affection. De graves événements le rappelai^t à la Haye. Depuis longtemps les Etats et le prince Maurice étaient en désaccord. Plus zélé pour les affaires de sa maison que pour celles de la république, Maurice s'était concilié par d'habiles intrigues l'affection des Hollandais , et il travaillait à faire prévaloir l'autorité du stathoodérat sur
(1) Mémoires Tpout servir à l'Histoire de Bollande , p. 239.
38 BENIIXL^ AUBCRT DO MAiaiEft.
celle du parlement. A la tête du parti c|ui luttait contre cette ambitieuse entreprise, se trouvait Jean d*OIden Barneveldt» avocat général de la province de HoI« lande , vieillard austère , grand citoyen , que recommandaient i la fois et ses vertus et ses services. Les deux partis ne se déclarèrent et ne se combattirent ouvertement qu'i Toccasion do la controverse engagée entre Arminius et François Gomare , au sujet de la prédestination et de la grftce. Bariieveldt et le plus grand nombre des membres des Etats et des libres docteurs de la Hollande se prononcèrent pour la doctrine d*Arminius ; le prince Maurice et ses partisans firent profession d*étre gomaristes. Leurs débats religieux amenèrent des troubles dans le parlement hollandais. Auberj fut chargé par la cour de France d'intervenir entre les partis belligérants et d'amortir ces dissentiments fftcheux (f). Il ne* put y parvenir, et le 22 août 1618, le prince Maurice , ne prenant conseil que de son ambition et de ses rancunes , fit arrêter Barneveldt, Hoogenberts, Leydenberg, Grotius et quelques-uns de leurs principaux adhérents.
Barneveldt et Aubery s'étaient rendu des services mutuels , et il y avait entre eux une conformité de caractère qui avait contribué beaucoup k reserrer des liens formés par les circonstances. Tous les historiens
(1) Mémoires pour sertir à VEistoin de Hollande ^ p. 334. Dans un inanusrrit de la Bibliothèque du roi , provenant de Tabbaye de Saint- Germa in-des-Prés (n" 192 de S*. •Germain ) , on lit on Mémoire instructif bailU à M. du Maurier, ambassadeur du roi, retournant en Hollande, en octobre 1617. Ces instructions portent i|uc le sieur du Maurier 8*ab8tiendra d'intervenir dans les affaires intérieures des Ktats , pi co n'est pour apaiser les différends surTcnus.
BENliBilIf AOB^RT DU MACAIER. S9
ont loaé les éminentes qualités de Barneveldt ; voici le portrait d'Aubery du Maurier , tracé par Charles Ancillon : a II étoit ouvert, affable , se commaniquant à ses amis et surtout à ses enfants , auxquels ilrendoit tous ses entretiens utiles. H étoit sincère , droit, équitable, sur ses gardes pour ne désobliger personne, craignant toujours de préjudicier à quelqu'un, mais ne se laissant pas surprendre , renversant aisément toutes les ruses et tous les artifices dont on vouloit se servir contre lui (1). » Ces deux hommes, dignes l'un de Tautre, s'étaient accordé une confiance réciproque, et leurs familles étaient unies par la plus étroite familiarité. L'ambassadeur de France avait un commerce aussi suivi avec les chefe du parti républicain, Barneyeldt et Grotius, qu'avec les courtisans du prince de Nassau. Quand il apprit l'arrestation de ses amis, il s'empressa de protester, même en public, contre les actes de violence du statbouder, et formula de vives remontrances qui furent lues dans rassemblée des États (2). A ce manifeste, le parti du prince répondit par de violents libelles, rédigés par Aertsens, dans lesquels on accusait Aubery de favoriser la secte d'Arminius par inclination pour les Espagnols et les papistes. Bien que la cour de France eût intérêt à demeurer en de bons termes avec le statbouder , elle appuya les démarches faites par son ambassadeur en faveur de Baraeveldt et de Grotius. A la fin d'avril 1619, le procès des accusés touchant à sa fin, Aubery se rendit à
(1] Mémùiret cwittmcait les vies et Us ouvrages de plusieurs, modernes, p. 323.
f2) Mémoires pour servir à VHist. de Boll, p. 340 et suiv.
40 BCMJA»N AUBEBT DO HACEIEl.
l'assemblée des États et fit entendre d'énergiques paroles. On n*en tint pas compte , et Barneveldt fut condamné i la peine capitale. Avant Theure fixée pour Texécution» Aubery voulut encore faire un dernier effort ; il courut i rassemblée , et demanda vivement une audience : elle lui fut refusée, et il ne put quV dresser aux États une note diplomatique, dans laquelle il sollicitait, au nom du roi de France, la grâce de Barneveldt. Cet illustre martyr de la liberté politique et de la tolérance religieuse , monta sur Téchafaud le 13 mai 1619.
Aubery demeura qudques années encore en Hollande. Il perdit, à la Haye, au mois de novembre 1620, sa femme, génoise d'origine, qui lui avait donné douia entats, six garçons et six filles (1). Prisonnier dans le ch&teau de Louvestein, Grotius lui adressa, dès qu'il apprit cette nouvelle, une lettre de condoléance. C*^t vers le même temps, le 15 janvier 1621 , que le complice de Barneveldt écrivait i son ami du Maurier :
« Ma cause étant depuis longtemps plaidée devant ma conseienee , qui est pour moi le plus saint des tribunaux , je ne trouTO pas , dans les plus intimes replis de mon âme , que nous ayons jamais formé on antre dessein que celui de concilier Tunité de TEglise avec la liberté des opinions sur les points controrersés : dessein que me semblent autoriser un grand nombre d*exemples anciens et récents. Je n*aî jamais prélendn rien changer dans le ' gouTemement de la république ; )*ai toujours en è cœur de dé- Indre le droit de ceux dont j*étais le sujet , au nom desquels j'exerçais on emploi public, et auxquels j*arais engagé ma foi. et, dans» bot , j*ai tooIii eonsenrer aux Etats et au prince la part
1) Mém^iru pour strvtr à VBiÊê. éi BoH , p. 401
BENJAMiri AUBERT DU MADRIER. 41
d'autoritéqui leur avait été jusqu'alors attribuée par la yolonté du peuple. Qui a connu nos affaires comprend sans peine que tout notre crime a été de vouloir préserver la république des lois nouvelles qu'allaient établir d'ambitieux partisans. Si , pour avoir tenu cette conduite , nous sommes dépouillés de nos biens , de 008 charges , de notre considération , ce n'est pas là non plus un fait sans exemple. Mais , ce qui m'est bien dur, c'est d'être privé t malade et souffrant, de la lumière du soleil , et de ne pouvoir, dans mes chagrins , recevoir les consolations de mes amis. Cependant je supporterai cela , et , Dieu aidant, de plus cruels supplices, s'il en est , plutôt que de demander grâce alors que ma conscience ne me reproche rien. »
Ce sont-tà de beaux sentiments et de belles paroles. On sait que Grotius s*échappa de la prison de Louvestein an moyen d'un coffre dans lequel sa femme lui avait envoyé des livres. Dès qu'il fut hors des mains du prince Afaorice, Aubery lui donna des lettres pour Paris 9 lui promettant que le meilleur accueil serait fait dans cette ville à Tillustre défenseur des libertés bataves. Grotius suivit ce conseil , et se rendit à Paris.
Au mois de juillet de l'année 1622, Aubery annonçait à Grotius qu'il avait formé le projet de contracter un nouveau mariage ; il avait réalisé ce projet au mois de décembre de cette année , comme nous l'apprend une lettre de Grotius qui se termine par ces mots : «y aie cum uxore et liberis. n Vers la fin de 1623 nous voyons Aubery tenir sur les fonds de baptême » pour le roi de France, un des fils de Guillaume d'Orange, ayant i sa droite le roi de Bohême et le prince Maurice à sa gauche (1). En quelle année Benjamin
(1) Mémoiret pour iervir à TAûf. de HolL, p. 168.
42 BENJAMN ACBERT DO HAORIER.
Aubery cesst-t-il de représenter la France i La Haye el vint-il chercher le repos aux Kenx de sa naissance? Cela est fort incertain. Le 26 juillet 1629 , Grotios lui écrivait : « Je vous ne parierai pas des affaires de France, car elles sont tonjours dans le même état. » On a donc lien de croire qu'à cette époque Aubery n*ayait pas encore quitté La Haye. Une autre lettre de Grotius, du 16 août 1630, contient le passage suivant : « S'il ne parvient aucune nouvelle dans l'endroit que vous habitez, ne vous en affligez pas, car, i cette condition seulement, vous pourrez être tranquille. C'est quelque chose que de vivre là où l'on n'entend parler ni du nom ni des actes des Pélopides. Mais ce qu*il y a de triste aux lieux où vous êtes , c'est que la terre supporte, outre les injures du ciel, de tels impôts, que les laboureurs eux-mêmes commencent à la maudire. Bien souvent je prends en pitié vos paysans accablés par tant de charges, lorsqu'au-dessus d'eux je vois la foule des grands et les prêtres eux-mêmes vivre dans le luxe , affi*anchis de toute redevance fiscale. » Ces détails sont plus que suffisants pour nous apprendre qu'en Tannée 1630, Benjamin Aubery était de retour en sa terre du Maurier.
Ch. Ancillon rapporte que , « pendant son séjour en Hollande, s Aubery reçut du roi l'ordre de passer en Angleterre , et de négocier diverses affaires avec la reine Elisabeth. Cette reine étant morte le 3 avril 160S, et Benjamin Aubery n'ayant été nommé ministre en Hollande qu'en 1613, Ch. Ancillon a commis une erreur de date. Benjamin Aubery avait été chargé par Henri IV , durant les troubles de la Ligue , d'aller demander à Elisabeth des secours qu'il n'obtint pas. Au
BENJAMIN iOBERÏ DC MAORIER . 45
lémoignago d'Ansarty il remplit une autre mission dans le même pays, sous le règne de Jacques I*^
La dernière lettre de Grotius à Benjamin Aubery est du 31 juillet 1636. Nous lisons dans les MimsÀres de Hambourg qu'il mourut, an Maurier, le 10 août de cette année 1636 (1).
Louis Aubery nous rapporte que son père « passa pour une des meilleures plumes de son temps. j> Il reste bien peu de ses écrits , qui furent presques tous des pièces diplomatiques ou des discours parlementaires. Nous avons fait connaître ce qui a été publié de sa correspondance avec Duplessis-Momay, mais nous ne possédons pas les lettres qu'il écrivit à Grotius.
Suivant le P. Lelong » il existait à la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés un recueil manuscrit contenant diverses missives des sieurs de Russy, de Reffuge, du Maurier, ambassadeurs en Hollande, de l'année 1609 à Tannée 1623. Nous avons fait de vaines recherches pour découvrir ce manuscrit à la bibliothèque du roi ; nous n'en avons pas môme trouvé l'indication dans l'ancien catalogue de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain.
Dans ses Mémoires pour servir d rhistoire de Bot-landêt L. Aubery a publié deux fragments d'un ouvrage de son père , auquel il donne le titre de : Préceptes de M, du Maurier Benjamin Aubery d ses enfants : l'un de ces fragments se trouve inséré dans la vie de Louise de Coligny, l'autre dans la vie de Barneveldt. Ils ne contiennent rien qui soit digne de remarque.
(1) Mémoires tU Hambourg , par Louis du Maurier, p. 1.