‹ Histoire littéraire du Maine (volume 2)Chapitre 9 sur 39 · GUILLAUME DE LANGET DU BELLAY · texte numérisé non relu

GUILLAUME DE LANGET DU BELLAY

d*octobre , François y craignant que l'ennemi ne Faitaqnât de noavean du côté des Flandres, regagna la France avec les troupes qui guerroyaient dans les gorges du Piémont, et conclut avec les Impériaux une trêve de trois mois qui, plus tard, fut prolongée. Cest à la suite de cet arrangement qu'il nomma Montjan son lieutenant-général au-delà des monts, et Guill. Langey Du fiellay gouverneur de Turin (1).

Nous lisons dans tous les mémoires du temps, que la durée des établissements français en Italie fut moins compromise par les coups de main de Charles Y et de ses lieutenants , que par la triste situation de nos finances. Dans ses lettres au roi et au cardinal de Tournon , le gouverneur de Turin déclara toujours la vérité, et donna les avertissements les plus sages ; mais on n*en profita pas. Il réclama tant de fois de l'argent pour payer la solde arriérée des troupes, pour gagner à la cause française des chefs de bande sans emploi, pour calmer les populations insoumises, et pour rétribuer les utiles services de ses nombreux espions , que toutes ses requêtes semblent être diverses copies de la' même dépêche. Nous citerons cette lettre encore inédite du 12 janvier 1537, où l'on appréciera , d*ane part, quels étaient, à Tégard de la France, les sentiments des Piémontais ; et, d'autre part, quels étaient les embarras financiers du gouvernement de Turin :

SlBE,

Allant derers vous messiie Anthonin de Androis, l'un des conseillers *de vostre parlement de Piedmont et Tun des princi-

(1) Ihiâ.

94 GUOLÀUME DB LAIIGKT DO BELUT.

I»aulx da conseil de eeste TiUe , ei i présent commis et deppalé par las scindii , conseil et habitans, ponr tous exposer laar inlencioo sur les affaires communes d*icelle , tant pour la maintenir et perpétrer, ainsi qu*iU le désirent , en rostre obéissance , que pour j meliorer tousjours l'ordre et police , je ne leur ay roulu reffttser de les accompaigner de la présente par ce porteur, lequel j*enToye pour soliciter la depesche du psjrement des gens de guerre de cette Tille , lesquels il ne sera , au cher TtTre qui est en la ville , possible entretenir en obéissance s'ils n*ottt tousjonn leur dict payement i heure deue , et toutesfois que je ne (ais point de double qu*il ne doibre arriTer à tant, ayant Monseigneur do Montejan , rostre lieutenant général , envoyé Pescheray exprès pour la solicitation tant du dessus dict payemenl que de eeUuj des autres rilks. Si est que Texpérienoe du passé tient ces gens icy en telle crainte « qu'ils n*en seront jamais bien à repos jusques à tant qu ils Toyent quelque bonne assuranoe estre mise an (aict dudit payement de mois en mois....

Sire , la plus grande craincio que ayent les dits liabitans do cesie rillc et qui les meut prindpallement d'enroyer doTOrs tous c*08t de la paour qu'ils ont de sortir hors de ros mains ; et aussi ont paour tos autres Tilles et gentilshommes de par deçà , lesquels me importunent ordinairement de tous faire humble rsqueste que là où tous seriex si STant pressé da consentir au rastablissement du duc de SsToye , il tous plaira toutteffois résenrer, par exprès articles , les Tilles et gentilshommes que Cerex appaiDir estre de Tancienne obéissance de tos prédécesseurs.

Sire , je prye a tant noire Seigneur tous donner en parCaicIs santé très bonne et tris-longue Tye.

De Vmriti , ce 12 jour de janvier 1537 (1).

Outre les embarras qne causèrent à Da Bellay les délais apportés par la cour de France dana rexécution des eofagenients contractés arec les troopes

: 1 ) MSS. de U Biblioth. du Roi , fonds Dupuy. n* 969.

GOILUraÈ DE LINGET DU BEXLAT. 9S

auxiliaires , il ne s'accorda pas loujours avec le gOQ- Temeor-général do Piémont : nous voyons » dans ses lettres, qo*au mois d'août de l'année 1538 , il était dans les plus mauvais termes avec son supérieur, et qu'il allait même jusqu'à prier le roi de se prononcer entre eux. La mort de Hontejan, qui eut lieu vers la fin de l'année 1538 , mit fin à ces fâcheux différends. Le maréchal d'Annebault fiit alors envoyé dans le Piémont pour occuper l'emploi de Hontjan. Bans les premiers mois de l'année 1540 , Annebault ayant été mandé par le roi qui venait de fermer au connétable les portes de son conseil privé , Du Bellay remplit , en Piémont , les fonctions de lieutenant-général (1). Ces fonctions allaient devenir aussi difficiles durant la paix , qu'elles avaient pu Tétre durant la guerre. Le pays occupé par les troupes françaises avait été ra* vagé par le marquis Du Guast; on manquait de vivres et même de grain pour ensemencer les terres. C'est alors que Du Bellay fit demander à son ancien ami André Doria la permission d'introduire des blés français en Piémont, par la voie de Savone. Cela lui fut accordé. La récolte avait été fort abondante en Bourgogne; Du Bellay s'approvisionna dans cette province, paya de ses deniers les grains qu'il reçut de France , et les fil ensuite distribuer aux soldats et aux habitants de tous les villages qui reconnaissaient l'autorité du roi (2).

Les entreprises déloyales du marquis Du Guast devaient encore lui causer d'autres embarras. François

(1) Mém. de Mort, du BeUay, t. iv, p. 384.

(2) IHd.^ p. 415 et saiv. — Theret , au lieu cité.

96 GDILUCME l>E LANGEY DO BELLAY.

ayant envoyé César Frégose et Antoine Rincon à Constantinople» pour déjouer les intrigues de Charles dTspagne, ces deux ambassadeurs se rendaient ensemble à Venise» quand ils reçurent une missive de Du Bellay , qui les invitait à ne pas aller au-delà de Rivoli. Ils arrivèrent dans cette ville» le f^ juillet de 1 année 154t. Du Bellay 8*y rendit le même jour : il leur apprit que tous les passages du P6 étaient gardés par les milices impériales» que s'ils ne se rendaient pas à Venise par la voie de terre » ils devaient tomber dans quelque embûche» et qu*il y avait tout à craindre du marquis. Frégose» qui était de Gènes» ne voulût pas croire qu*un gentilhomme italien fût capable de commettre » sur la personne de deux ambassadeurs » Tattentat que Ton semblait redouter, et, pour témoigner qu'il n'avait pas confiance dans les rapports des espions de Langey , il voulût partir sans délai pour Venise. Ils montèrent sur deux barques équipées à la hAte» et, durant le premier jour de leur voyage» ils ne firent aucune rencontre fAcheuse. Ayant reçu de nouveaux avis , Du Bellay s* empressa de leur envoyer un courrier» réclamant d'eux» s'ils s'obstinaient à braver une mort certaine» les papiers du roi » qu'ils ne devaient pas, en de telles circonstances» garder entre leurs mains. Frégose et Rincon remirent leurs instructions et continuèrent leuc course téméraire : à quelques milles de l'embouchure du Tésin » ils furent accostés par deux barques ennemies et massacrés (!}. Du Guast » accusé d'avoir commis ce crime » se défendit le mieux qu'il pût devant les princes de l'empire

'•!) Mém. dt Mûri, du Beltoy» t. v, p. 1 rt suit.

fiCILLACME DE UMGET DU BEIXAT. 97

assemblés à Ratîsbonne : dans one lettre fort remarquable, qni nous a été conservée, du Bellay renversa tout l'échafaudage de ses audacieux démentis , et fit remonter jusqn à Charles V la responsabilité de l'attentat dont il n'avait pas même blàmé Fauteur. Les princes intimidés n'osèrent pas se prononcer entre l'empereur et le roi , et il fallut encore une fois avoir recours aux armes pour obtenir réparation do ce criminel outrage.

Deux armées furent envoyées, l'une dans le Roussillon y l'autre dans la principauté de Luxembourg. Du Bellay n'hésita pas h condamner ce plan d'attaque : il lui semblait plus sage , plus avantageux , do choisir Vital te pour théâtre de la guerre, et, prévoyant la rupture prochaine de la trêve , il avait déjà pratiqué de mystérieuses intelligences dans te plus grand nombre des places occupées par l'ennemi. Son dessein était de réunir à la Mirandote dix mille hommes de pied, huit cents chevaux et dix pièces d'artillerie, dont il avait fait accepter le commandement à Pierre de Strozzi; de marcher de là sur Crémone, sur Lodi, puis sur Milan, de s'établir dans cette ville, et d'y attendre les Impériaux : les chefs des grandes familles milanaises ayant témoigné qu ils étaient bien portés pour la France, cette expédition ne devait être qu'une promenade militaire. Du Bellay prenait l'engagement de reconquérir le Milanais en quelques jours (1). François avait d*abord approuvé la conduite et les projets de son lieutenant-général en Piémont ; mais , quand il fallut agir, il changea de sentiment. Les succès

(1) Mém. de Mari, du Bellay, t. v, p. 96 et suir.

98 GUILUDME DE LAKGBT DU BELLAY.

équÎToquos obtenus» dans le Luxembourg, ne codfpensërent pas les revers éprouvés dans le Roussillon. La campagne de 1542 ne Fut heureuse qu'en Italie.

Du Bellay dirigea d*abord quelques compagnies snr la place deJQuieras, ei se rendit à Carignan avee les Suisses. La ville de Quieras étant prise , la garnison impériale se retira dans le château , et manifesta Tintention de Faire bonne défense, en attendant l'arrivée du marquis du Guast. Cette fiére contenance inquiéta les assiégeants : ils avaient déjà pris le parti d'abandonner la place , quand du Bellay leur fit savoir que , dépourvu de subsistances, le château de Quieras ne tiendrait pas vingt-quatre heures. L'événement vint encore une fois confirmer ses prévisions : il possédai! toujours les renseignements les plus exacts , les plus précis (1). Les forces du marquis étaient bien supé* rieures à celles que du Bellay pouvait envoyer à sa rencontre; mais les Français occupaient, A Carignan, une position avantageuse. Ayant pris le parti d'attendre en ce lieu la division ennemie, du Bellay -fit A la hite élever un fort pour défendre le passage du fleuve. I)u Guast arriva» ne s'attendant pas à une résistance sérieuse; mais, arrêté par les canons du fort, il demeura quinze jours sur l'autre rive du fleuve. Les |ongs et laborieux services de Guillaume du Bellay avaient depuis longtemps ruiné sa santé : atteint de paralysie, il ne pouvait prendre part aux combats quotidiens que les troupes françaises livraient à celles du marquis , mais , de son lit de douleur, il dirigeait tous les mouvements des siens et travaillait avec au-

ji; M^m. de Mwrt. en Bellof. i, V, p. 121.

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tant de succès que de zèlo à jeter la division dans les rangs ennemis. Darant le séjour que du Guast fil sous les murs de Cariguan, du Bellay parvint à débaucher six mille Italiens qui servaient sous les enseignes impériales; affaibli par la retraite de ce corps d'ar-* mée, du Guast perdit Tespoir de traverser le fleuve et leva son camp (1). Langey voulait le poursuivre: mais la légion suisse, qui formait le gros de l'armée française , refusa d'obéir , et cette rébellion le contraignit à gagner Turin en toute hâte. Revenant alors sur ses pas , du Guast s'empara de Carignan , mais il fut bientôt chassé de cette ville par Martin du Bellay, tandis que Guillaume forçait diverses places du Montferrat.

Telle était la situation de nos armes en Italie, quand l'amiral Annebault, venant du Roussillon , traversa les Alpes à la tête des vieilles bandes françaises qui avaient déjà franchi tant de fois les gorges du Piémont, et parcouru les plaines désolées du Milanais. Langey pouvait donc enfin prendre quelque repos, et s'occuper des soins que réclamait son corps épuisé par la fatigue et par la douleur. Avant toutefois de quitter son gouvernement, il crut devoir donner à l'amiral des conseils que celui-ci négligea de suivre. Il partit ensuite pour la France; mais il mourut dans ce voyage, sur la montagne de Tarare, à Saint-Symphorien, le 9 janvier 1543. On raconte qu'avant de mourir , il fit confidence à ses amis des fâcheux pressentiments que lui inspirait la situation de nos afiaires en Italie. Puisqu'il ne lui était pas permis d'aller porter

(1) Mém. de Mart. du Bellay, t. v, p. 124.

f 00 «aiIXAUllB DE LAnGET DD BELUJ.

ao roi les conseils de l'expérieDco dédaignés par AnnebaoU, il avait du moins i cœur de décliner la responsabilité de ce qai pouvait , de ce qui devait adrenir (1). Le cardinal du Bellay» Ton de ses frères, fit transporter son corps dans la cathédrale du Mans * et lui donna pour sépulture le riche mausolée que l'on admire encore aujourd'hui dans cette église. Sur le socle de ce monument , on lit ces vers :

Cy gifti Langey qui « de plnme et d'espée , A surmonté Cicéron et Pompée.

Joachim du Bellay, qui appartenait à Tillusire fafamille des du Bellay de Glatigny , a fait en Thonneur de Guillaume le distique suivant :

Ilic situa est Langeus ! uMrk nil qusre , TÎator ; Nil mejus dici , dîI potuit brerius.

Nous trouvons encore , à la fin du traité de Robert Lebreton , qui a pour titre : De optimo Hatu reipublicœ (2) y divers éloges poétiques de Guillaume du Bellay ;rttn est [de ce Robert Lebreton (Rob. Britannuij ; un autre est de Jean Gelée (Gelida) ; un troi-

(1) Ce renseignenenl bous est fourni par Rabelais, q«i, attaché à la personne du cardinal du liellay, parait aroir assisté aux derniers moments de Guillaume. Nous'lisons au chap 21 du lir. III de Pomtagruel : « Les troys et quatre heures araol son décex, il employa en paroUes Tigoureui>cs , en sens tranquil et serain , nous prédisant ce que depuys part arons reu , part attendons adrenir. Combien que pour lors nous semblassent ces prophéties aulconement abhorrenles et estranges , par ne nous appnroistre cause , ne signe aulcun , présent pronostic de ce q« il priditoyt. a

'9) Paris , Wechel , in 4*.

GOaUUfilE DE LANGST DO BKLLAY. f 01

tîème, de Pierre Galland, mérite d'être cité. En voioi les premiers vers :

FJenl Epaminondam Thebœ , pompaque necatum

Magnifici exoruant funeris Hippoclidem.

Tbesea Cecropidem forlem , rigidumque Solooeni

Et dubiam laurum qui Salamine refert.

Publicolas'et , cum Fabiis, Roma aima Camillos,

Spiirtaque quœ célébrât funere Tbermopylas.

Langias en falo Gallis prœreptus acerbo est

Unica nobilium spesque decusque Tirûm ; Langios ob patriam justis fortissimus armis ,

Sacrificum exuperans relligione Numam ; LaDgius in Gallis obserTantissimus œqai ,

Muniûca spargens manera larga manu ; Langius , Âooidum robasta columna sorornni ,

QueiD coluit Cbaritum seroper arnica trias !...

Il est incontestable que ces diverses épitaphes sont singulièrement emphatiques ; mais ce n*est pas aller au delà de la vérité que de compter Guillaume du Bellay au nombre des hommes les plus émincnts du grand siècle de François P'. Nous avons raconté sommairement les actes principaux de sa carrière diplomatique, et ce rapide exposé a pu faire comprendre que, de son temps, personne ne connut et ne pratiqua mieux que lui l'art des négociations. En recevant la nouvelle de sa mort » Charles-Quint dit de Guillaume du Bellay, que a seul, il lui avait fait plus de mal et déconcerté plus de desseins , que tous les Français ensemble (1] ; » et !1 n'y a pas lieu de suspea-

{9} Mém. de M<xri. du Bellay, t. v, p. 138.

f 02 GDILUUME DE UNGEY DO BELUT.

ter le témoignage de ce prince, qui» mieux que personne » sarait apprécier ce que vaut un bon négociateur. François eut toujours pour Guillaume du Bellay de Taffection et de Testime; mais il ne lui donna pas , dans ses conseils, la place à laquelle cet habile homme pouvait prétendre. A la cour de Charles-Quint, Guillaume du Bellay n*eut pas eu moins de crédit que le cardinal de Granvelle ; François I«' » qui menait toutes ses entreprises à ciel ouvert, n'estimait pas à leur prix les services diplomatiques , et, tandis qu*il tenait à r écart de bons serviteurs dont il eût pu mettre à profit la sagesse etTexpérience, il se laissait conduire par des intrigants qui faisaient grand étalage de sentiments chevaleresques. C*est ainsi qu'il fut trompé tant de fois. On aurait d'ailleurs une opinion trèsfausse de notre Guill. du Bellay, si , parce qu'il avait une rare aptitude pour les entreprises diplomatiques, on le considérait comme un de ces esprits fermés aux passions généreuses , prudents jusqu'au défaut de courage , égoïstes par tempérament ou par calcul , qui ne savent qu'ourdir des trames subtiles ou déjouer celles de leurs adversaires , et qui n'accordent jamais que le sourire amer du scepticisme aux sacrifices héroïques de la vertu. Le*récit que nous avons fait de la vie de Guill. du Bellay doit donner meilleure opinion de son caractère. On a vu que Thabile négociateur était encore , dans l'occasion , un brave capitaine , et que l'ennemi ne réussissait pas mieux à l'intimider qu'à le surprendre. Il était d ailleurs très-large , très* grand dans toute sa manière de vivre. Quand il mourut , il avait dépensé tout son avoir jusqu'au dernier écu , et Iaîs5ait trois cent mille livres de dettes .i

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